Théories et mécanismes des émotions
No cardsExploration des théories classiques et modernes sur les émotions, leurs composantes physiologiques et cognitives, ainsi que leur rôle adaptatif.
Émotions et Mémoire en Psychologie Cognitive
La psychologie cognitive s'intéresse aux processus mentaux, notamment la perception, la mémoire, le raisonnement et les émotions. Cette synthèse aborde les différentes théories et approches expérimentales utilisées pour comprendre ces phénomènes complexes.
1. Les Émotions
Les émotions sont des concepts hypothétiques qui ne sont pas directement observables, mais sont étudiées à travers des indicateurs et des protocoles expérimentaux. Elles se distinguent d'autres phénomènes affectifs proches par leur durée et leur intensité.
Définitions et Distinctions
Concepts hypothétiques : Les émotions ne sont pas directement observables, leur étude repose sur des définitions opérationnelles à partir d'indicateurs.
Émotions élémentaires (de base) : Colère, joie, dégoût, tristesse, peur et surprise. Elles sont considérées comme des réactions cognitives rapides à un stimulus.
Émotions complexes : comme la honte, sont considérées comme des combinaisons d'émotions élémentaires.
Distinction Sentiment/Émotion : Le sentiment subjectif fait partie intégrante du processus émotionnel, mais survient plus tardivement.
Phénomènes affectifs distincts :
Style interpersonnel : Manière habituelle d'interagir (ex: méprisant, chaleureux).
Trait affectif : Tendance à ressentir plus fréquemment ou intensément certaines émotions (ex: nerveux, anxieux).
Attitude : Croyances et prédispositions envers des personnes ou objets (ex: désirant, haïssant).
Humeur : État affectif durable et diffus, souvent déclenché par des événements passés ou des pensées. Elle colore l'état émotionnel sur le long terme.
Approches de l'étude des émotions
La littérature scientifique ne s'accorde pas sur une définition unique de l'émotion. Celles-ci peuvent être classées selon les buts des recherches :
Mécanismes physiologiques : Étude des réactions corporelles associées aux émotions (rythme cardiaque, sudation, etc.).
Catégories de stimuli déclencheurs : Examen des stimuli qui provoquent des émotions, notamment les stimuli biologiquement pertinents hérités de l'évolution.
Dimension subjective : Analyse de la perception consciente des émotions, de leur interprétation, de leur labellisation et de l'influence de l'environnement sur ces capacités.
Expression des comportements émotionnels : Comment les émotions sont identifiées chez autrui (prosodie, expressions faciales) et la régulation émotionnelle.
Quelques définitions historiques et contemporaines de l'émotion
James (1884) : L'émotion survient de la perception des changements corporels.
Frijda (1986) : L'émotion est une tendance à l'action (approche ou évitement) face à un stimulus.
Le Doux (1994) : « les émotions sont des états de conscience affectivement chargés et subjectivement éprouvés ».
Damasio (1998) : Des situations particulières laissent des "marqueurs somatiques" (encodage perceptif et proprioceptif) qui influencent les décisions futures.
Rolls (1999) : Les émotions sont des processus motivationnels résultant de récompenses ou punitions antérieures (études animales).
Scherer (2001) : L'émotion est un ensemble de variations épisodiques (courtes) dans différentes composantes de l'organisme (physiologique, cognitive) en réponse à des événements jugés importants pour les objectifs de l'individu.
L'émotion est une réponse adaptative nécessitant trois composantes interdépendantes pour émerger correctement :
Réponse physiologique : Tels que l'accélération cardiaque, la sudation, la dilatation des pupilles, la libération d'hormones.
Réponse comportementale/expressive : Sursaut, immobilisation, agression, expressions faciales ou vocales.
Composante cognitive/subjective : La prise de conscience des états internes et des sentiments.
Courants théoriques classiques
Théorie périphéraliste de James-Lange
L'une des premières théories des émotions, formulée par William James et Carl Lange.
Observations préliminaires :
Harlow (1868) : Cas de Phinéas Gage montrant des perturbations émotionnelles après lésions cérébrales.
Darwin (1872) : Ressemblances des expressions émotionnelles entre hommes et animaux.
Principe : La perception d'un événement provoque des changements corporels, qui sont ensuite ressentis comme une émotion.
Exemple : « Je suis menacé par un pistolet chargé – je tremble, mon cœur palpite – j’ai peur. »Séquence :
Perception d'un événement (ex: voir un ours).
Déclenchement de modifications corporelles (ex: accélération cardiaque).
Ressenti de ces changements conscients.
Émergence de l'émotion (ex: peur).
Version forte : La production volontaire de changements corporels peut induire une émotion, même en l'absence de stimulus pertinent.
Théorie centraliste de Cannon-Bard
En opposition à James-Lange, cette théorie met en avant le rôle du système nerveux central dans l'émotion.
Découverte clé : Walter Hess (1949) a montré que la stimulation électrique de l'hypothalamus chez le chat pouvait générer des réactions émotionnelles.
Principe : Les changements physiologiques et le sentiment émotionnel émergent simultanément grâce à des structures cérébrales profondes.
Critiques de la théorie périphéraliste :
Le comportement émotionnel n'est pas altéré si les viscères sont déconnectés du cerveau.
Des changements viscéraux similaires sont observés dans différentes émotions et états non émotionnels (fièvre, digestion).
Les viscères sont peu sensibles à l'intensité.
Les changements viscéraux sont plus lents que l'émergence des émotions.
Séquence :
Perception d'un événement (ex: voir un ours).
Traitements simultanés dans le cortex cérébral, le thalamus et l'hypothalamus (niveau central).
Induction parallèle du sentiment subjectif et des changements physiologiques via le système nerveux autonome (niveau périphérique).
Le circuit de Papez et le système limbique
Circuit de Papez : James Papez propose un circuit cérébral comme mécanisme émotionnel, qui inclut le gyrus cingulaire, l'hippocampe, l'hypothalamus et le thalamus antérieur. Ce circuit est impliqué dans l'interaction entre émotion, mémoire et réponse corporelle.
Système limbique : Ce circuit a été complété par l'ajout de l'amygdale, suite aux travaux de Klüver et Buçy montrant que des lésions des lobes temporaux médians (où se situe l'amygdale) modifiaient le comportement émotionnel chez les singes. L'amygdale joue un rôle crucial dans l'intégration des informations émotionnelles, notamment la peur.
Théorie du cerveau tri-unique de Paul MacLean : Propose une architecture évolutionniste du cerveau émotionnel en trois couches :
Cerveau reptilien : Tronc cérébral, responsable des comportements de base comme l'agression et la défense.
Cerveau paléomammalien : Système limbique, traitement approfondi des informations environnementales, permettant une palette de réponses émotionnelles et le sentiment subjectif.
Cerveau néomammalien : Néocortex, permet le raisonnement sur les ressentis et le contrôle des émotions selon les exigences situationnelles.
Modèle du cerveau émotionnel (Dalglish, 2004) : Met en évidence le rôle primordial de l'amygdale et l'implication des cortex préfrontal (ventromédian et dorsomédian) dans le traitement et le contrôle des émotions, ces structures continuant de maturer jusqu'à l'âge adulte.
Courants théoriques modernes
Théories de la rétroaction corporelle (Body Feedback Theories)
Ces théories s'appuient sur la théorie de James-Lange et soulignent l'importance des changements corporels dans l'expérience émotionnelle.
Hypothèse de la rétroaction faciale : Le visage joue un rôle central dans l'émotion. La production volontaire d'expressions faciales peut induire les émotions correspondantes.
Expérience de Strack, Martin et Stepper : La contraction musculaire mimant la joie modifie le ressenti de joie.
Expérience de Soussignan : Des expressions faciales spécifiques (mâchoire tombante, pression des lèvres) ont des effets significatifs sur l'émotion ressentie.
Découverte importante : Ces théories sont toujours utilisées notamment pour l'entraînement de logiciels d'identification visuelle.
Critiques : Les processus cognitifs (connaissance des changements) peuvent aussi influencer l'émotion, le débat reste ouvert.
Damasio (1994) – Marqueurs somatiques (Somatics Markers) :
Établissement d'un triple lien entre :
Signaux spécifiques à des situations.
Différents types d'états corporels (physiologie).
Effecteurs de ces états du corps (comportements).
Les situations s'associent à des états somatiques (agréables ou désagréables), qui, réactivés, accélèrent la prise de décision. Ces réponses peuvent être inconscientes.
Les cortex orbitofrontal et préfrontal ventromédian sont impliqués dans ces marqueurs.
Expérience de Damasio sur un patient amnésique : Il évite de serrer la main d'un expérimentateur (qui l'avait piqué précédemment), montrant la persistance d'une trace somatique adaptative malgré l'amnésie explicite.
Paula Niedenthal (2007) – Ré-expérience des traces émotionnelles :
L'idée est que nos souvenirs sont ancrés dans nos sens. Chaque trace émotionnelle est composée d'éléments moteurs, somatosensoriels, etc.
La connaissance des émotions n'est pas abstraite, mais réactive ces traces de situations antérieures où l'émotion a été ressentie.
L'émotion serait une ré-évocation et une ré-expérience corporelle des traces liées à cette émotion.
Théorie bi-factorielle de Schachter et Singer (1962)
L'émotion résulte de l'interaction entre une activation physiologique et une interprétation cognitive de la situation.
Deux facteurs nécessaires :
Activation physiologique (arousal) : Intensité suffisante, non spécifique à une émotion particulière.
Cognition : Interprétation de la situation qui déclenche l'activation physiologique, identifiant sa qualité et sa valence.
Principe : L'émotion est le produit d'une activation physiologique non spécifique associée à une interprétation cognitive appropriée de l'événement.
Hypothèses expérimentales :
Si un état d'activation physiologique survient sans explication immédiate, l'individu cherche une signification en fonction de ses cognitions.
Si une explication immédiate est disponible pour l'activation physiologique (ex: monter les escaliers), aucune émotion spécifique ne survient.
Si l'activité physiologique est absente, aucune émotion ne survient, même avec une cognition auto-analytique.
Expérience de Schachter et Singer (1962) :
Des participants reçoivent une injection d'adrénaline ou un placebo, et sont informés ou non des symptômes potentiels.
Ils sont ensuite placés dans un environnement euphorisant ou agressif.
Résultat : Seuls les sujets mal informés ou ignorants de l'injection ressentent une émotion forte, car ils cherchent une explication cognitive à leur activation physiologique.
Validité : Les résultats de cette étude sont difficiles à reproduire, ce qui a soulevé des questions sur sa validité. Cependant, certaines expériences (ex: Dutton et Aron sur le pont suspendu) ont montré des effets similaires.
Théories des émotions discrètes (Ekman, Izard)
Ces théories défendent l'existence d'un ensemble limité d'émotions de base universelles, chacune ayant une fonction adaptative spécifique.
Émotions de base : Colère, joie, dégoût, tristesse, peur, surprise. Les émotions complexes sont des combinaisons de ces émotions fondamentales.
Origine : S'inscrivent dans la lignée de Darwin et de la psychologie évolutionniste ; elles ont un rôle adaptatif pour la survie et l'adaptation sociale.
Patterns spécifiques : Chaque émotion de base est associée à des patterns physiologiques, expressifs et neuronaux particuliers.
Exemples d'études (Levenson, Ekman, Friesen) :
Étude des réactions périphériques liées aux émotions de base.
Difficulté de reproduction des résultats et hétérogénéité.
Théorie des patterns expressifs spécifiques :
Universalité du décodage : Des études interculturelles (Ekman, Izard) montrent que les expressions faciales de base sont universellement reconnues.
Facial Action Coding System (FACS) : Système développé par Ekman, Friesen et Hager pour coder les expressions faciales en termes d'unités d'activité musculaire (Action Units - AU).
Influence de la culture (Philippot, 2007) : Il existe des "règles normatives" culturelles (familiales, sociales) qui régulent l'expression faciale des émotions :
Modérer ou intensifier l'intensité.
Neutraliser l'expression.
Masquer l'affect ressenti en montrant un état différent.
Exemple : Les expressions négatives sont moins bien reconnues par les Asiatiques orientaux que par les Occidentaux, en raison d'une exploration moins pertinente de la région des yeux.
Psychologie évolutionniste des émotions
Applique les principes de la biologie évolutionniste à la compréhension des adaptations psychologiques.
Leda Cosmides et John Tooby : Le système de traitement des informations émotionnelles est une fonction adaptative spécifique, ancrée dans l'héritage phylogénétique.
Concept de préparation (Preparedness) de M. Seligman :
Explique pourquoi certaines phobies sont plus fréquentes (ex: serpents, araignées) en raison de mécanismes de détection et de réponse aux stimuli dangereux hérités de nos ancêtres.
Ces mécanismes résultent d'une interaction entre l'environnement ancestral et le développement cognitif de réseaux neuronaux adaptés.
Travaux de A. Öhman sur le module de peur :
L'apprentissage de la peur par conditionnement est plus rapide pour les stimuli biologiquement préparés.
Module de peur :
Sélection active pour les stimuli rencontrés lors de l'évolution de l'espèce.
Intervient automatiquement, sans attention directe.
Relativement indépendant des processus cognitifs de haut niveau.
L'amygdale est la structure cérébrale clé pour la réponse de peur.
Dispositif expérimental : Mesure de la réponse électrodermale après conditionnement à des chocs électriques. Les stimuli non neutres (mygales/serpents, exo-groupe ethnique) maintiennent une réponse de peur plus longtemps après extinction que les stimuli neutres (papillons/oiseaux, endo-groupe ethnique). (Öhman, 2005)
Modèle de Panksepp – Modules émotionnels fondamentaux :
Propose que l'organisation fondamentale des émotions dans le cerveau soit similaire chez l'homme et d'autres mammifères.
Quatre modules primitifs : Peur, désir, colère, détresse (tristesse).
Trois modules supplémentaires : Désir sexuel, affection, jeu (intervenant dans l'établissement des hiérarchies et la régulation de la violence).
Il y a un total de 7 systèmes primitifs au niveau cérébral.
Expérience en neuroimagerie : La stimulation électrique chez le cochon d'Inde active des structures sous-corticales similaires à celles de l'homme, suggérant que ces modules de traitement sont communs à de nombreuses espèces.
Théories dimensionnelles des émotions
Contrairement aux théories discrètes, ces théories décrivent les émotions le long de quelques dimensions fondamentales.
W. Wundt (tridimensionnelle) : Propose que toutes les émotions peuvent être décrites le long de trois dimensions :
Agréable vs. Désagréable.
Excitant (éveil) vs. Déprimant (peu d'éveil).
Fatiguant (éprouvant) vs. Relaxant.
J. Russell (bidimensionnelle circulaire) : Les émotions sont organisées autour de deux axes principaux :
Éveil : Activation/Endormissement.
Valence : Plaisir/Déplaisir.
Au croisement des axes, il n'y a pas d'émotion. Russell introduit le concept d'affect noyau :
Primitif, universel et irréductible sur le plan mental.
Peut exister sans être nommé, interprété ou sans cause connue.
Osgood (tridimensionnelle - modèle EPA) : Initialement 50 échelles, réduites à 3 :
Évaluation (E) : Négatif/Positif (valence).
Puissance (P) : Faible/Forte (dominance).
Activation (A) : Endormi/Éveillé (éveil).
Ce modèle est connu sous le nom d'Atlas de signification affective.
Lang et Bradley (tridimensionnelle, lien émotion-motivation) :
Utilisation du Self-Assessment Manikin (SAM) pour évaluer le plaisir, l'activation et la dominance.
L'émotion est organisée par la motivation. Le comportement est organisé selon les dimensions appétitive/aversive, se liant aux dimensions agréable/désagréable des émotions et aux tendances approche/évitement.
Rolls (bidimensionnelle - Peines et Récompenses) :
Les émotions sont des états évoqués par les punitions et les récompenses.
Deux axes : déclenchement d'une récompense/punition et arrêt/omission d'une récompense/punition.
Théories de l'évaluation cognitive (Appraisal Theories)
Ces théories postulent que les émotions sont le résultat d'une évaluation cognitive de la situation et de leur pertinence pour l'individu.
Plutchik (théorie psycho-évaluative) :
L'émotion est le résultat d'une évaluation cognitive de la situation, des connaissances et des analyses.
Propose 8 émotions de base, arrangées par paires opposées (peur/colère, joie/tristesse), qui mènent à des comportements opposés (fuite/agression, gain/perte).
Les émotions sont cruciales pour la survie et ne sont pas exclusives à l'être humain.
Les trois composantes fondamentales des émotions sont le sentiment subjectif, les comportements expressifs et les réactions physiologiques.
Les situations prototypiques (ex: menace -> danger -> peur -> fuite -> protection) montrent le rôle adaptatif des émotions.
La capacité à traiter les émotions et à s'adapter dépend de la richesse des cognitions.
Scherer (théorie d'évaluation cognitive) :
L'émotion est un mécanisme phylogénétiquement continu, permettant une adaptation flexible à l'environnement par une réponse optimale et différenciée.
L'émotion est « un épisode de changements corrélés et synchronisés de l’état de tous ou de la plupart des sous-systèmes de l’organisme en réponse à l’évaluation d’un stimulus considéré comme pertinent pour l’organisme. »
Composantes : Cognitive (traitement de l'information), périphérique efférente, motivationnelle, expressive motrice, sentiment subjectif.
Ces composantes interagissent et se produisent suite à une évaluation cognitive du stimulus et de sa pertinence.
La théorie propose 4 types d'évaluations : Pertinence, implications (conductivité vs obstruction aux buts), potentiel de maîtrise, signification normative.
Le processus d'évaluation suit un ordre : nouveauté, agrément intrinsèque, puis pertinence aux buts.
2. La Mémoire
La mémoire est une faculté cognitive complexe, essentielle à l'apprentissage et à l'adaptation. Elle se compose de différents systèmes interdépendants pour le stockage et le traitement des informations.
Types de Mémoire
Connaissances explicites (conscientes) :
Mémoire déclarative : Épisodique (souvenirs contextualisés) et Sémantique (connaissances décontextualisées).
Mémoire prospective : Souvenirs des actions futures.
Mémoire autobiographique : Connaissances liées au soi, incluant des éléments sémantiques et épisodiques.
Connaissances implicites (non conscientes) :
Mémoire procédurale : Compétences sensori-motrices et pratiques automatiques.
Modèles structuraux de la mémoire
Distinction MCT/MLT (William James, 1890)
William James a été le premier à suggérer l'existence de deux types de mémoire avec des durées et capacités distinctes.
Mémoire à long terme (MLT) : Maintien des informations sur des durées très prolongées, capacité quasi illimitée.
Mémoire à court terme (MCT) : Maintien des traces actives pendant une durée très brève, capacité limitée, vue comme un réceptacle passif.
Preuves de l'existence de deux mémoires :
Étude de Miller (1956) : L'empan de mémoire à court terme est d'environ items. Cette limite peut être contournée par des stratégies (ex: Chunking - regroupement d'items).
Murdock (1962) - Effets de primauté et de récence :
Effet de primauté : Les premiers items d'une liste sont mieux rappelés (stockés en MLT).
Effet de récence : Les derniers items sont mieux rappelés (encore présents en MCT).
Patients neuropsychologiques (double dissociation) :
Patient HM (résection des hippocampes) : MCT maintenue, MLT perdue (amnésie antérograde et rétrograde).
Patient KF (lésion lobe pariétal gauche) : MCT perdue, MLT maintenue.
Modèle modal de Atkinson et Shiffrin (1968)
Décrit la mémoire comme un système composé de plusieurs registres et processus de transfert.
Composantes :
Registre sensoriel : Sélection des informations perçues.
Stockage à court terme (MCT) : Capacité limitée. Similaire à la conscience, système central où les décisions sont prises et les flux d'informations dirigés.
Stockage à long terme (MLT) : Si des stratégies de mémorisation (répétition) sont utilisées, les informations peuvent être transférées en MLT.
Critiques :
La MCT n'est pas unitaire et est plus complexe qu'un simple stockage passif.
La profondeur du traitement (Théorie des niveaux de traitement de Craik et Lockhart) influence l'encodage en MLT.
La MCT n'est pas un passage obligatoire pour la MLT (certains patients peuvent avoir des apprentissages MLT malgré une MCT altérée).
Modèle de la mémoire de travail (Baddeley et Hitch, 1974)
La mémoire de travail (MDT) est un système plus dynamique que la MCT, responsable du stockage et du traitement simultané d'informations.
Définition : Système de capacité limitée responsable du stockage et du traitement simultané d'informations durant des tâches cognitives (raisonnement, compréhension de texte, calcul mental).
Distinction MCT/MDT : La MDT ajoute une composante de traitement et de manipulation des informations.
Méthodes d'étude :
Paradigme de Brown-Peterson : Interruption de la mémorisation par une tâche de traitement pour évaluer le déclin des traces.
Tâche d'empan complexe : Alternance entre mémorisation et tâche de traitement (ex: tâche de parité).
Tâche d'empan simple : Rappel immédiat d'items sans tâche de traitement.
Modèle à composantes multiples (1974 - version initiale) :
Composantes distinctes, avec leurs propres fonctions et mécanismes de maintien.
Administrateur central : (Lobe frontal) Contrôle les ressources attentionnelles, coordonne les systèmes esclaves, transfère l'info en MLT, prend des décisions. Processus volontaires et coûteux.
Boucle phonologique :
Fonction : Stockage temporaire de l'information verbale (auditive ou visuelle).
Caractéristiques : Modalité auditivo-verbale ("petite voix intérieure"), effacement en 5-10 secondes. Transforme tout langage perçu en phonèmes.
Mécanisme de maintien : Répétition subvocalique (récapitulation articulatoire), composante active qui mobilise les muscles du larynx.
Arguments en faveur :
Effet de similarité phonologique : Les stimuli phonologiquement similaires sont plus difficiles à différencier et à restituer.
Effet de longueur du mot : Moins de mots longs sont rappelés car le temps de récapitulation est plus long.
Effet de suppression articulatoire : La répétition d'une syllabe perturbe la récapitulation et supprime les effets de longueur et de similarité.
Effet du discours non pertinent : Un discours parallèle (même dans une langue inconnue) perturbe la tâche d'empan verbal.
Calepin visuo-spatial :
Fonction : Stockage à court terme de l'information visuelle et spatiale, impliqué dans la génération et la manipulation des images mentales ("œil intérieur").
Caractéristiques : Perte rapide après 250 ms. Deux composantes (Logie, 1995) : cache visuel (stockage passif) et scribe intérieur spatial (maintien actif, avec mouvements oculaires internes).
Arguments en faveur de l'indépendance : Une double tâche spatiale interfère avec le calepin visuo-spatial, mais pas une tâche verbale de suppression articulatoire.
Modèle révisé (récent) : Ajout du Buffer épisodique :
Fonction : Associe des informations de différentes sources en une représentation cohérente et intégrée dans un espace-temps, assurant un stockage temporaire.
Modèle TBRS (Time-Based Resource Sharing) de Barrouillet et al. (2004-2011)
Modèle unitaire et fonctionnaliste de la MDT, expliquant le déclin temporel des traces mémorielles.
Principes clés :
Ressource attentionnelle unique : Le traitement et le maintien en MDT partagent la même ressource attentionnelle limitée.
Traitement séquentiel : L'attention est occupée par le traitement, empêchant le maintien simultané (concept de "goulot d'étranglement" - Central Bottleneck).
Déclin temporel : Les traces mémorielles déclinent en l'absence d'attention. Le "rafraîchissement" (redirecting attention) est nécessaire pour les maintenir actives.
Partage rapide de l'attention : Alternance incessante entre traitement et maintien (switching).
Coût cognitif : Proportion du temps pendant lequel le traitement occupe le goulot d'étranglement, empêchant le rafraîchissement des traces.
Facteurs influençant le coût cognitif : Difficulté du traitement, rythme de présentation, nombre d'items à traiter.
Moyens de maintien des traces :
Répétition subvocalique : (Boucle phonologique) pour les traces éphémères et verbales.
Rafraîchissement attentionnel : (Boucle exécutive) refocalisation rapide de l'attention sur les traces pour les maintenir actives.
L'imagerie mentale
Représentation mentale de stimuli absents de l'environnement immédiat.
Utilité : Mémoire de travail, mémoire épisodique, mathématiques, cognition spatiale, créativité.
Image mentale vs réalité : Les personnes aphantasiques (incapacité à former des images mentales) peuvent compenser autrement dans des tâches cognitives.
Usages et effets sur la mémoire :
Méthode des loci (Méthode des lieux) : Associé des éléments à mémoriser à des lieux familiers pour faciliter la récupération.
Paivio (1971, 1986) :
Effet de supériorité des images : Meilleure mémorisation des informations présentées sous forme imagée que verbale.
Effet de concrétude : Meilleure mémoire pour les mots concrets que les mots abstraits.
Théorie du double codage de Paivio : Les stimuli (images, mots) sont encodés à la fois verbalement et imaginairement, renforçant la trace mémorielle.
Nature des images mentales : Difficile à caractériser car non observables.
Techniques de caractérisation :
Rotation mentale (Shepard & Metzler, 1971) : Le temps de rotation mentale est proportionnel à l'angle de rotation des stimuli, suggérant un processus analogique.
Tâche de parcours mental (Kosslyn et al., 1978) : Le temps de réponse pour se déplacer mentalement sur une carte est proportionnel à la distance réelle.
Jugement d'angles d'horloges mentales (Paivio, 1978) : Les sujets à forte capacité d'imagerie sont plus rapides, et la difficulté augmente avec la similarité des angles.
Aphantasie :
Définie en 2015 par Zeman comme l'incapacité à faire des images mentales.
Mesurée par le Vividness of Visual Imagery Questionnaire (VVIQ).
Le phénomène est hétérogène (visuel, multisensoriel) et semble être inné/génétique.
L'aphantasie impacte la mémoire épisodique et autobiographique. Il y a une corrélation avec l'alexithymie.
Codage analogique vs. Codage propositionnel :
Codage analogique : L'information est stockée de manière similaire au monde réel (traits physiques des stimuli sont préservés). Soutenu par la neuro-imagerie (Martha Farah, 1989) qui montre une activation commune des aires visuelles lors de l'imagerie et de la perception.
Codage propositionnel (Pylyshyn) : L'information est stockée sous forme de concepts abstraits décrivant les liens entre les items, similaire au langage (non visuel, non spatial). L'image mentale serait un "épiphénomène" (résultat du processus, non son moteur).
Les distorsions mnésiques et faux souvenirs
La mémoire n'est pas un enregistrement parfait, elle est sujette à l'oubli et à la reconstruction, pouvant générer des faux souvenirs.
7 péchés de la mémoire (Schacter, 1999) :
Oubli :
Transience : Caractère éphémère de l'information.
Inattention : Manque d'attention entrave la mémorisation.
Blocage : Inaccessibilité temporaire (ex: mot sur le bout de la langue).
Distorsion :
Mauvaise attribution : Attribution erronée de la source d'une information.
Suggestibilité : Implantation de souvenirs.
Biais : Distorsion des souvenirs passés pour les faire correspondre au présent.
Réminiscence intrusive :
Persistance : Souvenirs récurrents et indésirables (ex: PTSD).
Faux souvenirs : Rappel ou reconnaissance consciente d'un événement qui ne s'est jamais produit, ou dont le rapport s'éloigne significativement de l'événement réel.
Importance de l'étude des faux souvenirs :
Avancées pour la recherche et les protocoles cliniques.
La mémoire est une reconstruction, pas une récupération brute.
Fréquence de production des faux souvenirs.
Intérêt appliqué : Conséquences judiciaires (faux témoignages, condamnations erronées).
Paradigme DRM (Deese, Roediger et McDermott) :
Méthode pour induire des faux souvenirs sémantiques. Présentation de listes de mots sémantiquement liés à un mot "critique" non présenté.
Résultats : Forte probabilité de rappeler ou de reconnaître le mot critique (ex: "escalier" après "marche, monter, rampe"), même avec des sentiments de reviviscence. Ces souvenirs peuvent persister longtemps.
Effet de désinformation (Loftus) :
L'information trompeuse donnée après un événement peut altérer le souvenir original.
Expérience Loftus et Palmer : La formulation de la question ("collision" vs "impact") influence l'estimation de la vitesse d'un véhicule.
La suggestion a plus d'impact si elle est introduite juste avant le test de reconnaissance.
Implantation de faux souvenirs :
Loftus et Pickrell (1995) : Intégration d'un faux événement (ex: "perdu dans un centre commercial") parmi de vrais souvenirs familiaux, conduisant 29% des participants à croire que le faux souvenir s'était réellement produit.
Shaw et Porter (2015) : Des faux souvenirs de délits pouvaient être implantés chez des étudiants naïfs (2/3 des participants produisent le faux souvenir). En situation de stress, la source de l'information peut être oubliée.
3. Raisonnement et Biais Cognitifs
Le raisonnement est une faculté cognitive complexe qui s'appuie sur l'induction et la déduction, mais est également sujet à des biais qui peuvent altérer la rationalité de nos décisions.
Induction et Déduction
Raisonnement inductif : À partir d'exemples particuliers, on extrait des règles générales, des analogies. La plupart de nos connaissances sont apprises par induction (expérience, répétition).
Exemple : "Le cygne est un grand oiseau blanc" (peut être falsifiée par l'observation d'un cygne noir).
Peut mener à des règles fausses si les contre-exemples ne sont pas pris en compte.
Raisonnement déductif : Appliquer une connaissance abstraite à une situation particulière pour en tirer une conclusion nécessairement juste, si les prémisses sont correctes.
Modus Ponens : Si A alors B. Si A est vrai, alors B est vrai.
Modus Tollens : Si A alors B. Si B est faux, alors A est faux.
Une règle construite par induction peut être falsifiée par la déduction (ex: un cygne noir invalide la règle "le cygne est un oiseau blanc").
Biais cognitifs
Biais de confirmation : Tendance à privilégier les informations qui confirment nos hypothèses plutôt que celles qui les infirment.
Anti-scientifique : Le raisonnement hypothético-déductif, basé sur la falsification (Karl Popper), est la base de l'approche scientifique.
Expérience de Wason (tâche 2-4-6) : Les participants cherchent à confirmer leur règle (ex: "nombres croissants") plutôt qu'à la falsifier.
Tâche des quatre cartes de Wason : Les individus ont tendance à retourner les cartes qui confirment la règle (ex: le A et le 3 pour "s'il y a un A, il y a un 3"), plutôt que celles qui pourraient l'infirmer (le A et le 7).
Heuristiques et décisions (Simon, Kahneman, Tversky) : Les humains utilisent des règles approximatives (heuristiques) pour prendre des décisions, ce qui peut conduire à des erreurs.
Heuristique de représentativité : Tendance à juger la probabilité d'un événement en fonction de sa ressemblance avec un prototype (ex: juger qu'une séquence pile-face désordonnée est plus probable qu'une séquence ordonnée).
Heuristique de disponibilité : Juger la fréquence ou la probabilité d'un événement en fonction de la facilité avec laquelle on s'en souvient (ex: estimer plus fréquents les mots qui commencent par une certaine lettre).
Heuristique d'ancrage et d'ajustement : Tendance à s'appuyer sur une première information (l'ancre) pour prendre une décision, même si celle-ci n'est pas pertinente, puis à ajuster son jugement autour de cette ancre.
Systèmes de pensée (Kahneman, 2011)
Système 1 (rapide, intuitif) : Fonctionne automatiquement et rapidement, avec peu ou pas d'effort et aucune sensation de contrôle volontaire.
Système 2 (lent, réfléchi) : Alloue l'attention aux activités mentales exigeantes, nécessitant un effort et souvent associé à l'expérience subjective de l'action, du choix et de la concentration.
L'Homme dispose d'un nombre limité de ressources, privilégiant le Système 1, et n'engage le Système 2 que si la motivation est suffisante.
L'inhibition du Système 1 (pour privilégier la réflexion) est gérée par le cortex frontal.
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