Théories et critiques de l'anthropologie politique
40 cardsCe document explore les théories classiques et les critiques de l'anthropologie politique, incluant les travaux de Service, Marx, Engels, Steward, Aristote, Hobbes, Rousseau, Montesquieu, Ibn Khaldun, Maine, Morgan, Malinowski, Lowie, Radcliffe-Brown, Fortes, Evans-Pritchard, Gluckman, Leach, Balandier, Clastres, et Scott, ainsi que l'évolution des systèmes politiques de la bande à l'État.
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Introduction à l'anthropologie politique
L'anthropologie politique étudieles modes d'organisation et de transformation des systèmes politiques, en allant au-delà de lavision stato-centrée. Elle s'intéresse à la manière dont les communautés structurent leur vie collective, gèrent les conflits et interagissent avec l'extérieur.
Définition et champ d'étude
L'anthropologie politique est l'étude du processus de formation et de transformation des systèmes politiques ainsique l'analyse du fonctionnement des différents systèmes politiques, y compris dans les sociétés sans État. Elle cherche à décentrer le regard des disciplines comme la philosophie ou l'histoire politique qui ont souvent l'État comme cadre de référence incontournable. Elle examine comment les individus et les groupes réagissent aux contraintes sociales, aux inégalités et aux ordres existants.
Origines et critiques initiales de la discipline
L'anthropologie, à ses débuts, a étécritiquée pour son contexte colonial et sa perspective européocentrique. Cependant, l'anthropologie politique met l'accent sur les dynamiques historiques inhérentes à toute société.
Ouvrages fondateurs
1940 : *African Political Systems* par Meyer Fortes et Edward Evans-Pritchard, et *Les Nuers* d'Edward Evans-Pritchard. Ces ouvrages marquent une rupture en incluant les sociétés contemporaines dans le champ d'étude.
1966 : *Political Anthropology* de Marc Swartz, Victor Turner et Arthur Tuden.
1967 : *Anthropologie politique* de Georges Balandier.
Questions centrales de l'anthropologie politique
L'anthropologie politique cherche à comprendre :
Comment le pouvoir s'organise et agit.
Commentle pouvoir se transmet et se partage.
Si le pouvoir est toujours l'objet d'une lutte.
L'existence potentielle de sociétés sans pouvoir.
Cette démarche s'appuie sur la méthode comparative.
Le politique des sociétés pré-industrielles à l'État moderne
Les quatre types de systèmes politiques de Elman R. Service (1962)
Elman R. Service, influencé par le néo-évolutionnisme, a développé une typologie des systèmes politiques classifiant les sociétés par ordre de complexité croissante.Le néo-évolutionnisme, contrairement à l'évolutionnisme classique, reconnaît la nature complexe et multilinéaire du changement culturel, mettant l'accent sur les facteurs économiques et technologiques.
La bande:
Définition: Organisation minimalepropre aux sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades (rarement plus de 300 individus).
Spécificités: Fondée sur la parenté. Structure égalitaire où le pouvoir repose sur le consentement. Rôles temporaires (chaman, chef) pour lasécurité collective ou la chasse. Exemples : Inuits, Aborigènes d'Australie, Bushmen.
La tribu:
Définition: Structure politique locale regroupant plusieurs communautés sans pouvoir centralisé.
Spécificités: Présence de hiérarchies (aînés-cadets, classes d'âge, critères religieux) mais positions d'autorité non cumulables (pas de chaman et chef de tribu à la fois). Exemples : certaines sociétés de Polynésie, d'Afrique,d'Amérique.
La chefferie:
Définition: Pouvoir centralisé mais sans appareil coercitif détenant le monopole de la violence légitime. Regroupe des dizaines de milliers d'individus.
Spécificités: Dimension religieuse et politique souvent confondues (roi-prêtre). Autorité basée sur la parenté, le prestige, le sacré. Pouvoir héréditaire. Exemples : chefferies polynésiennes, amérindiennes (côte nord-ouest), camerounaises.
L'État:
Définition: Système d'organisation sociale le plus rigide, caractérisé par une unité politique fondée sur la souveraineté territoriale, un appareilgouvernemental détenant le monopole de la violence légitime (Weber), et un groupe dirigeant spécialisé (bureaucratie).
Spécificités: Gouvernement centralisé avec une hiérarchie pyramidale. L'apparition de l'État est le résultat d'un long processushistorique et des contextes spécifiques. Pour Hobbes ou Rousseau, l'État résulte d'un contrat social où les hommes renoncent à une partie de leur liberté pour l'ordre commun. Le monopole de la violence est toujours, au moins partiellement, consenti par les dominés.
La tentative d’explication marxiste
Dans les années 1960-1970, l'anthropologie française est fortement influencée par le marxisme, notamment via les travaux de Engels.
L'origine de l'État chez Engels:
Thèse: Dans "La société archaïque" (1872), Engels propose que l'État trouve son origine dans le passage de l'organisation sociale fondée sur le clan et les lignages à la famille patriarcale monogame.
Mécanismes: L'avènement de la propriété privée et l'appropriation de la force de travail ont favorisé les inégalités, conduisant à l'émergence d'une classe économiquement dominante. Cette élite aurait créé l'appareil d'État (forcesde l'ordre, armée, justice) pour se maintenir au pouvoir et contraindre les classes dominées.
Moyens de domination: L'appareil d'État assure la sécurité civile et le maintien de la paix, tandis que l'idéologie (notamment la religion) légitimeet soutient le pouvoir en place.
Stades marxistes: Le marxisme officiel (sous Staline) décrit cinq stades successifs de l'histoire humaine : communisme primitif, esclavage, féodalisme, capitalisme, socialisme. Ces stades sont déterminés par la transformation des forces productives et des rapports sociaux de production.
Application par Julian H. Steward et "l'hypothèse hydraulique":
Thèse: Julian H. Steward (*Theory of Culture Change*,1955) compare cinq grandes civilisations (Égypte, Mésopotamie, Chine, Pérou, Amérique centrale) et met l'accent sur le rôle de l'irrigation.
Effets de l'irrigation: L'irrigation aurait conduit à une concentration dela population, nécessitant une organisation territoriale rigoureuse, une division du travail poussée (entretien des canaux), et un renforcement/centralisation des structures de pouvoir, d'où l'émergence d'une bureaucratie et d'un État expansionniste.
Critiques: L'hypothèse hydraulique est aujourd'hui abandonnée par les anthropologues. La formation d'un État n'est pas nécessairement liée au développement d'un système d'irrigation (ex: Rome, Grèce). Il est vain de chercher une cause unique à l'origine de l'État, unetelle recherche relevant d'un postulat évolutionniste erroné.
Pierre Bourdieu et la domination symbolique:
Thèse: Bourdieu prolonge les idées marxistes en soulignant que la domination se maintient carelle est *intériorisée par les dominés*.
Exemple: La distinction sociale et le capital culturel (savoir s'exprimer, culture littéraire, diplômes) légitiment la domination de certaines classes, renforçant leur emprise et reproduisant les élites parla violence symbolique.
Histoire de l’anthropologie politique
Aristote (IVe av. J.-C.)
Dans *La Politique*, Aristote a profondément influencé l'anthropologie politique:
Ilsouligna la nature conflictuelle des rapports entre gouvernants et sujets, causant crises et modifications des structures de pouvoir.
Il définit l'homme comme "animal politique", naturellement enclin à s'associer et à former des institutions pour le bien commun. Cela pose les bases de la citoyenneté moderne.
Toutefois, cette communauté politique est basée sur l'inclusion-exclusion, excluant par exemple esclaves et femmes.
Méthode: Aristote a inauguré une démarche empirique et comparative en envoyant ses disciples étudier les organisations politiques des cités grecques, ce qui a conduit à une typologie des régimes.
Thomas Hobbes et le Léviathan (XVIIe s.)
Hobbes, dans *Léviathan* (1651), théorise l'apparition de l'État moderne.
État de nature: Pour Hobbes, l'état de nature est une situation d'anarchie, de conflit et de violence perpétuels, où l'homme est fondamentalement égoïste. Il s'inspire alors des récits de voyages des Européens en Amérique.
Contrat social: Les hommes renoncent à une part de leur liberté pour se placer sous l'autorité d'un État protecteur, le Léviathan, un monstre biblique symbolisant la toute-puissance de l'État.
Rôle de l'État: L'État impose ses choix pour le "bien commun" et détient le monopole de la violence, un monopole partiellement consenti par les dominés.
Critiques de Hobbes:
Evans-Pritchard conteste que la centralisation du pouvoir évite systématiquement les désordres.
Clastres observe que des sociétés amérindiennes vivent sans chef et sans État, mais avec une capacité de contrainte, et une peur d'un pouvoir despotique.
Montaigne (XVIe s.) avait déjà critiqué l'ethnocentrisme en affirmant : "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage".
Jean-Jacques Rousseau et les ambivalences du « bon sauvage »
Dans *Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi leshommes* (1755), Rousseau inverse la perspective de Hobbes.
Thèse: L'homme est naturellement bon, mais c'est la civilisation et l'État qui corrompent et asservissent l'individu. La propriété privée est à l'origine de l'inégalité et de la compétition.
Liberté et égalité: L'absence de progrès ou de culture est la condition d'une parfaite liberté et égalité. Les hommes ne devraient jamais accepter qu'une autorité extérieure les gouverne ; toute délégation de pouvoir est une usurpation.
Démocratie directe: Rousseau prône la "démocratie directe" où les hommes s'auto-représentent directement, sans intermédiaires.
Jugements contrastés sur Rousseau:
Louanges: Certains le considèrent comme le père de l'anthropologie et un critique de l'ethnocentrisme occidental. Il permet de remettre en question la centralité de l'État.
Critiques: D'autres lui reprochent une construction fictive du "bon sauvage",ce qui renforce l'ethnocentrisme en créant une différence de nature entre l'homme "sauvage" et le "civilisé".
Montesquieu et la prise en compte de la « diversité culturelle »
Dans *De l'esprit des lois* (1748), Montesquieu est un précurseur de l'anthropologie politique, notamment par sa méthode comparative.
Trois formes de gouvernement:
Monarchie: Un seul gouverne, mais avec des lois fixes, basée sur l'ambition et l'honneur.
République: Le peuple (en corps ou une partie) détient la souveraineté.
Démocratie: Peuple souverain et sujet, basé sur la vertu (patriotisme, égalité).
Aristocratie: Gouvernement par quelques-uns.
Despotisme: Un seul gouverne sans loi ni règle, par sa volonté et ses caprices, basé sur la crainte.
La séparation des pouvoirs:
Danger: L'abus de pouvoir, car "celui qui dispose d'un pouvoir est naturellement porté à en abuser".
Solution: Séparer les pouvoirs exécutif, législatif, et judiciaire pour "limiter le pouvoir par un autre pouvoir"et ainsi protéger la liberté et prévenir la tyrannie.
Influence du climat et du milieu:
Thèse: Montesquieu est le premier, selon Balandier, à lier la culture et le type d'organisation politiqueà des facteurs environnementaux. S'inspirant d'Hippocrate, il soutient que le climat, le milieu géographique, et l'alimentation expliquent les différences entre les peuples et influencent leurs lois et tempéraments.
Exemples: Les pays froids sont associés à laliberté et à des lois rigides, tandis que les climats chauds sont liés au despotisme et à l'esclavage.
Ibn Khaldun (XIVe s.), 1er sociologue et anthropologue de l’histoire ?
Ibn Khaldun, historien, géographe, économiste et philosophe tunisien, est considéré par certains comme un précurseur de la sociologie et de l'anthropologie.
Théorie: Il a développé une théorie sur le lien politique dans les sociétés tribalesdu Maghreb, analysant l'esprit de corps ('asabiyya) comme source de solidarité politique via les liens de parenté et les affiliations tribales.
Cohésion sociale: Il anticipe les réflexions de Durkheim en cherchant àcomprendre comment la cohésion sociale s'organise.
Opposition centre/périphérie: Sa théorie oppose l'esprit de corps des tribus nomades au gouvernement de l'État urbain, tout en montrant que ces deux espaces coexistent et s'influencent mutuellement. Lapériphérie tribale pourrait être le véritable dépositaire du pouvoir politique dans un certain égalitarisme.
Impact: Cette réflexion sera reprise par l'anthropologie politique pour comprendre les relations entre sociétés à État et "sans État", et les dynamiques entre pouvoir central et ses marges (comme chez Pierre Clastres).
Au commencement : l’évolutionnisme
Au XIXe siècle, l'anthropologie naissante est marquée par la rencontre avec des populations "sauvages" et l'émergence de la notion de "civilisation" (Père Mirabeau, XVIIIe s.), ainsi que par l'idée de progrès hiérarchique de l'humanité.
Penser le « primitif » comme ancêtre du civilisé
Contexte: L'expansion impérialiste et la possibilité de comparer toutes les sociétés du globe ont conduità une classification.
Thèse: Le "primitif" est perçu comme l'ancêtre du civilisé, le point de départ d'une ligne temporelle linéaire allant du "moins évolué" au "plus évolué". Cette vision légitime la mission civilisatrice de lacolonisation.
Influence de Darwin: L'évolutionnisme social s'inspire de la théorie de l'évolution biologique de Darwin (*L'origine des espèces*, 1859) pour transposer l'idée d'évolution linéaire au monde social.
Henry Maine(1822-1888)
Juriste britannique, Maine est l'auteur de *Ancient Law* (1861), une étude comparatives des systèmes juridiques et politiques.
Développement des sociétés: Maine théorise que la condition "naturelle" del'homme est le développement qui conduit à des inégalités et des rapports de domination. Pour y remédier, il faut une organisation politique.
Parenté vs. Territoire:
Sociétés archaïques: Organisées sur la base de la parenté et dulignage ("La famille est le type même de la société archaïque"). Structures patriarcales où l'individu n'existe que par son statut de naissance au sein du groupe.
Sociétés modernes: L'individu s'émancipe de ce modèle. L'organisation politiqueest fondée sur le territoire et non plus sur les liens du sang. L'autorité patriarcale est remplacée par une souveraineté territoriale exercée par l'État.
Statut vs. Contrat: Le passage des sociétés primitives aux sociétés modernes est unpassage "du statut au contrat", où les rôles sociaux changent d'une détermination par la naissance à une détermination par la volonté et le libre arbitre.
Lewis H. Morgan (1818-1881) : les alliances tribales indiennes comme préfiguration de l’État
Juriste et homme politique américain, Morgan publie *Sociétés archaïques* (1877), où il théorise les stades de développement : sauvagerie, barbarie, civilisation.
Étude des Iroquois: Fasciné par les Amérindiens, Morgan a vécu avec les Iroquois et en a fait une étude (*La ligue des Iroquois*, 1851). Il a observé que leur confédération (une alliance intertribale) avait des structures politiques complexes (le Grand Conseil) sans être un État moderne occidental.
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