Sociologie de la Santé
5 cardsCe cours aborde l'anthropologie et la sociologie de la santé, le rôle de la santé en tant que construction sociale, et ses dimensions Disease, Illness, et Sickness.
5 cards
Les fondements de la sociologie et les méthodes de recherche
La sociologie est une discipline des sciences sociales qui étudie les phénomènes sociaux humains.Elle cherche à comprendre les logiques derrière les comportements des individus et des groupes, en adoptant une posture neutre et critique.
1. Introduction à la sociologie
1.1. Définition et naissance de la sociologie
La sociologie est une discipline scientifique récente,née au XIXe siècle du fait de la Révolution industrielle et des premières réflexions sur les conditions de vie des ouvriers. Elle vise à rechercher des explications et des compréhensions sociales aux phénomènes observables.
« La sociologie permet de constater que les évidences en soi ne sont en réalité que des évidences pour nous. » - Gérard Leclercq
« Chacun d'entre nous croit n'obéir qu'à lui-même, alors qu'il est le jouet de forces collectives. »
1.2. La posture du sociologue
- Ne porte pas de jugement.
- Chercheà comprendre les logiques sous-jacentes aux comportements.
- Dispose d'un point de vue distancié et critique sur les normes sociales (ex : bien manger/mal manger).
1.3. Les axes de la sociologie
La sociologie privilégie :
- Les facteurs objectifs : sociologie quantitative.
- Les raisons subjectives : sociologie qualitative.
Elle peut être définie comme une science du sens des conduites, distinguantle sens objectif (déterminants sociaux) et le sens subjectif (raisons et justifications des groupes et individus).
2. Des noms qui ont fait la sociologie
2.1. Auguste Comte (1798-1857)
Père fondateur de la sociologie, il a donné la première définition du mot en 1844 : « la sociologie est l'étude scientifique de l'organisation des sociétés humaines. » Il s'intéressait à l'interaction entre l'homme et la société, couvrant plusieursgrandes thématiques.
2.2. Émile Durkheim (1858-1917)
Fondateur de la discipline, Durkheim a voulu faire de la sociologie une science à part entière, avec son objet et sa méthode propres. Il a montré que nos pensées et actions dépendent largement de logiques sociales objectives.
Son ouvrage majeur, Le Suicide (1897), a cherché à prouver l'existence de facteurs sociaux derrière le suicide, faisantde celui-ci un fait social. Il a observé des régularités statistiques :
- Les femmes se suicident moins que les hommes.
- Les célibataires se suicident davantage que les personnes mariées.
- La cohésion familiale protègedu suicide.
Ces observations ont démontré que le suicide est un fait social, défini par Durkheim comme « des manières d'agir, de penser, de sentir, extérieures à l'individu, et qui sont douées d'un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s'imposent à lui » (Les règles de la méthode sociologique, 1895).
2.3. Max Weber (1864-1920)
Fondateur de la sociologie compréhensive, Weber a définila sociologie comme « la science qui se propose de comprendre par interprétation l'activité sociale et par là d'expliquer son déroulement et ses effets ». Il s'agissait de situer les actions sociales dans leur contexte pour en comprendre le sens, précisant que le lien entre entités n'est pas toujours causal.
Il a mis l'accent sur les activités sociales, c'est-à-dire les activités auxquelles les acteurs donnent un sens en fonction d'autrui.
2.4. Pierre Bourdieu (1930-2002)
Bourdieu a introduit le concept d'habitus, qu'il décrit comme du « social incorporé » ou du « social fait corps ». C'est un « système de dispositions durables ettransposables » qui se construit tout au long de la trajectoire sociale de l'individu (expériences vécues, milieux sociaux/professionnels).
L'habitus homogénéise les comportements au sein d'une classe sociale et influence la manière dont les individus se projettent dans l'avenir.
2.5. Bernard Lahire (né en 1963)
Lahire a critiqué la rigidité du concept d'habitus en soulignant la pluralité des acteurs sociaux. Il a mis en avant que les individus activent différentes dispositions en fonction des situations, car ils sont soumis à des influences multiples (socialisation primaire, secondaire).
Un individu ne se comporte pas de la même façon selon le contexte, ce qui rend la complexité des individus difficile à saisir.
3. Des outils spécifiques
3.1. Les trois niveaux d'analyse sociologique
La sociologie s'intéresse aux interactions à différentes échelles :
- Niveau interpersonnel (micro)
- Niveau groupal (méso)
- Niveau sociétal (macro)
Trois concepts centraux sont la communication, le pouvoir et le rôle.
3.2. Des outils ancrés dans des traditions sociologiques
| Émile Durkheim (1858-1917) | Démarche quantitative |
| Max Weber (1864-1920) | Approche compréhensive |
3.3. L'idéal-type et la typologie selon Weber
- L'idéal-type est un repère abstrait et idéal permettant de situer et de comprendre des situations concrètes.
- La typologiecompare plusieurs types dans un tableau de pensée homogène avec plusieurs critères distinctifs.
Ces outils rendent la réalité intelligible en y trouvant de la structure sans en nier la complexité.
4. Méthodes qualitatives
Les méthodes qualitatives cherchent à comprendreles raisons subjectives des individus et des groupes.
4.1 La démarche de la recherche qualitative
C'est une démarche circulaire impliquant :
- Problématisation
- Construction dumodèle d'analyse
- Observation
- Analyse et conclusions
4.2 Le recueil des données en recherche qualitative
- Entretiens : guide d'entretien, face-à-face, enregistrés (env. 1h).
- Focus groups : guide d'entretien, entretiens collectifs (10-15 personnes max, au moins 1h).
- Observation : carnet de terrain, participante ou non participante, sur un temps plus ou moins long.
4.3 Le recrutement des enquêtés
Peut se faire par :
- Réseau de connaissances élargi.
- Méthode de la boule de neige.
- Réseaux sociaux.
- Directement sur place (ex: maison de quartier, association).
La sélection vise un profil particulier, la diversité de l'échantillon et des quotas.
4.4 Les enquêtes ethnographiques
Définition : «C'est une méthode qualitative qui permet de réaliser une étude descriptive et analytique [sur le terrain], des traditions, us, moeurs et coutumes de populations déterminées. Elle permet de collecter des données ou informations dans un système complexe. » (F. DIOP SALL)
C'est une démarche compréhensive avec une temporalité prolongée. Une variante est l'étude monographique (observation d'unités sociales restreintes : village, groupe ethnique, quartier, ou groupe social).
| Population d'enquête | Peu d'enquêtés, souvent dans un réseau d'interconnaissance. |
| Techniques d'enquête | Observation (carnet) et entretiens semi-directifs longs,parfois répétés. |
| Démarche compréhensive | Comprendre le sens que donnent les enquêtés à leurs pratiques dans des contextes précis. |
| Diversité de lieux d'observation | Suivre les enquêtés dans différents contextes. |
4.5 La posture du chercheur
- Observation participante : Le chercheur est immergé, impliqué émotionnellement.
- Démarche subjective : Engagela personne du chercheur. Comme le dit Lévi-Strauss, « On cherche à faire de la subjectivité la plus intime un moyen de démonstration objective. »
- Démarche anthropologique : Oblige l'observateur à remettre en question ses propres catégories,à comprendre les logiques des acteurs observés et à analyser le contexte social.
5. Méthodes quantitatives
Les méthodes quantitatives valident ou invalident des hypothèses en cherchant des liens statistiques entre les variables.
5.1 Les étapes dela recherche quantitative
- Problématisation et formulation d'hypothèses
- Construction du questionnaire
- Échantillonnage
- Passation du questionnaire
- Analyse et conclusions
5.2 L'échantillonnage
L'échantillon est une partie de la population interrogée. Il doit être représentatif.
Différentes méthodes :
- Tirage au sort.
- Par quota.
- Spontané ou accidentel.
5.3 Les modes de passation
- Administration ou auto-administration.
- Passation individuelle ou groupale.
- Passation en face-à-face ou via un médium (postal, téléphone, internet).
5.4 Analyse
- Valide ou invalide les hypothèses.
- Recherche des liens statistiques entre les variables (variable à expliquer et variables explicatives, cf. Durkheim sur le suicide).
- Détermine les facteurs influençant la variable d'intérêt.
6. Anthropologie et Sociologie de la santé
6.1 Définition de l'anthropologie
L'anthropologieest la science de l'homme, par opposition à la sociologie qui est la science de la société. Née de l'étude des sociétés dites « primitives » (ethnologie), elle s'étend aujourd'hui à nos sociétés. Elle utilise une démarche ethnographique (enquête de terrain prolongée) et des études monographiques (unités sociales restreintes).
Apports de la démarche anthropologique :
- Remet en question les catégories de l'observateur.
- S'ouvre au raisonnementdes autres.
- Comprend les systèmes de représentations et de valeurs liés à la santé et à la maladie d'une communauté.
- Adapte les programmes d'éducation en santé en évitant l'ethnocentrisme.
6.2 Socio-histoire dela santé (J. Pierret, 2003)
- Années 1950 : essor de la médecine moderne.
- Années 1970 : « médicalisation de la société », la médecine étendson champ de compétences, et ce qui était condamnable moralement devient une maladie.
- Années 1980 : la santé devient un patrimoine collectif et un devoir individuel. Le droit à la santé est remplacé par le devoir d'être enbonne santé. C'est l'ère du culte de la santé.
6.3 La sociologie de la santé
6.3.1 Une vision plus large de la santé
Contrairement à la vision individuelle et organique souvent admise, les sociologuesmontrent que la santé et la maladie ont une dimension collective, sociale et politique (Adam et Herzlich, 2017). La santé est une construction sociale, et le rapport de chaque individu à la santé est lié à sa place, sa trajectoire etson parcours de vie.
6.3.2 Les trois dimensions de la santé
- Disease : maladie comme réalité biologique, diagnostiquée par le médecin.
- Illness : expériences vécues par l'individu malade, sa prise de conscience et sondiscours.
- Sickness : mode de manifestation extérieur et public d'un problème de santé, processus de socialisation et d'intériorisation des réalités (disease et illness).
6.3.3 Les thèmes étudiés
- Les professions et professionnels de santé.
- Les inégalités de santé.
- Les relations médecins-malades.
- L'expérience de la maladie.
- L'hôpital (ex : L'hôpital en urgence, Jean Peneff, 1992).
Conclusion
La sociologie et l'anthropologie fournissent un éclairage essentiel sur :
- Le rapport des individus à la santé.
- La relation de la société avec la médecine et la santé, ainsi que son évolution.
- Le sens que les individus donnent à leurs pratiques de santé.
Une connaissance approfondie des logiques individuelles et collectives permet d'élaborer une éducation en santé plus adaptée et efficace, en reconnaissant les normes sociales (règles de conduite) et les représentations sociales (formes de connaissance ordinaire partagées par un groupe) qui façonnent notre rapport au monde.
Rappel des définitions clés
- Normes sociales : règles qui régissent les conduites individuelles et collectives (ClaudeWisner Bourgeois).
- Représentations sociales : formes de connaissance ordinaire, socialement élaborées et partagées par un ensemble social, qui organisent les conduites et contribuent à une vision commune de la réalité (Denise Jodelet, 1989).
- Fait social : (Émile Durkheim, 1895) « toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure; ou bien encore, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée tout en ayantune existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel ».
Quelques ouvrages de référence
- F. Weber et S. Beaud, Guide de l'enquête de terrain, 1997.
- F. de Singly, C. Giraud et O. Martin (dir.), Nouveau manuel de sociologie, Armand Colin, 2010.
- H. Becker, Les ficelles du métier, La Découverte, 2002.
- J.Kivits, F. Balard, C. Fournier, M. Winance (dir.), Les recherches qualitatives en santé, Armand Colin, 2016.
- B. Lahire, L'homme pluriel, 2005.
- J-C Kaufmann, L'entretien compréhensif, Armand Colin, 2011.
- A.-M. Arborio et P. Fournier, L'observation directe, Armand Colin, 2015.
Start a quiz
Test your knowledge with interactive questions