Psychologie Sociale

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Introduction à la Psychologie Sociale

La psychologie sociale étudie l'influence mutuelle entre l'individu et son environnement social. Contrairement à d'autres branches de la psychologie, qui se concentrent sur l'intrapsychique (ce qui se passe « dans la tête »), la psychologie sociale met l'accent sur l'intersubjectivité – les interactions entre les individus et les groupes.

Psychologie vs Sociologie

Bien que la psychologie traditionnelle se focalise sur l'individu et la sociologie sur les phénomènes sociaux à grande échelle, la psychologie sociale propose que ces deux dimensions sont interdépendantes. La question "est-ce l'individu qui fait la société, ou la société qui fait l'individu ?" y est répondue par "les deux" : il existe une interaction mutuelle et permanente. La psychologie sociale cherche à comprendre la nature précise de ces interactions. Elle est considérée comme une "sociologie microscopique", étudiant les groupes restreints et l'impact des groupes sur les individus.

I – Histoire de la Psychologie Sociale

1 – Les auteurs fondateurs

Gustave Le Bon et la Psychologie des foules (1895)

  • Le Bon a observé que les foules peuvent se comporter de manière unitaire, comme si les individus perdaient leur volonté propre, devenant une entité indivisible dotée d'une volonté propre.

  • Il a noté la tendance des foules à la violence, même si les individus isolés ne l'auraient pas été.

  • Explication de Le Bon :

    • Inconscients similaires : Il suggère un inconscient partagé qui domine le conscient en foule, gommant les différences individuelles.

    • Sentiment d'invincibilité et perte de responsabilité : Être en foule procure un sentiment de protection et dilue la responsabilité individuelle.

    • Contagion mentale : Émotions, attitudes et gestes se propagent rapidement par empathie au sein de la foule.

    • Suggestibilité : La foule est "suggestible", comparable à l'hypnose, où un leader charismatique peut influencer les comportements.

  • Le Bon a été le premier à montrer comment l'individu se comporte différemment par le simple fait d'être en groupe, et que le groupe a une psychologie propre, distincte de celle de ses membres.

Norman Triplett et la facilitation sociale (fin XIXe)

  • Triplett a montré que la présence d'autrui peut avoir des effets bénéfiques sur les performances individuelles (ex: plus grande performance des cyclistes en groupe).

Ces travaux fondateurs ont ouvert la voie à l'idée que les comportements individuels sont fortement influencés par autrui.

2 – Les expériences marquantes en psychologie sociale

Le développement de la psychologie sociale expérimentale, principalement aux États-Unis, a conduit à des expériences "standardisées" en laboratoire pour étudier les phénomènes sociaux.

a – L'expérience d'Asch (1951) : le conformisme

  • Étude sur la tendance à se conformer aux opinions du groupe.

  • Protocole : Huit participants (dont un seul sujet "naïf", les autres complices) devaient comparer la longueur de lignes. Les complices donnaient délibérément de mauvaises réponses après les premières questions.

  • Résultats :

    • 36% des sujets "naïfs" se sont conformés aux mauvaises réponses unanimes des complices.

    • 75% des sujets se sont conformés au moins une fois.

    • Certains sujets ont justifié leur conformisme par l'anxiété ou une mauvaise vue, même si la bonne réponse était évidente.

  • Conclusion : L'influence d'autrui est très importante et peut modifier profondément nos comportements, même face à l'évidence.

b – L'expérience de Milgram (1963) : la soumission à l'autorité

  • Étude sur la soumission à l'autorité dans le contexte post-Seconde Guerre mondiale pour comprendre les comportements extrêmes.

  • Protocole : Trois rôles : un élève (acteur) qui apprend des mots et reçoit des chocs électriques pour chaque erreur ; un professeur (sujet réel) qui administre les chocs ; un expérimentateur (acteur) qui représente l'autorité. Les chocs augmentaient de 15 volts à chaque erreur (simulés, l'élève ne recevait pas vraiment de choc mais réagissait comme s'il en recevait de plus en plus forts). L'expérimentateur insistait pour que le professeur continue malgré les protestations de l'élève.

  • Prévisions : Des psychiatres avaient prédit qu'environ 1/1000 irait jusqu'aux chocs maximaux (450V).

  • Résultats :

    • 62% des participants sont allés jusqu'à la décharge maximale (450V).

    • 100% des sujets sont allés au moins jusqu'à 135V (où l'élève hurlait).

    • Tous les sujets ont manifesté un malaise, mais ont continué sous la pression de l'autorité.

  • Analyse de Milgram :

    • L'obéissance est un fondement de la société nécessaire pour l'harmonie sociale, mais elle peut devenir "aveugle" et néfaste.

    • Le sentiment de responsabilité se dilue sous l'autorité d'un tiers légitime. Les sujets se sentaient moins responsables de leurs actes, car ils suivaient les ordres.

    • L'anxiété ressentie par les sujets est une "soupape" de sécurité, permettant de prendre conscience de la dimension problématique de l'acte.

c – L'expérience de Stanford (1971) : l'impact de la situation sociale

  • Réalisée par Philip Zimbardo pour comprendre les conflits carcéraux et l'impact de la situation sociale sur le comportement, par opposition à la personnalité individuelle.

  • Protocole : 24 étudiants en bonne santé mentale et physique, divisés aléatoirement en 12 gardiens et 12 prisonniers. La prison était simulée. Les gardiens avaient tout pouvoir sauf la violence physique, et les prisonniers étaient déshumanisés (numéros, vêtements uniformes). L'expérience était prévue pour deux semaines.

  • Déroulement : L'expérience a dégénéré au bout de 2 jours. Les gardiens sont devenus sadiques, certains prisonniers ont développé des syndromes post-traumatiques.

  • Arrêt : L'expérience a été interrompue après 6 jours.

  • Analyse :

    • Les sujets ont adopté des comportements sadiques et dangereux qu'ils n'auraient pas eu individuellement, en raison de la situation et du rôle.

    • Le sentiment de responsabilité est dilué par la présence de l'organisateur et des autres sujets.

    • La situation sociale et le rôle social ont un impact bien plus important sur le comportement que la personnalité intrinsèque des individus.

II – Quelques concepts fondamentaux de la psychologie sociale

1 – L'identité sociale

a – Définition de l'identité

L'identité est un processus dynamique qui synthétise des éléments contradictoires pour créer un sentiment de continuité malgré les changements. Le mot "identité" vient d'ailleurs d'"identique".

  • Éléments stables (non changeants) : prénom, nom de famille, genre (généralement), couleur des yeux, taille, âge (par la date de naissance).

  • Éléments instables (changeants) : statut professionnel, idéologie, religion. Ces éléments évoluent mais sont importants pour l'identité et le sentiment d'appartenance à un groupe.

Edmond Marc: "L'identité, lorsqu'elle ne se sent pas menacée, n'est l'objet d'aucune interrogation; elle s'impose avec une évidence tranquille. C'est dans les moments de remise en question, de déni, de rupture, de bouleversement qu'elle devient problématique." L'identité peut être flottante lors de "crises existentielles" ou d'événements douloureux.

b – L'identité, un processus social

  • L'identité est à la fois un besoin d'être unique et d'être commun. On se définit en partie par notre appartenance à des groupes sociaux (métier, études, âge, lieu de résidence).

  • Le contexte social et relationnel influence directement l'identité (ex: présentation de soi différente selon le contexte : entretien d'embauche, Tinder, famille).

c – Erving Goffman et la notion de « face »

  • Goffman décrit l'interaction sociale comme ritualisée, influencée par la culture.

  • La face: "la valeur sociale positive qu'une personne revendique effectivement à travers une ligne d'action que les autres supposent qu'elle a adoptée au cours d'un contact particulier." C'est le "masque social" que l'on porte.

  • "Garder la face" signifie maintenir la cohérence de ses conduites. "Perdre la face" signifie la contradiction des conduites.

"Par les attributs qui lui sont accordés et la face qu'ils lui font porter, tout homme devient son propre geôlier."

  • La face est un concept "sacré" qui guide nos interactions. On lutte pour "garder sa face" et préserver celle des autres.

  • C'est aussi une dimension symbolique et institutionnalisée. Nos rôles sociaux (professeur/étudiant) sont des constructions symboliques, ayant une valeur uniquement dans le contexte donné.

  • Au niveau professionnel, la "face" peut devenir une "prison", régissant tous nos comportements. Il est important de prendre du recul pour ne pas s'enfermer dans des manières d'agir non questionnées.

2 – Le groupe

a – Définition du groupe

Le groupe est analysé à plusieurs niveaux :

  • Mouvements intrapsychiques : Ce qui se passe psychiquement chez l'individu au sein du groupe.

  • Relations interpersonnelles : Comment les individus interagissent et s'influencent mutuellement.

  • Plan groupal : L'harmonie, les objectifs et les moyens collectifs du groupe.

L'étymologie du mot "groupe" vient de l'italien gruppo, signifiant "nœud" ou "assemblage", indiquant qu'il relie et contraint. Techniquement, on parle de groupe lorsque le nombre d'interactions possibles entre deux personnes dépasse le nombre de membres (à partir de 4 personnes).

  • Limites du groupe : Un groupe entier peut exister tant que chaque membre peut interagir directement avec chaque autre membre (ex: un petit village, mais pas une société entière selon Lévi-Strauss).

  • Types de groupes :

    • Groupes formels : Objectif précis et explicite (équipe de travail, groupe d'étudiants, groupe de parole).

    • Groupes informels : Spontanés et naturels, sans objectif formel (groupe d'amis, famille).

  • Les groupes partagent des valeurs communes, des objectifs communs et une histoire commune, même dans le cas de groupes conflictuels où l'histoire commune peut être la source des conflits.

b – Les phénomènes de groupe

  • Le contrat narcissique (Piera Auagnier, 1975) : Un contrat inconscient entre l'individu et le groupe. L'individu s'engage à se conformer au groupe et à assurer sa pérennité ; le groupe offre une place stable et une reconnaissance à l'individu. L'individu met de côté les parties de lui-même qui s'opposent aux valeurs du groupe.

  • Le pacte dénégatif : Tabous ou non-dits au sein des groupes pour préserver l'intégrité collective. Ces expériences niées collectivement ne sont pas élaborées psychiquement, mais "travaillent" inconsciemment, générant des mouvements psychiques.

  • Lorsque nous sommes en groupe, notre libre arbitre et notre capacité à penser par nous-mêmes peuvent être réduits par le contrat narcissique et les alliances inconscientes. Il est crucial d'être vigilant face à ces processus, surtout en milieu professionnel, et de toujours remettre en question nos pratiques.

3 – Les Représentations Sociales (RS)

Le concept de Représentation Sociale vient de l'ouvrage "La construction sociale de la réalité" de Peter Berger et Thomas Luckmann (1966). Ils soutiennent que la réalité est socialement construite et perçue de manière déformée.

  • Phases de la construction d'une réalité sociale :

    • Extériorisation : Les individus construisent une représentation collective qui leur apparaît ensuite comme extérieure, bien qu'ils en soient les créateurs.

    • Objectivation : La représentation devient objective, perçue comme une réalité naturelle et non comme une production sociale.

    • Intériorisation : Les individus intériorisent cette représentation, qui définit leur rapport à la réalité.

  • Exemple du mariage : Le mariage est une construction sociale, non naturelle. L'extériorisation formalise les rites, l'objectivation en fait une réalité naturelle ("mariage homosexuel contre-nature"), et l'intériorisation l'intègre au rapport à la réalité.

  • Conceptualisation par Serge Moscovici : Les RS sont "une forme de connaissances socialement élaborée et partagée ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social" (Denise Jodelet).

  • Caractéristiques des RS :

    • Forme de connaissance socialement élaborée : Construites par la société.

    • Visée pratique : Elles donnent du sens à la réalité et nous aident à l'appréhender.

    • Réalité commune à un ensemble social : Partagée par un groupe social, qui peut être la société entière ou un groupe plus restreint (ex: RS du travail différentes entre ouvriers et cadres).

  • Étude des RS : On demande aux membres d'un groupe d'associer des mots à un "mot inducteur" pour révéler les RS (ex: RS du métier d'infirmier chez les étudiants).

  • Théorie structurale des RS (Jean-Claude Abric) : Les RS ont une structure :

    • Noyau de la représentation : Éléments stables, donnés par tous, ne changeant pas facilement (ex: hôpital, soin, maladie, vocation pour le métier d'infirmier).

    • Éléments périphériques : Éléments moins unanimes et moins stables (ex: covid, salaire faible, fatigue). Leur modification n'altère pas radicalement la RS.

  • Fonctions des RS :

    • Fonction de savoir : Comprendre et expliquer la réalité (vision déformée mais fonctionnelle, savoir commun transmis).

    • Fonction identitaire : Se situer socialement, créer de la cohésion groupale et se différencier d'autres groupes.

    • Fonction d'orientation : Guider nos conduites et attitudes, de manière normative et prescriptive (ex: RS des personnes SDF influençant l'aide apportée).

    • Fonction de justification : Justifier nos actions à partir de nos RS.

  • Impact sur le travail : Les RS influencent la manière de travailler, surtout avec des personnes de cultures différentes ou dans des domaines spécifiques (ex: psychiatrie). Il est essentiel de mettre en perspective nos propres RS, car elles ne sont qu'une représentation de la réalité, et non la réalité elle-même.

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