Prise en charge des intoxications aiguës
40 cardsGuide complet sur l'évaluation, le diagnostic et le traitement des intoxications aiguës, incluant les toxidromes, les antidotes et les protocoles de réanimation.
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Les Intoxications Aiguës : Épidémiologie, Évaluation, Diagnostic et Prise en Charge
Une intoxication aiguë est une urgence médicale résultant d'une exposition soudaine à une substance toxique. Elle représente une cause majeure d'admission aux urgences et en réanimation en France, particulièrement chez les sujets jeunes (avec une prédominance féminine), et peut être volontaire ou accidentelle.
Épidémiologie des Intoxications Aiguës en France
Les intoxications aiguës sont fréquemment observées et leur incidence en population générale est en augmentation, bien que la mortalité globale reste faible (0,2%). Les données sont souvent hétérogènes car majoritairement issues des Centres Anti-Poisons (CAP).
Agent causal : Le plus souvent une association de toxiques.
Classification des toxiques :
Les psychotropes
Les cardiotropes
Les antalgiques
Les produits domestiques, industriels et agricoles
Mortalité en réanimation :
Psychotropes : 1%
Cardiotropes : 15%
Expositions les plus fréquentes (CAP, Paris) : Lexomil, Xanax, Stilnox, Tranxene, Di-Antalvic, Imovane, Deroxat, Tercian, Doliprane, Rivotril, Atarax, Donormyl, Seropram, Mepronizine, Prozac, Valium, Zoloft, Effexor, Noctran, Temesta.
Médicaments remboursés les plus prescrits en France : Paracétamol, Dextropropoxyphène, Zolpidem, Caféine, Lévothyroxine, Acide acétylsalicylique, Phloroglucinol + Triméthylphloroglucinol (Spasfon), Paroxétine, Fraction flavonoïque purifiée micronisée (Daflon), Oméprazole, Ibuprofène, Lactate de magnésium + Pyridoxine (Magne B6), Cétirizine, Atorvastatine, Dompéridone, Chlorhexidine (topique) + Tétracaïne (topique), Émulsion buvable de renutrition, Lorazépam, Metformine, Buprénorphine.
Entre les années 1990 et 2000, on observe une augmentation de la population et une hausse notable des intoxications aiguës en France (+30%), sans augmentation significative du nombre de décès.
Évolution des toxiques prédominants en intoxication aiguë (1990s vs 2000s) | |||
Type de toxique | Catégorie | 1990s | 2000s |
|---|---|---|---|
Psychotropes | ATD TC | 86 | 71 |
ATD non TC | 64 | 96 | |
BZD | 220 | 296 | |
Anxiolytiques hypnotiques | 72 | 117 | |
Neuroleptiques | 51 | 97 | |
Cardiotropes | Cardiotrope | 19 | 40 |
Autres intoxications | Bêta-bloquant | 12 | 23 |
Alcool | 115 | 133 | |
Antiépileptiques | 25 | 15 | |
Paracétamol | 18 | 29 | |
Produits domestiques | 9 | 21 | |
Fumées / CO | 128 | 105 |
Principes d'Évaluation d'un Patient Intoxiqué
L'évaluation initiale est cruciale et doit considérer trois scénarios :
Le patient exposé à un toxique défini mais dont l'examen initial est normal.
Le patient symptomatique, exposé à un toxique défini.
Le patient symptomatique avec une suspicion d'origine toxique mais sans toxique défini.
Définition et Facteurs de Gravité
Une intoxication est définie comme grave si elle nécessite une surveillance rapprochée due à une quantité importante de substance ingérée, des symptômes sévères (coma, convulsions, détresse respiratoire, instabilité hémodynamique), ou un terrain sous-jacent fragile (comorbidités, âge extrême). (Conférence d'Experts SRLF 2006)
L'évaluation du pronostic prend en compte :
Les caractéristiques du toxique (nature, dose supposée, formulation).
Le patient (âge, comorbidités).
Le délai entre l'ingestion et la prise en charge.
L'apparition retardée des symptômes ou des complications.
Les délais d'apparition des symptômes varient, de quelques minutes (injection IV, inhalation de gaz) à plusieurs jours (paraquat).
Points Clés de l'Évaluation
Nature du produit : identifier le principe actif.
Dose maximale possible ingérée.
Symptômes : cliniques, ECG, biologiques.
Délai ingestion / examen.
Un patient est considéré comme stable si : conscient, non confus, bouge les 4 membres, fréquence respiratoire normale, pas de cyanose, pouls et TA normaux, pas de marbrure, temps de recoloration normal, ventre souple et indolore, température normale, ECG normal.
Approche Diagnostique Clinique
La simple suspicion d'intoxication est suffisante pour débuter le raisonnement diagnostique. Il s'agit de définir le risque pour le patient en identifiant :
Les points d'impact du toxique et les paramètres à surveiller (cliniques ou biologiques).
L'intensité des troubles potentiels.
Le délai entre l'intoxication et l'examen.
L'intérêt de la décontamination digestive.
Examen Clinique et Urgence
L'examen doit suivre l'approche ABCM :
A = Voies aériennes
B = Respiration
C = Circulation
M = État de conscience
La recherche d'indices est primordiale : boîtes de médicaments, ordonnances, antécédents, seringues, lieux de découverte, profession.
Orientation selon le Toxidrome
Un toxidrome est un ensemble de symptômes cliniques, biologiques et/ou ECG évocateurs d'une toxicité. L'approche clinique doit être orientée sur leur recherche.
L'ECG est systématique pour toute intoxication grave. (Conférence d'Experts SRLF 2006)
Toxidrome Opioïde (Morphinomimétique) :
Coma, myosis serré, bradypnée (FR < 12 /min).
Antidote : Naloxone (Narcan®).
Toxiques : Héroïne, morphine, codéine, méthadone, buprénorphine, dextropropoxyphène, tramadol.
Toxidrome Sérotoninergique :
Confusion, agitation, myoclonies, hyperréflexie, fièvre, tremblements, diarrhée, incoordination motrice.
Étiologies : IRSRS, antidépresseurs tricycliques, IMAO, Ecstasy.
Exclure autres étiologies, absence de neuroleptique.
Prise en charge : Refroidissement, sédation, curare, Cyproheptadine (Périactine®).
Toxidrome Anticholinergique :
Confusion, agitation, hallucinations, tremblements, syndrome pyramidal, convulsions, fièvre.
Mydriase, tachycardie, sécheresse des muqueuses, rétention d'urine, ralentissement des bruits hydroaériques.
Toxiques : Antidépresseurs tricycliques, antihistaminiques H1.
Toxidrome Cholinergique :
Myosis, bronchorrhée, bronchospasme, bradycardie, douleurs abdominales, vomissements, diarrhées, sueurs.
Fasciculations musculaires, paralysie.
Toxiques : Insecticides anticholinestérasiques (organophosphorés, carbamates), gaz de combats organophosphorés.
Traitement : Atropine.
Toxidrome Sympathomimétique :
Agitation, tremblements, convulsions, mydriase.
Palpitations, tachycardie, hypertension, troubles du rythme, insuffisance coronaire.
Toxiques : Cocaïne, crack, amphétamines, Ecstasy.
Prise en charge : Sédation, contrôle TA (labétolol), inhibiteurs calciques.
Troubles de l'olfaction (odeurs particulières) : Éthanol, éther, méthanol, trichloroéthylène, arsenic, cyanure, cétone.
Coloration des phanères : Méthémoglobinémie, hémolyse intravasculaire, rhabdomyolyse.
Réflexes et tonus musculaire :
Hypotonie, réflexes diminués (syndrome de myorelaxation) : Phénobarbital, BZD, Zopiclone, Zolpidem, carbamates, alcools, phénothiazines sédatives.
Hypertonie, réflexes vifs (syndrome pyramidal) : Hypoglycémie, antidépresseurs, IRSRS, CO, anoxie cérébrale.
Syndrome extra-pyramidal : Neuroleptiques, benzamide substituée, butyrophénone.
Analyse Toxicologique
La clinique et les résultats biologiques sont prééminents sur les analyses toxicologiques. Il existe deux types d'analyses :
Méthodes de dépistage : Rapides, qualitatives ou semi-quantitatives, mais peu spécifiques et avec une sensibilité limitée.
Dosages : Quantitatifs, spécifiques et sensibles, mais plus coûteux et longs. Orientés par la clinique ou les dépistages.
Complications Associées aux Intoxications
Insuffisance respiratoire
Pneumopathie d'inhalation
Hypothermie
Lésions cutanées aux points d'appui, escarres
Rhabdomyolyse de posture
Kératoconjonctivite
Thrombophlébites et embolie pulmonaire
Infection urinaire
Principes de Prise en Charge
La prise en charge des intoxications relève de l'urgence et se base principalement sur les traitements symptomatiques et les antidotes.
Traitement symptomatique : Vise à corriger les défaillances vitales sans affecter directement la durée de l'intoxication.
Il comprend :
Prise en charge du coma, détresse respiratoire, hémodynamique, troubles du rythme, coagulation, IR/IH.
Intubation et ventilation assistée si coma, convulsions, collapsus, détresse respiratoire.
Remplissage vasculaire (cristalloïdes ou colloïdes).
Alcalinisation (bicarbonate molaire) si collapsus et QRS élargi.
Catécholamines (Adrénaline, Noradrénaline, Dobutamine, Dopamine).
Traitement évacuateur : Agit sur l'absorption du toxique.
Charbon activé : Réduit l'absorption par adsorption. Indiqué dans les 2 heures suivant l'ingestion d'une dose toxique.
Contre-indications : Troubles de la conscience, instabilité hémodynamique, ingestion de caustiques, moussants ou volatiles.
Lavage gastrique : Décontamination de l'estomac. Réservé aux toxiques non carbo-adsorbables (alcools, métaux, lithium, ions).
Traitement épurateur : Agit sur l'élimination du toxique.
Charbon activé à doses répétées : Intoxications au phénobarbital, carbamazépine, théophylline, digitoxine, quinine.
Alcalinisation des urines : Intoxications à l'aspirine, phénobarbital, méthotrexate.
Hémodialyse : Intérêt limité mais à discuter pour Li, méthanol, éthylène glycol, aspirine, metformine.
Antidotes : Substances capables de contrecarrer l'effet des toxiques. Ils sont des médicaments améliorant le pronostic vital ou fonctionnel.
Antidote
Toxique ciblé
N-acétylcystéine
Paracétamol
Flumazénil
Benzodiazépines
Naloxone
Opiacés
Fragments Fab
Digoxine, digitoxine
Sels de Na hypertoniques
Stabilisants de membrane
Oxygène
Monoxyde de carbone
Hydroxocobalamine
Cyanure
Glucagon, catécholamines
Bêta-bloquants
Atropine
Anticholinestérasiques
Vitamine B6
Hydrazines
Dantrolène
Syndrome malin des neuroleptiques
Bleu de méthylène
Méthémoglobinisants
Insuline euglycémique
Inhibiteurs calciques
Octréotide
Sulfamides hypoglycémiants
Surveillance Paramédicale en Réanimation
La surveillance est rigoureuse et multidirectionnelle :
Installation, scopage, constantes vitales.
Pose d'accès vasculaires.
Traitement des défaillances viscérales (intubation, sonde gastrique et urinaire, voie veineuse centrale, traitements IV).
Prélèvements sanguins et urinaires.
Décontamination digestive si indiquée.
Traitement non spécifique et spécifique.
Surveillance continue : Clinique (conscience, pupilles, FR, FC, TA, température, diurèse, ventilation), biologique (efficacité du traitement, apparition de complications).
Exemples d'intoxications fréquentes et leur prise en charge
Intoxication aux Benzodiazépines (ex: Lexomil, Xanax) :
Présentation : Coma calme hypotonique, ronflements, apnées obstructives. Dépression respiratoire modérée.
Antidote : Flumazénil (Anexate®), contre-indiqué si prise de produits convulsivants (antidépresseurs tricycliques). Risque de syndrome de sevrage.
Intoxication aux Antidépresseurs tricycliques (ex: Déroxat, Prozac) :
Présentation : Intervalle libre de 1 à 4h. Coma hypertonique avec signes pyramidaux. Syndrome atropinique (mydriase, rétention d'urine, tachycardie). Convulsions. Signes ECG (allongement QT et QRS). Grave si QRS 0,16 s.
Traitement : Ventilation + sédation, Bicarbonates de sodium molaire, Catécholamines (Adrénaline).
Intoxication au Barbituriques (ex: Phénobarbital) :
Présentation : Coma calme hypotonique, hyporéflexique, de longue durée. Complications de décubitus, pneumonie d'inhalation, hypothermie.
Traitement : Intubation - ventilation assistée. Diurèse osmotique alcaline. Charbon activé à doses répétées.
Intoxication au Paracétamol (ex: Doliprane) :
Présentation : Hépatite cytolytique, potentiellement fulminante et mortelle. Intervalle libre de 24 à 72h. Si dose ingérée > 200 mg/kg.
Diagnostic : Paracétamolémie à H4 pour évaluer le pronostic via nomogramme.
Antidote : N-acétylcystéine administrée précocement.
Intoxication aux Salicylés (ex: Aspirine) :
Présentation : Plus grave chez l'enfant et le sujet âgé. Hyperpnée, vertiges, bourdonnements d'oreille, hypoacousie. Coma convulsif chez l'enfant. Fièvre, déshydratation. Troubles digestifs. Alcalose respiratoire puis acidose métabolique.
Traitement : Hydratation, alcalinisation, Épuration Extra-Rénale (EER).
Intoxication aux Opiacés et Opioïdes (ex: Héroïne, morphine, Subutex, Méthadone) :
Présentation : Coma + myosis serré + bradypnée. Risque d'hypoventilation alvéolaire, apnée, pneumonie d'inhalation.
Antidote : Naloxone (Narcan®). Intubation et ventilation assistée.
Intoxication aux Cocaïnes/Amphétamines :
Présentation : Agitation intense, convulsions. HTA, tachycardie, mydriase.
Risques : AVC, IDM, collapsus, rhabdomyolyse, IRA.
Traitement : Sédation. Contrôle de la PA (Trandate® - alpha-bêtabloquant), inhibiteurs calciques.
Intoxication aux Cardiotropes / Digitaliques :
Présentation : Signes neurosensoriels précoces (diplopie, agitation, convulsions). Signes cardiaques (choc, QRS élargis, troubles du rythme et de conduction). Hypokaliémie.
Traitement : Intubation-ventilation, sédation, Adrénaline, Valium®, alcalinisation. Assistance circulatoire dans les cas graves.
Intoxication aux Alcools Toxiques (méthanol, éthylène glycol) :
Présentation : Somnolence, ébriété. Acidose métabolique. Insuffisance rénale aiguë organique.
Antidote : Fomépizole ou éthanol.
Gestion des Aspects Psychiatriques
Une évaluation psychiatrique est systématique pour tout patient hospitalisé en réanimation pour ingestion médicamenteuse volontaire. En cas d'agitation ou d'anxiété, une anxiolyse/sédation est nécessaire. Si le patient refuse une hospitalisation pourtant indiquée, des soins psychiatriques sous contrainte peuvent être mis en place conformément à la législation.
Messages Clés
Les intoxications aiguës sont une cause majeure d’admission aux urgences et en réanimation.
Les complications vitales peuvent être présentes dès l’admission.
Le diagnostic est fondé sur l'identification des toxidromes.
La prise en charge est une urgence, principalement basée sur les traitements symptomatiques et les antidotes.
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