Origines et Évolution du Moyen-Orient
50 cardsLes origines et l'évolution du Moyen-Orient moderne.
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Les Concepts Clés du Moyen-Orient
Le terme Moyen-Orient est une notion géopolitique d'origine britannique, inventée par Alfred Thayer Mahan en 1902 et popularisée par Valentine Chirol. Il s'agit d'une construction sociale qui reflète des rapports de domination et des rivalités européennes, notamment la défense de l'Inde.Origines et Évolution du Concept
Le concept de Moyen-Orient a évolué au fil du temps et des contextes géopolitiques.Au début du 20e siècle, Alfred Thayer Mahan a utilisé le terme pour décrire la région est de Suez, en se concentrant sur l'Inde et les menaces russes et allemandes. Cependant, il ne la délimitait pas précisément. Valentine Chirol, journaliste du Times of London, a contribué à populariser cette notion.
D'autres concepts existaient auparavant, comme Buffer zone ou Middle Belt. Sir Thomas Edward Gordon a également utilisé des notions similaires, en se concentrant davantage sur l'Asie centrale pour la menace sur l'Inde, mais n'a pas eu la même popularité que Mahan.
Le Moyen-Orient est devenu un lieu de rivalités, nécessitant des frontières et des lignes de démarcation. Des notions comme le Far East et le Near East (désignant les territoires ottomans en Europe et la région à l'est de Vienne) existaient déjà, suggérant l'idée d'une zone intermédiaire. Dès 1830, des projets de voies navigables et de chemins de fer, comme à travers l'Euphrate et en Inde, ont émergé, marquant l'implication croissante de l'Empire britannique dans la protection de ses intérêts coloniaux, notamment l'Inde.
Évolution Post-Première Guerre Mondiale
La Première Guerre Mondiale a marqué un tournant important pour le concept de Moyen-Orient.- Disparition du Near East: Avec la perte des territoires balkaniques par l'Empire Ottoman (lui ne restera que la Thrace en 1913), la "question d'Orient" dans les Balkans fut réglée, rendant le terme superflu.
- Extension du Moyen-Orient vers l'Occident: Le déplacement de l'Orient vers l'Ouest s'est accentué avec la défaite de l'Empire Ottoman et le partage de ses territoires entre les puissances européennes. Ces dernières ont développé des mécanismes pour gérer ces nouveaux territoires, notamment par des conférences.
- Utilisations officielles: Des entités comme le Middle East Committee (1917) et le Middle East Department (1921), gérées depuis Londres, ont été créées pour organiser la région. La Middle East Conference (1921) a visé à attribuer des mandats et à structurer l'administration de ces territoires.
L'implication américaine, notamment en raison du conflit avec l'URSS, a donné une nouvelle impulsion à l'étude de la région (area studies), intégrant souvent des pays d'Asie centrale comme l'Afghanistan et parfois des pays du Sahel dans la zone du Moyen-Orient. La notion reste en constante évolution, avec des contours souvent flous. Malgré cela, elle est largement utilisée dans le langage courant (ex: compagnies aériennes, programmes d'études, médias) dans des langues telles que l'arabe (« As-sharq al-Awsat »), le persan (« Khawar-e Miyaneh »), le turc (« Orta Dogu »), le kurde (« Rojhilata Navin ») et l'hébreu (« ha-Mizrach ha-Tikhon »).
Critiques et Alternatives
Le terme Moyen-Orient n'est pas sans critiques et des alternatives sont parfois privilégiées :- Connotations de domination: Le terme est souvent perçu comme le reflet d'un rapport de domination occidentale, certains acteurs préférant le terme Asie occidentale.
- Effacement du passé: Il tend à effacer la richesse et la diversité du passé des peuples de la région.
- Confusions et stéréotypes: Il peut créer des confusions (ex: l'Inde n'est pas considérée comme Moyen-Orient pour ses habitants) et véhiculer des stéréotypes (pétrole, chameau, fanatisme).
Des tentatives de substitution comme Asie du sud-ouest ou Asie occidentale ont émergé, souvent liées à de nouveaux espaces géopolitiques (par exemple, les Accords d'Abraham). Malgré l'utilisation du concept de Moyen-Orient, d'autres termes subsistent pour désigner des régions spécifiques: Anatolie, Arménie, Kurdistan, Mésopotamie, Syrie, Palestine, etc. Cette diversité reflète la complexité linguistique, ethnique et religieuse de la région.
Charge Symbolique de l'Orient
L'Orient a une charge symbolique forte et changeante dans l'imaginaire occidental :- Changement de perception: Pour les Grecs, l'Orient était d'abord l'Égypte, puis les Perses. Il a été associé au despotisme et à la barbarie.
- Objet de rêve: Pour l'Europe chrétienne médiévale, l'Orient était la Terre Sainte, un objet de rêve.
- Déclin et "homme malade": Avec le déclin des empires musulmans (ottoman, safavide, moghol), l'image a changé pour celle de l'« homme malade » (l'Empire Ottoman), renforçant l'aspect symbolique de la barbarie.
- Orientalisme: Le terme orientaliste désignait un métier noble. Cependant, Edward Saïd a critiqué l'orientalisme comme une construction coloniale occidentale, légitimant la domination et créant une image négative et irrationnelle de l'Orient. Bernard Lewis a nuancé cette critique, soulignant que l'orientalisme existait avant le colonialisme et que Saïd se serait trop concentré sur l'Orient arabe.
- Néo-orientalisme: Le néo-orientalisme, plus culturaliste, insiste sur l'incompatibilité des cultures et sur l'absence de valeurs occidentales (Droits de l'Homme, démocratie) dans le monde oriental, souvent sans lien territorial.
- Analyse par le déclin: L'analyse de la région à travers son déclin n'est pas neutre, et a souvent justifié des interventions.
De nombreuses religions et groupes syncrétiques ont émergé dans cette région, tels le zoroastrisme, le judaïsme, le christianisme, l'islam, et des groupes hétérodoxes comme les Nusayris, les Druzes ou les Ismaéliens, parfois appelés Ghulat (exagération), qui attribuent un rôle particulier à Ali comparable à un statut divin.
Les Grands Empires
Le Moyen-Orient est le berceau de grands empires dont l'organisation politique s'est maintenue jusqu'à la suppression du pouvoir ottoman.L'Émergence des Empires Musulmans
Au 7e siècle, face aux empires byzantin et perse, souvent affaiblis par des guerres et divisions religieuses, de nouveaux empires ont émergé, puisant leur légitimité dans l'Islam.- Califats: Le calife, successeur du prophète Mohammed, était un chef d'État dont le rôle était de diriger la communauté religieuse (umma).
- Omeyyades (661-750): Basés à Damas, leur califat a été renversé par une révolte en Iran, critiquant la gestion et l'« arabisation » de l'administration.
- Abbassides (750-1258): Leur capitale Bagdad est devenue le centre d'un vaste empire musulman, étendant le domaine de l'Islam et connaissant un « âge d'or » marqué par des avancées dans le commerce, les arts, la science et la pensée.
- Califats rivaux: Les Omeyyades d'Espagne (755-1031) et les Fatimides d'Égypte (969-1171), en conflit avec les Abbassides, ont tenté de légitimer leur pouvoir par des liens de parenté avec le prophète ou par l'établissement de systèmes politiques distincts (comme les Zaydites au Yémen).
- Califats Ottoman (1517-1924): L'Islam est devenu l'idéologie dominante, renforçant une orthodoxie sunnite officielle.
La question du califat a été une source majeure de discorde et de violences, notamment due à l'ambiguïté de la succession du prophète et à la nature du califat (temporel ou spirituel). Certains califes se sont arrogé un statut divin (Zil'ullahi fil ard - l'ombre de Dieu sur Terre). Le calife était censé diriger la communauté musulmane (umma) et mener la religion à l'humanité, mais des critères comme l'appartenance à la tribu des Quraysh ont limité l'accès à cette fonction. Le califat a été aboli en 1924, marquant une tentative de séparer la religion du pouvoir politique, comme le suggérait Ali Abdel Raziq (1925) qui affirmait que le califat n'avait pas de fondement dans les textes sacrés. D'autres facteurs, comme les invasions mongoles, ont affaibli le califat abbasside, mettant fin à cette institution en 1258, et fragmentant le pouvoir islamique.
L'Empire Ottoman
L'Empire Ottoman, fondé en 1299, a mis fin à l'instabilité et a renouvelé l'idée du califat.- Expansion: De Bursa, la famille Osman a créé un État qui, en 1517, a mis fin à l'empire des Mamlouks.
- Conquête de Constantinople (1453): Sous Mehmet II (Fatih), cette conquête symbolique a donné une dimension religieuse à la guerre des Ottomans, cherchant à rallier les populations musulmanes. Il a aussi marqué l'ambition de l'Empire Ottoman de devenir un empire universel (Nizami Alem).
- Guerres de succession: Les guerres entre les fils du sultan (Interregnum, 1402-1413) ont temporairement affaibli l'Empire.
L'Empire Ottoman a consolidé sa puissance sous Selim Ier, notamment en conquérant l'Est et en s'opposant à l'Empire séfévide, qui venait d'ériger le chiisme en religion officielle. La bataille de Tchaldiran (1514) a marqué une frontière politique cruciale au Moyen-Orient et des divisions territoriales pour les Kurdes et les Arméniens.
La prise du Caire en 1517 a mis fin à l'empire Mamlouk et a contribué à l'émergence d'un mythe selon lequel les Ottomans héritaient du titre de calife. Sous Soliman le Magnifique (1494-1566), l'Empire a connu son apogée, bien qu'il ait subi des échecs à Vienne (1529, 1683) et à Lépante (1571), marquant les limites de son expansion.
Déclin et Question d'Orient
Le 18e siècle a marqué le début du déclin de l'Empire Ottoman, avec l'émergence de la Question d'Orient.- Traité de Kutchuk Kaynardja (1774): L'Empire a perdu des territoires et la Russie a obtenu le droit de naviguer en mer Noire, signalant le début de la Question d'Orient.
- Expédition de Napoléon en Égypte (1798-1801): Révélant la faiblesse ottomane, elle a forcé l'Empire à accepter des capitulations et à chercher des réformes (Tanzimat).
- Défis occidentaux: Le Nizami Djedid a été mis en œuvre pour redéfinir l'ordre ottoman. L'ottomanisme a encouragé la modernisation et l'égalité juridique (1839, 1856, 1876).
Cependant, ces réformes ont souvent mené à la centralisation du pouvoir et à des violences intercommunautaires, notamment contre les Assyriens et dans l'espace libanais. L'ingérence européenne (France, Grande-Bretagne, Russie) a exacerbé ces tensions, en utilisant la protection des minorités non-musulmanes comme prétexte. Le système des millets, bien qu'offrant une autonomie culturelle à certaines communautés, a également institutionnalisé les divisions.
Montée des Nationalismes et Crise de l'Empire
Face à l'affaiblissement, l'Empire Ottoman a vu l'émergence de différentes stratégies et nationalismes.- Panislamisme hamidien: Le sultan a tenté de renforcer la solidarité entre les peuples musulmans de l'Est de l'Empire, afin de sauver l'État et de contrer les nationalismes non-turcs. Il a encouragé l'islamisation et la turquisation de l'Anatolie, entraînant des violences contre les non-musulmans, notamment les Arméniens. Le califat ottoman, réinventé à partir de 1774, est devenu un symbole de cette politique.
- Jeunes-Turcs: Influencés par le darwinisme social et les nationalismes européens, les Jeunes-Turcs ont cherché à sauver l'État ottoman par un modèle d'État-nation. L'Union et Progrès (Ittihad ve Terakki Cemiyeti, 1889) est devenue l'organisation clé. Après leur révolution de 1908, ils ont adopté un régime plus répressif et ont ouvertement montré leur turquisme, visant l'homogénéisation de l'Anatolie via des pogroms et l'assimilation des musulmans.
- Autres nationalismes: Des nationalismes albanais, arménien, arabe et kurde ont également émergé, créant des tensions croisées. Le sionisme a également commencé à se manifester, notamment avec les aliyot.
La Révolution des Jeunes-Turcs en 1908, bien que prônant la "Liberté-Fraternité-Égalité", a rapidement viré à l'autoritarisme après la contre-révolution de 1909. Le mouvement (dominé par des militaires comme Enver Pacha, Talat Pacha et Jamal Pacha) a mis en place une politique d'ingénierie sociale et de nettoyage ethnique, notamment contre les Arméniens, et a imposé la langue turque, jetant les bases de l'État-nation turc en Anatolie. Le mythe de l'encerclement (Syndrome de Sèvres) a renforcé leur détermination à lutter pour la survie de la "race turque", influencé par des idées panturquistes et pantouranistes.
La Turquie Républicaine
La Guerre d'Indépendance (1919-1922), menée par Mustafa Kemal Atatürk, a conduit à la création de la République turque.- Continuités: Le projet kemaliste, malgré les apparences, a repris et révisé le projet unioniste, notamment l'idée d'un État-nation homogène et autoritaire. La violence étatique est devenue normalisée.
- Changements: La suppression du Sultanat (1922) et du Califat (1924), ainsi que la proclamation de la République (1923), ont marqué une rupture avec le passé ottoman et musulman. Le kémalisme a visé à créer des citoyens turcs modernes et séculiers, avec des réformes radicales touchant l'alphabet, la langue, les lois et même l'habillement. L'État a cherché à contrôler la religion par l'institution du Diyanet.
- Homogénéisation: La politique a continué l'homogénéisation, considérant les non-musulmans et les Kurdes comme des problèmes. Les Kurdes, initialement alliés de Kemal, se sont retrouvés marginalisés et leurs révoltes réprimées.
Le kémalisme, bien que promu comme un modernisme radical, a également eu des aspects racistes, notamment pendant la Seconde Guerre Mondiale avec les théories raciales et des lois discriminatoires. Le concept de la synthèse turco-islamique, promu par les militaires après le coup d'État de 1980, a cherché à réconcilier le nationalisme turc avec l'Islam, insistant sur le passé ottoman et musulman. La Turquie actuelle continue de naviguer entre ces différentes interprétations du nationalisme, avec des débats sur la laïcité, l'identité et les minorités, et un fort sentiment d'encerclement.
L'Iran et son Nationalisme
Le nationalisme iranien s'ancre dans un passé lointain, notamment l'Empire sassanide, et a évolué à travers des périodes de stabilité et d'instabilité.- Après les Invasions Arabes: Suite à la défaite des Sassanides (batailles de Qadisiya, 636, et Nahavand, 642), le territoire est devenu musulman. Le califat abbasside a absorbé cet héritage, mais a rapidement décliné.
- Dynasties Iraniennes et Chiisme: Aux 10e et 11e siècles, des dynasties iraniennes (Safarides, Samanides, Bouyides) ont émergé. Le développement du chiisme en Iran est devenu un élément fondamental de l'identité nationale, notamment avec les Safavides qui l'ont érigé en religion officielle.
L'invasion mongole (1230-1260) et les dynasties turques (Timourides, Qara Qoyunlu, Aq Qoyunlu) ont marqué des périodes d'instabilité. L'Empire séfévide (1501-1722) a stabilisé l'espace et a promu l'Iranshar/Iranzamin (idée territoriale) et l'Iranyat (iranité). Le Shah s'est présenté comme un descendant des anciens Perses, malgré des origines diverses. L'invasion afghane de 1722 a affaibli l'Empire, ouvrant la porte à des dynasties successives, telles que les Afshari, Zend et Qajar (jusqu'en 1925).
Pénétration Occidentale et Réformes
La fin du 18e et le 19e siècle ont vu une forte pénétration britannique au sud et russe au nord de l'Iran, entraînant des pertes territoriales (traités de Golestan, 1813, et Turkmanchai, 1828).- Réflexe national: Face à ces menaces, un réflexe national s'est manifesté pour « sauver le territoire » et affirmer l'unité de l'Iran (« Vatan » - patrie).
- Influences européennes: Des intellectuels comme Fathali Akhounzadeh et Mirza Malkoumkhan ont été inspirés par les Lumières et la modernisation européenne, proposant des réformes.
- Contestation et Révolution Constitutionnelle: Les concessions économiques (affaires Reuter, 1872; tabac, 1890-1891; d'Arcy, 1901) ont mené à des contestations populaires. La Révolution Constitutionnelle (1906) a abouti à la création d'un Parlement (Majlis), mais des tensions ont persisté, exacerbées par la découverte du pétrole et les accords anglo-russes de 1907.
La neutralité de l'Iran pendant la Première Guerre Mondiale n'a pas empêché le chaos et la famine, renforçant la quête d'un « homme fort » pour stabiliser le pays. Reza Khan, à la tête de la brigade cosaque, a mené un coup d'État en 1921 et est devenu Shah en 1925, fondant la dynastie Pahlavi. Inspiré par les idées nationalistes modernes, il a cherché à homogénéiser, séculariser et moderniser l'Iran, exaltant le passé préislamique et l'aryanisme, tout en marginalisant l'Islam.
Dynastie Pahlavi et Révolution Islamique
Les réformes de Reza Shah Pahlavi (1925-1941) ont visé la centralisation, le nationalisme et un « sécularisme » particulier, par des mesures comme la purification de la langue persane, l'interdiction du voile et l'occidentalisation des mœurs.- Mohammad-Reza Shah: Son fils (1941-1979) a continué le projet, glorifiant le passé préislamique (Tamaddon-e bozorg, 1977 - la grande civilisation) et renforçant l'aryanisme pour distinguer l'Iran des Arabes et des Musulmans.
- Révolution blanche (1963): Un ensemble de réformes (agraire, alphabétisation, droit de vote des femmes) a été lancé pour moderniser le pays, mais a provoqué des tensions avec le clergé et les propriétaires terriens.
Le Shah, bien que laïque à certains égards, a institutionnalisé et coopté la religion, créant un réseau religieux et renforçant le clergé chiite. Cependant, sa politique d'américanisation, les privilèges accordés aux experts américains et l'affaire Mossadegh (1950-1953) ont alimenté l'opposition. Le clergé, dirigé par l'Ayatollah Khomeiny, est devenu le porte-parole de cette opposition, critiquant la répression du SAVAK (police secrète) et sa soumission aux États-Unis.
La Révolution Islamique (1979), suite au départ du Shah, a proclamé la République Islamique, sous l'influence de Khomeiny. Initialement panislamique, la révolution s'est rapidement nationalisée et iranisée, intégrant l'islamisme à une conception primordialiste de la nation. La guerre Iran-Irak (1980-1988) a accéléré cette synthèse d'Iranyat et d'Islamiyat, en mobilisant la rhétorique religieuse et nationaliste (martyre, bataille de Karbala). Le rôle du Guide de la Révolution (Welayet-e Faqih) a institué une théocratie chiite, rendant l'État sacralisé et ses intérêts absolus. Le nationalisme iranien actuel continue de mobiliser des éléments préislamiques et chiites pour défendre le programme nucléaire et la politique régionale de l'Iran.
L'Égypte et son Identité Nationale
L'Égypte, un État créé par révolution, a une longue histoire politique avant la formation de l'État contemporain. Son identité nationale s'est forgée à travers des échanges et des confrontations, notamment avec la Grande-Bretagne.- Autonomie sous Méhémet Ali: L'expédition de Napoléon en Égypte (1798-1801) et l'autonomisation de l'Égypte ottomane sous Méhémet Ali (1769-1849) ont jeté les bases d'un État moderne. Méhémet Ali a mené des conquêtes (Soudan, Arabie, Syrie) et a initié des réformes (école, armée, économie, administration), s'inspirant du modèle occidental.
- Conceptualisation de la Patrie: Des intellectuels comme Rifa al-Tahtawi (1801-1873) ont conceptualisé l'idée de Watan (patrie) comme un passé glorieux (égyptien, musulman, arabe) par leurs voyages en Europe et leurs traductions, contribuant au développement de la langue et de la pensée arabe.
- Confrontation avec la Grande-Bretagne: L'importance géopolitique du Canal de Suez (1869) a accentué l'ingérence britannique en Égypte. La révolte d'Urabi Pacha (1879-1882) a mobilisé l'idée de patrie contre la mainmise étrangère. Malgré la répression, la résistance culturelle a continué, s'adressant aux opinions publiques européennes.
Le Nationalisme Égyptien et le Panarabisme
La Première Guerre Mondiale a conduit à l'établissement du Protectorat britannique (1914), exacerbant le nationalisme égyptien.- Révolution de 1919: Le refus britannique de laisser la délégation égyptienne (Wafd) de Saad Zaghloul se rendre à la Conférence de Paris a déclenché une révolution unissant coptes et musulmans. Une indépendance formelle (1922) a été accordée, mais avec des réserves britanniques qui ont rendu la monarchie constitutionnelle contestée.
- Courants nationalistes: Diverses interprétations de l'identité nationale ont émergé : l'islamisme des Frères Musulmans (1928), le modèle fasciste des Misr al-Fatat (chemises vertes), et le nationalisme révolutionnaire des Officiers Libres.
Gamal Abdel Nasser, figure emblématique des Officiers Libres, a mené la Révolution de 1952, abolissant la monarchie et nationalisant le Canal de Suez (1956). Ces victoires ont fait de Nasser un symbole de l'indépendance arabe et ont propulsé le panarabisme (sous sa forme nassériste), visant à créer une union arabe. La République Arabe Unie (RAU, 1958-1961) avec la Syrie en a été une manifestation. Cependant, des guerres (Yémen, 1962), des défaites (Guerre des Six Jours, 1967) et la répression des oppositions ont épuisé le régime.
Après Nasser, Anouar el-Sadate a recentré l'Égypte sur ses frontières, instrumentalisant la religion et libéralisant l'économie. Hosni Moubarak a maintenu un régime répressif face aux islamistes. Le Printemps Arabe (2011) a conduit à la chute de Moubarak et à l'élection de Mohamed Morsi (Frères Musulmans), suivie par le coup d'État du général al-Sissi (2013). Ce dernier a réaffirmé un nationalisme d'État égocentré, insistant sur l'identité égyptienne unique et l'instrumentalisation de la religion pour la cohésion nationale, avec des tensions croissantes entre communautés et une tendance à la concentration du pouvoir.
Le Sionisme et la Nation Juive
Le sionisme est un mouvement nationaliste juif visant la création d'un foyer national pour le peuple juif en Palestine, dans le contexte d'un État créé par décret.- Racines et Prémisses: L'idée d'une nation juive existait bien avant le mandat britannique. La Haskala (renaissance juive) et la résurgence de l'antisémitisme en Europe (pogroms, affaire Dreyfus, théories raciales) ont alimenté le besoin d'une auto-émancipation. Des précurseurs religieux (Yehouda Alkalaï, Zevi Hirs Kolisher) et laïcs (Léon Pinsker, Moses Hess) ont insisté sur la nécessité pour les Juifs de prendre en main leur destin et de s'installer en Palestine.
- Théodore Herzl et la Politisation: Le journaliste autrichien Théodore Herzl (1860-1904), influencé par l'antisémitisme et la lecture des idées de Moses Hess, a transformé l'idée en un programme politique concret avec la publication de Der Judenstaat (1896) et l'organisation du premier Congrès Sioniste Mondial à Bâle (1897), jetant les bases d'une organisation sioniste structurée.
Sionisme et Géopolitique Internationale
Le sionisme a su s'insérer dans la géopolitique internationale pour avancer son projet.- Déclaration Balfour (1917): Le Royaume-Uni, cherchant à protéger ses intérêts impériaux (Canal de Suez, défense de l'Inde) et à gagner le soutien des Juifs américains pendant la Première Guerre Mondiale, s'est montré favorable à l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, sans préjudice pour les droits des non-juifs.
- Mandat Britannique: La Conférence de Paris et les accords post-Première Guerre Mondiale ont conduit au mandat britannique sur la Palestine, intégrant la Déclaration Balfour. Cette décision a rapidement engendré des tensions avec la population arabe majoritaire (émeutes de Nabi Mussa, 1920; Jaffa, 1921), qui a vu son territoire divisé (Palestine occidentale, Transjordanie).
- Immigration et Conflits: Des vagues d'immigration juive (aliyot) ont renforcé le Yishuv (communauté juive en Palestine), mais les restrictions imposées par les Livres Blancs britanniques ont montré la complexité de la situation. Le Plan Peel (1937) a proposé un partage, accepté par la plupart des sionistes mais rejeté par les Arabes.
Fondation d'Israël et Sionisme Contemporain
L'affaiblissement britannique après la Seconde Guerre Mondiale a mené à son désengagement et à la prise en charge de la question palestinienne par l'ONU.- Plan de Partage de l'ONU (1947): Proposant un État juif et un État arabe, il a été accepté par la majorité des sionistes mais rejeté par les Arabes, déclenchant une guerre civile.
- Déclaration d'Indépendance d'Israël (1948): La victoire israélienne dans la guerre israélo-arabe a entraîné la Nakba (catastrophe) pour les Palestiniens, avec l'expulsion et la question des réfugiés.
- Définition de l'identité israélienne: Des lois comme la Loi du Retour (1950) et la Loi sur la citoyenneté (1952) ont défini qui est juif et peut immigrer. La religion joue un rôle essentiel, mais des divisions profondes existent entre différentes communautés juives (Ashkénazes, Séfarades, Mizrahim, Falashas) et entre laïcs et religieux.
- Sionisme religieux et Néo-sionisme: Après 1967, le sionisme religieux a gagné en influence, interprétant les victoires militaires comme l'œuvre de Dieu, renforçant l'idée d'une main divine dans le processus de rédemption. Des mouvements comme Gouch Emounim (Bloc de la foi) ont promu la colonisation des territoires occupés.
Le sionisme se décline en différentes facettes – libéral, socialiste, religieux, révisionniste – toutes partageant l'idée d'un héritage et d'un passé biblique transformé en ethos national. Israël, une « démocratie ethnique », est confronté à des défis en matière de diversité, avec une homogénéisation par l'hébreu et l'institutionnalisation de la religion. Les conflits successifs ont marqué les relations avec ses voisins et la « question » palestinienne, avec de vifs débats sur le post-sionisme et la coexistence.
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