Mutations en Méditerranée occidentale XVIIIe siècle
50 cardsCe document explore l'évolution politique, économique et sociale des pays du bassin occidental de la Méditerranée au XVIIIe siècle. Il aborde les changements diplomatiques, le commerce, les dynamiques démographiques et les mouvements des Lumières en Espagne, en Italie et en France du Midi, ainsi que les soubresauts des puissances marocaines et d'Afrique du Nord.
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Le XVIIIe siècle est une période deprofonds bouleversements pour l'espace méditerranéen, autrefois considérécomme le centre du monde.
Après un recul politique et économique majeur initié dans les années 1630-1640, l'Europe du Nord-Ouest (France, Angleterre, Provinces-Unies) supplante la Méditerranée comme centre de gravité mondial. Les grandespuissances méditerranéennes, l'Espagne et l'Empire ottoman, connaissent un déclin significatif, laissant la France et l'Angleterre s'affronter pour l'influence régionale. La Méditerranée perd son rôle centraldans le commerce mondial, les échanges transatlantiques devenant prépondérants. Ce déclin relatif contraste avec la modernisation rapide de l'Europe occidentale, soulevant la question d'une adaptation versus un déclin durable de laMéditerranée au XVIIIe siècle.
Contenu
Le Bassin Occidental de la Méditerranée : Définition et Organisation
Le bassin occidental de la Méditerranée s'étend du détroit de Gibraltar à l'ouest au détroit de Sicileà l'est. Il sert d'interface entre les régions développées de l'Europe et celles en retrait de l'Afrique du Nord.
- Le Royaume d'Espagne: Affaibli par la guerre de Trente Ans, il passe des Habsbourg aux Bourbons en1700. Malgré son déclin, il conserve des possessions comme la Sicile et Naples. Son manque d'unité, dû à des particularismes régionaux, freine le pouvoir royal.
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Les Provinces Françaises: La France possède trois provinces méditerranéennes :
- Le Roussillon : acquis sur l'Espagne en 1659, il conserve une organisation juridique particulière.
- Le Languedoc : vaste province, l'une des plus importantes du Midi.
- La Provence : régionstratégique, progressivement intégrée au royaume.
- L'Italie: Fragmentée en de multiples États (duchés, républiques, territoires espagnols et pontificaux), elle ne peut émerger comme puissance unitaire.
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Le Maghreb: Cette zone de culture musulmane présente un développement limité.
- L'État du Maroc : solide et organisé, il résiste aux ambitions portugaises et ottomanes, bénéficiant de son ouverture atlantique.
- Les Régences barbaresques (Alger, Tunis, Tripoli) : autonomes en interne mais satellites de l'Empire Ottoman, avec une économie basée sur la piraterie.
Un XVIIIe Siècle Contrasté
Le XVIIIe siècle en Europe est marqué par la croissance démographique, économique et culturelle, notamment à partir des années 1730 avec les Lumières.
- L'Espagne et l'Italie : connaissent une alternance de déclin (politique, économique) et derenouveau (innovations, élites intellectuelles).
- L'Afrique du Nord : reste en marge des dynamiques de modernisation.
Bornes Chronologiques
- 1701 : Début de la guerre de Successiond'Espagne.
- 1713-1714 : Traités d'Utrecht et de Rastatt, redistribuant les possessions espagnoles.
- 1796 : Soulèvements révolutionnaires et guerres napoléoniennes.
Chapitre 1 : La Méditerranée Occidentale dans le Jeu Diplomatique Européen
Introduction : Les Déterminants de la Paix et de la Guerre en Méditerranée au XVIIIe Siècle
Le XVIIIe siècle, surnommé le « siècle desLumières », est relativement plus pacifique que le XVIIe, avec environ vingt années de guerres générales entre 1715 et 1789. Cependant, à partir des années 1740, de grandes guerres de puissance réapparaissent, notamment la guerre de Succession d'Autriche(1740-1748) et la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui voit s'affronter la France et l'Angleterre pour l'hégémonie.
Les théâtres de ces conflits sont plus limités qu'aux siècles précédents, épargnant en grande partie les territoires métropolitains de la France et de l'Espagne. Quatre phénomènes majeurs affectent le bassin méditerranéen :
- Dès la guerre de Succession d'Espagne, l'Angleterreaffirme sa présence économique et militaire en Méditerranée.
- Victorieux de la guerre de Sept Ans, le Royaume-Uni renforce son empire colonial, augmentant l'importance stratégique de la Méditerranée pour la route des Indes.
- La France, affaiblie en Atlantique nord aprèsla perte du Canada, cherche à compenser en Méditerranée (ex: achat de la Corse en 1768).
- Le déclin de l'Empire ottoman en fait une proie pour les puissances européennes, notamment la Russie, qui commence à jouer un rôle direct.
I) Le Renforcement de la Présence Britannique
1) L'Engagement des Anglais en Méditerranée pendant la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714)
La mort de Charles II d'Espagne et la succession de Philippe V de Bourbon (petit-fils de Louis XIV) entraînent une grande coalition contre la France et l'Espagne, l'Angleterre craignant l'union des couronnes. L'Angleterre, puissance maritime, vise à s'imposer en Méditerranée en soutenant Charlesde Habsbourg.
- 1702 : Victoire anglaise à Vigo.
- 1704 : Prise de Gibraltar par l'amiral Rooke, malgré les tentatives franco-espagnoles de le récupérer. Gibraltar devient un pilier de la domination anglaise.
Malgré les tentatives françaises et espagnoles pour la récupérer, Gibraltar reste aux mains des Anglais, devenant un point stratégique clé.
L'Angleterre mène des opérations militaires actives : échec d'un débarquement en Cévennes pour soutenir les Camisards, puis une attaque en Provence (1707) avec les Savoyards, visant Toulon, mais repoussée par la politique de la terre brûlée française. En 1708, les Anglais s'emparent de Minorque et de son port de Mahon, sécurisant ainsi leur présence en Méditerranée occidentale. Des tentatives de débarquement en Languedoc, notamment à Sète en 1710, échouent.
Sur terre, l'Angleterre convainc le Portugal de rompre avec la France en 1703. Après un plan d'invasion échoué par l'ouest, les Anglais et Autrichiens se tournent vers la Catalogne, où Barcelone tombe en 1705.Malgré ces revers, les Bourbons, grâce à des victoires décisives à Almansa (1707) et Villaviciosa (1710), parviennent à redresser la situation et à invalider les chances de Charles de Habsbourg.
2) L'Europe d'Utrecht (1713) et de Rastadt (1714) : Nouvel Ordre International sous l'Influence Britannique
Les traités d'Utrecht et de Rastadt reconfigurent la carte de l'Europe.Philippe V est reconnu roi d'Espagne, mais l'Espagne perd la Sicile, la Sardaigne, Naples, le Milanais et les Pays-Bas espagnols. Ces territoires sont principalement cédés à l'Autriche des Habsbourg. La France ne gagne pas de territoires, tandis que l'Autriche et l'Angleterre émergent renforcées.
L'Angleterre récompense ses alliés, notamment Victor-Amédée II de Savoie, qui obtient le statut de royaume pour le Piémont-Sicile, devenant ainsi la première puissance italienne.
Sous l'influence d'Elisabeth Farnèse et du cardinal Giulio Alberoni, l'Espagne tente de récupérer ses territoires italiens en 1717, s'emparant de la Sardaigne et de la Sicile. Cependant, laQuadruple Alliance (France, Saint-Empire, Angleterre, Provinces-Unies) écrase la flotte espagnole au cap Passero en 1718. Le Traité de Madrid (1720) confirme la défaite espagnole : le roi de Piémont-Sardaigne échange la Sicile contre la Sardaigne (qui devient royaume de Piémont-Sardaigne). La Sicile est cédée aux Autrichiens, et l'Espagne est reléguée au rang de puissance secondaire. Un nouvel ordre méditerranéen s'établit, sous garantie autrichienne et britannique.
3) L'Affaiblissement de la Politique Méditerranéenne de l'Angleterre vers le Milieu du Siècle
Pendant trois décennies, l'Angleterre réduit ses interventions militaires en Méditerranée. Cependant, lors de la guerre de Succession d'Autriche(1740-1748), une flotte britannique tente de bloquer une escadre espagnole à Toulon. La bataille navale du cap Sicié (1744), bien qu'indécise, est perçue comme une victoire française, permettant à la flotte espagnole de sedégager. Cette guerre affaiblit le commerce maritime, notamment provençal.
La guerre de Sept Ans (1756-1763) a un impact limité en Méditerranée, à l'exception notable de la reconquête temporaire de Minorque par les Français en mai-juin 1756, sous le commandement du maréchal de Richelieu et de l'amiral de La Galissonnière. Cette victoire entraîne l'exécution de l'amiral Byng pour échec. La France obtient également le droit de débarquer des troupes en Corse. Malgréce succès, les défaites françaises ultérieures conduisent au traité de Paris (1763), où l'Angleterre récupère Minorque. L'île est finalement rendue à l'Espagne par le traité de Versailles (1783), suite à la guerre d'indépendance américaine, mais Gibraltar reste britannique.
4) La Résurgence de la Rivalité Franco-Anglaise à la Faveur des Guerres de la Révolution
La rivalité entre la France et l'Angleterre en Méditerranée se ravive en 1793, avec les guerres révolutionnaires. Dès les années 1780, l'Angleterre avait renforcé sa présence en Méditerranée, intégrant le Royaume de Naples à sa sphère d'influence. La Révolution française, et surtout l'exécution de Louis XVI en janvier 1793, incite l'Angleterre à former une large coalition anti-française en février 1793.
En France, la République est ébranlée par les tensions entre Girondins et Montagnards, menant à des insurrections fédéralistes dans le Midi, notammentà Toulon. À Toulon, des royalistes sollicitent l'aide anglaise. L'intervention militaire française, avec le jeune Napoléon Bonaparte qui se distingue comme capitaine d'artillerie, permet de reprendre la ville.
L'Angleterre riposte en s'emparant de la Corse en 1794. L'île, française depuis 1769 (suite à sa vente par Gênes et la répression des indépendantistes de Pascal Paoli), redevient un enjeu. Paoli, rappelé en Corse par la Révolution, entre en conflit avec le pouvoir parisien en raison de ses aspirations indépendantistes et de son soutien aux prêtres réfractaires. Déclaré hors-la-loi, il fait appel aux Anglais. L'amiral Gilbert Elliot débarque, s'empare des principalesvilles et, le 10 juin 1794, crée le Royaume de Corse sous protectorat britannique, avec Paoli comme "père de la patrie". Cependant, Paoli, frustré de son manque de pouvoir, rompt avec les Anglais et initie une insurrection. La situationest telle que les Anglais, confrontés également à une nouvelle insurrection pro-française, évacuent l'île en 1796, suite à l'arrivée d'un contingent mené par Napoléon.
L'île de Malte, depuis 1530 sous l'Ordre des Hospitaliers (Chevaliers de Malte), était un verrou stratégique. En 1798, Napoléon, en route pour l'Égypte, s'en empare. Les Français, par leur autoritarisme et laspoliation des biens d'Église, s'aliènent la population maltaise, profondément catholique. Les Maltais appellent à l'aide l'Angleterre, qui déloge facilement les Français et s'installe durablement, faisant de Malte une colonie britannique jusqu'en 1964. Au XIXe siècle, Chypre et l'Égypte rejoindront également la sphère d'influence britannique, renforçant ainsi le contrôle anglais sur la route des Indes.
II. Le Déploiement de la Politique Méditerranéenne de la France
1. La Politique Anti-Habsbourgeoise de 1701 à 1748 et ses Répercussions en Italie
Dès le début de la guerre de Succession d'Espagne en 1701, la France intervient fortement en Italie. Les Habsbourg d'Autriche, sousle commandement du prince Eugène de Savoie, cherchent à déloger les Espagnols alliés des Français. La campagne est difficile pour les "Gallispans" (Français et Espagnols). Le prince Eugène remporte des victoires initiales, notamment à Carpi et Chiari,menaçant le Milanais espagnol.
En 1702, Luigi XIV réagit en envoyant le Grand Vendôme, qui remporte la bataille de Luzzara, sauvant temporairement le Milanais.
Cependant, en 1703, Victor-Amédée II de Savoie trahit la France et rejoint la Grande Alliance, faisant de l'Italie un théâtre majeur de la guerre. Malgré des victoires françaises initiales (Suse, Pignerol, Verceil, Cassano, Nice), la défaite écrasante des Français aux portes de Turin le 7 septembre 1706 marque un tournant. Les Français abandonnent leurs possessions italiennes et en mars 1707, Milan capitule, le Milanais passant sous le contrôle des Habsbourg.
En Italie du Sud, l'armée autrichienne envahit le Royaume de Naples en mai 1707. Naples tombe le 7 juillet 1707 sans résistance, mettant fin à deux siècles de domination espagnole. Les Habsbourg contrôlent désormais le Milanais, Naples et la Sardaigne,devenant la puissance dominante en Italie jusqu'aux années 1730.
La guerre de Succession de Pologne (1733-1738) voit à nouveau la France et l'Espagne s'opposer à l'Autriche. LesBourbons remportent des victoires en Italie, notamment à Guastalla en 1734. Don Carlos (futur Charles III d'Espagne) conquiert facilement le Royaume de Naples, accueilli en héros par les Napolitains, lassés de la tutelle étrangère. Aprèsla victoire de Bitonto, les Autrichiens sont repoussés. Le Traité de Vienne (1738) établit le Royaume des Deux-Siciles comme État indépendant de Madrid, dirigé par Don Carlos (Charles VII de Naples, fondateur des Bourbons-Siciles).
Dans cette même guerre, Stanislas Leszczynski (beau-père de Louis XV), perd la couronne de Pologne mais devient le nouveau duc de Lorraine, tandis que le duché de Toscane revient à François-Étienne de Lorraine (époux de Marie-Thérèse d'Autriche),inaugurant la dynastie des Habsbourg-Lorraine en Toscane.
La guerre de Succession d'Autriche (1740-1748) voit des combats en Piémont et Lombardie, mais l'Italie n'est plus un enjeu capital. Le marquis d'Argenson propose sans succès un projet de fédération des États italiens. Le conflit entraîne des invasions de la Provence par les troupes austro-piémontaises (1743, 1746), mais la résistance française est forte, notamment à Antibes.Les îles de Lérins et Nice sont récupérées. Le Traité d'Aix-la-Chapelle (1748) marque un nouveau recul pour les Habsbourg, qui cèdent le duché de Parme au quatrième fils de Philippe V d'Espagne, Philippe, fondateurdes Bourbons-Parme. L'influence autrichienne en Méditerranée diminue, ouvrant la voie à l'influence russe en Méditerranée orientale dans la seconde moitié du siècle.
2) Le Renversement des Alliances et le Recentrage Français sur la Méditerranée
La Francede Louis XV, cherchant à compenser ses revers atlantiques et contrer l'Autriche, maintient une diplomatie active au Levant, fidèle aux capitulations franco-ottomanes depuis 1536. Des ambassadeurs comme Vergennes et Saint-Priest défendent les intérêtsfrançais à Istanbul, conseillant même le sultan pour préserver un Empire dont la France domine le commerce extérieur. Sous Louis XVI, Vergennes, devenu Secrétaire d'État aux Affaires étrangères, réorganise son ministère avec un bureau du Midi entièrement dédié à la Méditerranée et à l'Empire ottoman.
La puissance française en Méditerranée repose sur des infrastructures portuaires clés :
- La base navale de Toulon, dont l'arsenal est une entreprise pilote au XVIIIe siècle, passant à la construction de navires à voiles (corvettes,frégates). En 1785, l'arsenal emploie 2 330 ouvriers, et fournit 15 vaisseaux de guerre à la Convention en 1793 après la révolte royaliste.
- Le port de Sète (Cette), en Languedoc, connaît un essor comme port de pêche, commercial (vins, bois, céréales, fer) et militaire, fortifié par Vauban.
Le traité de Versailles (1er mai 1756),scellant l'alliance franco-autrichienne, marque un renversement des alliances et un recentrage français sur la Méditerranée. Un pacte de famille (1761) entre les monarchies bourboniennes (France, Espagne, Naples, Parme) est conclu contre l'Angleterre. L'achat de la Corse à Gênes en 1768, virtuellement indépendante sous Pascal Paoli, est une conséquence directe de cette politique de présence accrue en Méditerranée.
3) Les Conquêtes de la France Révolutionnaire dans la Zone Méditerranéenne
La Révolution française offre de nouvelles opportunités d'expansion. En septembre 1791, l'Assemblée Constituante annexe Avignon et le Comtat Venaissin. En septembre 1792, Nice est prise etdétachée du Piémont. En même temps, la Savoie est annexée et devient le département du Mont-Blanc.
Cependant, les guerres révolutionnaires ont aussi des effets négatifs. Marseille voit son commerce s'effondrer dès l'automne 1792, contribuant à son basculement vers le camp fédéraliste. La formation de la Première Coalition en février 1793, menée par l'Angleterre, rassemble l'Espagne de Charles IV, le Royaume de Naples et le Piémont-Sardaigne.
En Espagne, la peur de la contagion révolutionnaire conduit à des positions conservatrices. Malgré l'ancien pacte de famille, la mort de Louis XVI pousse Charles IV à rejoindre la Coalition. L'Espagne, sous l'influence de Manuel Godoy, s'oppose à la France lors dela guerre du Roussillon (1793-1795). Après une défaite décisive à El Boulou, l'Espagne signe le traité de Bâle en juillet 1795, reconnaissant la République française et lui cédant les deux tiers occidentaux de l'île d'Hispaniola. L'influence française en Espagne grandit, et en 1796, Charles IV s'allie avec le Directoire, entraînant une guerre catastrophique contre l'Angleterre (1796-1802) et unecrise financière profonde.
Chapitre 2 : L'Espace Méditerranéen et son Prolongement Hispano-Américain dans l'Économie-Monde
Introduction : L'Économie-Monde au XVIIIe Siècle
L'économie-monde, selon la définition de Fernand Braudel, est un système autonome et intégré d'échanges internationaux, centré sur un État (ou un ensemble d'États solidaires) qui concentre les fonctions de commandement économique. Au XVIIIe siècle, ceconcept se matérialise avec l'Europe du Nord-Ouest (France, Angleterre, Provinces-Unies) comme moteur principal.
Cette Europe nord-occidentale, prolongée par l'axe rhénan, exerce son autorité commerciale sur des aires périphériques, incluant l'espace baltique, les trafics transatlantiques (commerce triangulaire) et l'espace méditerranéen.
La question est de savoir comment le trafic commercial méditerranéen s'organise au sein de cette économie-monde.
I. La Permanence de Trafics Pluriséculaires
1. Le Blé et les Autres Produits Agricoles : des Échanges Vitaux à Grande Échelle
Au XVIIIe siècle, les céréales sont la base de l'alimentation européenne. La Méditerranée est uncarrefour important du commerce international de céréales, dominé par deux zones principales :
- La Sicile : véritable grenier à blé, exportant massivement depuis des entrepôts fortifiés (caricatores), notamment celui de Girgente.
- Les Pouilles : avec le port unique de Gallipoli dédié à l'exportation.
Au cours du XVIIIe siècle, des concurrents non-italiens émergent, notamment du Maghreb, malgré les différences culturelles. La Régence de Tunis, parexemple, ouvre des comptoirs en Provence (comme le Cap-Nègre) dès le XVIIe siècle pour fournir du blé à la France en cas de besoin.
L'Angleterre est une cliente importante des produits agricoles méditerranéens, notamment espagnols (vin, huile, fruits). Ces relationsremontent aux XVe-XVIe siècles. L'Angleterre exporte également du poisson salé de l'Atlantique Nord (Morue de Terre-Neuve), vendu en grande quantité dans le bassin méditerranéen, en particulier en Andalousie via le port de Malaga.
L'Andalousie se spécialise de plus en plus dans la production d'huile et de vin pour l'exportation. En retour, la Méditerranée importe, notamment en cas de crise, du blé d'Europe du Nord (Hambourg, Dantzig), redistribué par Gênes et Livourne. L'Europe du Nord fournit aussi le bois pour la construction navale, tandis que la Méditerranée exporte du vin, de l'huile et du sel.
2. L'Approvisionnement de l'Europe en Produits Orientaux par le Levant
Les produits orientaux (de l'Empire ottoman et d'Extrême-Orient) arrivent en Europe via les échelles du Levant. La soie chinoise est très prisée, bien que concurrencée par les soies européennes (Italiedu Nord, Lyonnais). La porcelaine est un autre produit de luxe témoignant du goût des Lumières pour l'Orient lointain, engendrant la mode des "chinoiseries" (mobilier, architecture, arts) en France et en Angleterre.
Les"turqueries" se manifestent par l'importation de faïences d'Iznik, cotons, et lainages de Salonique et Ankara. Des peintures (Van Loo), mobiliers ("ottomane"), et musiques (Mozart) reflètent cet exotisme.
3. Diversification de la Demande et Succès des Foires Internationales
Le XVIIIe siècle voit l'émergence d'une société de consommation et une diversification de la demande :
- Les draps du Languedoc, de qualitémoyenne, sont exportés mondialement, souvent via des catalogues et échantillons (ex: londrins de Carcassonne).
- Les Indiennes, tissus peints et imprimés originaires d'Inde, connaissent un succès tel que la France, après une interdiction protectionniste, développesa propre production (Mulhouse, Nantes, Marseille, Arles).
- Dans le domaine des liqueurs, le Porto supplante le Malvoisie. Grâce au Traité de Methuen (1703) avec l'Angleterre, le Porto devient une boisson trèspopulaire, connaissant une surproduction dans les années 1750, puis une régulation grâce à la politique de Pombal, qui instaure des contrôles de qualité, présageant les certifications modernes.
Les foires internationales prospèrent, témoignant de cedynamisme commercial :
- La foire de Beaucaire (Basse vallée du Rhône), aussi appelée Foire de la Madeleine, est un succès international grâce à son statut de foire franche (sans taxes).
- Les foires de Barcelone sont redynamisées par les Bourbons, notamment la foire de Sainte-Lucie (1786), une foire d'hiver pour ne pas concurrencer Beaucaire.
- L'Italie possède aussi son réseau de foires à Alessandria, Brescia, Padoue, Reggio d'Émilie, Bologne et Sinigallia.
II. Les Facteurs d'Innovation dans le Commerce Européen en Méditerranée
1. L'Intensification des Échanges avec l'Empire Ottoman
Depuis le début du XVIe siècle, le commerce entre l'Occident et l'Empire ottoman s'est ouvert à de nouveaux acteurs au-delà de Venise. Le manque de compétitivité ottomane et la domination occidentale ont conduit à un contrôle progressif du commerce extérieur ottoman par les Européens (France, Angleterre, Provinces-Unies).
- Venise, dominatrice jusqu'en 1620, voit son trafic chuter de 20% entre 1625 et 1675, supplantée par les Hollandais et d'autres nations chrétiennes bénéficiant de capitulations (traités commerciaux).
- Marseille, port franc depuis 1669, s'impose au XVIIIe siècle comme le principal port européen pour le commerce avec le Levant. Sa population et son nombre de négociants augmentent spectaculairement. Le réseau consulairefrançais au Levant est dense, et la famille Roux constitue un témoignage exceptionnel de ce commerce.
La prospérité de Marseille se traduit par un développement urbain majeur (La Canebière, nouvelles avenues). Cependant, la Consigne sanitaire, mise en place en 1719, s'avérera inefficace face à la peste de 1720-1721.
Sur la côte anatolienne, Smyrne (aujourd'hui Izmir) devient le port ottoman le plus important économiquement. Les Marseillaisy sont très présents. Smyrne exporte des matières premières (coton, laines, soies grèges) et importe des draps du Languedoc, des produits métallurgiques, du café, du sucre et des teintures des colonies américaines. La France est le premier client de Smyrne et domineégalement le commerce français avec Alexandrie, Alep, Le Caire et Tunis.
2. La Multiplication des Ports Francs
Outre Marseille, Livourne en Toscane, créé port franc par François Ier de Médicis dans les années 1570,devient un relais essentiel pour le commerce avec le marché ottoman. Ses "constitutions livournaises" (immunités juridiques, privilèges, exonérations fiscales, liberté de culte) attirent Juifs, Arméniens et surtout Anglais, pour qui Livourne est une étape clé. Lenombre de navires à Livourne augmente tout au long du XVIIIe siècle, culminant avec une prospérité exceptionnelle à la fin du siècle due à l'effondrement du commerce marseillais pendant la Révolution française, au bénéfice des Anglais.
Inspirés par Livourne, d'autres États italiens créent des ports francs : Ancône (1732) sur la côte adriatique, et Gênes (1751).
La concurrence commerciale s'intensifie avec l'arrivée de l'Autriche. Cherchant des débouchés maritimes, elle dote Fiume et surtout Trieste du statut de port franc en 1719. Trieste devient la rivale de Venise, améliorant ses liaisons avec l'Europecentrale et important des produits méditerranéens.
III. Les Relations Commerciales entre l'Espagne et son Empire Américain : la Fin de l'Illusion Monopolistique
1. Le Poids de l'Héritage : Principe de l'Exclusif et Carrerade Indias
L'empire espagnol, divisé en deux vice-royautés (Nouvelle-Espagne et Pérou), repose sur deux piliers économiques jusqu'au XVIIIe siècle :
- Le principe de l'exclusif : seull'Espagne a le droit de commercer avec ses colonies.
- La Carrera de Indias : système maritime de communication entre l'Espagne et l'Amérique, organisé pour sécuriser l'arrivée des richesses.
Ce système centralisé estgéré par la Casa de Contratación, initialement à Séville, puis à Cadix à partir de 1777, qui contrôle les flottes de galions, assure leur protection militaire, vérifie les navires et perçoit de lourdes taxes (quinto real, avería, almojarifazgo). Il est soutenu par des consulats (Séville, Cadix, Mexico, Lima) et des associations professionnelles. Bien que rigide, lent et coûteux, ce système démontre une certaine solidité.
Les flottes suivent un parcours précis : Canaries, Antilles, puis séparation vers Veracruz pour la Nouvelle-Espagne et vers Carthagène et Portobelo pour le Pérou. Le retour se fait via La Havane. Un autre axe important est la route Acapulco-Manille (Philippines).
2. L'Inexorable Progression des Concurrents Étrangers
Dès le XVIIe siècle, le monopole espagnol est compromis par l'incapacité de l'Espagne à fournir à ses colonies les marchandises manufacturées nécessaires. L'Espagne doit importer ces produits d'autres puissances européennes, qui réalisent ainsi les profits les plus importants. La France est le premier fournisseur, suivie de Gênes. Les exportations américaines vers l'Espagne, principalement des métaux précieux, ne participent pas à un enrichissement réel de la métropole.
Les exportations américaines sediversifient au XVIIIe siècle, incluant le tabac, le cacao, le sucre (produits d'exploitations esclavagistes), et des produits de teinture comme l'indigo et la cochenille. Des explorations scientifiques (ex: La Condamine et Jussieu en 1735)découvrent de nouvelles plantes médicinales (quinquina) et matières premières (bois de campêche).
L'or et l'argent restent essentiels. L'épuisement des mines de Potosí et la découverte de gisements d'or au Brésil portugais (Ouro Preto)poussent l'Espagne à intensifier l'exploitation des mines mexicaines (Zacatecas, Guanajuato). Cependant, l'Espagne, sous-industrialisée, utilise ces métaux pour acheter des produits étrangers, limitant son enrichissement.
Le monopole de l'exclusif est de plus en plus difficile à maintenir face à la contrebande coloniale ("interlope") pratiquée par les puissances étrangères (France, Angleterre). Les zones les plus touchées sont les côtes guatémaltèques, du Honduras, la basse vallée de la Plata (Buenos Aires)et les Philippines. La piraterie, telle que celle de Barbe Noire, décline grâce à la Royal Navy.
Face à cet affaiblissement, l'Espagne adopte des mesures protectionnistes : soutien à des compagnies (Compagnie du Honduras, Compagnie de Barcelone en1756), mais avec un succès mitigé faute de capitalisation suffisante.
La carte administrative évolue avec la création de nouvelles vice-royautés (Nouvelle-Grenade en 1717, Río de la Plata en 1776) et decapitaineries générales (Guatemala, Cuba, Venezuela, Chili) pour faire face aux menaces étrangères et locales.
Progressivement, les colonies sont obligées de s'ouvrir au commerce étranger :
- Le vaisseau depermission (1713) permet aux Anglais un commerce limité.
- L'Asiento (1713) donne à l'Angleterre le monopole de la traite négrière vers l'Amérique espagnole.
- Suppressions et rétablissements du système desflottes (1740, 1754).
- Assouplissement des interdits sur le commerce intercolonial (1769).
- Introduction progressive de la liberté de commerce (1775-1778), mettant fin au monopole de Cadix.
- Liberté complète de commerce en 1789 pour la Nouvelle-Espagne, puis élargie en 1797 aux puissances neutres pendant la guerre anglo-espagnole, au bénéfice des jeunes États-Unis.
Chapitre 3 : L'Économie de l'Occident Méditerranéen : L'Amorce d'un Renouveau
Introduction : Stagnation et Reprise
Le XVIIe siècle a été une période de stagnation et d'affaiblissement pour l'Espagne et l'Italie, aggravée par des épidémies (pestes en Italie du Nord 1628-1631, Italie du Sud 1656-1657) et la guerre de Trente Ans. Le «petit âge glaciaire», responsable de mauvaises récoltes, se termine vers 1730.
Après le premier quart du XVIIIe siècle, l'Europe connaît une nouvelle phase de croissance. L'Occident méditerranéen y participe, bien que restant en retrait par rapport à l'Europe du Nord-Ouest. Les progrès en Espagne et en Italie sontponctuels, axés sur l'économie plutôt que sur des réformes agraires ou industrielles, et ne sont ni généraux ni irréversibles.
I - Au Fondement de la Croissance : l'Essor Démographique
1) En Espagne
La démographie espagnole du XVIIIe siècle est mieux connue grâce à cinq dénombrements. La population passe de 7,7 millions en 1710-1717 à 11,5 millions en 1791, soit une croissance continue de +4 millions d'habitants en80 ans, avec une accélération notable dans les années 1770.
Cependant, l'Espagne reste un pays peu peuplé (deux fois et demi moins d'habitants que la France) et inégalement réparti. La croissance bénéficie surtout auxrégions périphériques (Galice, Asturies, Pays Basque, Murcie, Andalousie, Royaume de Valence), tandis que les territoires centraux restent peu peuplés. Barcelone connaît une croissance spectaculaire (+405%), passant de 37 000 habitants en 1723 à 150 000 en 1797. Madrid (167 000 habitants en 1797) et Barcelone sont les deux seules villes de plus de 100 000 habitants. Cadix, relais du commerce américain, atteint 70 000 habitants. Majoritairement, l'Espagne reste un pays rural.
La démographie reste fragile, marquée par des crises de surmortalité dues aux famines (1766-1767) et aux épidémies (typhus,croup, variole, fièvre jaune). La peste, elle, a disparu de la péninsule ibérique.
2) En Italie
La péninsule italienne est plus peuplée que l'Espagne. Malgré la prudence due à la variabilité des archives, leXVIIIe siècle voit une amélioration des statistiques. Des recensements sont effectués à Naples, Piémont, Gênes, Sardaigne, Lombardie, Sicile.
La population italienne croît significativement, passant de 13,3 millions à 18 millions (+35,2%) entre 1700 et 1800. La croissance est particulièrement forte dans les régions méridionales, avec des taux de mortalité plus faibles. Le Royaume de Naples augmente de 46,8%, tandis que l'Italie du Nord et du Centre croissent d'environ 27-29%. La Campanie, le nord et le centre du royaume de Naples voient une forte croissance. En Sicile, après des famines, la croissance reprend. Des exceptions existent, comme Messine (peste, tremblement de terre) ou Venise (stagnation).
La population urbaine italienne, stable entre 1550 et 1750, recommence à augmenter après 1770, principalement dans les capitales : Rome (162 000 en 1790),Turin (74 000 en 1790), et surtout Naples (426 000 en 1796, première ville d'Italie). Des ports comme Livourne (52 000 en 1800), Gênes, Ancône connaissent aussi un développement. Milan et Venise, en revanche, restent stagnantes.
3) Dans la France du Midi
La France, pays le plus peuplé d'Europe sous l'Ancien Régime, connaît une croissance démographique continue au XVIIIe siècle : +14% (1700-1740) et +15% (1750-1790). La population française passe de 21 millions en 1700 à 28,1 millions en 1790, soit une augmentation d'un tiers.
Pour le Languedoc, les estimations varient. Des travaux (Vauban, Ballainvilliers, CNRS) estiment la population à 1,7 million en 1788, avec une croissance réelle mais modérée. La province est en pleine transition démographique, caractérisée par une baisse de la mortalité avant celle de la natalité.
En Provence, après la grande peste de 1720-1722, la croissance démographique est limitée, similaire à celle du Languedoc. Les estimations varient entre 675 000 et 700 000 habitants à la veille de la Révolution. Le dynamisme de la Basse-Provence est plus fort que celui de la Haute-Provence, notamment grâce à Marseille, qui connaît une croissance exceptionnelledue à l'immigration et au dynamisme économique.
II - Réussites et Difficultés de l'Économie Espagnole
1) Redressement des Secteurs Productifs et Grands Travaux
Après la guerre de Succession d'Espagne, l'Espagne entreprend un redressement économique grâce à une réorganisation des finances impulsée par le ministre français Jean Orry, disciple de Colbert, qui introduit l'interventionnisme étatique et le protectionnisme. Cette politique privilégie les provinces périphériques, autrefois négligées :
- Le Levante et les Asturies-Pays Basques voient leur industrie métallurgique reprise et modernisée.
- La Catalogne connaît un développement fulgurant dans l'industrie textile (étoffes catalanes vendues enEspagne, Amérique, Europe), adoptant des innovations techniques comme la « mule-jenny ».
Les Bourbons lancent une politique de grands travaux et de colonisation de terres incultes, notamment en Andalousie, pour développer l'agriculture et nourrirla population. Cette politique, visant à privilégier l'agriculture sur l'élevage (Mesta), rencontre une opposition des propriétaires de pâturages mais réduit les privilèges de la Mesta.
Des entreprises manufacturières et commerciales privilégiées sont créées, souvent avec desmonopoles étatiques. Cependant, beaucoup échouent faute de capitalisation suffisante, l'Espagne souffrant d'une bourgeoisie peu nombreuse et d'un manque de capitaux. Des manufactures de draps (Guadalajara), de luxe (verrerie royale de La Granja, porcelaine de BuenRetiro) et de coton (pour les Amériques) sont néanmoins créées.
III - Une Croissance Italienne Différenciée dans l'Espace et le Temps
1) La Résistance au Déclin Commercial
L'économieitalienne, autrefois dominante grâce au commerce depuis le Moyen-Âge, a connu un déclin :
- Les échanges entre l'Italie et les autres pays européens ou l'Empire ottoman ont diminué, Venise perdant sa prééminence.
- La plupart des ports italiens souffrent d'une léthargie, à l'exception des ports francs qui renoncent aux tarifs douaniers pour stimuler les échanges. Livourne, Ancône (promu port franc par Clément XII) et Gênes (qui renonce auxdroits de douane en 1751) conservent un dynamisme remarquable. Venise, en revanche, voit son activité portuaire chuter.
- Le Royaume de Naples, grâce au commerce avec la Sicile et les Pouilles, maintient une activité importante, exportant du blé.
Les États italiens mettent en œuvre des politiques plus libérales pour stimuler le commerce. La liberté de circulation des grains est proclamée en Toscane (1767) et dans le Milanais (1776).
2) Un Développement Manufacturier Contrasté
L'industrie italienne connaît deux périodes distinctes :
- Première moitié du XVIIIe siècle : Période de marasme, aggravée par les prix élevés, les conflits et la «reféodalisation » en Italie du Sud (extension de la grande propriété nobiliaire et ecclésiastique, alourdissement des droits seigneuriaux). Les ateliers italiens peinent à concurrencer l'Europe du Nord-Ouest. Venise, notamment, voit sa production et ses chantiers navals décliner. Seul le Piémont se spécialise avec succès dans la production de soie grège pour les marchés lyonnais et londoniens.
- Deuxième moitié du XVIIIe siècle : Des signes de reprise apparaissent, principalement en Toscane et dans le Milanais (1770-1790). La paix après 1748 permet l'amélioration du réseau routier, favorisant le commerce intérieur (la Lombardie développe le réseau le plus dense). Dans les États pontificaux, des voies comme la Via Clementina relient les côtes. Cependant, les douanes intérieures restentnombreuses.
Certains secteurs industriels déclinent (métallurgie, sidérurgie, coton) face à la concurrence étrangère. L'industrie lainière de Venise périclite, bien que l'entrepreneur Nicolas Tron modernise une industrie lainière à Schio. Lesmanufactures de soie, soutenues par l'État, se développent en Piémont et Vénétie.
3) L'Agriculture, de la Stagnation au Décollage
L'agriculture italienne, stagnante dans la première moitié du XVIIIe siècle, reprendà partir des années 1740 avec la fin du «petit âge glaciaire ». Cette reprise repose sur cinq phénomènes :
- La multiplication des plantes fourragères (trèfle, luzerne, navet) dans la plaine du Pô, quipermettent de nouveaux systèmes d'assolement éliminant la jachère et favorisant les céréales nobles.
- L'essor de la riziculture (Piémont, Lombardie, Émilie), avec de nouvelles rizières.
- Le triomphe du maïs, céréale d'origine américaine, résistante et à haut rendement, qui se répand dans la plaine du Pô, éliminant le spectre de la disette.
- L'irrigation et la bonification des terres, technique étendue à la Toscane, augmentantles surfaces cultivables. Des projets d'assainissement sont lancés (Maremme, Agro Romano, marais pontins).
- L'orientation vers des cultures spéculatives à forte valeur ajoutée : tabac (Vénétie), mûriers (sériciculture enItalie du Nord, Sicile, Calabre), vignobles de qualité (picolit, vermouth).
IV) La Bonne Santé Économique de la France Méridionale
1) L'Éclatante Prospérité Provençale?
La Provence est perçue comme une province riche et prospère, avec une croissance continue d'activités commerciales (Marseille), artisanales et manufacturières (tanneries, savonneries, filatures). L'exploitation du lignite de Gardanne débute en 1744. Marseille se distingue par son industrie du savon (33 savonneries en 1789, produisant la moitié de l'activité industrielle), la construction navale (La Seyne, Toulon), la faïence, et l'essor des indiennes.
Cependant, l'historiographie récente nuance cette prospérité, soulignant des failles structurelles. La Provence a subi des catastrophes comme la peste de 1720-1722, des invasions (1707, 1743, 1746), des hivers rigoureux (1693-94, 1709-10) et des phénomènes environnementaux (crues, glissements de terrain, érosion), qui détériorent la qualité des sols et le couvert forestier.
Malgré ces difficultés, la croissance post-1730 est forte grâce à un renouveau agricole : bonification des terres marécageuses, cultures spéculatives (olivier, vigne avec vins de Bandol et Cassis), et productions textiles (garance à Avignon et Orange). La création de canaux (ex: le canal de Provence, bienqu'inachevé) devait stimuler davantage cette croissance.
2) Un Languedoc Entreprenant aux Structures en Mutation
Le Languedoc est présenté comme une des provinces les plus belles et fertiles de France (Jean Baptiste Gibrat,1784). Les États de Languedoc investissent dans les réseaux de communication (aqueduc Saint-Clément à Montpellier) et les voies navigables.
Le canal du Midi (ou canal royal de Languedoc), conçu par Pierre Paul Riquet etinauguré en 1681, relie Toulouse à la Méditerranée et à l'Atlantique, complété par le canal latéral à la Garonne et un canal de jonction vers Narbonne. Cet ensemble forme le « canal des deux mers », un moteur de la prospérité languedocienne.
L'économie du Languedoc exporte du blé, du maïs et surtout des draps de laine de très bonne qualité vers les marchés lointains (manufactures royales de Carcassonne, d'Auterive). L'activité textile est soutenue par la proto-industrie et l'autorisation de production de tous types de textiles (1662).
Le vignoble connaît un regain, s'étendant des moyennes montagnes aux plaines à partir du XIXe siècle, remplaçant la garrigue et produisant des alcools prisés comme le Muscat de Frontignan. Des élites urbaines investissent dans l'agriculture. L'adoption de nouveaux cépages (Aramon) privilégie la quantité sur la qualité. En 1789, la production de vin atteint 2,5 millions d'hectolitres.
L'exploitation des mines de charbon de Carmaux, près d'Alby, débute en 1752 avec la Compagnie minière de Carmaux et Gabriel de Solages. L'arrivée de mineurs et ingénieurs expérimentés moderniseles techniques d'extraction, marquant un événement fondateur de la Révolution industrielle locale.
Chapitre 4 : Les Dynamiques Sociales dans les Pays de l'Occident Méditerranéen
I) De la « Cascade des Mépris » à la Célébration des « Talents» : vers la Fusion des Groupes Élites
La société européenne du XVIIIe siècle est caractérisée par une structure inégalitaire, hiérarchisée et noble, basée sur la "logique des rangs" et la "cascade des mépris" (Tocqueville), où chaque groupesocial méprise celui d'en dessous (noblesse d'épée > noblesse de robe > financiers > négoce > peuple).
Cependant, une nouvelle "logique du mérite" émerge, valorisant les "gens de talent" (naissance, pouvoir, richesse, capacité intellectuelleou artistique). Cette nouvelle approche permet un rapprochement des couches supérieures de la société par la culture, les mariages et les partenariats d'affaires. Bien qu'une fusion complète soit freinée par les barrières juridiques entre nobles et non-nobles (qui ne seront levées qu'avec la Révolution), une hybridation des élites est en marche.
1) En Espagne : la Domination d'une Noblesse très Hétérogène
L'Espagne conserve une société très conservatrice avec une noblesse organisée selon les anciens schémas :
- La petite noblesse : les hidalgos, très nombreux mais souvent pauvres, descendants de paysans anoblis durant la Reconquista.
- La noblesse moyenne : les caballeros, qui dirigent les municipalités.
- La haute noblesse : les títulos (titrés) et l'élite de l'élite, les Grands d'Espagne, jouissant de privilèges honorifiques (ex: rester couvert devant le roi) et occupant de hautes charges.Leur nombre augmente considérablement (41 en 1627 à 113 en 1793).
La monarchie a le monopole de la création de titres, instrument de récompense et de contrôle de la noblesse. L'inflation des titres (plusde 500 créations au XVIIIe siècle) répond à des besoins financiers (vente de titres) et démographiques (maintien des lignages aristocratiques fragiles).
La proportion de nobles varie fortement selon les régions (forte en Andalousie, faible en Galice). Siles hidalgos sont pauvres, les títulos et Grands d'Espagne sont souvent très riches, principalement par la possession foncière, protégée par le "majorat" (patrimoine inaliénable légué à l'aîné). Le train de vie de la haute noblesse est ostentatoire, bien que des difficultés financières dues aux dépenses somptuaires et aux frais de gestion fragilisent certaines maisons.
2) En Italie : l'Inégal Rapprochement entre Noblesse et Bourgeoisie
La noblesse italienne est nombreuse suite à l'inflation des titresau XVIIe siècle, mais ne représente que 1% de la population au milieu du XVIIIe siècle, avec des variations régionales (moins de 0,5% à Venise, 3% en Calabre).
Le Sud de l'Italie se caractérise par uneforte présence nobiliaire et un renforcement de l'emprise féodale (connu sous le terme "reféodalisation"). Dans le Royaume de Naples, les deux tiers des communes sont assujetties à une juridiction baronniale, et en Sicile, les deux tiers des habitants dépendent d'une autorité féodale. Les propriétaires nobles absents emploient des "gabelloti" (intendants bourgeois ruraux) souvent détestés des paysans.
En revanche, l'Italie du Nord et du Centre voit une fusion progressive de la noblesse féodale, de la bourgeoisie d'argent et des agents de l'État en un puissant patriciat urbain. Les charges féodales sont réduites et la féodalité comme système économique a disparu. Comme en Espagne, la noblesse mène grand train, incitant les gouvernements à promulguer des lois somptuaires (interdisant les éventails luxueux ou les bautes à Venise) pour freiner la prodigalité.
Les salons (conversazioni, casini, ridotti) se multiplient, notamment à Venise, où des riches mécènes commeCaterina Dolfin ou Isabella Teotochi Albrizzi animent des lieux de conversation savante. À Parme, le casino Petitot illustre l'aspiration des élites à une vie sociale en marge des obligations protocolaires ducales.
3) Dans la France du Midi : Ancrage et Rayonnement des Élites Provinciales
En Languedoc et en Provence, dotées de parlements et d'assemblées d'États, le monde de la robe (juristes) joue un rôle prépondérant, notamment en pays de droit romain, défendant les particularismes régionaux. Les municipalités sont organisées en consulats.
- Le Languedoc : Les États provinciaux ont une forte autonomie. Le clergé domine les États, où l'on vote par tête. Les "barons" (noblesse) et le tiers état cohabitent. Toulouse (capitale officielle, siège du Parlement) et Montpellier (résidence de l'intendant, États provinciaux) se partagent l'influence. Le XVIIIe siècle est marqué par des ascensions sociales bourgeoises spectaculaires, certains entrant dans la noblesse (ex: les Fromiga). Des financiers comme Antoine Crozat (petit-fils d'un marchand-bonnetier) réussissent brillamment dans le grand négoce et entrent dans la noblesse par charge.
- La Provence : dominée par les "robins" etles nobles non fieffés. Une partie de la haute noblesse réside à Paris, mais la petite et moyenne noblesse vit localement et s'illustre dans la carrière d'officier de marine. L'intendant, premier président du parlement d'Aix, y réside (situation originale). Les famillesLebret et Gallois de La Tour dominent l'intendance. Le milieu parlementaire aixois, riche et aristocratisé, offre une faible résistance à la Couronne. Des figures comme Gaspard de Gueidan ou Louis de Thomassin de Peynier incarnent ces élites fortunées et nobles, peuenclines aux bouleversements révolutionnaires.
II) Pesanteurs et Fractures dans le Clergé
1) En Espagne : une Église Puissante Menacée de Sclérose
L'Espagne et l'Italie, terrescatholiques, voient un clergé puissant et revigoré par la Contre-Réforme. Le clergé séculier perçoit des dîmes (environ 10% des récoltes), mais une grande partie est détournée par le roi (tierces) et les seigneurs (droit de patronage).
Les clercs jouissent de privilèges juridiques importants, relevant de la seule justice ecclésiastique, qui a aussi autorité sur les laïcs pour certaines affaires (dîmes, mariages,mœurs). Ces compétences génèrent des tensions avec la justice civile.
Le nombre de clercs augmente au XVIIe siècle, mais stagne et diminue au XVIIIe siècle sous l'effet des critiques des Lumières et d'un refroidissement de la foi.
L'Église possède 14,7% des terres de Castille en 1752, générant près de 25% du produit agricole brut. Les revenus des évêques sont élevés (45 millions de réaux en 1795, soit 10% dubudget de l'État), bien que des écarts considérables existent entre les diocèses. Les évêques, choisis par le roi mais investis par le pape, sont pris dans des jeux clientélistes. Au XVIIIe siècle, le corps épiscopal évolue : moins de haute noblesse, plus de moyennenoblesse et de bourgeoisie.
De nombreux prêtres séculiers sont "inutiles", ne remplissant aucune tâche pastorale tout en percevant des revenus. Charles III, monarque réformateur, ordonne aux évêques de réorganiser leurs diocèses pour agréger les revenus auxcures, obliger la présentation des titres de patronage, et astreindre tous les prêtres à des tâches pastorales effectives. Ces réformes se heurtent à de fortes résistances conservatrices et ne sont mises en œuvre que partiellement.
Le clergé régulier espagnol est nombreux et influent, jouant un rôle majeur dans l'encadrement spirituel, la vie intellectuelle et la charité. Les ordres mendiants (franciscains, dominicains) sont prépondérants, et les jésuites et carmes déchaux connaissent un grand succès. L'ordre des hiéronymites bénéficie de la faveur royale. Cependant, ce clergé connaît un déclin : les fondations cessent, les couvents prolifèrent mais rencontrent des difficultés économiques, les vocations diminuent, et l'incompréhension s'accroît avec la société et l'État qui voient les monastères contemplatifs comme des "parasites sociaux". La majorité du clergé régulier rejette les nouveautés des Lumières.
III - La Porosité entre Catégories Populaires et Marginaux
Sous les catégories socialesmoyennes (commerçants, artisans, paysans aisés), se trouve une vaste "masse de pauvres", incluant des pauvres structurels (manouvriers, domestiques, vagabonds) et des pauvres conjoncturels (victimes de licenciements, faillites, crises épidémiques ou de subsistances, guerres).
1) En Espagne : Pauvreté Endémique et Émeutes Populaires
La pauvreté est considérable en Espagne, avec une masse de journaliers et depetits propriétaires pauvres. Les vagabonds sont nombreux. La fiscalité étatique et seigneuriale est très lourde (plus de 40% des revenus paysans). Les réformes de Charles III permettent une progression des couches moyennes productives mais la situation reste difficile.
Troiscatégories de pauvres spécifiques à l'Espagne :
- Les hidalgos désargentés : petite noblesse ancienne et pauvre.
- Les gitans : population nomade et marginalisée, perçue comme asociale.Après des législations très dures, le pouvoir royal renonce à la discrimination en 1783 pour favoriser leur assimilation.
- Les esclaves : population résiduelle, principalement en Andalousie, provenant du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne, utilisés comme domestiques ououvriers. L'État emploie aussi des esclaves dans les mines et sur les galères (qui disparaissent au début du XVIIIe siècle).
L'Espagne connaît peu de troubles sociaux avant les années 1760. Cependant, la productivité agricole insuffisante entraînedes crises de subsistances, et la hausse des prix à partir de 1740, combinée à la croissance démographique, exerce une forte pression. Une nouvelle "machinada" éclate au Pays Basque en 1718, non politique mais sociale et fiscale, dénonçant l'uniformisation administrative et la remise en cause des "fueros" (libertés traditionnelles).
La plus terrible crise survient en 1766 : le "Motín de Esquilache". Une sécheresse et de mauvaises récoltes provoquent une crise frumentaire, la hausse du prix du pain, et l'afflux de ruraux affamés vers les villes. Des spéculateurs aggravent la situation. Le gouvernement, influencé par les théories libérales, décide de libéraliser le commerce des grains, mais le fait àcontretemps, aggravant la flambée des prix et l'accaparement. Le marquis de Squillace (Esquilache), principal ministre, est accusé de complicité. Ses mesures policières à Madrid, notamment l'interdiction des longues capes et des chapeaux à larges bords (chambres, mode espagnole), sont perçues comme une attaque aux traditions. Le 23 mars 1766, une émeute éclate à Madrid. La foule, non révolutionnaire, réclame le renvoi de Squillace, la baisse du prix du grain etle maintien des traditions. Charles III accepte en apparence, mais quitte Madrid secrètement et fait disgracier Squillace. La situation économique s'améliore, le roi stabilise la situation sans céder sur le fond.
Pour éviter de futurs troubles, le pouvoir améliore la gestion du ravitaillement, multipliant les greniers municipaux (pósitos) et protégeant les communaux (terres possédées collectivement). Malgré cela, des disettes et émeutes de la faim (ex: Barcelone en 1789) persistent.
2) En Italie : Popolo Minuto et Mendiants
Le popolo minuto (petit peuple) des villes italiennes est caractérisé par sa précarité économique et l'absence de propriété. Les domestiques (10% de la population à Venise en 1760) et la "gente meccanica" (travaillant de leurs mains sans posséder leurs outils) en constituent une grande partie. Les salaires réels voient une augmentation jusqu'en 1730, puis une chute.
Les mendiants,temporaires ou permanents, sont nombreux et parfois organisés. L'aumône individuelle et les confréries charitables (scuole vénitiennes) les assistent. Des institutions comme l'albergo dei poveri à Gênes accueillent les pauvres, mais sans bonne réputation (travail non rémunéré, instruction religieuse intensive). Ces maisons sont impopulaires et concurrencent les corporations. Au XVIIIe siècle, la lutte contre la pauvreté devient une préoccupation étatique.
3) Dans la France du Midi : Pauvreté et Politiques d'Assistance
Bien que le XVIIIe siècle ne connaisse pas de grandes émeutes paysannes comme le XVIIe, un mécontentement diffus persiste. Des figures comme Louis Mandrin, "capitaine de contrebandiers" (milieu du XVIIIe siècle), incarnent des contre-sociétés criminelles à coloration sociale. Les salaires des ouvriers agricoles sont modestes (15 sols en 1720, 24 sols en 1790 à Aix-en-Provence), contrastant fortement avec les revenus des parlementaires.
La Provenceconnaît 308 "émotions populaires" (émeutes) entre 1661 et 1789. Les émeutes frumentaires à Arles (1721, 1752) embrasent la ville. Après une période de croissance jusqu'auxannées 1770, une dégradation conjoncturelle, l'écart entre prix et salaires, et la "réaction seigneuriale" augmentent le nombre de pauvres, tant en ville (18,5% à Toulouse en 1790) qu'à la campagne.
Les politiques d'assistance évoluent :
- L'enfermement des pauvres dans les hôpitaux généraux (ex: Hôpital de la Vieille-Charité à Marseille), coûteux et peu efficace, tombe en désuétude.
- L'assistance est de plus en plus gérée par des institutions publiques (bureaux des pauvres), les fabriques de paroisses, les œuvres diocésaines et les ordres religieux (Filles de la Charité).
- L'administration royale intervient (indemnités pour familles nombreuses, ateliers de charité).
- Cependant, la coercition persiste avec la création des dépôts de mendicité (1764), à mi-chemin entre hôspice et prison.
Chapitre 5 : LaDiffusion des Lumières en Espagne et en Italie
Introduction : Les Lumières, un Courant Idéologique
Les Lumières désignent un courant idéologique visant à promouvoir le progrès de l'humanité par la raison et la rationalité. Elles impliquent une émancipation vis-à-vis de l'autorité traditionnelle (Église catholique, monarchie absolue de droit divin), perçues comme insuffisamment fondées sur la raison.
La France de Louis XV est le fer de lance des Lumières, avec des penseurs majeurs, suscitant un "xénotropisme" (attirance pour l'étranger) chez les élites européennes, y compris espagnoles et italiennes ("l'illuminismo" en Italie, "la Ilustración" en Espagne). L'Europe devient un espace de communication unifié grâce à la "République des Lettres", unecommunauté d'hommes cultivés transcendant les frontières, favorisée par le développement de l'écrit, des échanges et des voyages.
I- La Philosophie, Modèle Français et Adaptations Nationales
1) Le Philosophe, un Nouvel Idéal Humain
Le XVIIIe siècle voit l'émergence du "philosophe" comme un nouvel idéal humain, succédant au courtisan (XVIe) et à l'honnête homme (XVIIe).
- Il incarne une humanité accomplie etest le partisan des idées nouvelles, s'intéressant à toutes les disciplines.
- Le philosophe est un homme de raison, source unique de toute autorité légitime, critique envers les prétentions divines et les "préjugés" (idées non fondées sur la raison).
- Il est doté d'un esprit critique, se méfiant de toute autorité et du dogmatisme (notamment de l'Église catholique).
- Il est sociable, appréciant la compagnie d'autres penseurs dans les salons, pour échanger et cultiver les valeurs partagées (excepté des figures comme Rousseau).
- Il est au service de l'utilité, rejetant l'oisiveté et les "parasites sociaux" (nobles oisifs, moines).
- Il est bienfaisant, cherchant le bonheur pour lui-même et pour autrui (philanthropie), le bonheur se substituant au salut comme but de la vie.
- Il est engagé, combattant pour le bien commun (ex: Voltaire dans l'affaire Calas).
- Enfin, il est sensible, faisant bon usage des passions.
Le philosophe est un homme du progrès, assumant une rupture avec le passé et croyant en la perfectibilité de l'être humain par la raison.
2) Les Supports Écrits del'Idéologie des Lumières
L'écrit est crucial pour la diffusion des Lumières :
- L'Encyclopédie (1751-1772) de Diderot et D'Alembert estun chantier éditorial colossal, récapitulant les savoirs scientifiques et intégrant des articles idéologiques contre la religion et la monarchie absolue. Malgré la condamnation du pape Clément XIII en 1759, elle connaît un immense succès et est rapidement adaptée en Italie (Lucques en 1759,Livourne en 1770).
- Les journaux et périodiques se multiplient en Italie (Venise, Florence, Milan) comme vecteurs d'information scientifique, littéraire et d'opinion. Le journal milanais Il Caffè (1764-1766) est particulièrement influent.
- Les échanges épistolaires entre savants (ex: Albrecht von Haller, Carlo Allione) sont fondamentaux pour le partage des connaissances et des projets (plus de 17 000 lettres pour Haller).
3) L'Illuminisme et la Ilustración : Spécificités Nationales
Bien que les Lumières européennes partagent des valeurs communes, l'illuminisme italien et la Ilustración espagnole présentent des particularités :
- Décalage chronologique : Leur développement est postérieur d'au moins 20 ans par rapport à la France, prenant réellement de l'ampleur après 1760.
- Relations avec la religion : L'athéisme est très minoritaire,voire inexistant. L'agnosticisme est peu répandu. Le déisme (croyance en un Dieu créateur non interventionniste) et le théisme (croyance en un Dieu créateur agissant mystérieusement) sont plus courants. De nombreux penseurs sont sincèrement catholiques (ex: le bénédictin Benito Feijoo en Espagne). L'Église catholique conserve son monopole, bien que certains privilèges soient critiqués.
- Relation avec le pouvoir absolu : Les Lumières italiennes et espagnoles sont réticentes à la démocratie, s'opposant par exemple à Rousseau. Elles ne remettent pas en cause le pouvoir absolu du souverain, mais cherchent à rationaliser l'État et à lutter contre les abus (ex: mainmorte ecclésiastique).
- Diffusion de l'Encyclopédie : Faceà la critique de l'Encyclopédie française, une "Encyclopédie méthodique" ou Panckoucke (initiée en 1782) offre une alternative plus neutre et structurée par discipline, rencontrant un grand succès en Europe du Sud.
II -Le Fonctionnement Réticulaire des Élites Cultivées
1) Cultiver l'Entre-soi : les Académies et les Salons
Les Académies sont des sociétés de lettres, sciences ou arts, dotées de statuts et reconnues juridiquement. Apparues à la Renaissance, elles s'ouvrent aux sciences physiques, naturelles, morales et politiques. Des académies nationales (Royal Society de Londres 1662, Académie royale des sciences de Paris 1666) aux provinciales, elles fonctionnent en réseau, diffusant les Lumières par la correspondance, les élections d'associés, et les voyages d'études. L'Italie, consciente de sa position périphérique, les développe pour s'arrimer à l'Europe des Lumières.
- En Italie : l'Académiedes Lynx (Rome 1603, puis Rimini 1745) est la plus ancienne. L'Académie du Cimento (Florence 1657) développe les sciences expérimentales. L'Académie des Georgophiles (Florence 1753) se spécialise en agronomie. Lesacadémies littéraires (Crusca à Florence, Arcadie à Rome) s'ouvrent aux sciences morales et politiques. L'Académie des Pugni (Milan 1761) rassemble des penseurs de l'illuminismo milanais, d'où naît le journal Il Caffé et l'œuvre de Beccaria.
- En Espagne : Philippe V fonde des académies de langue (Real Academia Española 1714), médecine et histoire. L'Académie royale d'histoire (1736) engage une révision critique de l'histoire du pays. Sous Charles III, les Sociétés Économiques des Amis du Pays se développent. La première, au Pays Basque (1765), promeut l'économie, l'enseignement technique (école de métallurgie) et l'inoculation contre la variole. Charles IIIordonne leur création dans tout le pays (7 en 1774-75, 74 en 1804), contribuant à la modernisation de l'Espagne.
Les Salons sont des sociétés mondaines informelles, lieuxd'échange et de discussion. Paris est la capitale européenne des salons (Mme Geoffrin, Mme du Deffand). En Italie, ils sont appelés conversazioni, casini, ridotti, et sont souvent animés par des femmes de la haute noblesse (Caterina Dolfin, CeciliaMemo, Isabella Teotochi Albrizzi à Venise). En Espagne, les salons, souvent liés au monde universitaire, sont plus limités mais dénoncent la sclérose de l'enseignement.
2) Promouvoir la lecture : les bibliothèques et les cafés
Lesbibliothèques se développent en parallèle des académies, promouvant une culture livresque :
- En Italie : La Bibliothèque Palatine de Florence (fonds du XVIe siècle), dirigée par Antonio Magliabecchi, est un centre érudit majeur. Magliabecchi rassemble une immense collection (28 000 livres) léguée à la ville, fondant la Bibliothèque publique de Florence (1747). La Bibliothèque ducale de Modène (XIVe siècle), associée à Ludovico Antonio Muratori, contribue au développement de la méthode historique moderne. Muratori édite les Rerum italicarum scriptores et les Annali d'Italia. Il tente sans succès de créer une académie italienne unifiée.
- En Espagne : Les Bourbons cherchent à rattraper le retard. Philippe V transforme sa bibliothèque privée en bibliothèque royale.
Les cafés apparaissent au XVIIe siècle et se développent au XVIIIe comme lieux de rencontre d'une clientèle choisie, avide de discussions etde lecture de journaux. Ils servent de relais entre les élites des académies et salons et le grand public cultivé. L'Italie compte des cafés célèbres : le Café Greco à Rome (1760), fréquenté par Goethe et Casanova ; le Café Florian à Venise (1720)sur la place Saint-Marc, réputé pour ses produits raffinés.
3) Spéculer sur un Monde Meilleur : Les Loges Maçonniques
La franc-maçonnerie, née en Angleterre en 1717, est une société secrète et initiatique prônant la fraternité, le bonheur, la sagesse universelle et le développement des sciences. Elle promeut un esprit égalitaire, remettant en cause la hiérarchie de l'Ancien Régime, et se méfie du dogmatisme religieux, entrant en conflit avec l'Église catholique. Le pape Clément XII condamne la franc-maçonnerie par la bulle In eminenti, menaçant d'excommunication les membres.
En Italie, la franc-maçonnerie s'implante par Livourne, sous l'influence anglaise. Des loges apparaissent à Florence (1731-33) et même à Rome, malgré les interdictions papales. Elle se développe fortement à Naples et dans le Milanais. Des obédiences françaises (Grand Orient de France1773) et anglaises rivalisent d'influence. La franc-maçonnerie italienne est modérée, tolérante, philanthropique et chrétienne, cherchant à rationaliser la religion plus qu'à l'attaquer.
En Espagne, ledéveloppement est plus limité en raison des interdits de l'Inquisition (1738) et des rois (Ferdinand VI en 1751). L'influence anglaise est notable à Gibraltar et Minorque. La franc-maçonnerie ne se développera réellement qu'avec l'invasionfrançaise sous Napoléon au XIXe siècle.
Les loges maçonniques, comme la loge Saint-Jean d'Écosse de Marseille en 1789, sont très cosmopolites, recrutant parmi les intellectuels, commerçants (suisses, allemands)et même des marchands du Levant.
III) Cosmopolitisme et Culture de la Mobilité
1) L'Âge d'Or du Grand Tour
Le Grand Tour est un voyage de formation entrepris par les jeunes hommes desélites européennes (noblesse, gentry, puis grande bourgeoisie). Apparu au XVIIe siècle, il s'agit d'une pérégrination circulaire de 1 à 3 ans, en petits groupes, sous la surveillance d'un précepteur. Il vise à perfectionner la culture, lalangue française (langue universelle de l'époque) et l'aisance sociale. Vittorio Alfieri (1766-1772) en est un exemple emblématique, parcourant toute l'Europe.
Ce phénomène favorise le "goût français"(mœurs, langue, gastronomie, habillement) en Europe. Le Grand Tour a des conséquences économiques :
- Développement de l'industrie du souvenir (sculptures, tableaux, livres ; vedute italiennes).
- Développement des transports (voies carrossables, diligences) et de l'hôtellerie de luxe.
- Apparition de guides de voyage (Richard, Lalande) et de guides d'art (Cochin).
- Renforcement de la police des étrangers (douanes, passeports).
Le Grand Tour évolue au fil du siècle. Le Sud de l'Italie gagne en intérêt avec la redécouverte d'Herculanum et Pompéi (1738-1748), marquant lanaissance de l'archéologie moderne. Cela entraîne un effacement de l'art baroque au profit du néoclassicisme, prônant le retour à la pureté de l'antique (théorisée par Winckelmann). Ce style influence l'ameublement (style pompéien) et la céramique (Wedgwood en Angleterre). La création des premiers musées publics (Musée du Capitol à Rome 1734, musées du Vatican 1770) est révolutionnaire, visant à partager la beauté et élever le niveau moral de la société.
2) Les Autres Formes de Voyages
- Le voyage des érudits : des savants parcourent l'Europe à la recherche de manuscrits anciens et d'ouvrages rares (ex: les mauristes bénédictins comme Bernard de Montfaucon).
- Le voyage des artistes : des artistes séjournent à l'étranger pour se perfectionner (ex: Hubert Robert à Rome de 1754 à 1765, peignant des paysages antiques et modernes, devenant "Robert des ruines").
Chapitre 6 : Les Voies Méditerranéennes du Despotisme Éclairé
Introduction : Le Despotisme Éclairé, Phénomène Européen
Le despotisme éclairé est une expérience réformatrice menée par un pouvoir monarchique fort, dans l'esprit des Lumières (1740-1790). Ces souverains visent à rendre l'État plus efficace et à améliorer le bonheur de leurs sujets par la modernisation de l'administration, sans remettre en cause l'ordre socialou politique établi. François Bluche le décrit comme "Louis XIV sans la perruque".
Bien que des despotes célèbres comme Catherine II (Russie), Joseph II (Autriche) et Frédéric II (Prusse) soient hors du bassin méditerranéen, cetterégion connaît aussi des expériences de despotisme éclairé (Royaume de Naples, Toscane, Espagne de Charles III). Ces despotes méditerranéens diffèrent par l'absence de grands intellectuels français pour glorifier leur action et par leur approche moins coercitive face au poids des coutumes et des civilisations anciennes.
I- Les Mutations de l'Espagne de Charles III
1) Qui sont les Réformateurs Espagnols ?
a) Les Précurseurs sous Philippe V et Ferdinand VI
Sous Philippe V etFerdinand VI, des jalons sont posés pour le despotisme éclairé. Philippe V, petit-fils de Louis XIV, modernise l'Espagne selon le modèle français. Avec l'aide de ministres français comme Jean Orry, il centralise et uniformise l'administration. LaNueva Planta (1707-1716) supprime les privilèges juridiques ("fueros") des provinces hostiles (Aragon, Valence, Catalogne), marquant la disparition des "Cortes" locales et des "somatén". Les Bourbons construisent despalais inspirés de Versailles, symboles de l'influence française.
Après l'abdication de Philippe V en 1724 puis son retour au pouvoir, une nouvelle génération d'hommes d'État espagnols prend le relais. Ces hommes compétents, souvent d'origine bourgeoise et provinciale, poursuivent la modernisation :
- José Galindo : consolide la trésorerie générale.
- José Patiño Rosales : organise les chantiers navals, la flotte et réforme les finances, triplant lesressources de l'État.
- José del Campillo : poursuit la politique de Patiño, théoricien du développement de l'Amérique espagnole.
Sous Ferdinand VI (1746-1759), bienque fréquemment atteint de folie, le pouvoir est délégué à des ministres de valeur :
- Zenon Somodevilla y Bengoechea (marquis de La Ensenada) : domine le personnel ministériel (1748-1754), lanceun nouveau cadastre (1749) et multiplie les "Vizcaínos" (agents de l'État).
- José de Carvajal : premier ministre, se réserve les affaires étrangères.
Ils collaborent pour préserver la paix et développerl'économie, réduisant l'influence des Conseils des Habsbourg au profit de secrétaireries d'État inspirées du modèle français. Les premiers Bourbons mettent fin au système des "validos" (favoris tout-puissants) et renforcent le pouvoir royal.
b) Charles III et le Personnel Politique à l'Heure de la Ilustración
À la mort de Ferdinand VI en 1759, Charles VII de Naples (son demi-frère) lui succède sous le nom de Charles III d'Espagne. Fortde son expérience napolitaine, il s'engage résolument dans le despotisme éclairé. Charles III se distingue des despotes slaves et germaniques par son pragmatisme, sa vertu et sa droiture, plus que par sa philosophie. L'historiographie espagnole a diverses lectures de son règne, descritiques conservatrices aux minimisations républicaines, mais reconnaît aujourd'hui un règne modernisateur.
Charles III est entouré de ministres idéologues qui, bien que radicaux et conscients de la fragilité de leur position, sont déterminés à réformer :
- Le marquis de Squillace : Secrétaire d'État aux finances, promoteur de la libéralisation du commerce des grains, sa carrière est brisée par l'émeute de 1766.
- Le comte d'Aranda (Pedro Pablo de Abarca) : militaire, président du Conseil de Castille (1766-1773), correspondant de Voltaire, énergique réducteur des privilèges de l'Église.
- Girolamo Grimaldi : Secrétaire d'État aux affaires étrangères(1763-1776).
- Le comte Pedro Rodriguez de Campomanes : économiste, procureur puis président du Conseil de Castille (1783), anticurialiste, il vise à l'enseignement technique et à l'essor industriel, hostileaux "parasites sociaux".
- Floridablanca (comte) : légiste et diplomate, domine la fin du règne (1776-1792), anticurialiste militant.
Ce personnel n'est pas homogène,avec des "partis" (Aragonais pour les grands aristocrates comme Aranda, Golilla pour les juristes comme Campomanes). Autour d'eux gravite une nébuleuse de serviteurs de l'État acquis aux Lumières, relais de la réforme dans les provinces (ex: Pablo de Olavide, intendant de la Sierra Morena ; Gaspar Melchor de Jovellanos, économiste).
2) De la Définition des Principes à leur Mise en Pratique : une Transformation Socio-Politique Inaboutie
Le règne de Charles III est marqué par la révolte de 1766 (Motín de Esquilache), une émeute frumentaire et antifiscale. Suite à cette révolte, l'Inquisition est mise en cause comme ayant soutenu l'émeute, renforçant le courant "régalisme" qui défend la prérogative de l'État face au pouvoir de l'Église. Le roi consolide le "exequatur" (lois espagnoles soumettant les bulles pontificales à l'approbation royale).
Ceci conduit à l'expulsion des jésuites en 1767, ordonnée par Charles III. Ordre puissant et lié aux Bourbons, mais perçu comme déloyal en raison de leur vœu d'obéissance au pape, les jésuites sont expulsés d'Espagne et de ses vice-royautés (6 000 jésuites). Leurs biens sont confisqués. La Corse les accueille un temps, avant d'être achetée par la France en 1768.
L'Inquisition, bien que moins virulente qu'auparavant, est l'objet de critiques. Cependant, Charles III, jugeant l'Inquisition utile comme instrument de contrôle social et moral (lutte contre la bigamie, le blasphème, la magie), ne la supprimepas. Elle ne disparaîtra qu'avec l'invasion napoléonienne, puis définitivement en 1834.
Charles III développe une politique d'hygiène sociale et d'assistance. Il laïcise les fonctions hospitalières, mettant en place des hospices d'État pour mendiants et vagabonds (ex: Hôpital Général San Carlos à Madrid). La "Junte Royale de Charité" centralise les aumônes. Ces établissements ont une vocation de rééducation par le travail forcé, bien qu'ils soient coûteux et d'une efficacité limitée, et évoluent progressivement vers des hôpitaux de soins.
Une réforme du gouvernement central est menée en 1785, symbolisée par le nouveau Palais Royal de Madrid. La création d'une "Junte Suprême d'État"(sorte de cabinet ministériel élargi) vise à coordonner les différents départements gouvernementaux, sans entamer l'absolutisme.
La Modernisation Économique
Charles III encourage les entreprises privilégiées à monopole et, conscient du manque de capitaux enEspagne, stimule l'activité bancaire. La Banque San Carlos, première banque d'Espagne (1782), est créée par Francisco Cabarrús et devient la première banque royale, finançant l'industrie, le commerce et la dette espagnole.
Legouvernement promeut la modernisation de la production, rattrapant le retard industriel en développant l'enseignement technique. Le réseau des sociétés savantes ("Sociétés Économiques des Amis du Pays") contribue à cela, notamment au Pays Basque avec le collège de Vergara (chimie et minéralurgie).
Charles III met en place une politique de développement agricole, priorité du gouvernement. Il favorise les "labradores ricos" (laboureurs riches) en libérant certaines terres communales et en luttant contre la "mainmorte civile et ecclésiastique".Il encourage la culture sur l'élevage (Mesta), et incite à la réduction de la taille des "latifundia" (grands domaines nobles ou ecclésiastiques). Il crée même une ferme modèle pour incarner cette nouvelle agriculture. Les fronts pionniers, comme la Sierra Morena (sud de l'Andalousie), sont peuplés de colons espagnols et étrangers (Suisses, Allemands catholiques) et deviennent des zones agricoles productives.
De nouvelles villes (San Carlos, La Carolina, La Carlota) sont construites sur des plans endamier, incarnant les cités idéales des Lumières. Cependant, les réformes de Charles III restent incomplètes à sa mort et ne sont pas poursuivies par son fils. Le reformisme de Charles III reste donc une œuvre inachevée.
II - Efflorescences Politiques Italiennes
1) Unité et Diversité du Réformisme d'État en Italie
Plusieurs États italiens connaissent des expériences de despotisme éclairé, engagées dans des réformes variées (institutions, relations Église-État, enseignement, fiscalité, économie). Le réformisme d'État apparaît dans les années 1720-1740 (Piémont, Toscane), mais la persistance des guerres et la mauvaise conjoncture économique freinent son ampleur. Il s'épanouit dans la secondemoitié du siècle, grâce à un accord tacite entre élites intellectuelles éclairées et souverains d'origine étrangère (Habsbourg ou Bourbons).
Les Habsbourg (Marie-Thérèse, Joseph II dans le Milanais ; Pierre-Léopold enToscane) sont les plus favorables à l'Illuminismo. L'initiative réformatrice vient souvent de Vienne, visant à augmenter la centralisation et les capacités contributives des territoires italiens.
Les Bourbons (Charles VII, Ferdinand IV à Naples ; Philippe Ier à Parme) sont plus frileux. Ils s'entourent de ministres compétents :
- Pompeo Neri (Toscane) : juriste, lance une réforme judiciaire (1738) et rédige un code des lois (1745). Il intervient aussi à Milan sur le cadastre thérésien et soutient l'orientation janséniste de l'Église toscane.
- Bernardo Tanucci (Naples) : régaliste énergique, ministre de Charles VII puis Ferdinand IV, bénéficie dusoutien du "ceto civile" (magistrats napolitains anticurialistes). Disgracié en 1776 sous l'influence de la reine Marie-Caroline, mais son œuvre est poursuivie par Domenico Caracciolo.
- Domenico Caracciolo : ancienambassadeur, vice-roi de Sicile (1781-1786), met en œuvre des réformes radicales dans l'île.
- Guillaume Du Tillot (Parme) : principal ministre de Philippe Ier, introduit l'influence française.
Les ministres réformateurs s'appuient sur une presse d'opinion qui soutient le réformisme d'État, débattant des problèmes socio-politiques.
2) Un Effort sans Précédent de Rationalisation del'Action Publique
a) Dans le Milanais Autrichien
Le gouvernement autrichien du Milanais (depuis 1714) est subordonné aux priorités viennoises. Pour financer l'armée, il cherche à augmenter les capacités contributives du Milanais par la modernisation. Vienne fait plier noblesse et clergé, dont les terres bénéficiaient d'exemptions fiscales.
- 1718 : Création d'une commission du recensement, achevée en 1766 par Pompeo Neri, donnantnaissance au cadastre thérésien.
- 1755 : Réforme municipale uniformisant les 1442 communes.
- 1756-1758 : Réforme de l'administration provinciale.
- Lesinstitutions centrales sont révisées : les pouvoirs du gouverneur augmentent, le Sénat est marginalisé, le Conseil suprême (lien avec Vienne) est dissous en 1757, le Milanais devenant une province de l'empire.
Sous Joseph II (1780-1790), le despotisme éclairé se radicalise (joséphisme) :
- 1786 : Suppression des institutions milanaises héritées de Charles Quint et du Sénat. La nouvelle structure est centralisée.
- Politique brutale envers l'Église : suppression de l'Inquisition (1767), des couvents jugés inutiles, prise en main du clergé séculier (les prêtres devenant fonctionnaires). Le pape Pie VI se déplace à Vienne sans succès.
b) Dans le Royaume des Deux-Siciles
En 1734, Charles VII (futur Charles III d'Espagne) conquiert le Royaume de Naples, suscitant de grands espoirs de réforme. Il incarne le despote éclairé en construisantle Palais Royal de Caserte (1752-1780), un "Versailles napolitain", et l'aqueduc Carolin pour l'approvisionner. Il développe des manufactures modernes (ex: manufacture textile de San Leucio). Sa politique envers l'Église estaudacieuse :
- Dès 1746 : Suppression du tribunal de l'Inquisition à Naples.
- 1767 : Son fils Ferdinand IV expulse les jésuites du royaume.
- 1769 : Les Napolitains annexent Pondichéry au pape, refusant toute protestation pontificale.
Mais ce despotisme éclairé reste fragile, faute d'un cercle intellectuel développé et d'une bourgeoisie entreprenante. Il repose sur les épaules de quelques ministres (Tanucci). Sous Ferdinand IV, l'influence de la reine Marie-Caroline (sœur de Marie-Antoinette) entraîne un virage conservateur et la disgrâce de Tanucci (1776). L'amiral John Acton devient premier ministre, renforçant l'alliance avec l'Autriche et l'Angleterre. La politique de Charles VII, bien qu'inaboutie, unifie les traditions juridiques avec le Code Carolin (1789).
c) Dans le Grand Duché de Toscane
Pierre-Léopold (futur Empereur Léopold II), frère de Joseph II, est grand-duc de Toscane. Passionné de droit, il entreprend des réformes administratives (simplification du gouvernement en 4 ministères) et municipales (décentralisation, semi-autonomie). La "Présidence du Bon Gouvernement" (1784) est créée pour gérer l'hygiène publique, la voirie, la police et l'assistance.
Son œuvre la plus remarquable est un projet de Constitution (1778-1787). Cetteconstitution, rare pour l'époque, prévoit une assemblée nationale (censitaire), la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) et transforme le monarque absolu en monarque constitutionnel. Cependant, elle reste "lettre morte" pour trois raisons :
- Lamort de Joseph II en 1790 : Pierre-Léopold devient Empereur et cède la Toscane à son fils Ferdinand III, moins audacieux.
- Le contexte de la Révolution française (1789) : la peur de l'anarchie dissuade Ferdinand III de l'appliquer.
- Le jugement de certains intellectuels : la société toscane est jugée non mûre pour un tel système constitutionnel.
Le Piémont-Sardaigne sous Victor-Amédée II (1713-1730) et Charles-Emmanuel III met en œuvre des réformes gouvernementales (conseils d'État, secrétariats d'État), un nouveau cadastre et une homogénéisation du droit. Ces réformes visent à renforcer l'absolutisme plus qu'à adhérer à la philosophie des Lumières.
Le Duché de Parme, sous Philippe Ier et Guillaume Du Tillot (son premier ministre), adhère plus clairement aux Lumières. Des mesures sont prises contre les donations à l'Église (1764) et les jésuites sont expulsés (1768). Cependant, le règne du duc Ferdinand Ier (successeur) voit un virage conservateur sous l'influence de son épouse autrichienne.
3) Une Œuvre sans Lendemain ?
Les expériences réformatrices italiennes connaissentun revers à la fin du XVIIIe siècle. À partir des années 1790, un glissement vers le conservatisme s'opère dans tous les États italiens :
- Après la mort de Joseph II, Léopold II (empereur, puis grand-ducde Toscane) tempère le joséphisme radical en Milanais et revient sur certaines mesures autoritaires, réintégrant les élites lombardes (Magistrato Politico Camerale).
- En Toscane, Ferdinand III, sous l'influence anglaise, bascule dans le camp conservateur, surtoutaprès 1793.
- À Parme, Ferdinand Ier s'aligne également sur le camp conservateur.
- À Naples, après la régence de Tanucci, la reine Marie-Caroline impose un virage conservateur, licenciant Tanucci et nommant l'Anglais John Acton comme premier ministre, scellant l'alliance avec l'Autriche et l'Angleterre contre la France révolutionnaire.
Les monarchies européennes sont effrayées par la Révolution française, entraînant un abandon des réformes. L'influence des Lumières,superficielle pour certains, peine à s'ancrer. Les acquis (uniformisation du droit, réformes juridiques et administratives) sont cependant conservés, représentant un héritage positif. L'Italie, fragmentée politiquement, n'a pas pu réaliser une modernisation sociale et économique complète, ce qui seraun thème central du XIXe siècle et de son unification.
Chapitre 7 : Les Dynamiques du Maghreb au XVIIIe Siècle
Introduction : Le Maghreb Occidental au XVIIIe Siècle
Le Maghreb occidental comprendle Royaume du Maroc (État atlantique et méditerranéen) et les États barbaresques (Régences d'Alger, Tunis, Tripoli), qui sont des protectorats de l'Empire Ottoman.
Ces territoires sont moins peupléset économiquement moins développés que l'Europe. La population est arabo-berbère, avec une organisation tribale où la famille, le clan et la tribu sont les unités sociales fondamentales. La vie est moins un système d'ordres que de distinctions entre hommes libres et esclaves, et entremusulmans et "dimmî" (non-musulmans, notamment les Juifs séfarades). Le Maghreb accuse un "déclassement" relatif par rapport à l'Europe, ayant manqué la révolution scientifique et conservant un archaïsme économique.
LeRoyaume du Maroc se distingue par son indépendance face aux ambitions portugaises et ottomanes. Bien que le pouvoir central (dynastie alaouite) peine à contrôler les tribus du sud, sa structure est plus solide que celle des États barbaresques. Du XVIe siècle, l'EmpireSonghaï (au Niger) est conquis, devenant le protectorat de Tombouctou.
I- Les Soubresauts de la Puissance Marocaine
1) L'Ambitieuse Politique de Moulay Ismaïl (1672-1727)
Le Sultan Moulay Ismaïl, fondateur de la dynastie alaouite, stabilise et renforce le Maroc. Homme autoritaire et intelligent, il installe son gouvernement (le Makhzen) à Meknès, marquant la pacification du territoireaprès avoir maté les dissensions familiales et la rébellion des Berbères de la Zaouïa de Dila. Bien qu'il tente d'associer ses fils au pouvoir, il abolit ces vice-royautés familiales en 1718 en raison des rivalités.
Sur le plan économique, Moulay Ismaïl encourage l'agriculture et l'artisanat, et développe des partenariats commerciaux avec l'Europe (comptoirs à Salé et Tétouan pour les négociants, les protestants français). Des représentations consulaires etdiplomatiques sont échangées.
Sa politique militaire est très active :
- Réorganisation de l'armée (troupes tribales, renégats chrétiens, "abid" – milice d'esclaves-soldats noirs).
- Expulsion des Européens des villes côtières (reconquête de Tanger sur les Anglais en 1684).
- Échec d'une expédition contre Alger en 1701, mais gain d'influence en Mauritanie.
Moulay Ismaïl tente un rapprochement avec Louis XIV (alliance franco-marocaine en 1682), mais ce projet est compromis par la course salétine. Au XVIIe siècle, des morisques expulsés d'Espagne fondent une "république corsaire" à Salé (république du Bouregreg), menant des activités corsaires en Méditerranée occidentale et dans l'Atlantique. Malgré l'alliance, les navires français sont victimes de ces corsaires. La France et l'Espagne rompent leurs relations diplomatiques avec leMaroc en 1718, au profit des négociants britanniques.
À sa mort en 1727, le Maroc est renforcé politiquement et commercialement, mais n'a pas réussi à entretenir des liens diplomatiques solides avec l'Occident européen.
2) Le Maroc après Moulay Ismaïl : Fragilités et Velleités de Modernisation
La mort de Moulay Ismaïl en 1727 plonge le Maroc dans 30 années d'instabilité ("anarchie"), avec des querellesdynastiques entre ses fils et des coups d'État. Les "abid", garde personnelle du sultan, acquièrent une grande autonomie et jouent un rôle décisif dans la nomination et la destitution des souverains, bien qu'ils ne remettent pas en cause la dynastie alaouite.
La situation s'améliore en 1757 avec l'arrivée au pouvoir de Mohammed III (Sidi Mohammed ben Abdallah). Il rétablit l'unité du pays en brisant le pouvoir des abid et des confréries musulmanes influentes (Zaouïa). L'élimination des abid par des troupes tribales de Souss est décisive et les rend inoffensifs.
Mohammed III mène une politique étrangère active :
- Il encourage la course corsaire de Salé,malgré les protestations européennes. La France (Louis XV) bombarde Salé et Larache en 1765-1766, mais l'échec du second bombardement conforte les corsaires marocains.
- Il expulse les Européens des enclaves côtières, notamment le port de Mazagan (prise en 1769), dernière place forte portugaise.
Le sultan développe l'économie par la stimulation du commerce extérieur, via des puissances européennes. Il modernise le port de Mogador(Essaouira) en faisant appel à des ingénieurs européens (François Cornut). Le Maroc, malgré son archaïsme, entre dans une dynamique de modernisation, mais des éléments fragilisent cet effort : les pesanteurs des structures sociales musulmanes et des catastrophes naturelles (7 ans de sécheresse 1776-1783, épidémies de peste) entraînent un effondrement de 40% de la population à la fin du XVIIIe siècle.
II- L'Autonomisation des États Barbaresques
1) L'Apparente Continuitédu Cadre Politique
Les Régences d'Alger, Tunis et Tripoli, bien que nominalement sous l'influence de l'Empire Ottoman, connaissent une autonomisation progressive depuis le XVIe siècle. Elles sont considérées comme des satellites de la Sublime Porte, avec une autonomie internedans leurs affaires.
- La Régence d'Alger s'impose au cours du XVIe siècle. Alger, d'abord sous domination espagnole, se libère en 1516 grâce à des corsaires (Barberousse) et se place sous protectionottomane. Le gouverneur (Beylerbeys ou Bey), nommé par Constantinople, exerce un pouvoir croissant et se dote d'un "Diwan" (conseil de ministres). Bien que la Régence soit vassal de la Sublime Porte jusqu'en 1830, le pouvoir centralottoman s'affaiblit, favorisant l'autonomie.
- Alger cherche à se débarrasser des enclaves espagnoles. Le port d'Oran, conquis par les Espagnols en 1509, est repris par Alger en 1708, puis reconquis par les Espagnols en 1732. Suite à des négociations et à un traité, Oran est définitivement sous autorité algérienne en 1792.
Cependant, le pouvoir algérien est confronté à des limites: la présence turque s'estompe en périphérie, laissant place à des notables locaux autonomes, notamment les Kabyles, qui maintiennent des royaumes indépendants (Koukou, Beni Abbès) face aux tentatives d'unification du Bey. Le Bey d'Alger assurenéanmoins ses revenus par l'impôt, parfois en échange d'exemptions et de droits de razzia sur les tribus récalcitrantes.
- La Régence de Tunis se débarrasse de l'influence espagnole au XVIe siècle et tombe sousdomination ottomane. Au XVIIe siècle, Mourad Pacha stabilise les institutions, consolidant un pouvoir personnel et familial (monarchie nationale de fait). Cependant, la guerre contre Alger en 1705, due à la baisse des revenus corsaires, met à mal cette stabilité. Hussein Ben Ali, hérosde la résistance, prend le pouvoir et fonde la dynastie husseinite, qui gouvernera Tunis même sous protectorat français.
- La Régence de Tripoli, d'abord sous contrôle espagnol puis des Chevaliers de Malte (1530-1551), devientune régence ottomane en 1551. Sous l'impulsion du corsaire Turgut Reis (Dragut), le pouvoir turc est puissant. En 1711, Ahmed Karamanli prend le pouvoir et fonde la dynastie karamanlie, gouvernant Tripoli de manière semi-indépendante jusqu'en 1735, date à laquelle l'autorité ottomane est rétablie.
2) Les Barbaresques et l'Europe : Commerce et Guerre de Course
La guerre de course, menée par des capitaines privés pour le compte du sultan ottoman, est une activité économique majeure des États barbaresques. Elle s'intensifie à partir des années 1580, devenant une alternative à la guerre d'escadre (déclinante en Méditerranée).
Les États barbaresques, affaiblis par le détournement des routes commerciales (vers la côte africaine de l'Atlantique), cherchent de nouvelles sources de revenus. La course dure jusqu'au XIXe siècle, s'appuyant sur une modernisation des flottes (passagedes felouques aux galliotes, frégates, brigantins, bricks...). Ces navires, plus rapides et mieux armés, concurrencent les flottes européennes. Les corsaires barbaresques capturaient des navires, réduisaient les équipages en esclavage, et viva
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