Mondialisation: Fin ou Transformation
No cardsCette note explore la fin de l'hyperglobalisation commerciale et l'émergence d'une nouvelle ère de mondialisation, marquée par des dynamiques géopolitiques, des tensions commerciales croissantes entre les États-Unis et la Chine, et une réorientation des flux commerciaux. Elle analyse les causes de ce ralentissement, notamment la baisse des différentiels de coûts et l'augmentation des coûts de transport, tout en soulignant l'hyperglobalisation persistante des services. Le document aborde également la redistribution des pouvoirs économiques mondiaux, les crises financières et leurs conséquences, ainsi que les grands gagnants de la mondialisation et l'évolution des chaînes de valeur globales.
La Géopolitique de la Mondialisation : Acteurs et Enjeux
La mondialisation se caractérise par l'interdépendance croissante des économies mondiales, entraînant des gains mais aussi des risques pour les États, les entreprises et les ménages. Cette dynamique est façonnée par l'évolution de la division internationale du travail (DIT) et l'émergence de nouvelles puissances économiques.
A. Les États : des gains mais des risques
Les États s'insèrent dans une nouvelle DIT, bénéficiant de l'ouverture commerciale et de la concurrence qui génèrent des gains statiques et dynamiques.
1. L'évolution de la Division Internationale du Travail (DIT)
La DIT désigne la répartition mondiale des productions selon les avantages comparatifs de chaque producteur.
Historiquement, la DIT traditionnelle voyait les pays pauvres spécialisés dans les matières premières et les pays riches dans la production industrielle.
La nouvelle DIT (NDIT) a vu les pays émergents se spécialiser dans l'industrie légère, l'assemblage et même des produits à plus forte valeur ajoutée, tandis que les pays riches se concentrent sur le haut de gamme, la conception et les services. Cette évolution a mené à une "grande convergence" et un reclassement mondial spectaculaire du PIB.
2. Les risques de la mondialisation pour les États
Malgré les gains, la croissance économique mondialisée est sujette à des crises financières potentiellement globales :
Krach de 1987 ("Lundi noir") : Chute de Wall Street due à des craintes sur la politique monétaire américaine et le déficit commercial. L'interdépendance croissante des marchés financiers a été mise en évidence.
Crise asiatique de 1997-1998 : Déclenchée par la dévaluation du baht thaïlandais, elle a révélé les fragilités du secteur bancaire et la dépendance aux capitaux étrangers, entraînant une récession dans plusieurs pays asiatiques. Les politiques du FMI ont été critiquées.
Crise des crédits subprime 2007-2009 : Originaire des États-Unis avec la bulle immobilière et l'endettement des ménages, cette crise s'est étendue mondialement via la titrisation des crédits hypothécaires. Elle a mené à des faillites bancaires (ex: Lehman Brothers), une récession économique globale et une concertation mondiale (G20) pour réguler la finance.
Ces crises démontrent que la mondialisation, bien que génératrice de richesse, expose les États à des chocs systémiques et à la nécessité de régulations accrues. L'État n'a pas dit son dernier mot face à la puissance croissante des entreprises.
B. Les entreprises : nouveaux marchés et globalisation des chaînes de valeur
Les entreprises sont des acteurs majeurs de la mondialisation, cherchant à conquérir de nouveaux marchés et optimisant leurs chaînes de valeur.
1. Les grands gagnants de la mondialisation
La mondialisation a permis l'émergence de géants économiques mondiaux, principalement dans les secteurs technologiques et énergétiques. En février 2024, des entreprises comme Microsoft, Apple, Saudi Aramco, Alphabet et Amazon dominent le marché en termes de capitalisation boursière, soulignant leur impact sur les marchés mondiaux et l'innovation.
2. Les chaînes de valeur globales (CVG)
Les entreprises opèrent au sein de chaînes de valeur globales, optimisant les différentes étapes de production et de distribution à travers le monde. Le concept de "Smiling Curve" (Stan Shih, Acer, 1992) illustre que la pré-production (conception, R&D) et la post-production (distribution, vente, service après-vente) génèrent une plus grande valeur ajoutée que la production elle-même. Des exemples comme l'iPhone d'Apple ou le Boeing 787 Dreamliner illustrent cette division internationale des processus de production (DIPP).
3. Le basculement du monde et la rivalité commerciale
La mondialisation a conduit à un "basculement du monde" (L. Carroué), avec une perte progressive du monopole économique des anciens pays industriels.
En 2013, la Chine est devenue la première puissance commerciale.
En 2014, la Chine est devenue le premier PIB PPA.
En 2019, la Chine comptait plus d'entreprises dans le top 500 mondial que les États-Unis.
Cette montée en puissance a exacerbé la rivalité commerciale et géopolitique, notamment entre les États-Unis et la Chine, se manifestant par une multiplication des restrictions aux échanges, notamment des barrières non tarifaires (ex: exigences sanitaires, normes techniques).
C. Les ménages : pouvoir d’achat et mobilité
La mondialisation a des impacts significatifs sur le pouvoir d'achat et la mobilité des ménages.
1. Prospérité partagée et société de consommation
La mondialisation a sorti des milliards de personnes de l'extrême pauvreté, contribuant à l'essor d'une société de consommation mondialisée. Cela a créé de nouvelles opportunités d'accès aux biens et services.
2. Mobilités : tourisme et travail
Les mobilités touristiques connaissent une planétarisation, avec un essor considérable du tourisme international, bien que sujet à des fragilités (ex: crises, pandémies).
Les mobilités de travail, bien qu'offrant des gains individuels pour les migrants, présentent des conséquences inégales pour les pays de départ et d'accueil, avec des gains qui ne sont pas toujours équitablement distribués.
3. Une mondialisation "heureuse" ?
La question de savoir si la mondialisation est "heureuse" dépend des perspectives. Branko Milanovic et Amy Chua soulignent les inégalités générées et le "choc chinois" sur les dynamiques intra-étatiques. Yascha Mounk évoque la "poussée autoritariste et la démocratie en danger" face à ces tensions. Bertrand Badie parle de la "mondialisation des faibles contre la mondialisation des forts", remettant en question l'hégémonie occidentale.
Fin ou recomposition de la mondialisation ?
La mondialisation telle que nous l'avons connue est en transition. On observe une "slowbalization" du commerce de biens, marquée par une stabilisation de l'ouverture commerciale plutôt qu'une démondialisation, due à la réduction des écarts de coût (salaires/productivité) et à l'augmentation des coûts de transport. En revanche, l'hyperglobalisation des services se poursuit, en particulier pour les "autres services commerciaux" (OCS) excluant transports et tourisme.
L'espace économique mondial est refaçonné par des logiques géopolitiques, avec un retour du protectionnisme et du néo-mercantilisme, ainsi que la promotion d'une "mondialisation entre amis". Cette dynamique conduit à une réorientation des flux commerciaux globaux et à un découplage au moins partiel, comme en témoignent les stratégies de "de-risking" des États-Unis et d'initiatives comme le Build Back Better World (B3W) en réponse à la Belt and Road Initiative (BRI) chinoise. La technologie est au cœur de cette nouvelle ère, pouvant mener vers une "bimondialisation".
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