Mobilité sociale et fluidité
15 cardsExplore les caractéristiques contemporaines, les facteurs et les mesures de la mobilité sociale, incluant la lecture des tables de destinée et d'origine, les odds ratio et les définitions de mobilité ascendante, reproduction et déclassement.
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Introduction
Les sociétés démocratiques, à la différence des sociétés aristocratiques, se caractérisent par leur fluidité, permettant aux individus de changer de position sociale. Lamobilité sociale représente un enjeu majeur, incarnant la liberté et l'égalité des chances. Cette fluidité est-elle une réalité ou un idéal lointain dans la sociétéfrançaise actuelle ? Quels sont les facteurs qui la freinent ou la favorisent ?
I. Définir et mesurer la mobilité
A. La mobilité : un terme polysémique
1. Définitions
Mobilité sociale : Fait pour un individu de changer de position sociale (place dans la structure sociale), soit par rapport à la positionde ses parents (mobilité intergénérationnelle), soit par rapport à la place qu'il occupait antérieurement (mobilité intragénérationnelle).
Mobilité géographique : Déplacement d'un individu d'unerégion à une autre ou d'un pays à un autre. Elle est essentielle pour le marché du travail afin de combler les déficits d'emploi régionaux.
Mobilité professionnelle : Changement de profession d'un individu au cours de sa carrière.
Mobilité intragénérationnelle: Changement de position sociale ou professionnelle d'un individu au cours de sa propre vie active.
Mobilité intergénérationnelle : Changement de position sociale d'un individu par rapport à la génération précédente. Les sociologues s'y intéressent particulièrement pour évaluer l'égalité des chances.
L'Insee utilise le terme "mobilité sociale" pour désigner la mobilité intergénérationnelle. Alexis de Tocqueville voyait dans l'absence de transmission héréditaire des positions sociales élevées une caractéristique fondamentale des sociétés démocratiques, par opposition aux sociétés aristocratiques rigides.
Mobilité structurelle : Mobilité liée aux évolutions de la structure socio-professionnelle de la société (ex : diminution des agriculteurs, augmentation des cadres). Elle est "forcée" par les transformations économiques.
Mobilité nette (ou fluidité sociale) : Mobilité qui n'est pas directement liée aux transformations structurelles de la société, mais plutôt à des choix de parcours individuels ou à une réelle égalité des chances.
B. Les tables de mobilité sociale : principe, lecture, intérêt et limites
Pour mesurer la mobilité sociale intergénérationnelle,les sociologues utilisent des tables de mobilité sociale, qui se présentent sous deux formes principales : les tables de destinée et les tables d'origine (ou de recrutement).
Table de destinée
Définition : Ce tableau à double entrée compare la position sociale d'un enfant à cellede son père (ou sa mère). La table de destinée montre ce que sont devenus 100 fils ou filles issus d'une PCS donnée.
Question à laquelle elle répond : « Que deviennent les fils/filles originaires de telle PCS ? »
Mesure: Elle permet de mesurer la reproduction sociale (l'immobilité sociale) et la mobilité. La diagonale de la table indique l'immobilité sociale.
Exemple de lecture d'une table de destinée
La table suivante illustre les destinées sociales des hommes selon l'origine sociale de leur père (en %).
PCS du fils | Agriculteurs | Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise | Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures | Professions Intermédiaires | Employés | Ouvriers | Ensemble |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
PCS du Père | |||||||
Agriculteurs exploitants | 31.5 | 8.2 | 7.3 | 14.6 | 10.1 | 28.3 | 100 |
Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise | 2.1 | 25.7 | 17.8 | 23.5 | 14.3 | 16.6 | 100 |
Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures (CPIS) | 0.3 | 3.6 | 48.2 | 26.5 | 10.7 | 10.7 | 100 |
Professions Intermédiaires | 0.7 | 5.2 | 18.1 | 34.4 | 20.8 | 20.8 | 100 |
Employés | 0.6 | 6.2 | 16.3 | 26.7 | 20.5 | 29.7 | 100 |
Ouvriers | 0.7 | 6.2 | 12.5 | 23.3 | 14.9 | 42.4 | 100 |
Ensemble | 2.6 | 6.7 | 23.3 | 24.3 | 15.7 | 27.4 | 100 |
Source : Insee, enquête « Emploi », 2015
Sur 100 fils de CPIS, 48,2 % deviennent CPIS. Cela indique une forte reproduction sociale dans cette catégorie.
Sur 100 fils d'ouvriers, 42,4 % deviennent ouvriers. C'est également un indicateur de reproduction sociale importante.
La colonne « Ensemble » indique la répartition socioprofessionnelle des fils, ce qui serait la probabilité d'appartenir à chaque PCS en situation de parfaite mobilité sociale.
Table d'origine (ou de recrutement)
Définition : La table d'origine indique d'où viennent les membres d'une catégorie sociale donnée.
Questionà laquelle elle répond : « Quelle est l'origine socioprofessionnelle des personnes de telle PCS ? »
Mesure : Elle permet de mesurer l'auto-recrutement d'une PCS (proportion d'individus dont le père appartenait à la même PCS).
Exemple de lecture d'une table d'origine
La table suivante illustre le recrutement social des hommes appartenant à une même PCS (en %).
PCS du Père | Agriculteurs exploitants | Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise | Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures | Professions Intermédiaires | Employés | Ouvriers | Ensemble |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
PCS du Fils | |||||||
Agriculteurs exploitants | 63.9 | 6.3 | 1.2 | 5.9 | 2.6 | 19.3 | 100 |
Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise | 3.3 | 46.9 | 3.5 | 19.6 | 8.6 | 18.1 | 100 |
Cadreset Professions Intellectuelles Supérieures | 0.5 | 8.8 | 49.3 | 24.4 | 7.9 | 9.2 | 100 |
Professions Intermédiaires | 1.4 | 10.3 | 20.1 | 34.7 | 14.0 | 19.5 | 100 |
Employés | 1.0 | 10.3 | 9.7 | 27.8 | 18.3 | 32.9 | 100 |
Ouvriers | 0.8 | 7.2 | 5.3 | 15.2 | 11.4 | 60.1 | 100 |
Ensemble | 4.8 | 10.9 | 17.5 | 20.5 | 12.7 | 33.6 | 100 |
Source : Insee, enquête « Emploi », 2015
Sur 100 CPIS, 49,3 % ontun père CPIS.
Sur 100 ouvriers, 60,1 % ont un père ouvrier.
La ligne « Ensemble » représente la structure professionnelle de la génération des pères.
Limites des tables de mobilité
Les tables se sont longtemps basées uniquement sur la profession du père, occultant l'influence des mères. Bien que les comportements des mères sur le marché du travail se soient rapprochés de ceux des pères, cette approche peut masquer des dynamiques spécifiques liées au rôle parental.
La notionde déclassement ressenti n'est pas toujours capturée par les tables de mobilité. Un individu peut être formellement en position ascendante mais se sentir déclassé (ex : un diplômé de l'enseignement supérieur qui accède à un emploi requérant un niveaude qualification inférieur).
Le niveau de précision des PCS peut masquer des mobilités fines ou des immobilités cachées. Par exemple, un "fils d'ouvrier" devenant "ouvrier" est considéré comme immobile, mais leur statut social au sein de la catégorie peut différer. Demême, un fils d'agriculteur devenant chauffeur routier est mobile, mais il est difficile de qualifier s'il s'agit d'une mobilité ascendante ou descendante sans plus de précisions sur le prestige et les conditions de travail des métiers.
Les tables de mobilité fournissent desmesures quantitatives mais n'expliquent pas toujours les mécanismes sous-jacents de la mobilité ou de l'immobilité.
Cédric Hugrée (2016) souligne la nécessité d'examiner les trajectoires au sein des sous-groupes de PCS pour mieux comprendrela reproduction sociale (forte chez les enfants de professions libérales) et les voies de mobilité (concours de la fonction publique pour les enfants d'ouvriers).
C. Une société plus mobile n'est pas forcément une société plus fluide
La mobilité socialedésigne le déplacement d'un individu d'une PCS à une autre. La fluidité sociale mesure la perméabilité entre les PCS, c'est-à-dire l'égalité relative des chances de parvenir à une position sociale donnée quelle que soit l'origine sociale. Une société est fluide si les chances de réussiteprofessionnelle sont indépendantes de l'origine sociale.
Pour mesurer la fluidité sociale, on utilise l'odds ratio (rapport de chances).
Le calcul de l'odds ratio
Considérons la probabilité de devenir cadre par rapport à ouvrier, selon l'origine sociale (fils de cadre vs. fils d'ouvrier).
CSP en 2017 | Agriculteur | Artisan, Commerçant, Chef d'entreprise | Cadre | Profession Intermédiaire | Employé | Ouvrier |
|---|---|---|---|---|---|---|
Sur 100 fils d'ouvriers | 0,7 | 8,0 | 10,5 | 21,4 | 12,1 | 47,2 |
Sur 100 fils de cadres | 0,5 | 8,8 | 49,3 | 24,4 | 7,9 | 9,2 |
Pour un fils de cadre : Probabilité de devenir cadre est de , et de devenir ouvrier est de . Le rapport des chances est.
Pour un fils d'ouvrier : Probabilité de devenir cadre est de , et de devenir ouvrier est de . Le rapport deschances est .
Calcul de l'Odds Ratio : Le rapport des deux chances est .
Cerésultat signifie que les chances de devenir cadre plutôt qu'ouvrier sont 24,1 fois plus élevées chez les enfants de cadres que chez les enfants d'ouvriers.
Si l'odds ratio est égal à 1, cela signifie une parfaite fluidité sociale (égalitédes chances).
Plus l'odds ratio est élevé, moins la société est fluide.
Une diminution de l'odds ratio indique une augmentation de la fluidité.
Une société peut voir une augmentation de sa mobilité sociale totale (due aux changements structurels) sans que safluidité sociale n'augmente. En France, malgré une mobilité sociale ascendante importante, la fluidité sociale reste limitée, indiquant que l'origine sociale pèse encore fortement sur les destinées individuelles.
D. Mobilité ascendante, reproduction sociale et déclassement social
1. Mobilité ascendante
Il y a mobilité ascendante lorsqu'un individu occupe une PCS supérieure à celle de son père.
En France, on observe une augmentation de la mobilité sociale ascendante. Celle-ci s'explique en grande partie par l'évolution de la structuresocioprofessionnelle (tertiarisation, salarisation, féminisation) et l'élévation du niveau de diplôme.
Cette mobilité est donc majoritairement une mobilité structurelle. Les "Trente Glorieuses" (1945-1975) ont particulièrement favorisé ce mouvement en créant de nombreux emplois qualifiés et de services.
2. Reproduction sociale
La reproduction sociale se manifeste par l'immobilité sociale, c'est-à-dire l'appartenance à la même PCS que les parents. Elle est visible sur la diagonale des tables de destinée.
Environ un tiers des situations en France relèvent de la reproduction sociale.
Elle est particulièrement forte aux extrêmes de la hiérarchie sociale :
Près de la moitié des enfants de cadres deviennent eux-mêmes cadres.
Une proportion significative d'enfants d'ouvriers deviennent également ouvriers.
3. Le déclassement
Le déclassement social désignela perte d'une position sociale, qu'il s'agisse de celle du milieu social d'origine, d'une position espérée ou d'une position déjà atteinte.
On distingue plusieurs types de déclassement :
Déclassement social intergénérationnel : L'individu occupe une position sociale inférieure à celle de ses parents.
Déclassement social intragénérationnel (ou déclassement de carrière) : Au cours de sa vie active, l'individu occupe une position sociale inférieure à celle qu'il avait précédemment (ex : perted'emploi qualifié pour un emploi moins qualifié).
Déclassement scolaire et professionnel (ou déclassement par le diplôme) : Un jeune entre sur le marché du travail avec un diplôme dont la valeur sociale est inférieure à ce qu'il aurait pu prétendre par le passé, ou dontle niveau de l'emploi obtenu est inférieur aux attentes associées à ce diplôme (ex : un diplômé de l'université occupant un poste d'employé d'exécution).
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