Méthodes et paradigmes en psychologie du développement du jeune enfant
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Les méthodes en psychologie du développement du jeune enfant
La psychologie du développement étudie les changements affectant le fonctionnement de l'esprit au cours de l'existence, en observant l'évolution des comportements. Ce cours se concentre sur le développement des capacités du nourrisson.
1. Problèmes spécifiques posés par l'étude du jeune enfant
L'étude du jeune enfant présente des défis uniques en raison de ses spécificités :
Pas de verbalisation : Impossible de poser des questions ou de donner des consignes verbales avant l'acquisition du langage.
Habiletés motrices réduites : Limite l'utilisation de réponses de manipulation.
Attention et coopération réduites : Difficulté à maintenir l'attention et la coopération en raison de l'état psychophysiologique (sommeil, irritabilité, concentration limitée).
2. Méthodes d'étude du changement
Pour étudier le changement développemental, il est nécessaire de collecter des données à au moins deux moments différents. Trois méthodes principales sont utilisées :
2.1. Méthode longitudinale
Définition : Examen répété des mêmes sujets à des âges successifs.
Avantages :
Décrit précisément l'évolution du comportement.
Situe l'émergence des compétences et la variabilité interindividuelle.
Fructueuse sur le plan théorique, générant de nouvelles hypothèses (ex: Piaget).
Inconvénients :
Durée des recherches : Risque de perte de sujets ("mortalité expérimentale") et communication tardive des résultats.
Biais d'échantillonnage : Nombre réduit de sujets, augmentant le risque de non-représentativité de la population.
Effet des examens successifs : Risque d'effet d'apprentissage (effet "test-retest") dû à la répétition des mesures.
2.2. Méthode transversale
Définition : Examen de plusieurs échantillons d'âges différents, observés une seule fois.
Avantages :
Économique en temps.
Échantillons de taille plus importante, réduisant le risque de biais d'échantillonnage.
Pas de risque d'effet d'apprentissage.
Inconvénients :
Décrit les grandes étapes d'une acquisition mais la genèse du comportement échappe.
Gomme les différences interindividuelles, ne décrivant que des tendances centrales (moyennes).
2.3. Méthode mixte
Définition : Combinaison des approches longitudinale et transversale. Plusieurs groupes d'âge différents sont suivis pendant plusieurs années.
Avantages : Combine les avantages des deux méthodes et permet de vérifier la convergence des conclusions.
3. Observation et expérimentation
3.1. L'observation
Méthode de recueil d'informations sans modification contrôlée de l'environnement. Elle peut inclure des réactions de l'enfant à des situations "test" moins contrôlées.
Rapport biographique : Observations détaillées sur un enfant unique (ex: Darwin sur son fils).
Observation naturaliste : Observation des enfants dans des contextes variés, avec description détaillée des comportements (ex: méthode "clinique" de Piaget).
Observation standardisée : Utilisation d'une grille d'observation pour quantifier des comportements spécifiques (ex: observation éthologique, grille d'interaction mère-enfant).
3.2. Les échelles et baby tests
Outils standardisés permettant de comparer un sujet à une norme grâce à un étalonnage (résultat d'un test passé à un échantillon représentatif de la population).
NBAS (Brazelton) : Évalue le comportement néonatal et la réaction aux stimuli physiques et sociaux.
Brunet-Lézine : Échelle de développement psychomoteur (posture, coordinations oculo-motrices, langage, sociabilité).
ECSP (Guidetti-Tourette) : Évaluation de la communication sociale précoce.
3.3. La méthode expérimentale
Définition : Action d'apporter des changements contrôlés dans l'environnement pour mesurer leurs effets et tester une hypothèse.
Les chercheurs créent des procédures spéciales (paradigmes) pour interroger le jeune enfant sur sa perception, compréhension et connaissances du monde.
Les changements induits sont des variables indépendantes, et les effets mesurés sur les nourrissons sont des variables dépendantes.
3.4. Les biais dans les recherches
Erreurs systématiques pouvant influencer les résultats.
Effet Rosenthal ou Pygmalion : L'influence des attentes de l'expérimentateur sur les résultats du participant (ex: rats "intelligents" de Rosenthal).
Effet Clever Hans : L'influence involontaire des attentes de l'expérimentateur transmises par des indices inconscients (ex: cheval Hans qui "calcule").
Ces biais soulignent trois risques : l'influence des attentes sur le comportement observé, la transmission des attentes au sujet, et l'interprétation des résultats qui conforte la théorie.
4. Les indices d'étude du nourrisson
Un indice est un comportement ou une caractéristique à partir duquel on peut inférer un processus psychologique chez le nourrisson.
4.1. Indices physiologiques
Mesurent les variations des fonctions de l'organisme, basées sur l'hypothèse que ces variations sont liées aux changements expérimentaux de l'environnement.
Activité cérébrale :
Électroencéphalographie (EEG) : Mesure l'activité électrique du cerveau. Bonne résolution temporelle, faible résolution spatiale.
Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) : Mesure l'activité métabolique via les variations du flux sanguin. Bonne résolution spatiale, moins bonne résolution temporelle. Difficile avec les jeunes enfants.
Spectroscopie par proche infrarouge (NIRS) : Mesure les changements de concentration d'hémoglobine. Moins contraignante, bonne résolution temporelle, mais n'explore pas les régions profondes du cerveau.
Activité cardiaque : Mesure du rythme cardiaque (électrocardiogramme). Une augmentation peut indiquer une mobilisation de l'attention.
Température : La thermographie (relevé de la température corporelle) peut refléter des changements émotionnels (ex: baisse de température en cas de stress).
Test salivaire : Mesure du cortisol salivaire, indicateur de stress.
Respiration : Relevé du volume ou du rythme respiratoire (ex: discrimination des odeurs chez les prématurés).
Pupillométrie : Variations de la taille de la pupille, reflétant l'activation cognitive (dilatation plus grande pour une tâche difficile).
4.2. Activité oculomotrice
Analyse des mouvements des yeux pour comprendre l'orientation du regard et de l'attention.
Temps de fixation relatif (Fantz, 1965) : Compare le temps passé à fixer deux cibles visuelles présentées simultanément.
Eye tracking : Système sophistiqué pour suivre précisément les points fixés par l'enfant.
La discrimination (capacité à percevoir une différence) est un objectif clé de cette méthode.
4.3. Activité orale ou succion non nutritive
La succion non nutritive (hors alimentation) est un indice précoce et contrôlé par l'enfant.
Des tétines équipées de capteurs enregistrent les paramètres de la succion (durée des trains, pauses, vitesse, amplitude).
La fréquence de la succion augmente avec l'intérêt de l'enfant pour une cible (ex: De Casper et Spence, 1986, sur la reconnaissance de comptines prénatales).
4.4. Expressions faciales
Analyse des mimiques des nourrissons grâce à des systèmes de codage/décodage des mouvements faciaux (ex: FACS, Baby FACS, MACS/MAX).
Permet d'étudier les émotions et leur développement (ex: Lavalée et al., 2008, sur les interactions mère-enfant).
4.5. Activité motrice
Enregistrement des mouvements du nourrisson (vidéos, EMG, capture 3D).
Utile pour comprendre la mémoire (ex: Rovee-Collier sur le mouvement des jambes lié à un mobile) ou l'interaction.
L'exploration haptique (association des fonctions sensorielles et motrices de la main) est une voie importante d'information sur les propriétés des objets (texture, forme, poids).
La stéréognosie est la reconnaissance des objets par la palpation (ex: Jouen et Molina, 1998, sur la discrimination de texture par les nouveau-nés).
4.6. Conclusion sur les indices
Les indices physiologiques, sensoriels et comportementaux n'ont de sens que lorsqu'ils sont interprétés au sein d'une expérience où ils sont associés à un changement dans l'environnement de l'enfant. Ce sont des variables dépendantes révélant les effets des variables indépendantes.
5. Les paradigmes d'étude du nourrisson
Les paradigmes sont des procédures expérimentales élaborées, spécifiques à un domaine de recherche, qui servent de références et de modèles.
5.1. Le conditionnement
Acquisition de comportements par les relations entre stimulations et réactions de l'organisme.
Conditionnement skinnerien (opérant/instrumental) : Importance de la relation entre réponses et conséquences (renforcement positif/négatif). La réponse est volontaire (ex: De Casper et Spence, 1986).
Conditionnement pavlovien (classique) : Associations temporelles entre événements, phénomène de substitution du stimulus. La réponse est involontaire (réflexe) (ex: expérience de Little Albert de Watson).
5.2. Le temps de fixation relatif
Développé par Fantz (1965), il présente simultanément deux cibles visuelles. L'expérimentateur observe l'orientation du regard (aujourd'hui avec l'eye tracking).
Principe : Si une image est fixée plus de 50% du temps, l'enfant la discrimine et la préfère.
Objectif : Mettre en évidence des préférences visuelles et les capacités de discrimination.
Problèmes méthodologiques :
Préférence spontanée pour un côté : Solution par le contrebalancement (alterner le côté de présentation).
Si pas de préférence, on ne peut rien conclure sur la discrimination.
5.3. L'habituation / réaction à la nouveauté
Adaptation du paradigme du temps de fixation relatif pour étudier la discrimination.
L'habituation : Diminution graduelle de l'intensité ou de la fréquence d'une réponse suite à la présentation répétée d'un stimulus. C'est un apprentissage et un indice du fonctionnement cognitif.
Procédures d'habituation :
À essais fixes : Durée et nombre d'essais prédéterminés. Inconvénients : ne tient pas compte du regard effectif du nourrisson ni des différences interindividuelles.
Contrôlée par l'enfant : Durée des essais régulée par le nourrisson (début quand il regarde, arrêt quand il détourne le regard). Le nombre d'essais varie selon un critère (ex: critère de Cohen, 1972).
La réaction à la nouveauté : Après l'habituation, présentation d'un nouveau stimulus. Une augmentation significative de l'intensité de la réponse (déshabituation) indique que l'enfant discrimine la nouveauté.
Problèmes méthodologiques en phase test : Pour s'assurer que la remontée de la réponse n'est pas aléatoire, on alterne la présentation du stimulus nouveau et familier.
5.4. La réaction à l'événement impossible
Variante du paradigme d'habituation-réaction à la nouveauté. Après une familiarisation, on présente deux événements nouveaux : l'un possible, l'autre impossible.
Hypothèse : Le nourrisson réagit plus intensément (regarde plus longtemps) face à une situation "impossible" qui transgresse les lois physiques.
Objectif : Évaluer les attentes du bébé sur les lois de son univers physique (ex: Wynn, 1992, sur les capacités arithmétiques précoces).
5.5. Le still face (visage impassible)
Utilisé dans la recherche sur le développement social et affectif (Tronick et al., 1978), généralement pour les enfants de 3 à 6 mois.
Déroulement en 3 étapes :
Interaction normale mère-enfant.
Phase de visage impassible : La mère garde un visage figé, sans interaction.
Phase de réunion : La mère reprend une interaction normale.
Observations : Le nourrisson est d'abord surpris, tente de communiquer, puis proteste, se détourne ou exprime de la détresse.
Objectif : Montre que l'enfant construit rapidement des attentes sur le déroulement habituel d'une interaction.
5.6. Conclusion sur les paradigmes
Ces paradigmes et indices permettent d'explorer de nombreuses compétences perceptives et cognitives précoces, malgré les contraintes liées au nourrisson. Ils posent cependant des difficultés d'interprétation concernant l'intentionnalité et la nature "cognitive" des comportements observés.
6. Conclusion générale
Spécificité des recherches en psychologie du développement du jeune enfant.
Importance de la démarche méthodologique rigoureuse.
Variété des outils et des paradigmes disponibles.
Importance du lien entre la question de recherche posée et le paradigme choisi.
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