Liberté, conscience et morale philosophique
No cardsAnalyse profonde des notions de liberté, conscience, morale et leur articulation chez Sartre, Kant, Freud, Spinoza et autres, incluant leurs implications éthiques, métaphysiques et pratiques pour la réflexion philosophique au bac.
Philosophie : Guide de Révision Complet du Bac
Introduction et Méthodologie de Révision
Cette approche pédagogique révolutionnaire propose une méthode ultra-efficace pour maîtriser la philosophie en trois minutes par notion au bac général (cinquante et une minutes) et vingt et une minutes au bac technologie. La recette du succès repose sur trois principes fondamentaux : sélectionner des références faciles à comprendre et exploitables en dissertation, limiter le nombre d'auteurs à quatre ou cinq majeurs par domaine plutôt que d'en couvrir cinquante superficiellement, et réviser les notions dans un ordre stratégique précis pour renforcer progressivement la maîtrise des penseurs clés.
L'efficacité provient du fait que les correcteurs du bac valorisent une connaissance approfondie de quelques auteurs majeurs plutôt qu'une liste exhaustive de références superficielles. Les mêmes penseurs réapparaissent dans plusieurs notions, permettant une véritable imprégnation de leur système de pensée. Puisque 90% des sujets mobilisent au moins deux ou trois notions, vous aurez généralement entre quatre et six auteurs à citer, bien au-delà de la plupart des copies corrigées en terminale.
La Conscience
Définition et Niveaux
Le mot conscience possède plusieurs acceptions distinctes qu'il est essentiel de clarifier pour éviter les confusions en dissertation.
La conscience spontanée est le simple fait d'être présent et en éveil. C'est la conscience que nous partageons avec les animaux : une personne évanouie est inconsciente en ce sens, mais un chat qui voit une souris possède cette conscience immédiate qui le pousse à réagir.
La conscience réflexive ou réfléchie est proprement humaine. Elle signifie avoir conscience de soi-même, être conscient d'être conscient. Cela suppose une réflexivité — une capacité à se voir soi-même comme dans un miroir — qui nécessite une certaine distance avec soi-même. L'enfant en bas âge et l'animal obéissent à leurs pulsions de manière immédiate, sans ce recul. C'est précisément cette distance qui rend possible la liberté pour Sartre : si j'obéis à tous mes instincts sans jamais réfléchir, je ne suis pas libre ; je suis un animal. Pour ce qui concerne la plupart des sujets de bac, c'est ce niveau de conscience réflexive qui s'avère fondamental, car il crée le lien essentiel entre conscience et liberté.
La conscience morale nous permet de juger le bien et le mal. Chaque niveau suppose le précédent : pour avoir une conscience réfléchie, il faut d'abord être en éveil ; pour avoir une conscience morale, il faut disposer d'une conscience réflexive.
La Valeur Épistémique et Existentielle de la Conscience
La plupart des sujets interrogent la valeur qu'il faut attribuer à la conscience : sa valeur de vérité (permet-elle d'accéder à une connaissance authentique de soi ?) et sa valeur existentielle ou morale (nous permet-elle d'accéder au bonheur, à la morale ou à la liberté ?).
Descartes affirme que la conscience que j'ai de moi-même est la seule chose que je ne peux pas remettre en question. Peut-être que le monde entier autour de moi est une illusion, que je suis enfermé dans une matrice ou que je rêve. Cependant, la seule chose qui ne peut pas être une illusion, c'est que je suis en train de ressentir cette illusion. C'est le célèbre « je pense donc je suis » : la seule certitude absolue est que des idées traversent mon esprit. Donc, la conscience est la seule source de certitude absolue selon Descartes.
Freud s'oppose radicalement à cette conception. Selon lui, le moi n'est pas maître dans sa maison. La conscience elle-même n'est que la partie émergée de notre esprit ; ce n'est pas elle qui contrôle le jeu. Nous possédons un inconscient qui a ses propres désirs et qui parasite notre conscience en permanence. Donc, la conscience n'est pas synonyme de liberté (contrairement à Sartre) et n'est pas synonyme de certitude (contrairement à Descartes).
L'Inconscient
Définition et Dimensions Multiples
Le mot inconscient possède deux sens distincts qu'il faut maîtriser précisément.
Premier sens : Tout ce qui se trouve dans votre corps ou votre esprit sans que vous en soyez conscients. Quand vous mangez, votre estomac digère sans que vous en ayez conscience. Vos fonctions respiratoires fonctionnent même quand vous dormez, sans votre attention consciente.
Deuxième sens (freudien) : Notre conscience ne maîtrise pas tout ce qui se passe dans notre esprit, car nous avons des désirs qui sont refoulés dans notre inconscient et qui ressurgissent parfois dans nos rêves, dans des lapsus ou dans des symptômes.
La Théorie Tripartite de Freud
Freud décrit trois instances psychiques :
- Le Ça : correspondant à l'inconscient, c'est le siège des pulsions primaires
- Le Moi : correspondant à la conscience, c'est l'instance qui médiatise
- Le Surmoi : l'instance qui censure les désirs et traumatismes en les refoulant dans l'inconscient
Cas Clinique Illustratif : Emma et la Phobie des Magasins
Une jeune fille nommée Emma consulte Freud pour une phobie des magasins — peur curieuse et difficile à justifier rationnellement. En l'écoutant, Freud découvre qu'elle a subi des attouchements dans son enfance, précisément dans un magasin. Le traumatisme était si fort qu'elle avait complètement oublié cet épisode. Son cerveau n'a pas effacé cette histoire ; il l'a simplement refoulée dans l'inconscient pour la protéger de ce souvenir douloureux. Cependant, en tentant de la protéger, le surmoi lui a fait du mal : le traumatisme s'est transformé en symptôme — en maladie comme une phobie, une névrose ou des troubles obsessionnels compulsifs.
Le Système de Défense et ses Conséquences
Le surmoi est un système de défense qui nous protège contre nos pulsions sexuelles ou violentes, qui pourraient être asociales. Il nous protège aussi contre les traumatismes en les refoulant. Mais c'est précisément cette protection qui nous rend malades en créant des névroses. C'est pourquoi la thérapie psychanalytique propose de parler librement en s'allongeant sur un divan, se remémorer tous nos traumatismes et désirs refoulés pour mieux les évacuer. Souvent, nous souffrons de notre propre système de défense.
Le fait de parler crée un phénomène quasi magique : vos angoisses semblent bien plus légères à porter quand vous les exprimez à un ami ou une amie. Il vaut mieux affronter nos monstres en face et dialoguer avec eux plutôt que de les refouler et créer de la névrose. Bien entendu, cela ne signifie pas qu'il faut assouvir tous nos désirs — heureusement que le surmoi est là pour que nous gardions une certaine morale. L'équilibre est essentiel.
Morale et Liberté dans le Cadre de l'Inconscient
Les sujets sur l'inconscient interrogent généralement la morale ou la liberté. D'un côté, notre inconscient nous détermine (ce qui s'est passé dans notre enfance, par exemple), mais d'un autre côté, nous pouvons nous libérer du passé en libérant notre parole et en affrontant consciemment ce qui nous détermine.
Le Devoir et la Morale
Obligation vs. Contrainte
Le terme devoir possède deux sens distincts. D'abord, la nécessité de faire quelque chose : si je veux faire une omelette, je dois d'abord casser des oeufs ; je n'ai pas le choix. Mais l'autre sens est bien plus important pour la philosophie : l'obligation morale. Ici, c'est très différent, car je suis libre de faire un choix. Les élèves ne doivent pas tricher au bac, mais ils sont libres d'obéir ou non à cette règle. C'est toute la différence entre une obligation et une contrainte.
Dans une obligation morale, j'ai toujours le choix. C'est la raison pour laquelle la morale est proprement humaine. Seul l'humain dispose d'une conscience morale qui lui permet librement de choisir entre le bien et le mal.
Relativisme vs. Universalisme Moral
Sartre, que nous avons rencontré dans le cours sur la conscience, pense que chaque individu est fondamentalement libre, et c'est la raison pour laquelle aucune morale ne saurait s'imposer à lui de l'extérieur. Même quand je me soumets à une loi religieuse, c'est toujours moi qui décide de me soumettre à telle ou telle religion. Donc, je ne peux jamais me libérer de ma liberté. Prenons un exemple tiré de la Bible : même quand Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac, Abraham reste libre de refuser. Il peut se dire qu'il entend des voix, qu'il est fou, ou peut-être que c'est le diable qui lui parle. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de morale chez Sartre, mais la morale consiste précisément à assumer cette liberté et à ne pas raconter d'histoires. Le soldat qui a torturé en Algérie est responsable quand il dit qu'il était obligé de le faire : il nie sa propre liberté d'agir et de penser.
Kant s'oppose au relativisme sartrien. Selon Kant, il existe des impératifs catégoriques qui s'imposent à moi et qui sont universels. La morale est universelle car elle est rationnelle. De plus deux égale quatre, et c'est rationnel, donc c'est universel — valable quelle que soit ta religion, où que tu sois né ou ton orientation sexuelle.
La Morale Kantienne : Rationalité et Universalité
Pour Kant, la morale consiste toujours à mettre ses pulsions et ses affects de côté — ce qu'il appelle les inclinations — pour se soumettre à la raison. Et comme la raison est universelle, la morale l'est également. Si tu sauves une jeune fille en détresse dans l'espoir de la séduire, pour Kant ce n'est pas vraiment moral. Le devoir moral pour Kant consiste simplement à rester dans la rationalité universelle : agir de telle sorte que je peux vouloir que mon action devienne une loi universelle.
Prenons un exemple concret : quand je mens à ma copine parce que j'étais avec Vanessa hier soir, je m'autorise moi-même un mensonge. Mais à aucun moment je n'ai envie de vivre dans un monde où tout le monde se met à mentir. Si tout le monde ment, toutes les relations de confiance entre les individus disparaîtraient. D'ailleurs, même le menteur tient à la vérité, puisqu'il veut qu'on le croit. Si tout le monde mentait en permanence, personne ne le croirait.
Critique Freudienne de la Morale Kantienne
Freud, que nous avons rencontrés dans la fiche sur l'inconscient, critique cette vision du devoir moral. Rappelez-vous que selon lui, il faut toujours se méfier un peu de notre moi, qui a tendance à nous censurer en permanence. Selon Freud, le projet de Kant de rendre la morale entièrement rationnelle n'est pas souhaitable, car cela revient à mettre de côté nos sentiments — ce que Kant appelle les inclinations.
Freud explique que nous n'aimons pas les gens de manière universelle. Nous faisons des préférences en fonction de nos sentiments. Nous privilégions nos amis et notre famille, ce qui n'a rien d'universel. Donc, pour Freud, une morale universelle comme celle de Kant, qui consisterait à mettre ses sentiments de côté, serait une morale inhumaine. C'est ici que se cristallisent les tensions fondamentales entre rationalité et humanité, entre universalité et singularité.
La Liberté
Liberté et Morale : Un Lien Paradoxal
La liberté est un peu la suite de la fiche sur le devoir, car une bonne partie des sujets consiste à se poser la question de savoir si le devoir moral s'oppose à la liberté. Spontanément, on a envie de dire que se soumettre à la morale est une entrave à notre liberté et à nos désirs. Peut-être sera-ce la première partie de votre dissertation. Cependant, pour Kant, c'est exactement le contraire. Pour Kant, satisfaire nos désirs c'est justement être esclaves de nos pulsions. Il faut au contraire exercer notre volonté, qui elle est plus rationnelle et qui nous permet d'agir librement.
On peut dire que Don Juan, par exemple, qui ment pour séduire toutes les femmes, est esclave de ses pulsions. Il n'est pas libre. Mais la question de la liberté n'est pas qu'un problème moral ; c'est aussi un problème métaphysique.
La Question Métaphysique de la Liberté
La métaphysique s'interroge sur les causes profondes de ce qui existe — des questions sur l'âme, sur la liberté, sur l'être. La question métaphysique fondamentale est : quand j'agis, est-ce que c'est moi qui suis à l'origine de mes décisions, ou suis-je déterminé par des causes extérieures à ma volonté ?
Sartre et l'Existentialisme
Rappelez-vous ce que disait Sartre dans notre fiche sur la conscience. Il affirmait que la conscience humaine nous permet de nous introspectif et, du coup, d'agir et de penser librement, contrairement aux animaux qui sont prisonniers de leur instinct.
L'existentialisme est cette idée selon laquelle l'homme est une créature à part dans l'univers — une créature qui est capable de prendre conscience d'elle-même et, du coup, de se libérer de ces déterminismes. Contrairement à la fourmi ouvrière, qui est programmée dans une certaine fonction et qui ne pourra jamais y échapper, l'homme n'est programmé dans aucune fonction. C'est à lui de choisir librement ce qu'il veut devenir. Sartre dira : « Nous sommes condamnés à être libre. » Cela signifie que nous devons faire des choix en permanence, ce qui peut être angoissant. Quelquefois, on laisse les autres décider à notre place, on laisse la société penser à notre place, BFMTV ou les textes religieux. On est alors de mauvaise foi, car on n'assume pas notre liberté.
Spinoza et le Déterminisme
Spinoza n'est pas d'accord avec Sartre. Selon lui, l'homme est déterminé par des lois de la nature, tout comme n'importe quel objet sur terre. Tout ce qui existe est déterminé par une cause. Si je vous dis que la caméra en train de me filmer s'est créée toute seule dans le vide, vous ne me croirez pas. C'est exactement la même chose pour notre volonté et nos désirs. Quand vous décidez de faire des études de médecine au lieu de partir en voyage à l'autre bout du monde, il y a des causes liées à votre éducation, à votre génétique, à l'environnement social dans lequel vous êtes né. Même votre capacité de travail est déterminée par des causes psychologiques et génétiques.
C'est d'ailleurs là où Freud, que nous avons rencontrés dans la fiche sur l'inconscient, serait d'accord avec Spinoza : notre conscience est déterminée par notre inconscient. Donc, Sartre avait tort d'affirmer que notre conscience nous permettrait de faire des choix libres.
Liberté Comme Ignorance des Causes
Selon Spinoza, la liberté n'est que l'ignorance des causes qui nous déterminent. On croit qu'on est libre tout simplement parce qu'on ne connaît pas toujours les causes qui nous ont amenés à penser ou agir de telle ou telle manière. Mais si on connaissait toutes ces causes, nous saurions que nous ne sommes pas libres. C'est une conclusion troublante qui frappe au cœur de notre sentiment d'autonomie.
Le Bonheur
Distinction Bonheur, Plaisir et Joie
Le bonheur doit être distingué du plaisir ou de la joie. Le plaisir ou la joie est toujours très aisé : on a un pic de plaisir et puis ça redescend. Au contraire, le bonheur est un état de satisfaction durable où toutes nos aspirations les plus importantes sont réalisées. Donc, faut-il rechercher le plaisir à tout prix ?
Épicure et la Vie Mesurée
Épicure préconise une vie mesurée pour parvenir au bonheur du corps et de l'âme. Épicure distingue les plaisirs cinétiques (ou en mouvement) des plaisirs statiques (ou stables). Les plaisirs en mouvement sont liés à une certaine forme d'excitation qui ne nous apporte pas de véritable apaisement ; ils nous éloignent de la plénitude. La drogue, par exemple, nous donne du plaisir pendant un moment, mais ensuite il y a la descente qui s'accompagne toujours de souffrance et qui nous pousse à en reprendre. Il faut donc se focaliser sur les plaisirs stables, qui apportent le bonheur véritable.
Pour Épicure, il faut trier entre nos désirs. Tout d'abord, certains désirs ne sont pas naturels ; il faut donc s'en débarrasser. Désirer une gloire éternelle ou un amour illimité, c'est vivre dans l'illusion et finalement la frustration et la souffrance. On doit se focaliser sur les désirs naturels comme boire ou manger. Mais même parmi ces désirs naturels, il faut se focaliser sur ceux qui sont nécessaires et apprendre à se passer le plus possible de ceux qui ne le sont pas. Il faut viser la tranquillité du corps, ce qu'il appelle l'aponoia, en se focalisant sur les désirs naturels et nécessaires.
Mais il ne faut pas oublier le bonheur de l'âme, ce qu'il appelle l'ataraxie, qu'on obtient avec des plaisirs stables comme l'amitié, mais pas avec l'amour, qui nous excite pendant un moment mais qui va nécessairement retomber et nous faire du mal un jour.
Aristote et le Bonheur Comme Finalité
La question qu'on peut se poser maintenant est : le bonheur est-il bien le but de la vie ? Aristote affirme que oui, car c'est la finalité de toutes nos actions. On passe le bac pour faire des études, on fait des études pour avoir un métier sympa. Et pourquoi on veut avoir un métier sympa ? Pour être heureux. Et pourquoi on veut être heureux ? Pour être heureux. Donc, c'est la finalité ultime de toutes nos actions.
Critique Kantienne du Bonheur Comme Fin Morale
Cependant, Kant, dont on a parlé dans la notion de devoir, n'est pas d'accord. Selon lui, il existe un impératif moral qui est parfois contradictoire avec le bonheur. Si je vois une grand-mère en train de se faire agresser, je vais aller la défendre au risque de ma propre vie. Donc, ce n'est pas le bonheur que je vise. Rappelez-vous que le devoir moral n'est pas soumis à nos inclinations personnelles, mais à notre raison. La morale pour Kant doit être indépendante de la recherche du bonheur. Quelqu'un qui fait le bien uniquement parce que ça lui apporte de la satisfaction personnelle n'agit vraiment moralement pour Kant.
Critique Rousseauiste d'Épicure : L'Importance du Désir
Terminons par une critique d'Épicure. Épicure pense que nous devons limiter nos désirs, parce que le désir est toujours un manque de quelque chose, et le manque est une frustration, une souffrance. Rousseau va affirmer exactement l'inverse. Dans la Nouvelle Héloïse, il dit : « Malheur à qui n'a plus rien à désirer ; il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. »
Rousseau explique ici que si la satisfaction met fin au désir, elle ne nous apporte pas pour autant le bonheur. Paradoxalement, nous sommes heureux de désirer, car nous espérons quelque chose de la vie. Dans le désir, certes, nous souffrons car nous sommes dans le manque, mais c'est ce manque qui nous donne envie de vivre des expériences. Sans ce manque, nous sommes morts. C'est une vision profondément différente de celle d'Épicure et qui pose la question de savoir si l'absence de souffrance est vraiment synonyme de bonheur.
La Religion
Étymologie et Double Aspect
Le mot religion vient du latin religare, qui désigne un lien. Ce lien est à la fois transcendant et immanent. La transcendance est ce qui est extérieur et supérieur à moi — le lien avec Dieu, un lien vertical. L'immanence, c'est le lien horizontal qui relie les hommes entre eux à travers une pratique et des croyances communes.
Dans la religion, il ne s'agit pas simplement de se relier à Dieu de manière individuelle, mais aussi de se relier aux autres hommes à travers des rites. Quand vous fêtez Noël en famille, il y a un lien qui vous unit à travers cette pratique. C'est cet aspect communautaire qui distingue la religion de la simple spiritualité individuelle.
Fonction Sociale de la Religion
Le problème qui se pose dans la plupart des sujets de bac est le suivant : la religion est-elle nécessaire ? Quelle est la fonction de la religion dans la société ? Il y a donc deux aspects. D'un côté, la religion répond à un besoin social ; d'un autre côté, elle répond aussi à un besoin individuel sur le plan existentiel.
Sur le plan social, la religion permet de produire une loi que le sujet va intérioriser et qui va renforcer sa morale. Rappelez-vous du philosophe Kant dans notre fiche sur le devoir : selon Kant, nous n'avons pas besoin de la religion pour fonder une morale, car la morale est rationnelle. Il suffit de suivre sa raison au lieu de succomber à nos pulsions.
Selon Kant, il est également impossible de démontrer l'existence de Dieu. Alors, vous allez me dire, à quoi la religion peut-elle servir pour lui ? Et bien, la religion peut tout d'abord renforcer notre morale. En admettant l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la liberté humaine, la religion donne aussi un sens à notre vie. Elle nous donne l'espoir qu'en obéissant à cette morale, nous puissions accéder un jour au bonheur véritable — ce que Kant appelle le souverain bien — non pas dans ce monde, mais dans l'au-delà. Mais cet espoir n'est-il pas une illusion ?
Critique Freudienne de la Religion
C'est exactement la question que Freud va se poser et qui va le conduire à une critique radicale de la religion. Selon Freud, la religion a eu pour fonction d'intérioriser une certaine forme de sûreté dans notre esprit et nous conduire à respecter des interdits sociaux. Aux temps préhistoriques, il n'y avait pas d'État, il n'y avait pas de police, il n'y avait pas de tribunal. Comment faisions-nous pour vivre plus ou moins en harmonie dans les sociétés humaines ? Il a fallu que nous intériorisions la loi — c'est-à-dire que le flic soit l'intérieur de notre esprit.
Ce flic intériorisé, nous l'avons vu dans la fiche sur l'inconscient, s'appelle le surmoi. Et le surmoi est né en grande partie grâce à la religion. Si vous ne respectez pas la loi du groupe, Dieu va vous punir. Si on arrive à vous faire croire à cette idée même en l'absence de flics, vous pouvez me croire que vous allez vous plier à la loi du groupe et que vous ressentirez de la culpabilité à chaque fois que vous dévierez du troupeau.
Religion et Culpabilité Excessive
Il ne s'agit pas pour Freud de vouloir supprimer le surmoi, qui est trop utile à la vie en société. Quelqu'un qui n'aurait pas de surmoi n'éprouverait aucune culpabilité en commettant des crimes — ce serait terrible pour l'ensemble de la collectivité. Par contre, Freud remarque que la religion renforce parfois de manière excessive ce sentiment de culpabilité. À chaque fois que l'individu va éprouver un désir, particulièrement envers nos désirs sexuels, il ressent une culpabilité démesurée.
En effet, dans toutes les religions, il existe des lois particulièrement répressives à l'égard d'une sexualité libre. Du point de vue de la société, il faut que la sexualité soit au service de la reproduction et de la famille, et non pas au service du plaisir de l'individu. Freud remarque ainsi que la religion favorise les maladies mentales comme la névrose obsessionnelle — ce qu'on appelle aujourd'hui des troubles obsessionnels compulsifs (TOC). L'individu se punit lui-même par des comportements étranges et obsessionnels qui rappellent des rituels religieux.
Selon Freud, la religion est une illusion réconfortante, mais qui finit par produire de la névrose. C'est une conclusion troublante qui nous force à réfléchir sur le prix que nous payons pour notre stabilité sociale et morale.
Le Langage
Définition et Distinction du Langage Animal
Le langage est un système de signes qui est utilisé pour établir une communication. Le problème, c'est que les animaux aussi communiquent entre eux, et de manière très efficace. Les abeilles, par exemple, exécutent une danse pour indiquer où se situe le champ de pollen. Peut-on dès lors affirmer que les animaux possèdent un langage au même titre que nous ?
Descartes affirme qu'il y a une différence fondamentale. Le langage animal n'est que l'expression de ses besoins corporels. L'animal ne parle que pour satisfaire son corps : il a faim, soif, doit éviter un danger ou se reproduire. D'ailleurs, pour dresser un animal à communiquer avec les hommes, on y arrive toujours grâce à des friandises. Certes, on a réussi à apprendre au bonobo Kanzi plus de 1000 signes, mais c'est toujours pour exprimer des besoins corporels.
Le philosophe Dominique Lestel affirme que les animaux peuvent parler, mais ils n'ont rien à dire. Ils expriment des besoins corporels, mais ils ne racontent pas d'histoires, et encore moins pour parler de choses abstraites comme on peut le faire en philo ou en sciences. Ce que nous pouvons ajouter à l'analyse de Descartes, c'est que lorsqu'un animal s'exprime, il s'agit plutôt d'un signal qui déclenche une action. Cela ne déclenche pas un dialogue. Le singe vert, par exemple, possède un cri spécifique pour dire que le danger vient du ciel. Ses congénères s'enfuient quand ils entendent le cri, mais cela ne crée pas une discussion.
En résumé, pour Descartes, le langage humain est l'expression de notre esprit, alors que le langage animal est tout simplement l'expression du corps.
Langage et Pensée : La Question de Leur Relation
Une nouvelle question se pose alors : si le langage est l'expression de l'esprit, cela veut-il dire que nous ne pouvons pas penser sans langage ? Puis-je avoir une réflexion qui ne s'extériorise pas dans aucun langage ? En d'autres termes, si le langage n'existait pas, est-ce qu'on arriverait à développer une pensée ?
Hegel et l'Importance du Langage pour la Pensée
Hegel pense que non. Une pensée sans langage serait une pensée obscure, prisonnière de notre subjectivité. Ce qui est subjectif, c'est nos sentiments, nos émotions — c'est-à-dire ce qu'on ressent en première personne, mais qu'on n'arrive pas forcément à communiquer aux autres.
Le langage nous permet au contraire de rendre notre pensée objective. On peut l'exposer aux autres ; elle devient réelle. Notre ressenti subjectif, tant qu'on n'arrive pas à le mettre en mots, est quelque chose de flou qui représente le degré le plus bas de la pensée. Les pensées que nous n'arrivons pas à mettre en mots, c'est ce qu'on appelle en France l'ineffable.
La plupart du temps, lorsque nous éprouvons quelque chose d'ineffable, nous pensons qu'il s'agit là de quelque chose de tellement important que le langage ne parvient pas à l'exprimer. Mais pour Hegel, c'est exactement l'inverse. L'ineffable est le degré le plus obscur de la pensée, non pas le plus profond. C'est une distinction cruciale qui remet en question notre valorisation romantique de l'indicible.
Freud et le Langage Comme Thérapie
Terminons avec Freud, que nous avons rencontrés dans le cours sur l'inconscient. Le langage pour lui n'est pas seulement un moyen de communication ; c'est aussi un moyen d'exprimer notre inconscient. La plupart du temps, nous refoulons nos désirs inavouables ou nos traumatismes. Mais sur le divan du psychanalyste, on peut parler sans aucune censure, et cela permet la thérapie. Car rappelez-vous, ce n'est pas en censurant nos démons que nous sommes heureux, mais au contraire en les affrontant grâce au langage qui nous permet de les exprimer.
Le pouvoir thérapeutique du langage crée un phénomène presque magique : vous parlez de vos angoisses à un ami ou une amie, et elles semblent déjà bien plus légères à porter. C'est la raison pour laquelle la confession, même laïque, a une valeur psychologique durable dans la vie humaine.
L'Art et la Technique
Définition Générale et Distinction Fondamentale
L'art au sens large est ce qu'on appelle la techné en grec — un savoir-faire, une maîtrise technique. Mais ce qu'on appelle l'art dans le langage courant, c'est l'ensemble des activités visant à la création d'une œuvre esthétique — les beaux-arts : architecture, sculpture, peinture, musique, littérature, arts de la scène et cinéma.
Il y a un point commun entre l'art et la technique : dans les deux cas, il s'agit de maîtriser un savoir-faire. Le menuisier et le sculpteur ont dû s'exercer pendant longtemps pour développer leur talent. Mais il existe néanmoins certaines différences essentielles selon Kant.
Critères de Distinction Kantiens
Selon Kant, il existe au moins deux critères qui permettent de distinguer l'art de la technique.
Premier critère : Fonctionnalité. L'œuvre d'art n'est pas directement fonctionnelle, alors qu'un objet technique a une fonction. Le canapé de Dalí en forme de bouche n'est pas fait pour s'asseoir dessus ; il est fait pour être contemplé. C'est la différence nous dit Kant entre le beau et l'agréable. Le canapé Ikea doit avant tout être agréable (confortable, utile) ; on le contemple pour l'utiliser. Tandis que le canapé de Dalí n'est pas destiné à entrer en contact avec votre corps ; il reste à distance, on le contemple pour le contempler.
Une petite précision avant d'avancer plus loin : un objet technique peut être soit industriel (s'il est fabriqué en série — le canapé Ikea) soit artisanal (s'il est fait à la main). Mais dans les deux cas, il faut le distinguer de l'œuvre d'art.
Deuxième critère : Génie créatif. L'artisan ne va pas chercher à produire une œuvre particulièrement originale et créative ; il va respecter des règles bien déterminées à l'avance. L'artiste, au contraire, va bouleverser les règles. Pensez au cubisme de Picasso, par exemple. Ses tableaux ne ressemblent à rien de ce qu'on avait vu avant. Il réinvente les règles de la représentation.
L'Art et l'Expression de l'Ineffable
La question qui se pose maintenant est : qu'est-ce que l'artiste cherche à exprimer dans son œuvre ? Selon Hegel, l'art permet d'exprimer l'ineffable — c'est-à-dire ce que le langage ordinaire ne parvient pas à exprimer. Rappelez-vous Hegel dans la fiche sur le langage : il pensait que l'ineffable est une pensée brute et obscure. Bergson, au contraire, pense que c'est une pensée tellement profonde qu'aucun mot ne parvient à l'exprimer.
Car le problème avec le langage, c'est qu'il n'exprime que des généralités. On dit par exemple qu'on est amoureux, mais en réalité, aucun amour n'est comparable. Chacun ressent l'amour à sa manière. C'est pareil pour la tristesse et pour tout ce que nous pensons ou éprouvons. Le langage nous pousse à faire des généralités — l'amour, la tristesse, la joie — mais c'est différent ici. Une œuvre d'art n'est jamais une généralité ; c'est toujours l'expression de quelque chose de très singulier.
Exemple Concret : La Mélancolie en Musique
Prenons un exemple. Dans le langage, il existe quelques mots pour dire que je suis triste ou mélancolique. Mais l'art permet d'exprimer une infinité de mélancolies différentes qui n'ont rien à voir entre elles. Entre la mélancolie bipolaire qui se dégage de Smells Like Teen Spirit de Nirvana et la mélancolie dansante qui se dégage de Papaoutai de Stromae, il n'y a aucune commune mesure. Le langage va tout ramener sous la généralité « mélancolie », alors que ces mélancolies n'ont rien à voir entre elles.
Ici, l'œuvre d'art est plus fine, plus subtile que le langage ordinaire. L'œuvre d'art nous permet d'accéder à une infinité de mélancolies, toutes différentes les unes des autres. C'est une description qui élève l'art au-dessus du langage ordinaire et montre pourquoi l'art est une nécessité existentielle pour l'humanité.
Freud et la Sublimation Artistique
Selon Freud, l'art va même permettre d'exprimer nos désirs refoulés et nos traumatismes inconscients. C'est ce qu'il appelle la sublimation — une forme de thérapie pour l'artiste. Lorsque Kurt Cobain exprime ses troubles bipolaires dans Smells Like Teen Spirit grâce aux rythmes bipolaires de cette chanson, il parvient à exorciser sa maladie. C'est un processus de transformation où la souffrance devient créativité, où le mal devient art.
La Technique : Outils et Progrès
La technique est un ensemble de moyens qui permet de réaliser un but. La technique peut être celle de l'artisan qui fabrique des meubles, mais elle peut aussi se combiner à la science, et dans ces cas-là on parle plutôt de technologie. À priori, la technique c'est ce qui permet d'améliorer tout ce que vous faites dans la vie.
Souvent, les sujets sur la technique sont combinés avec le travail, parce que le travail sans la technique, c'est du labeur à l'état pur, de la souffrance. Grâce aux outils, puis aux machines, non seulement on s'est facilité la vie, mais en plus on a rendu le travail plus intéressant. L'homme n'est plus utilisé pour sa force brute, mais pour son intelligence et son habileté.
La Main Humaine et l'Intelligence Technique
Dans votre dissertation, vous allez être amené le plus souvent à valoriser la technique dans un premier temps et vous allez même montrer qu'elle est l'expression de l'intelligence humaine. En effet, nous rappelle Aristote, l'homme n'est pas amené avec la plus grande force ou avec le cuir le plus épais. Mais il a des mains, et les mains, c'est la combinaison de l'intelligence et de la technique.
Être intelligent, c'est notre capacité à résoudre des problèmes nouveaux. Il faut donc une grande polyvalence. Si je veux tue un mammouth qui fait trente fois mon poids, va falloir être très intelligent, sinon ça va pas bien se passer. La main humaine n'est pas très puissante comparée à une patte d'ours, mais elle est polyvalente, tout comme notre intelligence. Aristote nous dit que la main est cet outil qui nous permet de fabriquer de nouveaux outils.
Si j'arrive à envoyer une pointe de silex avec une vitesse suffisamment grande, je peux tuer le mammouth d'une tonne et demie. L'animal, au contraire, n'a pas vraiment de technique au sens où il ne peut pas en inventer de nouveaux. Il a presque aucune polyvalence ; il est prisonnier de son instinct. C'est pas pour rien que le singe, qui a aussi des mains, arrive en deuxième position des animaux intelligents, juste derrière l'homme.
Instinct Animal vs. Apprentissage Humain
L'animal s'est pratiquement tout faire dès la naissance. L'iguane, dès qu'il sort la tête de l'œuf, sait que le serpent est dangereux. Il peut le détecter et s'il bouge, il s'enfuit. Il n'a pas besoin d'aller à la fac pour apprendre tout ça ; c'est intégré dès la naissance. Mais en contrepartie, l'animal a très peu de polyvalence. Il peut pas inventer de nouvelles techniques ; elles sont déjà intégrées à son logiciel. Si vous voulez, l'animal est une console de jeux avec tous les jeux intégrés. Sur le court terme, c'est mieux, mais à long terme, ça va vite être dépassé. C'est pour ça que l'homme domine : il peut télécharger en permanence de nouveaux logiciels, car le cerveau est ouvert à l'apprentissage.
Marx souligne à juste titre ce qui distingue le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte : l'architecte a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Ça veut dire que la technique humaine n'est pas comparable avec celle de l'animal au sens où elle fait appel à l'intelligence — c'est-à-dire à envisager plusieurs possibles. La ruche d'abeilles est très belle, mais c'est toujours la même. L'homme, lui, crée des cathédrales, des gratte-ciel, des ponts suspendus — une infinité de formes différentes.
Dangers de la Technique Moderne : L'Arraisonnement
Maintenant, il faut dire en quoi la technique peut être dangereuse. Le philosophe Heidegger affirme que la technique moderne a tendance à considérer la nature comme un stock de ressources disponibles. On va enfermer un fleuve dans du béton pour s'en servir comme stock d'énergie grâce à un barrage hydroélectrique. C'est ce que Heidegger appelle l'arraisonnement de la nature. L'homme veut soumettre la nature à sa raison, en voulant extraire toute son énergie disponible.
En conclusion, la technique est la marque de l'intelligence humaine et, en cela, elle doit être valorisée. Mais cette intelligence peut devenir un outil de domination dévastateur pour la nature et finalement pour l'humanité elle-même. C'est un paradoxe que nous devons constamment négocier.
Le Travail
Définition et Champs d'Application
Le mot travail peut désigner plusieurs choses très différentes. Il peut désigner une activité professionnelle ou un métier, mais pas seulement. Le travail peut alors désigner toute activité de transformation d'un matériau brut. En ce sens, la femme au foyer travaille tout autant. Non seulement elle transforme des matériaux bruts en cuisinant pour en faire des plats, mais elle transforme aussi des enfants à l'état brut en les éduquant et en leur donnant de l'affection. Travail est donc une activité nécessaire de l'homme.
Nécessité du Travail
L'homme doit transformer la nature qui ne donne pas assez de fruits spontanément. Mais l'homme doit également ce travail sur soi-même — il doit transformer sa nature animale pour devenir un homme. Cette activité est souvent pénible, c'est la raison pour laquelle le travail a été associé à la souffrance depuis toujours. Cependant, vous allez devoir montrer aussi que le travail n'est pas qu'une source de souffrance ; il est aussi une source d'épanouissement qui nous humanise.
Hegel et le Dépassement de la Nature
Travail, nous dit Hegel, c'est ce qui permet de dépasser l'animal. Car l'animal vit dans un rapport immédiat avec la nature ; il est en symbiose avec elle. La vache mange directement de l'herbe. Elle n'a pas besoin de transformer la nature. L'homme, au contraire, va devoir transformer cette nature hostile : labourer, semer, récolter, moudre les grains de blé, faire de la pâte, la cuire. Autant de processus de transformation des matériaux bruts naturels.
L'homme dépasse la nature en la transformant. Son esprit est plus fort que la nature, car à partir d'une idée qu'il forge dans son esprit, il peut dominer la nature et la transformer. Vous avez sûrement déjà ressenti du plaisir à faire de la cuisine. Prenez de la farine, des oeufs, du chocolat ; vous en faites un gâteau. Si ça se trouve, le gâteau est moins bon que celui de la pâtisserie, mais c'est vous qui l'avez fait. Vous pouvez reconnaître dans cet objet le projet que vous aviez dans votre esprit. C'est comme si votre esprit s'était extériorisé dans la matière.
Si vous n'aimez pas faire la cuisine, prenez un autre exemple : tailler un morceau de bois ou construire une maquette. Bref, pour Hegel, le travail c'est alors la possibilité pour l'homme de dominer la nature en la transformant grâce à notre esprit. Quand je contemple l'objet que je viens de fabriquer, je peux y voir mon propre esprit. Je reconnais mon esprit dans cet objet. C'est ce que Hegel appelle dans son jargon l'objectivation de mon esprit dans la matière.
L'Aliénation du Travail : Marx et la Technique Moderne
Mais alors, pourquoi le travail peut-il devenir horrible pour certaines personnes ? Et bien, justement quand on ne peut plus se reconnaître dans le produit de son travail. Prenons un exemple. La technique moderne augmente la productivité, c'est vrai, mais elle crée aussi une forme de travail abrutissante pour l'ouvrier qui doit faire le même geste à la chaîne du matin au soir, en produisant des objets qu'il n'a pas conçu lui-même et dont il se fichent pas mal.
C'est ce que Karl Marx appelle l'aliénation de l'ouvrier. Vous êtes aliéné quand vous n'êtes plus libre ; quelque chose a pris le contrôle sur vous, et cette chose c'est la machine. Le travail est alors au contraire une déshumanisation de l'homme.
L'Expropriation de la Plus-Value
Cette aliénation est double, nous dit Marx. Car le patron exproprie également l'ouvrier de la valeur qu'il crée. C'est lui qui empoche tous les bénéfices. Ce que Marx appelle l'expropriation de la plus-value : l'ouvrier est payé juste de quoi survivre, et la valeur qu'il crée par son travail est empoché par le patron capitaliste. C'est une double dépossession : d'abord la dépossession du processus créatif (on ne reconnaît pas notre esprit dans le produit), ensuite la dépossession de la valeur créée (on ne touche que le salaire minimum, tandis que le patron s'enrichit).
La Justice
Justice et Droit Positif
La notion de justice peut avoir plusieurs sens. Le premier est ce qu'on appelle le droit positif. Attention : ici, positif ne veut pas dire bon. Au sens de positiver, le mot positif signifie le droit tel qu'il a été posé par des codes de lois — le code pénal, le code civil, etc. En d'autres termes, c'est la justice au sens de la légalité, c'est-à-dire ce qui est conforme à la loi.
Prenons un exemple inquiétant : les lois antisémites de Nuremberg étaient légales sous le régime nazi. Pourtant, elles ne sont pas légitimes d'un point de vue moral. C'est ici qu'on doit distinguer le légal (conforme au droit positif) du légitime (conforme à la morale). On voit bien que le droit positif n'est pas suffisant pour déterminer si une action est juste ou pas. En Allemagne nazie, le droit positif était profondément raciste.
Le Droit Naturel et la Relativité du Droit Positif
Donc, il faut trouver une autre forme de justice qui serait supérieure au droit positif. Les philosophes appellent ça le droit naturel — un droit qui n'est écrit nulle part mais qui serait au-dessus du droit positif. C'est une norme morale qui serait indépendante des textes de loi : comme le fait de ne pas tuer, de ne pas voler, etc.
Le droit positif n'est pas toujours légitime et, d'ailleurs, selon le philosophe Pascal, il est même relatif à chaque pays, à chaque époque. Pascal écrit : « Justice qu'une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Ce qu'il veut dire par là, c'est que la justice au sens des lois humaines n'est pas quelque chose de sérieux. Elle est plaisante parce qu'elles changent en fonction des frontières.
En deçà des Pyrénées, c'est-à-dire en France, le cannabis est prohibé par exemple. Mais vous traversez les Pyrénées, vous allez en Espagne, et la consommation est autorisée. Donc, il ne suffit pas de regarder dans les codes de lois pour trouver la véritable justice. Non seulement parce que la loi peut être injuste et illégitime, mais aussi parce que les lois de chaque pays et de chaque époque sont différentes. C'est une critique profonde du relativisme légal qui remonte à la Renaissance.
Marx et la Justice comme Égalité
Mais alors, quels sont les véritables critères de la justice ? Pour Karl Marx, le véritable critère c'est l'égalité entre les hommes. Marx s'explique dans le Manifeste du Parti Communiste : toute la violence de l'histoire est la conséquence des rapports de domination entre les classes sociales.
Après la révolution française, la classe dominante est représentée par la bourgeoisie et la classe exploitée est représenté par le prolétariat. Le prolétariat, ce sont les ouvriers qui n'ont pas d'autre choix que de vendre leur force de travail pour subsister. La bourgeoisie détient le capital — c'est-à-dire les moyens de production, comme les usines par exemple. Le capitaliste exploite le prolétaire en le payant juste de quoi survivre. Les bénéfices générés par son travail vont dans la poche du capitaliste.
Donc, selon Marx, il faut faire la révolution pour mettre fin aux rapports de domination entre les hommes et créer une société sans classe. C'est une vision radicale de la justice qui remet en question l'ordre économique établi.
La Perspective Libertarienne : Priorité à la Liberté
Cependant, pour un philosophe libertarien comme Robert Nozick, ce qui compte le plus, c'est la liberté individuelle de chacun. Tant que l'ouvrier a signé librement un contrat, même s'il est exploité par le capitaliste, on ne peut rien y changer selon Nozick. Il est donc inconcevable de répartir les richesses parce que chacun est libre de s'enrichir autant qu'il le souhaite, tant qu'il ne force personne à travailler pour lui.
Si Élif Batu gagne 3 millions par mois, on peut pas lui prendre la moitié de cette somme pour la donner à l'État. Ce serait porter atteinte à sa liberté. C'est comme si on l'obligeait à travailler la moitié de son temps pour l'État — ce serait du travail forcé selon la perspective de Nozick. C'est une conception diamétralement opposée à celle de Marx.
L'État : Nécessité et Formes
L'État au sens large est l'ensemble des éléments qui organisent la société. Il se caractérise par des administrations politiques, juridiques et administratives qui exercent une autorité sur les individus. La plupart des questions sur l'État vont vous interroger sur la nécessité de l'État ou sur la question de savoir si l'État fait le bonheur des citoyens.
En effet, la question est légitime : pourquoi avons-nous renoncé à nos libertés individuelles pour nous soumettre à un État tout puissant ?
Hobbes et le Contrat Social Absolutiste
C'est la question que le philosophe Hobbes se pose, et voici sa réponse. Au départ, les hommes vivent dans un état de nature — l'état de nature c'est quand les hommes vivent en dehors de toute autorité politique. Selon Hobbes, dans ces conditions, ce sera la confrontation perpétuelle et le déchaînement de toutes les violences — une véritable nightmare américain. C'est la fameuse formule de Hobbes : la vie est « solitaire, misérable, brutale et courte ». L'État est donc nécessaire pour permettre la vie en société, car il met fin à la guerre de tous contre tous.
Ainsi, les individus vont conclure un contrat pour éviter le déchaînement de violence. Dans ce contrat, les individus transfèrent leurs droits et leur pouvoir à un souverain, qui peut être par exemple un roi. On est alors dans une monarchie. Le roi détient tous les pouvoirs — le pouvoir absolu.
Mais le problème qui se pose alors, c'est que si l'État possède un pouvoir absolu sur la société, dans ce cas-là, l'État n'est plus au service du peuple. C'est le peuple qui devient alors le serviteur de l'État. C'est exactement ce que dira Rousseau au dix-huitième siècle, un petit peu avant la révolution française.
Rousseau et la Volonté Générale
Rousseau écrit : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Dans les fers, ça veut dire qu'il est enchaîné. En effet, au dix-huitième siècle, les hommes vivent dans des régimes politiques où ils ne sont pas libres. Il faut donc réinventer le contrat social nous dit Rousseau pour éviter le rapport de domination entre l'État et le peuple. Il faut donc rejeter le contrat de soumission préconisé par Hobbes.
Dans le Contrat Social de Rousseau, ce n'est plus le roi qui est souverain — c'est-à-dire celui qui détient le pouvoir politique — mais le peuple lui-même. Pour Rousseau, le peuple doit se soumettre non pas à un droit, mais à la volonté générale — c'est-à-dire au bien commun. Donc, en gros, Rousseau nous dit que lorsque je me soumets à la volonté générale, moi je ne perds pas ma liberté. Au contraire, puisque je me soumets à la raison et non plus à mes pulsions.
L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrit soi-même est liberté. Si je respecte une loi que ma raison impose — parce que j'y ai participé démocratiquement — alors je ne suis pas soumis. Au contraire, je suis libre. Faites les liens ici avec la fiche sur la liberté et celle sur le devoir. C'est une synthèse philosophique profonde où liberté et obéissance ne s'opposent plus.
Sociétés sans État : L'Ethnologie de Pierre Clastres
Allons voir maintenant du côté des sociétés sans État. Comment ça se passe ? L'ethnologue Pierre Clastres est allé vivre avec les indiens Guayaki et Guarani dans la forêt amazonienne. Ce sont des sociétés où le chef n'a aucun pouvoir. Le chef est là comme un médiateur pour faire la paix en cas de conflit ou raconter les histoires de la tribu. Il n'a pas vraiment de privilèges puisqu'il est obligé d'être généreux avec tout ce qu'il possède — l'inverse de nos sociétés où les dirigeants possèdent beaucoup de pouvoir et d'argent.
Dans ces sociétés sans État, il n'y a pas d'inégalités sociales. Tout le monde partage et mange à sa faim. Personne ne cherche à faire du profit sur le dos de son copain. Mais Pierre Clastres n'idéalise pas non plus ces sociétés. Certes, il n'y a pas besoin de police, mais c'est parce que la loi est inscrite dans le corps des adolescents par des rites initiatiques — qui sont de véritables séances de torture. L'ordre social est maintenu non par la force institutionnelle mais par l'intériorisation violente des normes au niveau du corps.
La Nature et la Culture
Définitions Multiples de la Nature
Le concept de nature désigne plusieurs choses différentes. Tout d'abord, c'est l'ensemble des choses physiques et vivantes qui existent indépendamment de l'homme — c'est-à-dire non fabriquées par l'homme. Mais la nature dans son sens étymologique, natura, c'est aussi la naissance. La nature est alors cette puissance créatrice qui produit la vie, qui engendre spontanément.
Il y a une tendance à valoriser tout ce qui est naturel par opposition à l'artificiel — l'impression que ce qui est naturel est meilleur pour la santé, que la nature fait bien les choses. C'est l'idée de cosmos dans la Grèce antique : le monde est une totalité bien ordonnée. On a parfois l'impression que l'humain vient dérèglement quelque chose dans cet ordre cosmique.
Humanité et Dépassement de la Nature
Mais la force et la valeur de l'être humain ne vient-elle pas justement de sa capacité à dépasser la nature en la transformant et en l'améliorant ? N'est-ce pas en dominant la nature que l'homme a réussi à échapper à la loi de la jungle ? Non seulement en transformant la nature à l'extérieur de lui, mais aussi en se transformant lui-même — c'est-à-dire en se civilisant.
Culture : Acquisition vs. Nature Innée
Comment l'être humain a-t-il réussi ce tour de force ? C'est grâce à la culture. Ce qui est naturel dans la vie de l'homme, c'est ce qui est inné — par exemple, le fait de savoir s'alimenter, digérer ou se reproduire. La culture, au contraire, c'est ce qui a été acquis par la transmission d'un savoir : la langue que nous parlons, la technique, le travail, l'art ou la religion.
L'homme est un être de culture au sens où il ne se contente pas de son instinct. Il est capable d'évoluer par la transmission d'un savoir. Les animaux peuvent parfois transmettre un savoir. Les macaques japonais de l'île de Kozushima par exemple ont transmis la technique du lavage des patates douces dans l'eau salée sur plusieurs générations. Mais le psychologue Michael Tomasello nous explique que ce n'est jamais un savoir cumulatif.
Savoir Cumulatif Humain vs. Transmission Animale
Chez l'humain, le savoir ça s'accumule, progresse à tel point qu'aucun individu au monde ne serait capable de réinventer le moindre objet technique que nous utilisons chaque jour. Votre smartphone est le résultat de dossiémillions d'inventions qui se sont accumulées au fil des générations pour arriver jusqu'à vous. Vous utilisez chaque jour un savoir qui vous dépasse complètement et que vous ne maîtrisez pas.
Mais le lavage des patates douces n'est pas un savoir cumulé qui dépasse les capacités intellectuelles de n'importe quel macaque. C'est une différence qualitative fondamentale entre transmission culturelle chez les animaux et chez les humains.
Maîtrise des Pulsions et Civilisation
Non seulement l'être humain transforme la nature grâce à la culture — c'est-à-dire la transmission d'un savoir — mais il modifie également sa propre nature. Nous dit Freud, en maîtrisant ses pulsions animales grâce à son surmoi. Je vous renvoie ici à la fiche sur l'inconscient. Devenir un être civilisé, c'est apprendre à maîtriser ses instincts naturels.
Mais ce que nous dit Freud dans le Malaise dans la Culture, c'est que lorsque l'être humain censure de manière excessive ces pulsions naturelles, il y a toujours un risque pour notre civilisation. Selon lui, si la première guerre mondiale a eu lieu en Allemagne, au cœur d'une civilisation extrêmement développée, ce n'est pas pour rien. À force de censurer et réprimer tous nos désirs naturels, la société a emmagasiné de la violence qui a fini par exploser et produire un déferlement de violences meurtrières.
Équilibre Nature-Culture et Risques Extrêmes
Il y a donc un certain équilibre à trouver entre nature et culture. Si l'homme domine excessivement la nature extérieure, alors cela aboutit aux catastrophes écologiques que nous connaissons. Si l'homme censure de manière excessive ses désirs naturels — comme la sexualité par exemple — alors il risque de produire une explosion de violence au sens large. C'est une analyse subtile qui montre que la civilisation est fragile et précaire, toujours menacée par ses propres excès.
La Raison et ses Limites
Définitions Multiples de la Raison
La raison est le principe explicatif. Si je me demande pour quelle raison un volcan entre en éruption, j'attends une explication. Je peux donner une explication qui fait appel à l'imagination en évoquant par exemple la colère d'un dieu de la montagne. Alors on dira que cette raison n'est pas rationnelle. Mais la raison a un sens plus précis qui s'oppose justement à l'imagination : c'est la rationalité — c'est-à-dire qu'on fait appel à un raisonnement logique.
Si le volcan entre en éruption, c'est parce que le magma remonte et exerce une pression sur la montagne. Mais la raison, c'est aussi ce qui s'oppose à d'autres parties de notre esprit — nos désirs par exemple. Il peut y avoir un conflit entre mon désir d'aller au McDonald's et ma volonté de perdre du poids. La raison s'oppose ici au désir. On dira alors de quelqu'un qu'il est raisonnable s'il ne succombe pas à tous ses désirs.
Les Lumières et le Courage de Penser par Soi-Même
Avons-nous raison d'accorder autant d'importance à notre rationalité ? Au dix-huitième siècle, il y a eu un mouvement intellectuel qu'on a appelé les Lumières — un mouvement qui a combattu l'irrationnalité et l'obscurantisme. Le philosophe Kant va écrire un ouvrage dans lequel il défend ce courant en montrant que l'homme des lumières est celui qui parvient à sortir de l'enfance — sortir de l'imaturité. C'est celui qui ose utiliser son propre entendement, sans la direction d'autrui.
Kant constate que les gens autour de lui, par paresse ou par lâcheté, ont rarement ce courage. Ils préfèrent se soumettre à des autorités intellectuelles, morales ou religieuses qui pensent à leur place. Par contre, lorsqu'on a le courage de suivre sa raison, c'est là qu'on devient vraiment libre. Il faut entendre la raison ici dans les deux sens que nous avons évoqués : la rationalité logique, mais aussi la raison morale qui nous éloigne de nos affects et de nos pulsions.
Pour être libre, il faut être à la fois rationnel et raisonnable. C'est un idéal qui valorise l'autonomie intellectuelle et morale comme fondement de la liberté humaine.
Limites de la Raison : Descartes et l'Argument Ontologique
Une question se pose à présent : certes, il faut suivre la raison pour être libre. Mais la raison est-elle infaillible ? Ne rencontre-t-elle pas certaines limites ? Certains philosophes ont eu tellement confiance en leur raison qu'ils l'ont envisagée la possibilité de démontrer l'existence de Dieu par un raisonnement. Descartes pense pouvoir le démontrer. Voici son raisonnement, qu'on appelle l'argument ontologique : J'ai l'idée de Dieu en tête et Dieu est un être parfait. Or, un être parfait qui n'existe pas ne serait pas parfait. Donc, Dieu existe nécessairement.
Mais Kant n'est pas d'accord. Il va montrer que c'est un sophisme — une arnaque. Aucun raisonnement logique ne peut démontrer l'existence d'une chose. Pour savoir qu'une chose existe, il faut en faire l'expérience avec nos cinq sens. Et comme on ne pourrait jamais faire l'expérience de Dieu avec nos cinq sens, par définition on ne pourra jamais démontrer son existence.
Kant et la Critique de la Métaphysique
C'est la raison pour laquelle, selon Kant, la métaphysique — cette discipline qui parle de Dieu, la cause de toutes les causes — ne pourra jamais rien démontrer. Puisque lorsque la raison se détache de l'expérience, elle est condamnée à produire des êtres imaginaires.
Lorsqu'on réfléchit sur Dieu, on aboutit à des contradictions — que Kant appelle des antinomies. Si je m'interroge sur la cause de l'univers, on arrive au Big Bang. Mais qui a causé le Big Bang ? Il faut bien un Dieu qui soit la cause de toutes les causes. Mais si Dieu est la cause de toutes les causes, qui a créé Dieu ? On voit bien ici que la raison est en échec, car on essaye de réfléchir au-delà de notre expérience. On touche ici les limites de la raison.
La Science et la Connaissance
Évolution du Concept de Science
Le concept de science a beaucoup évolué au fil du temps. Dans l'antiquité, la science est un savoir démonstratif qui se distingue d'une simple opinion ou doxa en grec. L'opinion, c'est quand on dit : « Moi je pense que... » sans aucun argument.
Cependant, en général, lorsqu'on vous interroge sur la science dans une dissertation, c'est dans un sens beaucoup plus restreint — celui de la science moderne. Pour un grec de l'antiquité comme Aristote, par exemple, la science consiste surtout à faire des raisonnements. Si, par un raisonnement logique, il en conclut qu'il existe un Dieu, une cause première de l'univers, alors pour lui, c'est de la science.
La science moderne, au contraire, est focalisée sur l'expérience. Il ne suffit pas de faire des déductions logiques, mais encore faut-il pouvoir faire des expériences. Et nous avons vu dans la fiche précédente que nous n'avons aucune expérience de Dieu. À partir de Galilée au dix-septième siècle, non seulement l'expérimentation devient systématique, mais elle est couplée avec la technique. C'est ce qu'on appelle les technosciences.
Galilée et la Révolution Scientifique
Un exemple : le célèbre instrument de Galilée, la lunette astronomique, qui lui permet de démontrer l'héliocentrisme. Contrairement aux apparences, nous dit Galilée, c'est la terre qui tourne autour du soleil. Mais ce qui est fondamental dans la science moderne, c'est également la mathématisation de la réalité. Ce qui compte, ce n'est pas tant la gravitation en elle-même, mais l'équation qui va permettre de la mesurer.
Donc, en résumé, on a trois choses qui font exploser le progrès scientifique en Europe : l'expérience, le couplage sciences-techniques, et enfin la mathématisation du réel. Ce progrès va nous permettre non seulement de mieux comprendre le monde qui nous entoure, mais également d'améliorer la vie grâce à la technologie.
Danger des Technosciences : Neutralité ou Idéologie ?
La question est maintenant de savoir si les technosciences représentent un danger pour l'humanité. Dans un premier temps, on peut dire que la science moderne est neutre. C'est un moyen qui peut servir pour le meilleur comme pour le pire — un remède contre le cancer ou une bombe atomique. Tout dépend de la finalité recherchée. C'est la distinction entre le moyen et la fin.
Mais Heidegger dira au contraire que les technosciences ne sont pas neutres. Elles ont tendance à produire une nouvelle vision du monde. La science moderne nous permettrait finalement, comme le dit Descartes, de devenir maître et possesseur de la nature. Une fois qu'on a réduit la nature à quelques équations, c'est facile de la transformer, de l'exploiter et même parfois de la détruire.
Agriculture Industrielle et Arraisonnement de la Nature
L'agriculture moderne se distingue de l'élevage traditionnel au sens où les animaux sont perçus comme de purs produits de consommation. On a tous vu ces images de millions de poussins broyés vivants ou de vaches qui ne verront jamais un pâturage. Un monde dominé par les technosciences modernes risquerait de se transformer en une immense usine de production de marchandises et de déchets.
C'est la raison pour laquelle Heidegger insiste sur le rôle de l'artiste qui nous réapprend à contempler la nature pour ce qu'elle est. Lorsque Van Gogh peint le champ de blé aux corbeaux, il n'y voit pas un stock de ressources alimentaires. Il restitue plutôt la poésie que ce paysage lui inspire. L'artiste nous donne alors à avoir une autre vérité que celle des technosciences.
Aletheia : Le Dévoilement Comme Vérité
Cette vérité se dit en grec aletheia — c'est un dévoilement. Là où l'homme moderne est obnubilé par la transformation de la nature et sa décomposition, l'artiste nous la donne à contempler. Il la dévoile. La première définition de la vérité, c'est la vérité cohérence ou la vérité formelle : un discours est vrai s'il ne se contredit pas, s'il est cohérent. C'est le cas des vérités logiques et mathématiques.
Définitions Multiples de la Vérité
Mais cette définition ne suffit pas. Car ce n'est pas parce qu'un discours est cohérent qu'il correspond à la réalité. Je peux parfaitement faire des raisonnements mathématiques sur l'infini. Ces raisonnements sont cohérents, mais est-ce que ça veut dire que l'infini existe ? On n'en sait rien, puisque par définition on ne peut pas en faire l'expérience.
Donc, il faut une autre définition de la vérité. C'est ce qu'on appelle la vérité adéquation : un énoncé est vrai s'il correspond à la réalité. Si je dis : « Il y a actuellement une caméra en face de moi », c'est vrai car mon énoncé correspond au réel.
Il y a également une troisième définition que nous utilisons en sciences : c'est la vérité évidence. Pour démontrer un théorème en maths, on s'appuie sur un autre théorème qui s'appuient eux-mêmes sur un autre théorème, etc. Mais il faut bien s'arrêter un jour, et on s'arrête lorsqu'on remonte à des principes extrêmement simples qu'on appelle des axiomes. On ne peut pas les démontrer ; ils sont évidents.
Le premier à avoir tenté de formuler ces axiomes est Euclide en Grèce antique. Il dira par exemple qu'il existe toujours une droite qui passe par deux points du plan. C'est une vérité évidence ; ça ne se démontre pas.
Science et Combinaison de Vérités
La science est une combinaison de ces trois formes de vérité. Si on ne garde que les vérités évidence ou les vérités cohérente, on ne risque pas d'aller très loin dans notre connaissance du monde. On se contentera de faire des maths, et avec les maths seuls, on ne peut pas découvrir des vérités sur la physique ou la biologie.
Prenons un exemple : quand Galilée découvre l'héliocentrisme, ce n'est pas seulement en faisant un raisonnement logique. Il a fallu aussi faire des observations grâce à un instrument technique — la lunette astronomique. Il a fallu faire des expériences et combiner cela avec des raisonnements mathématiques. C'est cette combinaison qui produit la science.
Science vs. Pseudoscience : Le Critère de Réfutabilité
Il reste une dernière question à nous poser : la science prétend accéder à une vérité sur le monde, mais pourtant il lui arrive de se tromper. Comment distinguer dès lors les sciences des pseudosciences ? Une pseudoscience c'est une discipline qui prétend être scientifique alors qu'elle ne l'est pas — comme l'astrologie par exemple.
Le philosophe Karl Popper nous explique que le discours scientifique se remarque par son courage, car il s'expose à une réfutation. Quand la science nous dit qu'il y aurait une éclipse demain, c'est réfutable. Si jamais il n'y a pas d'éclipse, je peux affirmer qu'elle s'est trompée. Il faudra revoir les calculs.
En revanche, quand votre astrologue vous dit que la semaine prochaine vous aurez une belle opportunité, il ne s'expose à aucun risque. Aucune réfutation possible, car il pourra toujours dire que cette opportunité a eu lieu, mais vous n'avez pas su la saisir. Pareil pour la religion. Il est écrit dans la Bible qu'un déluge a eu lieu il y a plus de 4000 ans. Pourtant, d'un point de vue scientifique, nous n'en avons aucune trace.
Un croyant au texte biblique n'acceptera jamais d'être réfuté. Il trouvera toujours des réponses en vous disant par exemple que Dieu peut faire un miracle de sorte que ça laisse aucune trace. Seule la science accepte d'être réfutée quand elle se trompe, et c'est pour ça qu'elle progresse vers la vérité, contrairement aux pseudosciences et à la religion.
On appelle cette idée du courage à être réfuté la réfutabilité ou la falsifiabilité. C'est le critère fondamental qui distingue le savoir scientifique du dogme et de l'opinion.
Le Temps et l'Existence
Le Problème Philosophique du Temps
Saint-Augustin disait : « Qu'est-ce donc le temps ? Si personne ne m'interroge, je le sais. Si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. » Essayez un peu de définir le temps sans utiliser le mot temps. C'est assez impossible. Mais il y a une autre question assez angoissante : si le passé n'existe plus et que le futur n'existe pas encore, qu'est-ce qui existe vraiment ? Le présent, peut-être.
Le Temps et le Bonheur : Une Perspective Stoïcienne
Faudrait-il alors vivre seulement au présent, sans se soucier du passé ou du futur ? Celui qui reste prisonnier du passé ne peut pas être heureux. Il est rongé par les remords ou par la nostalgie. Celui qui est angoissé par le futur ne parviendra jamais à prendre du plaisir dans ce qu'il fait. Le philosophe Marc Aurèle propose une solution : il faut vivre l'instant présent et ne jamais se laisser déborder par le passé et le futur.
Le présent est en effet la seule chose dont on peut être privé, puisque c'est la seule qu'on possède et que l'on ne perd pas. Ce que l'on n'a pas (le futur), on ne peut pas le perdre. Marc Aurèle explique : « La seule chose que nous possédons, c'est l'instant présent, et c'est la raison pour laquelle je ne dois pas craindre la mort, puisque le futur ne m'atteint pas. Il n'existe pas tout simplement. Et la crainte de perdre mon passé est tout aussi vide de sens, puisque je ne le possède pas. La seule chose que je possède, c'est cet instant où je suis en train de vous parler de philosophie. »
Quand vous êtes angoissé ou pleins de regret, penser à ça, c'est un remède à ces géniales. Mais n'est-ce pas renoncer à notre humanité finalement ?
L'Humanité et la Projection dans le Futur
Le propre de l'homme n'est-il pas justement de se laisser déborder par le passé et le futur ? Ne faut-il pas être un animal pour vivre seulement l'instant présent ?
Certes, l'animal a l'air heureux. Il n'est pas angoissé par la mort, puisqu'il vit dans l'instant présent. Il n'y a pas de projet à très long terme. Il se contente de satisfaire ses besoins présents. Mais l'homme n'est pas un animal, justement, et c'est aussi ce qui fait sa force et son intelligence.
Sartre et l'Existence Précédant l'Essence
Jean-Paul Sartre en fera même la définition de l'être humain : la liberté pour Sartre c'est précisément notre capacité à nous projeter dans le futur. Prenons un exemple. La fourmi ouvrière n'a pas de projets. Elle réalise son essence de fourmi ouvrière. L'essence c'est ce qui définit les choses — c'est ce qui fait sa fonction, si vous voulez.
Mais l'être humain, nous dit Sartre, n'a pas d'essence déterminée. C'est à lui de s'inventer une fonction dans l'existence. Il peut s'inventer ouvrier, soldat, professeur ou astronaute. Rien n'est déterminé. Sartre dira que pour l'humain, l'existence précède l'essence. Il faut comprendre ici que l'être humain est d'abord jeté dans l'existence, et ensuite il va inventer librement une fonction. Celle-ci ne lui est pas attribuée dès la naissance.
Identité et Projection Temporelle
Du coup, l'être humain n'a pas d'identité déterminée. Prenons un exemple. Si je me définis seulement au présent, je suis prof de philo. Mais est-ce que c'est vraiment mon identité si je reste figée dans le présent ? C'est mon identité actuelle, mais justement, l'être humain est toujours en projet. Si ça se trouve, en même temps que j'enseigne la philo, j'ai le projet secret de partir prendre le yoga en Inde.
Donc, vous voyez que le fait de pouvoir me projeter dans quelque chose que je ne suis pas encore me libère de toute identité déterminée. Exister vient du mot latin existere, qui signifie se tenir en dehors de soi-même. L'être humain n'est jamais figé dans une identité au présent, car il se projette dans quelque chose qu'il n'est pas, dans un futur imaginaire. Et c'est précisément ce qui fait sa liberté.
C'est pourquoi une vie entièrement centrée sur le présent, bien qu'elle offre la tranquillité des stoïciens, nous priverait de cette dimension qui nous rend proprement humains : la capacité à rêver, à planifier, à nous transformer, à nous inventer nous-mêmes à travers nos projets futurs.
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