Langues régionales : politiques éducatives en France
20 cardsCe cours explore la diversité linguistique en France, l'histoire et les politiques d'éducation des langues régionales, notamment le francoprovençal, et l'impact de la loi Molac.
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Introduction : Éducation, Transmission et Langues Minoritaires en France
Ce cours explore l'histoire, la vitalité et les politiques éducatives concernant les langues minoritaires en France, avec un focus particulier sur le francoprovençal. Il met en lumière les défis de la diversité linguistique et les efforts de revitalisation face à un centralisme linguistique historique.
1. Diversité et Vitalité Linguistique
1.1. État de la Diversité Linguistique Mondiale
La Terre est un foyerde diversité linguistique, mais cette richesse est menacée.
- Selon le Summer Institute of Linguistics (SIL), il existe environ 7111 langues connues. Glottolog en recense8494.
- Plus de 95% de cette diversité est concentrée dans moins de 5% de la population mondiale.
- Tragiquement, une langue disparaît tous les quinze jours, soit environ 25 languespar an (Claude Hagège).
1.2. Disparition et Danger des Langues
Une langue est en danger quand elle est en voie d’extinction. Elle est mise en danger lorsque ses locuteurs cessentde la pratiquer, réservant son usage à des domaines de plus en plus restreints, et qu’elle ne se transmet plus de génération en génération. Autrement dit, il n’y a plus de nouveaux locuteurs, que ce soit chez les adultes ou les enfants.
L'exemple le plus poignant est celui de Tevfik Esenk (1904-1992), le dernier locuteur de la langue Ubykh, dont la disparition symbolise la perte irrémédiable d'un patrimoine linguistique et culturel.
1.3. Musique et Revendication Linguistique
La musique est un puissant vecteur de protestation et de revitalisation linguistique. Des groupes comme Moussu T e lei Jovents utilisent leur art pour exprimer la douleurde la perte linguistique et culturelle, comme dans leur chanson Lo Chaple (Le massacre), où ils demandent: "Oh Mère, où est passée ma langue?".
2. Vitalité et Revitalisation Linguistique
2.1. Objectifs de Revitalisation
L'objectif global est de créer une communauté mondiale pour la préservation, la revitalisation et le soutien des langues autochtones. Cela s'inscrit dans la reconnaissance que la liberté d'utiliser sa propre langueest fondamentale pour jouir pleinement des droits de l'homme, tels que la liberté de pensée, d'opinion et d'expression, l'accès à l'éducation, à la justice, etc. (Déclaration universelle des droits de l'homme, 1948).
Le Plan d’action mondial vise à ce que les langues autochtones soient préservées, revitalisées, promues et utilisées dans tous les domaines socioculturels, économiques, environnementaux et politiques.
2.2. Évaluation de la Vitalité Linguistique par l'UNESCO
L'UNESCO utilise 9 facteurs majeurs pour évaluer la vitalité d'une langue. Aucun facteur seul n'est suffisant, mais leur combinaison donne une image complète.
- Transmission de la langue d’une génération à l’autre:C'est le facteur le plus critique.
- Nombre absolu de locuteurs: Une petite communauté est toujours plus en danger.
- Taux de locuteurs sur l’ensemble de la population: Le pourcentage de locuteurs dans un groupe donné.
- Utilisation de la langue dans les différents domaines publics et privés: La diglossie (usage différentiel des langues selon les contextes) et le bilinguisme actif/passif (compétence des semi-locuteurs) sont des indicateurs clés.
- Réaction faceaux nouveaux domaines et médias: Les écoles, le travail et les médias peuvent étendre la langue dominante. Le prestige de la langue est essentiel pour son adaptation et sa survie.
- Matériels d’apprentissage et d’enseignement des langues: L'éducation enlangue locale et l'alphabétisation sont vitales. La disponibilité de livres et de matériel éducatif est nécessaire.
- Attitudes et politiques linguistiques au niveau du gouvernement et des institutions – usage et statut officiels: Les politiques explicites ou implicites des gouvernements ont un impact majeur.
- Attitude des membres de la communauté vis-à-vis de leur propre langue: La langue peut être vue comme un symbole identitaire fort ou, au contraire, comme un obstacle à la mobilité socio-économique. Une honte ou un désintérêt peut mener à la non-transmission.
- Type et qualité de la documentation: L’identification et la documentation des matériaux linguistiques existants sont cruciales, notamment pour les langues en très grand danger.
Face à la situation sociolinguistique, 3 solutions sont envisageables (activisme linguistique):
- Revival linguistique: réintroduction d'une langue (ex. Yiddish en Israël).
- Fortification linguistique: augmenter la présence d'une langue en danger.
- Maintien linguistique: soutenir l'usage stable dedeux langues.
3. Les Langues Régionales de France : Le Cas du Francoprovençal
3.1. Les Langues Régionales de France et leur Répartition
La France abrite une riche diversité linguistique, souvent méconnue ou marginalisée.
- Langues gallo-romanes: Langue d’oïl, Occitan, Francoprovençal.
- Langues germaniques: Alsacien, Platt lorrain - francique, Flamand occidental.
- Langue celtique: Breton.
- Langue italo-romane: Corse.
3.2. Le Francoprovençal en France, Suisse Romande et Val d'Aoste
Le francoprovençal, également appelé arpitans, est une langue romane parlée dans une région chevauchant la France, la Suisse et l'Italie.
3.2.1. En France et Suisse Romande
- Son domaine historique couvre l'ancienne région Rhône-Alpes et certains cantons romands suisses.
- La situation est très critique: environ 60 000 locuteurs en France (Tuaillon, 1988), principalement des personnes de plus de 80 ans (Bert/Costa/Martin, 2009).
- En Suisse, la langueest quasiment disparue, sauf pour la petite communauté d'Évolène.
3.2.2. En Piémont (Italie)
- Présence dans plusieurs vallées (Orco, Soana, Lanzo, Cenischia, Susa, Sangone).
- Environ 14 000 locuteurs, soit 17% de la population adulte dans les 43 municipalités auto-déclarées francoprovençales en 2006.
3.2.3. En Vallée d’Aoste (Italie)
- Estimations entre 50 000 et 70 000 locuteurs.
- En 2001, 69,07% des habitants déclaraient bien connaître le francoprovençal, 46,69% le parlaient bien ou assez bien, et 40% l'avaient eu comme première langue.
- Classée comme « définitivement en danger ». Compétence: 81,8% passive, 45,8% active.
3.3. Bilinguisme et Plurilinguisme en Vallée d’Aoste : L'approche historique du français
La Vallée d'Aoste a une histoire linguistique complexe, marquée par une présence précoce du français comme langue officielle.
- 1536: Le français est adopté comme langue officielle.
- 1539: Ordonnance de Villers-Cotterêts en France valide l'usage du français dans les actes administratifs (vs latin).
- XVIIIe siècle: Écoles de village.
- 1860-1861: Unité de l'Italie entraîne une pression sur l'usage du français.
- 1922-1945: Fascisme, abolition des écoles de village, dubilinguisme, et du français dans l'administration et l'éducation.
La Loi Constitutionnelle n. 4 du 26 février 1948 et le Statut spécial de la Vallée d’Aoste restaurent la placedu français :
- Article 38: Français et italien sont à égalité; actes publics bilingues (sauf judiciaires en italien). Recrutement de fonctionnaires connaissant le français.
- Article 39: Nombre d’heures d’enseignement du français égal à celui de l’italien dans les écoles.
- Article 40-bis (2011): Reconnaissance et protection des populations germanophones de la Vallée du Lys.
Concernant le francoprovençalen Vallée d'Aoste :
- 1992: Charte européenne des langues régionales/minoritaires.
- 1999: Loi Législative 482/1999, rendant l’enseignement optionnel des langues minoritaires possible.
- Le Concours Jean-Baptiste Cerlogne, lancé en 1963, vise à sensibiliser les écoles au francoprovençal.
4. La Révolution Française et la Question Linguistique
4.1. L'Ascension du Français comme Langue Nationale
La Révolution française a été un tournant majeur dans la politique linguistique française.
- 1539: Ordonnance de Villers-Cotterêts officialise le français pourles textes juridiques.
- 1634: L'Académie française est créée pour réguler et imposer le français.
- 1789: La Révolution française soulève la question de l'unité linguistique. Seul 20% de la populationparle français, 40% le comprend.
- 1790: Les décrets doivent être traduits dans toutes les langues régionales, par respect pour la langue maternelle des citoyens.
- 1791: Talleyrand propose le développement de l'instruction publiqueen français. Pour lui, parler français, c'est affermir la démocratie.
« Une singularité frappante de l’état dont nous sommes affranchis est sans doute que la langue nationale, qui chaque jour étendait ses conquêtes au-delà des limites de laFrance, soit restée au milieu de nous inaccessible à un si grand nombre de ses habitants. (...) Les écoles primaires mettront fin à cette étrange inégalité : la langue de la Constitution et des lois y sera enseignée à tous ; et cette foule de dialectes corrompus, dernier reste de la féodalité, sera contraint de disparaître : la force des choses le commande. » (Rapport Talleyrand, 1791)
4.2. La Répression Linguistique sous la Terreur (1793-1794)
La période de la Terreur intensifie le centralisme linguistique.
- Les langues régionales sont perçues comme des vecteurs d'anti-révolution et de division.
- Le député Barère dénonce le"fédéralisme linguistique" et déclare: "Le français deviendra la langue universelle, étant la langue des peuples. (...) Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous."
- Juin 1794: L'abbéGrégoire, dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, appelle à une radicalisation de la politique linguistique. Il propose la suppression de tous les idiomes autresque le français.
- Une répression très dure est envisagée, allant jusqu’à la déportation ou l'exécution de ceux qui ignorent le français.
- 20 juillet 1794: Tout acte public doit être rédigé en français.
4.3. Système Éducatif National et Monolinguisme
La construction des États-nations s'accompagne d'une quête d'unité linguistique.
- Le terme "patois" est déprécié : descriptionspéjoratives comme "langage grossier" ou "corrompu".
- Le processus d'invisibilisation d'une langue se déroule en plusieurs étapes : perte d'autonomie locale, disqualification de la capacité à produire du savoir, imposition d'un nouveau savoir parl'école et le livre.
- La Révolution française pousse au paradoxe d'éradiquer le patois, considéré comme la "langue du Peuple", pour libérer ce même Peuple par les Lumières et la Loi universelle.
4.4. L'École de la République (1881-1970)
L'école devient le principal instrument du monolinguisme français.
- Le credo était: "Être français, c’est parler le seul bon français !"
- Les languesrégionales sont disqualifiées comme "non-langues".
- Parler une langue régionale est considéré comme un "handicap linguistique".
- Les langues régionales sont vues comme n'ayant pas de "littérature écrite".
Des pratiques coercitives, comme le "signe" (ar vuoc'h en breton), étaient utilisées pour forcer les élèves à parler français à l'école. Cette pratique, en vigueur jusqu'aux années 1950, a contribué à l'interruption de la transmission intergénérationnelle des langues régionales.
4.5. "Colonialisme Intérieur" et Revendications Identitaires
Dans les années 1960 et 1970, des mouvements émergent en réaction au "colonialisme intérieur".
- Les décolonisations nourrissent la réflexion sur les rapports de domination.
- Des mouvements comme le Mouvement Région Savoie (1972) et le Mouvement Harpitanya (1973) voient le jour, revendiquant une identité linguistique et politiquedistincte.
- L'affiche "Le colonisé c’est toi", emblème de l'occitanisme des années 1970, dénonce le "colonialisme interne" et appelle à "libérer la parole".
5. Politiques de l’Éducation et Protection des Minorités Linguistiques en France
5.1. La Charte Européenne des Langues Régionales ou Minoritaires
Adoptée à Strasbourg le 5 novembre 1992 par le Conseil de l'Europe, cette Charte viseà protéger et favoriser les langues historiques régionales et les langues des minorités en Europe.
5.1.1. Principes Clés
- Reconnaissance de l'interculturel et du plurilinguisme.
- Protection et promotion garanties, sans nuire aux langues officielles.
- Contribution à une Europe fondée sur la démocratie et la diversité culturelle.
5.1.2. Définitions (Article 1)
- "Langues régionales ou minoritaires": langues traditionnellement pratiquées sur un territoire par un groupe numériquement inférieur à la population de l'État, et différentes des langues officielles.
- Exclut les dialectes des langues officielles et les langues des migrants.
- "Langues dépourvues de territoire": langues pratiquées par des ressortissants de l'État qui, bien que traditionnellement présentes, ne sont pas rattachées à une aire géographique particulière (ex: arabe dialectal, berbère, yiddish, etc. en France).
5.1.3. Objectifs et Principes (Article 7)
Les parties s'engagent à:
- Reconnaître les langues régionales comme expression de la richesse culturelle.
- Respecter l'aire géographique de chaque langue.
- Mener une action résolue de promotion pour les sauvegarder.
- Faciliter l'usage oral et écrit dans la vie publique et privée.
- Mettre à disposition des moyens d'enseignement etd'étude à tous les stades.
- Permettre aux non-locuteurs d'apprendre la langue s'ils le souhaitent.
Les États doivent s'engager sur au moins trente-cinq actions réparties en sept thématiques:
- Enseignement (préscolaire, primaire, secondaire, technique, universitaire, adultes, formation des enseignants).
- Justice.
- Autorités administratives et services publics (ex: signalétique bilingue).
- Médias (soutien financier).
- Activités et équipements culturels.
- Vie économique et sociale.
- Échanges transfrontaliers.
5.2. La France face à la Charte etses propres Langues
- 1992: La France ajoute l'article 2 à sa Constitution: "La langue de la République est le français".
- 1999: Le rapport Cerquiglini propose une liste de 75 langues de France et suggère de ratifier la Charte.
Cependant, le Conseil constitutionnel déclare certaines dispositions de la Charte incompatibles avec les principes d'indivisibilité de la République, d'égalité devant la loi etd'unicité du peuple français.
6. Enseigner les Langues Régionales en France
6.1. La Loi Deixonne (1951)
C'est l'acte fondateur de l'enseignement des "langues régionales"en France.
- Autorise l'usage des "parlers locaux" pour soutenir l'apprentissage du français.
- Caractère facultatif: hors programmes et horaires normaux, avec enseignants et élèves volontaires.
- Enseignement autorisé pour le basque, breton, catalan et occitan (puis corse, tahitien, langues mélanésiennes, créole).
- Exclut le corse initialement, le considérant comme un dialecte plutôt qu'une langue.
Le francoprovençal resteexclu, faute d'un "corpus de textes suffisamment nombreux et diversifiés aux qualités linguistiques et littéraires attestées".
6.2. Évolutions Législatives et Politiques
- 1998: Le rapport Poignant reconnaît les langues régionales comme des"langues de culture de la République autres que le français".
- 2000: Le Code de l'éducation abroge la loi Deixonne et ouvre l'enseignement des langues régionales.
- 2008: Les langues régionales sont inscrites comme patrimoine (art. 75.1 de la Constitution).
6.3. Modalités d’Enseignement des Langues Régionales
En 2020, environ 121 000 élèves (sur12,9 millions) apprenaient des langues régionales en France.
6.3.1. Enseignement des Langues Régionales ou Enseignement Extensif
- Introduction à une langue régionale, généralement en français, sur une plage horairedédiée.
- Au primaire: 3 heures/semaine.
- Au collège: peut être choisi comme LV1 ou en complément de l'anglais.
- Au lycée: peut être choisi comme LV2 ou optionnel, mais avec une faible influence sur les notes.
6.3.2. Enseignement Bilingue en Langue Régionale à Parité Horaire
- La langue régionale est à la fois langue enseignée et langue d'enseignement d'autres disciplines.
- Principes de parité horaire hebdomadaire entre le français et la langue régionale.
6.3.3. Enseignement Immersif
- Pratique où la langue régionale est au cœur de l'enseignement au-delà d'un horaire fixe.
- Souvent promupar des établissements privés (ex: Calandreta, Diwan, Ikastola, Scola Corsa).
- Les écoles Diwan, notamment, montrent des résultats significativement meilleurs que la moyenne nationale (Rapport Bernabé, 2019).
- L'immersion vise au bilinguisme, non à la substitution du français.
6.4. La Loi "Molac" (2021) et la Circulaire (2021)
La Loi n° 2021-641 du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion vise à développer un cadre législatif pour la sauvegarde des langues régionales.
- L'article 4 de la loi,qui proposait d'ajouter l'enseignement immersif en langue régionale dans le Code de l'éducation, a été jugé contraire à la Constitution par le Conseil Constitutionnel.
- L'article 9, qui autorisait l'utilisation des signes diacritiques des langues régionales (comme le tilde) dans les actes d'état civil, a également été jugé contraire à la Constitution.
- Malgré cela, la Cour de Cassation a autorisé l'utilisation du tilde dans le prénom "Fañch" en2019, faisant jurisprudence.
La Circulaire du 14 décembre 2021 clarifie le cadre d'application et de promotion de l'enseignement des "langues vivantes régionales".
- Elleinclut une liste de langues, dont le francoprovençal, le picard, etc.
- L'objectif est d'assurer l'intérêt éducatif d'un bilinguisme français-langue régionale, qui favorise une meilleure maîtrise du français etle plurilinguisme.
- L'enseignement peut inclure des disciplines non-linguistiques en langue vivante régionale.
Conclusion
Le rôle de l'éducation dans la transmission et la revitalisation des langues minoritaires est déterminant. Malgréun héritage de centralisme linguistique et des obstacles constitutionnels, la reconnaissance des langues régionales comme patrimoine et l'engagement croissant des communautés et des politiques éducatives ouvrent la voie à une meilleure préservation de cette richesse linguistique et culturelle.
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