La religion musulmane au quotidien
20 cardsCe document explore la religion musulmane au quotidien, en se concentrant sur les dynamiques entre l'islam officiel et les pratiques réelles au Maroc. Il analyse la restructuration du champ religieux, l'émergence de nouvelles autorités, et l'impact de l'alphabétisation. Des données sur la pluralité ethno-linguistique et confessionnelle sont également présentées.
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La Religion Musulmane au Quotidien : Repères Essentiels
Cette note synthétise les dynamiques complexes de la religion musulmane,en se concentrant sur le contexte marocain et les approches anthropologiques. Elle met en lumière les évolutions récentes, les enjeux de pouvoir et la pluralité des vécus religieux.
I. La Restructuration du Champ Religieux au Maroc
Après les attentats de Casablanca (2003)et Madrid (2004), le Maroc a initié une politique religieuse volontariste pour reprendre le contrôle du discours religieux et se distancier des influences jugées extrémistes.
Crise Post-Attentats : Les événements de 2003 et 2004 ont révélé les limites de la politique religieuse d'Hassan II face à un islam globalisé sous influence wahhabite.
Mise en cause : Les mythes politiques marocains (exceptionnalisme, commanderie des croyants comme frein à l'islamisme, non-violence) ont été ébranlés.
Réactionde l'État :
Nomination de Driss Jettou comme Premier ministre et d'Ahmed Taoufiq aux Affaires Islamiques.
Taoufiq, incarnation de l'intellectuel musulman moderne, a conçu la"restructuration du champ religieux".
A. Le Dogme Bureaucratisé
Le ministère des Habous et des Affaires Islamiques promeut une particularité de l'islam marocain articulée autour d'une trilogie :
Dogme Acharite : Conservateur mais ambivalent, il permet une interprétation des textes privilégiant la logique exotérique et un rationalisme limité, nécessitant l'appui du Prince pour l'ijtihad (effortd'interprétation).
Rite Malikite : Choisi pour son ancrage historique marocain et sa capacité à s'adapter aux réalités locales ("stratégie d'autochtonisation"), distanciant le Maroc de l'hégémonie religieuse orientale. Il privilégie le maqassid (finalités) et le amal (droit pratique) sur le oussoul (principes) et le fiqh (droit musulman).
Spiritualité Soufie : Met l'accent sur la prééminence de la spiritualité.
Cette formule est devenue un slogan, aux côtés de "Dieu, la Patrie, le Roi", dans un contexte de confrontation au jihadisme et de remise en question de la politique enversle wahhabisme.
B. Le Conseil Supérieur des Oulémas (CSO)
Réactivé en 2004, le CSO, sous l'impulsion du ministre, est devenu un outil pour rationaliser et contrôler le travail des oulémas.
Évolution : De 15 membres en 1984 à 107 en 2009 (dont 3 femmes). Il est composé de collèges provinciaux et de personnalités nommées par le Roi.
Activités intenses : Production de fatwas, études, réponses à des requêtes étatiques (réponses à des caricatures, questions sur le jeûne des sportifs, gestion des mosquées).
Nouvelles fonctions : Les oulémas glissent vers un rôle d'idéologuesappointés, produisant des normes et prenant des positions politiques, utilisant de nouveaux outils (communiqués, émissions TV, SMS, sites web).
Fragilité : Cette nouvelle posture les rend vulnérables face aux islamistes ou salafistes, et comprometleur statut de "conscience de la oumma".
C. La Ligue Mohammadienne des Oulémas du Maroc
Créée en 2006 (par Dahir), cette institution complète le dispositif religieux en remplacement de l'ancienne Ligue des oulémas.
Statut : Fondation privée largement financée par l'État, avec des membres nommés par le Roi, évitant tout désaccord.
Modernisation des profils : Intègre des oulémas formés àl'université, souvent polyglottes et à l'aise avec les technologies modernes (ex: Ahmed Abbadi, secrétaire général).
Posture : Se veut un lieu d'innovation religieuse, affranchi des contraintes des corporations traditionnelles, et utilise lesoutils technologiques modernes (site web très élaboré).
Concurrence : Elle est en concurrence avec le CSO, la Rabita étant perçue comme plus moderne et privée, tandis que le CSO représente un clergé plus ancien et traditionaliste.
II. La Connaissance Religieuse au Quotidien (Maroc)
L'étude "L'Islam au quotidien" révèle une évolution des sources et du niveau de la connaissance religieuse au Maroc.
Accès à la Connaissance : Généralisation de l'enseignement etdes médias de masse a facilité l'accès aux connaissances religieuses, favorisant un rapport à la religion s'appuyant davantage sur la connaissance des textes.
Sources d'Information :
Traditionnelles : Imams (24,7%), prédicateurs (5,8%), famille (11,4%).
Nouvelles : Télévision (34,5%) est la source principale (chaînes arabes orientales spécialisées ou généralistes, chaînes marocaines). Lesautres supports (cassettes, DVD, internet) sont moins utilisés.
Éducation : École (2,2%), lecture de livres (15,2%).
Niveau de Connaissance :
Faible proportion connaissant les quatre rites ou écoles (26,3%, 16,3% pouvant les citer).
Certaine connaissance des quatre premiers califes (39,8%, 28,1% pouvant les citer).
Peu de personnalités religieuses vivantes ou décédées identifiées par la majorité (78,8% ne citent personne).
Explication : Le taux d'analphabétisme élevé et une perspectiveoù la pratique rituelle prime sur la connaissance savante expliquent ce décalage. Les générations actuelles sont perçues comme ayant une meilleure connaissance religieuse.
III. Pluralité Ethnique et Religieuse au Maghreb et au Moyen-Orient
La région se caractérise par une riche diversité, souvent source de tensions.
A. Unité et Diversité Linguistique
L'Arabe : Langue dominante, de la révélation, langue officielle de 26 États. Coexistence d'un arabe savant (coranique, classique, moderne) et de parlers contemporains (darija, amiyya), illustrant la diglossie.
Autres Langues Étatiques : Turc, Farsi,Hébreu.
Minorités Ethno-linguistiques :
Amazighs : Présents au Maroc (26%), Algérie, Tunisie, Libye. Absence de reconnaissance en Égypte.
Kurdes : Population importante(36-45 millions) dispersée en Syrie, Irak, Turquie, Iran, avec une identité sécularisée.
Autres : Syriaques, Tcherkesses, Arméniens, Turkmènes, Doms.
Arabes Minoritaires : En Israël, Turquie, Iran.
B. Pluralité Confessionnelle
Chrétiens :
11 millions de Chrétiens environ, répartis en 11 Églises d'Orient (catholiques, orthodoxes, nestorienne, protestante).
Égypte et Liban ont les plus fortes populations et proportions.
Essor de la présence chrétienne dans le Golfe dûà l'immigration.
Chiites : Division née de la succession du 3e calife Othman.
Plusieurs branches : duodécimains, zaïdites,ismaéliens, druzes, alaouites.
Présence significative en Irak (majorité), Iran, Azerbaïdjan, Bahreïn, Liban, Koweït, Pakistan, Inde, Syrie, Turquie, Arabie Saoudite.
Lieux saints spécifiques (Kerbala, Nadjaf, Qom, Mashad).
Ibadites :
Groupe issu d'une scission du VIIe siècle (refus de l'arbitrage entre Aliet Mu'awiya).
Présence principale au Sultanat d'Oman, en Algérie et en Tunisie.
Juifs :
Historiquement dispersés, notamment le judaïsmeberbère.
Déplacements vers la Palestine à partir du XXe siècle, accélérés par la création d'Israël en 1948.
Lieux Saints Communs : La Mecque, Médine,Jérusalem (Mur des Lamentations, Esplanade des Mosquées, Saint Sépulcre).
C. Le Concept de Minorité
Définitions évolutives :
Initialement : groupe discriminé par sa faiblesse numérique (souvent inopérante, ex: Chiites d'Irak sous Saddam).
Puis : communauté d'appartenance (religieuse, ethnique, linguistique, culturelle).
Actuellement : significationliée au contexte historique et spatial, s'intéressant aux relations de pouvoir. L'identité minoritaire peut être assignée ou autoproduite.
Catégories : Minorités religieuses, ethno-nationales (Kurdes, Arméniens), islamiques hétérodoxes (Alaouites, Baha'is), et "minorités majoritaires" ou "majorités minorées" (Sunnites en Syrie, Chiites de Bahreïn).
"Nouvelles" Minorités :Groupes revendiquant l'égalité, comme les travailleurs migrants, les femmes, les LGBTQ+, les réfugiés. Leur adhésion est un choix individuel ou liée à des motivations économiques.
Similitudes et Ruptures : Partagent des régimes de discriminationmais diffèrent des minorités historiques par leur mode d'adhésion.
IV. Anthropologie de l'Islam : Approches et Évolutions
L'étude du fait religieux a une longue histoire en sciences sociales.
A. Définitions
Religion vs Faits Religieux : La "religion" renvoie aux institutions normées, le "religieux" aux phénomènes comme faits historiques et sociaux.
Modalité de Croire : Le religieux est une modalité du croire qui s'appuiesur l'autorité d'une tradition (Danièle Hervieu-Léger).
Multi-dimensionnel : Le fait religieux est collectif, matériel (traces, œuvres), symbolique (textes, doctrines) et sensible/expérientiel.
Max Weber : La religion est une "façon d'agir en communauté" où la croyance guide les actions, notamment la "gestion des biens du salut".
B. Approches Théoriques de l'Islam en Anthropologie
Approche Holistique/Totalisante :
L'islam imprègne tous les aspects de la société (droit, politique, économie, art).
Néglige la diversité des sociétés musulmanes,l'indépendance des individus, et l'évolution des normes.
Présente l'islam comme une force monolithique.
Comprendre l'Islam par le Social/le Vécu (Jacques Berque) :
Le sacré est vivant et dynamique, les pratiques religieuses s'inscrivent dans des contextes sociaux.
Distinction de trois niveaux d'organisation du sacré : villageois (rites magico-religieux, sacré diffus), communautaire (saints nommés, confréries, maraboutisme), global/étatique (triomphe de l'orthodoxie).
L'Islam Comparé (Clifford Geertz) :
Compare l'islam en Indonésie et au Maroc, mettant en avant un islam mystique/souple et un islam scripturaliste/rigoureux.
Limites :
Islam et Structures Sociales (Ernest Gellner) :
L'islam lié aux structures sociales : style urbain (scripturalisme, rationalisme) vs. style rural/tribal (illétrisme, intermédiaires, saints).
Oscillation constante entre ces deux styles.
Critiques :
Des Islams Multiples (Michael Gilsenan) :
Il n'y a pas "un" islam mais une multiplicité d'interprétations selon les contextes.
"L'islam est ce que les musulmans disent qu'il est" – pas d'orthodoxie unique.
La tradition est variable et changeante, même si utilisée pour marquer des véritésimmuables.
Formation du Pouvoir et de l'Autorité :
Étudie la construction de l'autorité religieuse, la transformation de l'islam par l'État et le vécu religieux local.
Travaux basés sur des ethnographies d'individus ou de processus (ex: bureaucratisation de l'islam).
L'Islam en tant que Tradition Discursive (Talal Asad) :
Critique les approches passées pour leur vision européocentriste ou fragmentée de l'islam.
L'islam comme une tradition vivante produite par des discours, normes et pratiques, reliant textes fondateurs, interprétations, pratiques sociales et institutions.
Pasun islam unique, mais des islams liés par une tradition discursive.
Critique de la Tradition Discursive :
Peut apparaître trop cohérente (image unifiée du croyant), réductionniste (ignore contradictions), ou négliger le politique/social.
C. L'Islam et le Changement Social
Étapes de l'Étude :
Époque coloniale :
Décolonisation/Postcoloniale : (1945-1979) Islam incompatibleavec le changement social ("Mecca or Mechanisation?"), puis (1979-2000) "modernisation soft" où l'islam n'est pas nécessairement traditionnel.
Années 2000 :
Montée de l'Alphabétisation et Éducation Religieuse de Masse :
Pré-contemporain :
Facteurs de changement :
Scolarisation de masse (XIXe-XXe siècles) – crée une audience pour les médias religieux.
Spécialistes religieux en croissance (création de facultés de charia).
Médias de masse (presse, radio-TV, internet) – diffusion massive des discours religieux.
Ressourcesde l'État – investissement dans les institutions religieuses (mosquées, bureaucratie, séminaires).
En Bref
La religion musulmane au quotidien est un terrain complexe de coexistence entre traditions ancrées et modernisations sous contrôle étatique. Le Maroc illustre une volonté forte de bureaucratiser l'orthodoxie pour contrer les mouvances extrémistes, redéfinissant le rôle des oulémas et des institutions religieuses. La pluralité ethnique et religieuse du Maghreb et du Moyen-Orient, marquée par diverses langues et confessions, ajoute une couche de complexité aux identités régionales. Enfin, les approches anthropologiques ont évolué, abandonnant les visions monolithiques pour embrasser la diversité des "islams" vécus et produits par les acteurs sociaux, soulignant l'importance du contexte et de la "tradition discursive". La connaissance religieuse, bien que de plus en plus accessible, reste souvent secondaire à la pratique rituelle pour la majorité des fidèles.
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