La construction sociale du corps

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La construction sociale du corps et ses manifestations selon la classe sociale, le genre et l'âge. L'impact des normes sociales sur les pratiques corporelles et les perceptions de la santé.

LICENCE SCIENCES SANITAIRES ET SOCIALES

I. La construction sociale du corps : une déconstruction du "naturel"

La construction sociale du corps déconstruit l'idée d'un corps purement naturel ou biologique.

  • Le corps est un support essentiel pour l'apprentissage, l'éducation et la socialisation.

  • Chaque société propose une construction sociale du corps qui reflète ses normes, valeurs et modes de fonctionnement.

  • L'apprentissage est particulièrement propice dès le plus jeune âge, où le bébé intègre les normes de son environnement social.

A. Le corps instrument

Le corps humain est constamment mobilisé dans l'activité quotidienne, servant de médiation entre l'individu et le monde qui l'entoure.

A) Les techniques du corps

  • Selon Marcel Mauss, les techniques du corps désignent les manières dont l'être humain utilise son corps pour des finalités pratiques (manger, écrire, marcher, dormir).

    • Ces techniques varient grandement selon les cultures et les époques.

    • Elles sont le lien entre socialisation, culture et pratiques corporelles.

    • Tous les gestes, même apparemment "naturels", sont façonnés par la société.

  • Les personnes "entre deux cultures" (Abdel-Malek Sayad) sont confrontées à des apprentissages spécifiques et à une situation d'"entre-deux".

  • L'apprentissage de l'écriture ou de postures (droite, façons de manger)k sont des exemples de constructions sociales.

  • Mauss a introduit le terme "habitus" pour décrire ces façons de faire acquises, qui varient.

  • À retenir : Mauss ne distingue pas complètement "habitus" et "habitude", contrairement à Bourdieu.

  • L'habitus façonne les actes de la vie quotidienne (dormir, accoucher, marcher, éducation des enfants).

  • Exemple de la marche : les femmes maories et la démarche "onioi" montrent la construction sociale des pratiques corporelles et l'éducation par imitation.

  • Exemple Fatoumata Watara (2004) : l'anthropologue franco-sénégalaise démontre que l'ascendance ne suffit pas à s'intégrer, la culture étant incorporée dans le corps par l'éducation.

B) Habitus et Haxis Corporelle (Pierre Bourdieu)

  • Pierre Bourdieu a approfondi les concepts d'habitus et d'hexis corporelle dans « Le Sens pratique » (1980).

  • L'hexis corporelle est le schéma postural général qui incarne l'habitus.

  • Le corps a une triple fonction selon Bourdieu :

    1. Mémoire

    2. Apprentissage des habitudes et de classe

    3. Marqueur de la position sociale

  • Bourdieu met en évidence les différenciations et inégalités dans les pratiques corporelles selon les classes sociales en France.

    • Exemple : l'écoute de musique classique est associée aux classes bourgeoises.

    • Le capital culturel (connaissances acquises) est transmis par l'éducation familiale et scolaire.

  • Le corps est le lieu d'inscription des lois du groupe social et manifeste l'identité de l'agent social.

  • L'habitus, bien qu'ancré, peut évoluer ; le corps est un outil de transmission (goûts, comportements).

  • L'incorporation des valeurs rend les pratiques "naturelles" (ex : écrire, taper un code).

  • L'hexis corporelle manifeste l'incorporation de l'habitus de classe.

  • Les choix culturels et alimentaires sont dirigés par l'habitus de classe (ex : opéra vs matchs de foot).

C) Les transfuges de classe

  • Les transfuges de classe sont des personnes qui changent de classe sociale.

  • Exemple : Édouard Louis (auteur, ex: "Changer : méthode") a décrit son parcours d'une famille ouvrière à Paris, les chocs et les efforts pour modifier son hexis corporelle (dents, manière de parler, vocabulaire).

  • Exemple : Didier Eribon ("Retour à Reims") relate aussi sa fuite de son milieu social, où l'homosexualité a été un aiguillon pour le changement.

  • La domination de classe impose les habitus des catégories supérieures comme dominants (ex: manière de parler "distincte" vs "vulgaire").

  • Les transfuges se heurtent à des sentiments d'illégitimité.

D) Le corps outil : l'instrument de travail

Le corps est aussi le vecteur des gestes du travail, notamment pour les classes populaires.

  • Au XIXe siècle, des médecins et philanthropes ont étudié la pénibilité du travail physique et son influence sur le corps des ouvriers (industrialisation, travail à la chaîne).

  • Auteurs ayant travaillé sur ces conditions :

    • Émile Zola (romans issus d'enquêtes sur le milieu ouvrier).

    • MARX et Hegel ("La situation de la classe laborieuse en Angleterre", 1845) : exploitation et déformation du corps par le travail.

    • Louis René Villermé : liens entre activité et déformations physiques.

  • Robert Linhart ("L'établi", 1978) :

    • Témoignage d'un intellectuel devenu ouvrier spécialisé chez Citroën.

    • Décrit les répercussions physiques et psychologiques du travail à la chaîne (fatigue, écœurement, bruit, répétition des mouvements).

    • L'aliénation au travail : l'épuisement empêche les activités culturelles ou de loisirs.

    • Le corps et l'esprit sont indissociables et épuisés.

E) Le corps sportif

Le corps sportif est également un instrument de travail, axé sur la performance et le dépassement de soi.

  • L'entraînement est une construction sociale visant l'excellence et la normalisation corporelle selon le sport.

  • Chaque sport a sa norme corporelle, sa morphologie et un modelage physique spécifique.

  • Le capital corporel doit être géré et modelé.

  • Exemple : le "body building" illustre la construction volontaire du corps.

  • Les sportifs incorporent des gestes, des postures, des manières de respirer, qui se manifestent dans l'hexis corporelle.

  • L'hexis corporelle peut révéler le sport pratiqué par une personne.

  • Les sports sont socialement différenciés par les capitaux (économique, culturel, social).

    • Exemple : le tennis et le golf sont plus accessibles aux classes supérieures.

    • Le ski est un sport très discriminant économiquement.

  • Le corps des sportifs de haut niveau est au service de la performance et de la discipline.

  • Les tenues sportives (ex: gymnastique) ont également des réglementations spécifiques.

II. La construction sociale des sensations

Les sensations (odorat, vue, émotions) sont construites socialement, bien que reposant sur un fonctionnement physiologique.

  • Les messages extérieurs sont interprétés selon les cultures et les époques (ex: bonnes/mauvaises odeurs, pleurs, goûts alimentaires).

  • Norbert Elias a montré que "aucune émotion d'un adulte ne correspond à un modèle totalement inné".

    • Le langage donne sens aux possibilités physiologiques de parler.

    • Les émotions (ex: pleurs, sourire) sont le résultat d'un processus appris, encadré socialement et différent en fonction des sociétés, catégories sociales et genres.

III. Les usages sociaux du corps

Boltanski et Bourdieu ont montré que l'utilisation du corps est liée à la culture des classes sociales.

A) Les classes sociales

a. La consommation médicale et la culture somatique (Luc Boltanski)

  • Luc Boltanski (« Les usages sociaux du corps ») a étudié les liens entre construction sociale du corps et consommation médicale.

  • Il utilise les statistiques de consommation médicale pour comprendre la culture somatique (représentation des maladies, écoute de son corps) selon les classes sociales.

  • Distinction entre :

    • Catégories populaires (ouvriers, employés) :

      • Le corps est vu comme un outil ("rapport instrumental"), une vision mécaniste qui doit fonctionner.

      • Sur-investissement dans la volonté et la fonctionnalité.

      • Valorisation de la résistance aux atteintes corporelles ; ne pas "s'écouter" pour ne pas réduire l'activité.

      • La maladie est perçue comme une panne/accident nécessitant une médecine curative, le médecin étant un "réparateur".

    • Catégories bourgeoises (cadres, professions intellectuelles supérieures) :

      • Le corps est un capital à entretenir ("relation inscrite dans le long terme").

      • Accent sur la prévention (alimentation, activité physique) ; la maladie est une dégradation progressive.

      • Plus grande participation aux campagnes de dépistage.

b. L'habitus et les "choix"

  • Les "choix" (vêtements, comportement) sont toujours le fruit de l'habitus de classe et non d'un "choix libre du consommateur".

  • Exemple : les gagnants du loto issus des classes populaires (travaux de Pinçon-Charlot) ont du 'apprendre à se comporter comme des personnes riches'.

B) Le genre

L'identité de genre est un processus social d'incorporation de principes de sexuration.

  • Les rapports sociaux de sexes étudient comment les hommes et les femmes sont construits comme des êtres genrés.

    • Ces rapports créent et reproduisent des inégalités, souvent caractérisées par la domination du masculin sur le féminin.

    • L'incorporation du genre est universelle dans toutes les sociétés.

  • La construction sociale du corps différencie ce qui relève du masculin (force, virilité, gestion des émotions) et du féminin (délicatesse, "caprices" pour les pleurs).

  • Exemple des pleurs des bébés : l'interprétation est genrée dès la petite enfance.

  • Le genre s'intègre tellement qu'il se manifeste sans y penser, jusqu'à ce qu'une dérogation à la norme provoque un choc ou une stigmatisation (ex: homosexualité pour Édouard Louis).

a. La ritualisation de la féminité et du masculin (Erving Goffman)

  • Erving Goffman a travaillé sur la ritualisation de la féminité (mise en scène des femmes comme délicates, faibles, dépendantes) et du masculin (dominant, viril, protecteur).

  • Les femmes sont rappelées à l'ordre (ex: manière de s'asseoir, compliments, aspect "négligé").

  • La séduction est un élément constitutif du genre féminin, impliquant des injonctions physiques (minceur, mise en valeur, maquillage).

  • Les vêtements féminins peuvent limiter les déplacements, traduisant une domination et une assignation à des espaces (privé pour les femmes, public pour les hommes).

  • L'accomplissement féminin est souvent lié à la maternité, tandis que celui du masculin est lié à la profession.

  • Le corps idéal est véhiculé par les représentations culturelles et différencié selon les classes sociales.

  • La ritualisation s'observe aussi dans le sport (sports "féminins" et "masculins").

    • Les commentaires sportifs sur les femmes incluent souvent des remarques sur le physique ou la féminité, ce qui n'est pas le cas pour les hommes.

b. Les injonctions et la santé

  • Les injonctions de genre ont des incidences sur la santé.

  • L'anorexie est une maladie sociale (Le Monde) liée aux normes de minceur, touchant davantage les filles des classes supérieures (Muriel Darmon).

  • Les femmes sont plus impliquées dans le suivi de santé (gynécologique, familial), mais leur prise en charge est parfois moins bonne que celle des hommes.

    • Exemple : les maladies cardiovasculaires sont moins rapidement diagnostiquées chez les femmes car leurs symptômes sont genrés ("dépression", "fatigue").

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