Influence sociale et dynamique de groupe

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Ce document explore les mécanismes de l'influence sociale, notamment la pensée de groupe, la normalisation, la polarisation, et les effets de la présence d'autrui sur les comportements et performances individuelles et collectives.

Groupe et Influence Sociale

Ce document explore l'impact de la présence d'autrui sur les décisions, les comportements et les performances individuelles, en s'appuyant sur des théories et des études fondamentales de la psychologie sociale.

I – Introduction

I.1 – Définitions

La psychologie sociale étudie comment les pensées, sentiments et comportements des personnes sont influencés par la présence réelle, imaginaire ou implicite des autres (Allport, 1954). L'influence sociale concerne les processus par lesquels les individus et les groupes façonnent, diffusent et modifient leurs modes de pensées et d'actions lors d'interactions sociales (Doise, 1982 ; Gilovitch, Keltner & Nisbett, 2011). Ces définitions soulignent toutes l'impact large et multiforme d'autrui sur l'individu.

I.2 – Une recherche fondamentale orientée

La psychologie sociale est motivée par des besoins sociétaux (recherche orientée) et par la nécessité de comprendre les mécanismes fondamentaux sous-jacents (recherche fondamentale).

La notion de groupe en est un objet d'étude clé. Il n'y a pas de limite de nombre pour définir un groupe, mais on distingue les groupes restreints (tous se connaissent) et les grands groupes/foules.

Type de groupe Définition Exemple
Proximité Groupe primaire Les personnes se connaissent toutes et interagissent fréquemment La famille
Groupe secondaire Les interactions ne sont pas systématiques Une entreprise, une foule de concert
Formalité Groupe formel Les informations sont dictées par des règles, dans un cadre officiel Une entreprise, un parti politique
Groupe informel Les interactions sont plus personnelles, affectives, spontanées Les amis, les collègues

Le sentiment d'appartenance, c'est-à-dire le sentiment subjectif de partager des points communs, est également un critère important.

  • Les groupes d'appartenance sont ceux auxquels on se sent appartenir.
  • Les groupes de référence sont ceux auxquels on aspire à appartenir (ex: choisir la faculté de psychologie pour faire partie du groupe des psychologues).

Une idée centrale est que le groupe est plus que la somme de ses éléments. On ne peut pas prédire les actions d'un groupe en connaissant seulement ses membres.

L'expérience de Sherif sur la rivalité intergroupe a démontré comment la compétition génère des stéréotypes négatifs et de l'agressivité, tandis que la coopération favorise la résolution des conflits et le rétablissement des liens.

Les limites de cette expérience résident dans sa représentativité par rapport à la vie réelle.

II – L'impact d'autrui sur nos décisions

II.1 – La pensée de groupe

La théorie de la pensée de groupe (Janis, 1972) décrit un processus décisionnel où la recherche d'accord devient prédominante au point d'empêcher une évaluation réaliste des alternatives. Cette théorie a été élaborée en étudiant des échecs stratégiques majeurs aux États-Unis, tels que l'attaque de Pearl Harbor et le débarquement dans la Baie des Cochons.

II.1.1 – Des facteurs communs

La pensée de groupe (Janis, 1982) survient lorsque la recherche de l'accord l'emporte sur l'évaluation réaliste des alternatives dans un groupe cohésif. Les facteurs communs d'émergence sont :

  • Un groupe cohésif, restreint et très uni.
  • Un leader charismatique.
  • Une situation menaçante.
  • Un isolement du groupe, sans recherche de points de vue extérieurs.

La prise de décision en groupe ne garantit pas nécessairement une solution optimale ; elle peut même détériorer le processus.

La pensée de groupe se manifeste par 8 symptômes :

Nom Explication
Symptômes internes Pression à la conformité Les idées divergentes sont rejetées, souvent sans justification autre que l'effet de groupe.
Garde de l'esprit Un membre veille à la sécurité des idées du leader pour maintenir la cohésion.
Autocensure Les individus n'osent pas exprimer leurs divergences d'opinions.
Illusion d'unanimité Le groupe croit à un accord total en raison des divergences tues.
Symptômes externes Illusion d'invulnérabilité Perception optimiste de la situation, difficulté à envisager l'échec.
Croyance en la moralité de groupe Le groupe se croit du "bon côté" ou porteur de bonnes valeurs.
Perception stéréotypée de l'exogroupe L'exogroupe est vu de manière stéréotypée et négative.
Rationalisation Le groupe cherche des justifications rationnelles pour ses choix.

Ces dynamiques affectent le traitement de l'information :

Nom Explication Exemple
Étude incomplète des options possibles L'avis du leader bloque l'analyse d'autres options pertinentes. Possibilités A, B, C
Filtrage des informations Les informations sont sélectionnées pour valider l'avis du leader. Informations disponibles : X, Y, Z
Interprétation biaisée des informations disponibles Les informations sont sous-estimées car jugées invraisemblables (ex: Pearl Harbor). Interprétations possibles : Inégative Ipositive
Incapacité à considérer toutes les conséquences Les conséquences négatives sont ignorées, lié à l'illusion d'invulnérabilité. Conséquences possibles : Cbien Cpabien
Incapacité à remettre en question Les décisions sont considérées comme définitives et figées.

III.1.3 – Le point de vue actuel sur la question

Le modèle de Janis est difficile à tester expérimentalement dans son intégralité (4 variables : cohésion, menace, isolement, leader puissant). Les variables ont été testées individuellement :

Variable Étude Conclusion Remarques
Leader charismatique McCauley 1989, Ahlfinger & Esser 2001 Plutôt validé Traitement de l'information plus contraint, lié à l'identification au leader ou au conformisme.
Menace Turner et al 1992 Plutôt validé Perturbation du processus de décision en cas de menace.
Cohésion Esser 1998, Leana 1985 Résultats divergents Validation ou invalidation parfois inconsistante.

Face aux difficultés de validation scientifique, les chercheurs ont des positionnements mitigés sur les causes identifiées par Janis :

Accord avec Janis Idée Explication
Les causes identifiées sont les bonnes Tout ou rien Toutes les causes doivent être présentes pour que la pensée de groupe émerge.
Progressif Certains facteurs sont plus importants ; plus il y a de facteurs, plus le risque est élevé.
Les causes identifiées ne sont pas les bonnes Conformisme Les causes identifiées par Janis ne seraient que des effets du conformisme (Vallerand, 1994 : "tendance d'une personne à modifier sa position dans la direction du groupe").
Modèle de Baron Propose d'autres caractéristiques pour l'émergence de la pensée de groupe.

Le modèle de Baron (2005) propose trois caractéristiques principales :

  • L'identification aux membres du groupe (sentiment d'appartenance).
  • L'émergence d'une norme dominante favorisée, rapidement perçue. Selon l'effet de connaissance commune (Larson et al., 1998), les membres accordent plus d'importance aux informations partagées qu'à celles qu'ils sont seuls à connaître. La pensée de groupe est l'incapacité à prendre en compte une perspective contre-normative (Fiske, 2008).
  • Le manque d'efficacité personnelle, où les individus doutent de leurs propres décisions et s'en remettent aux autres.

Le modèle de Baron peut être vu comme un schéma plus basique (niveau -1) par rapport à celui de Janis (niveau 0), couvrant des cas sans menace ou leader charismatique. L'isolement, pour Baron, est une conséquence plutôt qu'une cause.

II.1.4 – Existe-t-il des solutions ?

Pour éviter la pensée de groupe, diverses solutions peuvent être mises en place :

Solution Étude Explication
Avant Rendre conscient de la dynamique Sensibiliser les membres pour une plus grande vigilance.
Créer des groupes hétérogènes Nemeth et al, 2001 Lutter contre l'identification excessive des membres.
Gérer le nombre de participants Thompson, 2008 Limiter la dilution/diffusion dans les grands groupes.
Pendant Rôle de l'avocat du diable Chen et al, 1996 Désigner une personne pour critiquer les décisions, favorisant l'expression d'idées divergentes.
Travailler en sous-groupes Roberto, 2001 Permettre l'expression de diverses opinions avant la discussion de groupe.
Intervention du leader Nemeth et al, 2001 Le leader exprime sa position à la fin pour ne pas influencer.
Après Travailler en deux temps Anticiper une rencontre ultérieure pour prendre du recul.
Référence à des experts Smith, 2004 Intégrer des opinions extérieures au groupe.

II.2 – Normalisation et Polarisation

II.2.1 – Définition

La normalisation est la formation d'un consensus au sein d'un groupe, qui se fait dans le sens de la moyenne des positions individuelles initiales. Elle s'observe dans des situations ambiguës sans "bonne" réponse claire.

L'expérience de Sherif sur l'effet autocinétique illustre ce phénomène : un point lumineux fixe dans l'obscurité est perçu comme bougeant. Les phases de l'expérience ont montré :

  1. Phase 1 (individuelle) : Grandes différences inter-individuelles, mais stabilité intra-individuelle des estimations.
  2. Phase 2 (en groupe) : Convergence progressive vers la moyenne des estimations individuelles initiales.
  3. Phase 3 (individuelle post-groupe) : Disparition des différences inter-individuelles, les participants conservent la norme collective.

La normalisation (ensemble de façons de penser, ressentir ou se comporter reconnues comme adéquates par le groupe) implique des règles implicites, un ajustement au fil des interactions, et des effets de compromis (influence réciproque). Elle se distingue du conformisme par son caractère de compromis et non de changement radical.

II.2.2 – Pourquoi la normalisation ?

La normalisation a une dimension informative : en l'absence de réponse claire, on tend vers la position la plus raisonnable, créant un compromis qui moyenne les positions. Elle a aussi une dimension motivationnelle (influence normative) : le désir d'appartenance motive l'adhésion à la norme perçue du groupe pour éviter l'exclusion.

II.2.3 – La polarisation : le consensus vers les extrêmes

En 1961, Stoner a observé un "glissement vers le risque" : les décisions de groupe étaient plus extrêmes que les positions individuelles, à l'opposé des attentes de l'époque. Son protocole impliquait 12 scénarios hypothétiques avec un choix sûr mais peu stimulant et un choix risqué mais plus intéressant, avec une évaluation du risque sur une échelle de 1 à 10.

Kogan, Wallach & Bem (1962) ont confirmé ces observations avec un protocole en trois phases :

  1. Phase de pré-consensus : choix individuel.
  2. Phase de consensus : choix en groupe.
  3. Phase de post-consensus : nouveau choix individuel, montrant la persistance de la norme de groupe plus extrême.

La multiplication des expérimentations a mené à des explications possibles :

  • La dilution de la responsabilité : la responsabilité collective rend les conséquences moins lourdes à porter pour l'individu.
  • La valorisation du risque : dans certaines cultures, la prise de risque est une norme valorisée.

Les chercheurs francophones ont proposé le concept plus large de polarisation de groupe ou polarisation collective pour rendre compte d'un glissement vers l'extrême, qu'il soit risqué ou prudent. Moscovici & Zavalloni (1969) ont montré, en étudiant les opinions politiques sur une échelle de -3 à +3, que le groupe tend à extrémiser l'opinion initiale des individus. Myers & Aronson (1972) ont confirmé cette idée en montrant que les scénarios pouvaient induire un glissement vers le risque ou vers la prudence.

La polarisation est définie comme l'« extrémisation des opinions vers le pôle qui attire la moyenne des positions initiales individuelles ».

La polarisation se distingue de la normalisation :

  • OUI : si l'on considère la généralisation du positionnement (réduction de variance autour de la moyenne).
  • NON : si l'on considère la variation de positionnement : la normalisation réduit la variance sans changer la moyenne, tandis que la polarisation réduit la variance en changeant la moyenne.

II.2.4 – Pourquoi la polarisation collective ?

II.2.4.1 – La comparaison sociale

La théorie de la comparaison sociale (Sanders & Baron, 1977) explique la polarisation collective. En situation individuelle, les motivations sont de percevoir et donner une image positive de soi. En situation collective, l'individu est tiraillé entre l'intégration au groupe et le désir d'être "le meilleur parmi les pairs" (effet Primus Inter Pares - PIP, Codol, 1975). Ce désir collectif d'être le meilleur défenseur des idées du groupe conduit à une extrémisation des opinions.

Baron & Roper (1976) ont illustré cela en associant une valeur sociale (intelligence) aux estimations de l'effet autocinétique. En groupe, les participants ont accentué leurs perceptions dans le sens de la valeur sociale, montrant l'influence de la comparaison. Sans valeur sociale, on observe de la normalisation ; avec, de la polarisation.

Le caractère public des estimations seules ne suffit pas à déclencher la comparaison sociale, il faut un échange entre les individus pour que le comportement "meilleur parmi les pairs" apparaisse.

Une polarisation est toujours une extrémisation, mais une extrémisation n'est pas toujours une polarisation (ex: influence minoritaire, très rare, où un individu déplace le consensus vers son pôle).

II.2.4.2 – La théorie des arguments persuasifs

Burnstein & Vinokur (1977) et Burnstein (1982) ont souligné l'importance des arguments persuasifs. Plus il y a d'arguments pertinents et nouveaux en faveur d'une position, plus la polarisation est forte. Ebbesen & Bowers (1974) ont prouvé cette corrélation : le partage d'arguments au sein du groupe est le moteur de la polarisation.

Il y a une interaction entre comparaison sociale et arguments persuasifs, leur équilibre étant context-dépendant :

  • Pour des éléments factuels (résolution de problèmes), les arguments persuasifs prédominent.
  • Pour des éléments non factuels (perception), la comparaison sociale prédomine.

II.2.5 – Pourquoi un consensus tantôt vers la moyenne, tantôt vers les extrêmes ?

Plusieurs facteurs déterminent si un consensus s'oriente vers la normalisation ou la polarisation.

II.2.5.1 – L'impact de la discussion

Kogan & Wallach (1965) ont montré que la discussion est un facteur crucial. Dans l'effet autocinétique, sans discussion, il y avait normalisation. Mais en introduisant une discussion (même sans obligation de consensus), on observe de la polarisation. Un système de vote sans discussion mène à la normalisation car il n'y a pas d'argumentation développée, juste un échange d'information sur les positions des autres.

II.2.5.2 – L'impact de la divergence initiale

La divergence initiale des opinions est nécessaire à la polarisation. Ellis, Spencer & Olfield (1969) ont montré que les groupes avec des réponses initiales très différentes polarisent leurs positions, contrairement aux groupes homogènes. Un groupe divergent est incité à une discussion plus approfondie.

II.2.5.3 – L'impact de l'implication

L'implication individuelle dans le sujet de discussion peut également accentuer la polarisation. Nève & Moscovici (1971) ont observé une polarisation plus marquée chez les femmes sur le sujet de l'avortement. Moscovici & Lecuyer (1972) ont noté une polarisation plus forte dans des discussions face à face. Une forte implication, associée à une divergence initiale, transforme l'investissement dans les échanges (Doise et al., 1972).

Un niveau d'échanges bas (choix manifestes) conduit à la normalisation, tandis que des opinions explicitées mènent à la polarisation. Plus l'individu se sent impliqué, plus il s'engage dans la discussion, favorisant ainsi la polarisation. La charge cognitive (ex: devoir rendre compte du processus) réduit l'implication et diminue la polarisation.

III – L'impact de la présence d'autrui sur nos comportements et/ou performances

III.1.1 – L’effet du passant

L'effet du passant stipule que plus il y a de témoins, moins la probabilité qu'une personne intervienne sera grande. Ce phénomène est illustré par l'affaire Kitty Genovese, où 38 témoins n'ont pas agi lors d'une agression de 30 minutes.

L'expérience de Latané et Darley a testé cet effet avec une situation d'urgence simulée (crise d'épilepsie) et a montré que :

Condition Taux de réaction Temps de réaction
Participant + victime (seul) 100% 52s
+ 1 participant fictif 85% 93s
+ 4 participants fictifs 62% 166s

Le nombre de témoins diminue la probabilité de réaction et augmente le temps d'intervention.

Le processus d'aide à autrui passe par 5 phases : percevoir la situation, repérer son caractère critique, développer un sentiment de responsabilité personnelle, croire en ses compétences, et prendre la décision d'aider. Ce processus peut être perturbé par :

  • La dilution de la responsabilité : la responsabilité se disperse avec le nombre de personnes.
  • L'appréhension de l'évaluation : la peur d'être jugé ou de se tromper, surtout dans une situation ambiguë.
  • L'ignorance collective : si personne ne réagit, cela crée une norme implicite de non-intervention.

L'étude de Latané & Darley (1970) avec la fumée s'échappant d'une bouche de ventilation a aussi montré qu'une norme collective d'ignorance peut émerger si des compères ne réagissent pas.

Une méta-analyse a identifié des facteurs réduisant ou augmentant l'effet du passant :

  • La dangerosité de la situation (pour le témoin) : une situation clairement dangereuse lève l'ambiguïté et encourage l'action.
  • Le sentiment de compétence du témoin : les personnes formées ou se sentant capables d'agir interviennent plus.
  • L'interconnexion entre les témoins : la cohésion du groupe peut réduire la dilution de la responsabilité.

Solutions pour contrer l'effet du passant :

Solution Explication
Du côté des témoins Faire connaître ce mécanisme Sensibiliser les témoins à son existence.
Interpeller les autres témoins Demander de l'aide aux autres personnes présentes.
Du côté de la victime Signaler clairement le besoin d'aide Élimine l'ambiguïté de la situation.
Interpeller un témoin en particulier Réduit la dilution de la responsabilité et brise l'ignorance collective.

III.1.2 – La désindividuation

La désindividuation (Festinger et al., 1952) est un état où les contraintes internes sont perdues dans des contextes où les personnes ne sont pas perçues comme des individus. L'individu s'éloigne de ses valeurs personnelles pour adopter celles du groupe. Elle est observée dans des phénomènes de foule (ex: casseurs, personnes timides chantant en concert).

III.1.2.1 – Facteurs

Les deux facteurs favorisant la désindividuation sont la stimulation (Diener) et l'anonymat (Zimbardo).

  • La stimulation (ou activation) : l'activation physiologique ressentie en groupe a des conséquences sur les comportements.
  • L'anonymat : le sentiment de ne pas être identifié en tant que personne permet l'adoption de comportements différents.

L'expérience de Zimbardo (1976) a montré que des participants anonymes (costume du Ku Klux Klan) étaient plus agressifs que des participants identifiés, bien que cette étude ait été critiquée pour l'amorçage de la violence par le costume. L'étude de Diener (1976) sur l'agressivité suite à une activation a montré que seule l'activation était un facteur déterminant, mais là aussi une critique sur l'amorçage est possible.

L'étude plus écologique de Diener et al. (1976) durant Halloween a montré que la transgression (prendre plus de friandises) était plus élevée en groupe et en situation d'anonymat. Ces deux variables ont des effets additifs.

Pour provoquer la désindividuation, il faut réunir trois éléments :

  • L'anonymat : diminue l'appréhension de l'évaluation en réduisant l'auto-observation, l'auto-évaluation et l'intérêt pour l'évaluation d'autrui.
  • L'activation : apparaît au sein du groupe.
  • La responsabilité dispersée : se dilue dans le groupe.

La désindividuation tend à augmenter les comportements anti-sociaux.

III.1.2.2 – Le modèle de l’identité sociale de désindividuation (Reicher et al. 1995)

Reicher et al. (1995) proposent que la désindividuation est un glissement de l'identité personnelle vers l'identité sociale. En groupe, l'individu se focalise sur les autres, ce qui permet l'émergence d'une identité sociale. La désindividuation implique une diminution de la conscience de soi et une augmentation de comportements (anti ou pro-sociaux) selon l'identité sociale du groupe.

L'expérience de Johnson & Downing (1979) a montré que des participantes anonymes (costume) administrant des chocs variaient leur dureté selon le costume : plus doux en infirmière (comportements d'aide induits) et plus durs en KKK (comportements agressifs induits). Cela prouve que le mécanisme de désindividuation peut orienter les comportements dans les deux sens.

Identité personnelle Désindividuation Identité sociale
Forte conscience de soi Perte de conscience de soi
Je suis ma propre référence Le groupe me sert de référence
Je me comporte en alignement avec mes valeurs J'adopte le comportement du groupe

Il existe un continuum entre identité personnelle et sociale. Nadler et al. (1982) ont montré que la désindividuation dépend de la différenciation individuelle. Les individus "différenciés" (définition de soi claire) sont moins impactés par l'anonymat, leurs comportements (triche ou don) étant ancrés dans leur personnalité. Les non-différenciés sont plus sujets à l'influence du groupe et à l'anonymat.

Wicklund (1972) a suggéré que tout ce qui renforce la conscience de soi diminue la désindividuation. Carver & Scheier ont utilisé des miroirs pour prouver que les enfants confrontés à leur image avaient moins de comportements transgressifs.

III.2 – Le changement de performance

L'influence du groupe peut impacter la performance individuelle, soulevant la question de la supériorité du groupe sur les individus.

III.2.1 – Les efforts individuels au sein du groupe

Les efforts individuels varient selon qu'on est seul ou en groupe.

Ringelmann (1913) et la paresse sociale

L'expérience de Ringelmann sur le tir à la corde a montré une diminution de l'effort individuel avec l'augmentation du nombre de participants. Il a été suggéré que cette baisse de performance était due à des problèmes de coordination.

Ingham et al. (1974) ont introduit le concept de "pseudo groupe" (le participant croit être en groupe mais est seul) pour dissocier la perte de performance liée à la coordination de celle liée à la paresse sociale. Leurs résultats ont montré que :

  • Jusqu'à 3 personnes, la baisse d'effort est similaire entre groupe réel et pseudo groupe (coordination).
  • Au-delà de 4 personnes, la baisse d'effort est moins importante en pseudo groupe qu'en groupe réel (impact de la coordination).
  • La différence finale entre 'seul' et 'pseudo groupe' représente l'impact de la paresse sociale.

Pour contourner les effets de coordination, des tâches non physiques ont été utilisées, comme rechercher des utilités à des objets. Harkins & Petty (1982) ont constaté que les participants trouvaient moins de fonctions à un couteau en groupe qu'individuellement, démontrant la paresse sociale.

La paresse sociale (Latané, Williams & Harkins, 1979) est la « réduction de motivation et d'effort de l'individu lorsqu'il travaille collectivement ».

III.2.2 – Pourquoi la paresse sociale ?

III.2.2.1 – Les explications spécifiques

L'absence d'identification (anonymat collectif) est un facteur clé. La performance individuelle n'étant plus identifiable, l'effort diminue. Williams et al. (1981) ont montré que la paresse sociale observée lors d'un cri diminuait avec l'identification individuelle (micro personnel).

Les facteurs de motivation intrinsèque (difficulté et attrait de la tâche) influencent aussi la paresse sociale. Harkins & Petty (1982) ont utilisé un couteau (tâche stimulante) et une poignée de porte (tâche moins stimulante). Pour la poignée de porte, moins stimulante, aucune différence significative n'a été observée entre individuel et collectif, illustrant que la paresse sociale est moins présente pour des tâches moins banales ou plus complexes.

Conclusion sur la motivation intrinsèque :

  • Une tâche simple ou banale favorise la paresse sociale.
  • Une tâche complexe ou insolite rend la contribution individuelle plus valorisante, même noyée dans la masse.
  • La gratification/sanction (attrait extrinsèque) n'a pas d'effet sur la paresse sociale ; l'attrait doit être intrinsèque.
  • La difficulté de la tâche influence la paresse sociale pour les tâches physiques et cognitives.

III.2.2.2 – Une explication globale

Le modèle de l'effort collectif (Karau & Williams, 1993) suggère que l'investissement dans un groupe dépend de la projection sur le groupe ("les autres ne feront pas d'effort maximal, donc moi non plus").

L'expérience de Jackson & Harkins (1985) sur l'intensité du cri a montré que l'effort perçu du compère (élevé, faible, neutre) influençait la paresse sociale du participant. Sans indice sur l'effort de l'autre, on présume un effort minimal.

La théorie de l'impact social (Latané et al., 1979) propose que l'influence dépend :

  • Du nombre de sources (positif) et de cibles (négatif).
  • De la force de la source (légitimité, autorité, notoriété, expertise) (positif).
  • De la proximité de la source (physique ou psychologique) (positif).

Appliquée à la paresse sociale : la performance des participants (cibles) est influencée par le nombre de cibles. Lorsque les consignes sont données de manière collective, les individus se sentent moins concernés, réduisant l'impact social de la consigne et favorisant la paresse sociale.

Solutions pour lutter contre la paresse sociale :

  • Identifier la performance individuelle (ex: papiers de couleurs différentes).
  • Jouer sur l'esprit de groupe (selon le modèle de l'effort collectif).
  • Rendre la tâche plus attractive (motivation intrinsèque).
  • Donner les consignes individuellement (théorie de l'impact social).

III.2.3 – Production du groupe vs de l’individu

La typologie de Steiner (1972) classe les tâches selon leur impact sur la performance de groupe :

Tâches Explication Impact sur la performance
Additives Tâches équivalentes et indépendantes (somme des contributions). Positif (dépend de la paresse sociale et de l'identification).
Communes Tâches équivalentes et dépendantes (réussite du groupe dépend de tous). Négatif (alignement sur le maillon faible).
Disjointes Tâches équivalentes (réussite du groupe dépend d'un individu). Positif (alignement sur le maillon fort, pas de paresse sociale).
Discrétionnaires Tâches non équivalentes (somme des contributions, rôle de chacun à définir). Forte irrégularité (dépend de la corrélation compétences/besoins).

III.3 – L’impact de la simple présence d’autrui

III.3.1 – La facilitation sociale

La coaction est la réalisation d'une tâche par un individu en présence d'autres individus exécutant la même tâche indépendamment. Triplett (1897) a observé que les enfants enroulaient plus rapidement un fil en présence d'autres enfants (cyclistes).

Bergum & Lehr (1963) ont montré que la simple présence d'autrui en tant qu'observateur (audience) suffit à impacter la performance, comme dans leur étude sur la détection de signaux lumineux par des recrues militaires. La présence d'un supérieur hiérarchique améliorait la performance.

Ces observations ont conduit Allport (1924) à parler de facilitation sociale (amélioration des performances en présence d'autrui) et d'inhibition sociale (détérioration des performances). Les études de Dashiell (1930) sur les tâches mathématiques et de Pessin (1933) sur la mémorisation ont illustré ces deux effets.

En 1965, Zajonc propose la théorie du drive (ou de l'activation) : la présence d'autrui provoque une activation innée qui augmente la probabilité de la réponse dominante (réaction la plus probable dans un contexte donné). Si la réponse dominante est bonne, on observe de la facilitation sociale ; si elle est mauvaise, de l'inhibition sociale.

Zajonc & Sales (1966) ont montré dans l'apprentissage de langues étrangères que la présence d'une audience amplifiait la reconnaissance des mots "dominants" (appris fréquemment).

Pour démontrer le caractère inné de l'activation, Zajonc et al. (1969) ont expérimenté sur des cafards. Pour une tâche simple (fuite en ligne droite), la performance était meilleure en coaction (facilitation sociale). Pour une tâche complexe (fuite impliquant un virage), la performance était moins bonne en coaction (inhibition sociale), prouvant le mécanisme de base chez les espèces animales.

Michaels et al. (1982) ont observé chez des joueurs de billard que les bons joueurs performaient mieux en audience (facilitation), tandis que les mauvais joueurs performaient moins bien (inhibition). La complexité de la tâche de Zajonc est donc comparable au niveau de maîtrise du joueur de Michaels.

Cottrell (1972) propose la théorie de l'appréhension de l'évaluation, qui modifie la théorie du drive. L'activation ne serait pas innée mais proviendrait de l'apprentissage social : nous apprenons à nous soucier du regard d'autrui, qui devient un évaluateur (en audience) ou un compétiteur (en coaction). Son expérience en 1968, modifiant celle de Zajonc sur les mots, a montré que seule la présence d'une audience attentive (et pas une simple présence) entraînait une amplification de la réponse dominante, confirmant le rôle de l'appréhension de l'évaluation.

Le regain d'intérêt pour la thématique a conduit à d'autres facteurs, comme la distraction. Sanders, Baron & Moore (1978) et Baron (1986) ont proposé la théorie du conflit – distraction. Selon le modèle A de Baron, la présence d'autrui est une source de distraction qui crée un conflit attentionnel, à l'origine du drive. Ce drive amplifie la réponse dominante, menant à la facilitation ou l'inhibition sociale.

Le modèle B de Baron s'affranchit du drive et des réponses dominantes, se centrant sur le focus attentionnel. Le conflit attentionnel réduit le champ d'attention, permettant de se concentrer sur les indices centraux et d'ignorer les périphériques. Si les indices centraux sont suffisants et corrects, il y a facilitation sociale ; sinon, inhibition sociale. L'expérience de Muller (2002) sur les conjonctions illusoires a validé plutôt le modèle B, montrant que la performance était meilleure en solo, ce qui suggère que la présence d'autrui peut perturber la focalisation.

Muller & Butera (2007) ont proposé le modèle de la menace de l'autoévaluation : la performance est influencée par la comparaison avec autrui. En présence d'un coacteur très bon, les participants se sentent menacés et améliorent leur performance. Cette menace peut également être induite par la simple audience.

Conclusion

La présence d'autrui a des impacts profonds et variés sur l'individu, allant de l'influence sur les décisions (pensée de groupe, normalisation, polarisation) aux changements de comportements (effet du passant, désindividuation) et aux fluctuations de performance (paresse sociale, facilitation/inhibition sociale). Ces phénomènes sont complexes, souvent multifactoriels, et dépendent du contexte, de la nature de la tâche et des caractéristiques individuelles.

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