Histoire, mémoire et justice internationale
No cardsExamines the distinction between history and memory, focusing on justice and historical understanding. Examines historical events in the 20th and 21st centuries, including wars and mass crimes, and their impact on societal healing and reconciliation. Discusses the roles of historical scholarship and international law in addressing past atrocities and the evolution of legal concepts like genocide and crimes against humanity. Highlights key trials and legal developments, including Nuremberg and the Rome Statute, and the ongoing debate between historical objectivity and the demands of collective memory.
Histoire et Mémoire : Entre Compréhension du Passé et Responsabilité du Présent
La manière dont les sociétés interagissent avec leur passé est façonnée par deux concepts fondamentaux mais distincts : l'histoire et la mémoire. Tandis que l'histoire est une discipline savante visant à établir une connaissance aussi objective que possible des événements passés, la mémoire représente une sélection subjective de ces souvenirs, dont la fonction principale est de donner sens au présent et de construire une identité collective. Les conflits, et particulièrement ceux des XXe et XXIe siècles, ont profondément marqué à la fois l'histoire et les mémoires, souvent de manière antagoniste, et ont soulevé des questions cruciales sur la justice et la reconnaissance des victimes.I. Distinction et Interactions entre Histoire et Mémoire
La problématique centrale pour comprendre leur interaction est de savoir comment différencier ce qui relève de l'histoire et ce qui relève de la mémoire, et comment l'étude historique et la justice concourent à la reconstruction des sociétés après les conflits.A. L'Histoire : Une Démarche Scientifique et Critique
L'histoire, en tant que discipline, repose sur une quête de vérité et d'objectivité. Elle est le fruit d'un travail rigoureux de reconstitution des événements passés.- Méthodologie : Les historiens travaillent à partir de documents et de preuves. Leur démarche implique le croisement, la comparaison et l'analyse critique de ces diverses sources pour en extraire une compréhension nuancée et éclairée du passé. Cette approche s'apparente à une démarche scientifique.
- Objectif : Le but est d'établir une vérité partielle et relative, susceptible de remise en cause, mais visant à l'universel. Elle cherche à comprendre le déroulement et la portée des événements dans leur contexte, sans se placer sur le terrain du jugement moral ou de la condamnation.
- Distanciation : L'historien se doit d'adopter une posture de distanciation par rapport à son objet d'étude, pour rendre compte des différents points de vue et éviter les anachronismes, c'est-à-dire percevoir le passé avec des grilles de lecture du présent.
- Figure emblématique : Hérodote (480 – 425 avant J.-C.) est souvent considéré comme le premier historien, décrivant l'histoire comme une procédure de vérité.
- Évolution des thématiques : L'histoire ne cesse d'évoluer, étudiant de nouvelles thématiques telles que les populations civiles, les victimes de crises, l'influence des médias, enrichissant ainsi constamment notre rapport au passé.
B. La Mémoire : Sélective, Subjective et Émotionnelle
La mémoire, par contraste, est profondément subjective et ancrée dans le présent.- Définition : C'est une présence sélective des souvenirs du passé dans une société. Elle est un discours et une représentation subjective qui donne du sens au présent.
- Sélectivité : La mémoire opère un tri parmi les souvenirs, en surinvestit certains et en occulte d'autres. Elle est intrinsèquement liée aux émotions.
- Types de mémoires :
- Mémoire individuelle : Composée des souvenirs personnels d'une personne, elle est émotionnelle et sélective.
- Mémoire collective : Représentation sélective d'événements passés qui contribue à la définition de l'identité d'un groupe et à créer un sentiment de commémoration. Elle se construit en fonction des enjeux et des besoins du présent.
- Mémoire officielle : Reconnue par un État, elle s'exprime par des actions concrètes comme la présence de monuments, de musées ou de cérémonies commémoratives.
- Objet d'étude historique : Bien que subjective, la mémoire peut être un objet d'étude pour l'historien. Les témoignages, par exemple, sont des sources précieuses mais nécessitent d'être passés au crible de la critique et croisés avec d'autres sources pour être analysés avec une distance critique.
- Travaux pionniers : Maurice Halbwachs (1925) a introduit le concept de mémoire collective, suivi par l'ouvrage Les Lieux de mémoire de Pierre Nora dans les années 1970, qui a popularisé cette thématique dans la recherche historique française.
C. Malentendus et Tensions entre Histoire et Mémoire
Malgré leurs interactions, l'histoire et la mémoire sont souvent en tension, notamment en raison de leurs objectifs différents.| Caractéristique | Histoire | Mémoire |
|---|---|---|
| Nature | Discipline savante, objective, scientifique | Représentation subjective, émotionnelle, sélective |
| Objectif principal | Compréhension, analyse critique, connaissance | Donner sens au présent, construire une identité, commémoration, reconnaissance |
| Méthode | Recherche de preuves, croisement de sources, distanciation | Perception et ressenti des événements, transmission |
| Rapport au temps | Analyse du passé pour le passé, contextualisation | Le passé au service du présent |
| Universalité vs. Spécificité | Vocation à l'universel, comparatisme | Expérience unique et incomparable des victimes |
| Rôle de l'historien | Chercheur de vérité relative, critique | Analyse les différentes mémoires comme objet d'étude |
Exemples de tensions :
- Multiplicité des mémoires : Un même événement peut donner lieu à des mémoires plurielles. L'exemple du site d'Auschwitz, où coexistent les mémoires des déportés juifs (génocide), des victimes du STO, des prisonniers de guerre et des déportés politiques, illustre cette pluralité. Chaque groupe a sa propre lecture et sa propre appropriation du passé.
- Devoir de mémoire vs. devoir d'histoire : Les porteurs de mémoire, souvent victimes ou leurs descendants, souhaitent que leurs souffrances soient reconnues. L'histoire, elle, insiste sur la nécessité de comprendre sans juger. Antoine Prost souligne qu'il y a un "devoir d'histoire" plutôt qu'un "devoir de mémoire", car "rappeler un événement ne sert à rien... si on ne l'explique pas".
- Mémoire nationale vs. mémoires concurrentes : Depuis les années 1970, la mémoire nationale fait face à des mémoires concurrentes, comme celle de la Shoah ou des mémoires post-coloniales, qui revendiquent une reconnaissance des souffrances hors des cadres traditionnels de l'héroïsme national.
II. Les Conflits dans les Mémoires et le Rôle de la Justice
Les guerres, en particulier celles du XXe siècle, ont laissé des cicatrices profondes dans les consciences collectives et ont engendré un besoin de justice et de reconnaissance pour les victimes anonymes.A. L'Émergence du "Devoir de Mémoire"
À partir des années 1970, le terme "mémoire" prend une nouvelle dimension, renvoyant à un passé qu'il faut préserver et valoriser, notamment en hommage aux innombrables victimes.- Origine de l'expression : L'expression "devoir de mémoire" aurait été utilisée pour la première fois par Pierre Nora en 1983, s'appliquant initialement à la Shoah.
- Extension : Ce devoir s'est étendu à d'autres groupes en quête de reconnaissance, comme les mémoires post-coloniales en France et l'esclavage aux États-Unis, menant à une multiplication des gestes de reconnaissance par les États.
- Politiques de reconnaissance : En France, le président Jacques Chirac a mené une politique de reconnaissance des "oubliés de l'histoire" (victimes du génocide juif en 1995, combattants de la guerre d'Algérie et Harkis en 2002-2003, victimes de l'esclavage en 2005).
- Définition : Le devoir de mémoire est une obligation morale de se souvenir d'un événement tragique.
B. Les Lois Mémorielles et Leurs Controverses
Le devoir de mémoire a conduit à l'adoption de lois mémorielles, visant à établir un point de vue officiel sur certains événements, souvent pour lutter contre le négationnisme.- Exemples de lois mémorielles en France :
- Loi Gayssot (1990) : Interdit toute contestation de l'existence des crimes contre l'humanité tels que définis par le Tribunal militaire international de Nuremberg en 1945, luttant ainsi contre le négationnisme.
- Loi de 2001 : Reconnaît le génocide arménien de 1915.
- Loi Taubira (2001) : Reconnaît que la traite négrière et l'esclavage sont des crimes contre l'humanité.
- Critiques des historiens : Une partie des historiens s'oppose aux lois mémorielles :
- Rôle de l'État : Ils estiment que ce n'est pas à l'État de définir la vérité historique, qui relève de la recherche et du débat scientifique.
- Restriction de la liberté de recherche : Ces lois peuvent restreindre la liberté et l'objectivité du travail des historiens, créant le risque d'une histoire officielle et d'une censure intellectuelle. La crainte est que l'histoire devienne "l'esclave de l'actualité".
- Pression des groupes de mémoire : Certains historiens, comme Pierre Nora via l'association "Liberté pour l'histoire", dénoncent une pression excessive des groupes porteurs de mémoire sur la législation.
- Affaire Olivier Pétré-Grenouilleau : Cet historien, spécialiste de la traite des Noirs, a été poursuivi pour négation de crime contre l'humanité après avoir nuancé la comparaison entre la traite négrière et la Shoah (nécessité de l'intention d'extermination pour le génocide). Son cas illustre les risques encourus par les historiens qui sortent de la narration officielle.
- Point de vue divergent : Certains historiens, comme Gérard Noiriel avec le "Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire", estiment qu'il ne faut pas mettre toutes les lois mémorielles sur le même plan, reconnaissant la légitimité de certaines revendications.
III. L'Évolution du Droit International : Vers la Reconnaissance des Crimes de Masse
Les guerres du XXe siècle, avec l'ampleur inédite des violences de masse, ont conduit à une prise de conscience internationale et à l'émergence de nouvelles catégories juridiques.A. Le Procès de Nuremberg et les "Crimes contre l'humanité"
Face à la barbarie nazie ("crime sans nom" selon Winston Churchill), en 1945, le Tribunal militaire international de Nuremberg fut créé.- Objectifs : Punir les principaux responsables politiques et militaires nazis, mais aussi établir une jurisprudence pour la postérité. Le procès fut largement médiatisé et filmé.
- Accusés et lieu : 21 dignitaires nazis comparurent à Nuremberg, en zone américaine, du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946. La ville fut choisie pour ses infrastructures intactes.
- Critiques du procès :
- Justice des vainqueurs : Les juges appartenaient aux quatre pays vainqueurs, suscitant l'idée d'une justice partiale, bien que le droit de la défense fut respecté.
- Impunités : L'URSS fut exonérée de ses crimes. Les bombardements alliés ayant causé des centaines de milliers de morts civils ne furent pas jugés.
- Spécificité du génocide : À l'époque, le procès ne permit pas de prendre toute la mesure de la spécificité du génocide juif.
- Apports majeurs :
- Jurisprudence internationale : Le procès a fait progresser la jurisprudence en matière de crimes contre l'humanité.
- Documentation historique : La documentation rassemblée pour l'instruction constitue une source majeure pour les historiens (ex : journal d'Anne Frank, documents des enfants d'Izieu).
- Définition : Les crimes contre l'humanité à Nuremberg incluent "l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal, ou en liaison avec ce crime."
B. L'Invention du Concept de Génocide par Raphaël Lemkin
Confronté à l'incapacité de la communauté internationale à prévenir des massacres comme celui des Arméniens en 1915, le juriste polonais Raphaël Lemkin a forgé le concept de génocide.- Contexte historique :
- Massacres de Herero et Nama (1904-1908) : Env. 80% des Herero et 50% des Nama tués par les colonisateurs allemands en Namibie (Afrique du Sud-Ouest allemande). Reconnu officiellement comme génocide par l'Allemagne en 2015. Éléments : politique raciale, camps de concentration, famine, maladies, travaux forcés.
- Génocide arménien (1915-1916) : Malgré les appels à la justice (ex: Conférence de la paix de 1919), les responsables turcs ne furent pas jugés. La question de "pourquoi un homme est-il pardonné lorsqu'il tue un million de personnes ?" fut une interrogation centrale pour Lemkin.
- Définition de Lemkin : Volonté de tuer avec préméditation une nation ou un groupe ethnique. Les victimes sont désignées par leur identité, pas leurs actes. Il s'agit d'un "plan coordonné de différentes actions" visant la destruction physique et identitaire (culture, religion, histoire) d'un groupe.
- Reprise par l'ONU (1948) : La Convention de l'ONU du 9 décembre 1948 reprend la définition de Lemkin mais avec des restrictions. L'URSS a veillé à exclure la mention de "groupe politique" pour éviter d'être incriminée pour la répression des Koulaks. Le génocide est ainsi reconnu comme une catégorie spécifique du crime contre l'humanité dans le droit international.
- Complexités et controverses de la qualification :
- Intentionnalité : Pour qu'il y ait génocide, il faut une intention, un "plan coordonné", ce qui est analogue à la préméditation en droit pénal. Cependant, il est souvent difficile de prouver une planification meurtrière, les auteurs cherchant à effacer les traces.
- Exemples de débats : La Turquie continue de nier le génocide arménien. La famine ukrainienne (Holodomor) est un sujet de débat quant à savoir si elle visait spécifiquement la nation ukrainienne.
- Critères d'identification des groupes : La définition de Lemkin se réfère aux groupes nationaux ou ethniques, ce qui peut paradoxalement identifier les victimes selon les critères des bourreaux.
C. La Cour Pénale Internationale et l'Élargissement des Concepts
Depuis les années 1990, le droit international a continué d'évoluer pour mieux appréhender les crimes de masse.- Distinction entre TPI et CPI :
- Tribunaux Pénaux Internationaux (TPI) : Juridictions temporaires créées par l'ONU (ex: TPI pour l'ex-Yougoslavie, TPI pour le Rwanda) pour juger les responsables de crimes spécifiques et disparaissant une fois leur mission accomplie.
- Cour Pénale Internationale (CPI) : Première et seule juridiction pénale universelle et permanente, créée par le Statut de Rome en 1998 et fonctionnelle depuis 2002. Elle juge les individus accusés de génocide, crimes contre l'humanité, crimes d'agression et crimes de guerre.
- Évolution de la définition des crimes contre l'humanité :
- Rupture avec Nuremberg : La définition du Statut de Rome (article 7) est plus large et ne requiert plus l'existence d'un conflit armé. Il suffit que les actes soient commis "dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique et en connaissance de cette attaque". Un crime contre l'humanité peut ainsi être qualifié même s'il n'est pas commis par un État ou avec son soutien (groupes armés non étatiques, forces paramilitaires).
- Nouvelles catégories de crimes : La définition inclut désormais le transfert forcé, et des crimes spécifiques aux femmes (viols, prostitutions forcées, grossesses forcées, stérilisations forcées), ainsi que les motifs sexistes.
- Exemples de génocides reconnus : Génocide arménien (1915), génocide des Juifs et des Tziganes (2nde GM), génocide des Tutsis au Rwanda (1994).
- Imprescriptibilité des crimes contre l'humanité et génocides : Ces crimes sont considérés comme imprescriptibles, ce qui signifie que la poursuite judiciaire n'a aucune condition de temps ou de lieu. Cela permet de juger des criminels longtemps après les faits.
- Évolution de la notion : La torture et l'apartheid (politique ségrégationniste visant à exclure une partie de la population par inégalité de droit, ex: Afrique du Sud 1948-1991) ont également été ajoutés à la notion de crimes contre l'humanité.
- Rôle de l'historien dans la justice : Face à l'imprescriptibilité et la complexité des contextes passés, les juges font parfois appel à des historiens. L'exemple de Robert Paxton, appelé à témoigner en 1997 lors du procès de Maurice Papon (accusé de crimes contre l'humanité pour son rôle sous Vichy), illustre cette collaboration pour éclairer la justice.
Conclusion : Un Équilibre Délicat entre Connaissance et Reconnaissance
L'histoire et la mémoire sont deux approches complémentaires mais distinctes du passé. La mémoire, souvent passionnelle et intrinsèquement liée à l'émotion et à l'identité, cherche à faire resurgir le passé dans le présent pour répondre à des exigences de reconnaissance et de justice pour les victimes. L'histoire, quant à elle, par son impératif de connaissance, de vérité et de distanciation critique, permet de contextualiser, d'analyser et de comprendre les événements passés de manière globale, sans les anachronismes. Face aux traumatismes des conflits, la justice, guidée par des concepts en constante évolution tels que le génocide et les crimes contre l'humanité, cherche à punir les responsables et à réparer les préjudices, symboliquement ou matériellement. L'interaction entre ces trois sphères – mémoire, histoire et justice – est essentielle pour la reconstruction des sociétés et pour forger un avenir qui tire les leçons du passé sans en être l'esclave.Start a quiz
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