Histoire du droit: Antiques et Mérovingiens
No cardsCe cours d'histoire du droit couvre les legs de l'Antiquité romaine et germanique, examinant les structures politiques, administratives et juridiques. Il aborde ensuite l'organisation mérovingienne, en se concentrant sur la conception du pouvoir, le lien personnel entre le roi et ses sujets, et la royauté patrimoniale, tout en considérant l'influence romano-chrétienne.
Histoire du Droit et des Institutions de l'Antiquité à la Monarchie Absolue
L'étude de l'histoire du droit et des institutions en France révèle une évolution complexe, marquée par l'héritage romain et germanique, la montée et la chute de dynasties, l'émergence de la féodalité et la construction progressive de l'État monarchique. Cette période, allant de la chute de l'Empire romain d'Occident (476 ap. J.-C.) à la veille de la Révolution française (1789), est fondamentale pour comprendre les fondements de notre système juridique et politique actuel.
Partie I - L'Époque Franque (476-987)
Cette période est caractérisée par la succession des dynasties Mérovingienne et Carolingienne, qui ont jeté les bases de ce qui allait devenir la France en intégrant des éléments romains et germaniques.
Chapitre Introductif : L'Héritage Gallo-Romain et Germanique
La Gaule, pleinement romanisée au siècle, a été profondément imprégnée de l'héritage romain avant l'arrivée massive des peuples germaniques. Cette coexistence a façonné la culture, la politique et le droit.
Section 1 : Le Legs Romano-Chrétien
L'intégration de la Gaule dans l'Empire romain est visible à travers trois éléments majeurs : politique et administratif, juridique et religieux.
I - Le Legs Politique et Administratif
Rome, fondée en 753 av. J.-C., a connu une période de royauté, puis la République (509-27 av. J.-C.), et enfin l'Empire (27 av. J.-C. - 476 ap. J.-C.). La Gaule a principalement vécu sous l'Empire, qui a emprunté largement à la République.
- A - Le pouvoir politique et ses éléments exécutifs
- 1 - La République (509-27 av. J.-C.) : Caractérisée par un équilibre entre différentes institutions.
- Le Sénat, conseil suprême, délibérait et rendait des Senatus-Consultes. Il pouvait ratifier ou refuser les lois des assemblées en leur conférant son Auctoritas (augmenter la valeur juridique des actes).
- Les Assemblées de citoyens (Comices) élisaient les magistrats et votaient les lois proposées, mais leur pouvoir était limité par le contrôle du Sénat.
- La Magistrature : Les consuls, préteurs (justice), censeurs (mœurs et recensement) étaient élus pour un an et détenaient la Potestas (pouvoir de contraindre). Les magistrats supérieurs, comme les Consuls, possédaient également l'Imperium (pouvoir militaire, levée et commandement des troupes). La primauté du Sénat, qui faisait de la République un régime aristocratique et conservateur, fut remise en cause par des crises aux et siècles av. J.-C., favorisant la concentration de l'Imperium et de la Potestas entre les mains d'hommes providentiels, menant à la fondation de l'Empire par Octave en 27 av. J.-C.
- 2 - L'Empire (27 av. J.-C. - 476 ap. J.-C.) :
- Octave, fils adoptif de César, fonda l'Empire en 27 av. J.-C. en évitant l'écueil de la royauté. Il reçut le titre d'Auguste du Sénat, lui conférant une autorité incomparable.
- Le Haut Empire (Principat) : Jusqu'en 284, l'empereur se présentait comme le princeps (premier des citoyens), maintenant théoriquement les institutions républicaines. Les prérogatives impériales se renforçaient, remplaçant le principe électif par le principe dynastique.
- Le Bas Empire (Dominat) : À partir de Dioclétien (284-305), l'empereur était considéré comme le Dominus (maître), exerçant un pouvoir autoritaire et sacré. Le gouvernement à quatre (Tétrarchie) fut établi pour gérer l'immensité de l'Empire, divisé entre un Empereur d'Orient et un Empereur d'Occident, chacun assisté d'un César. Bien que l'unité fût théoriquement maintenue, les destinées des deux parties divergèrent, l'Empire d'Occident tombant en 476, et celui d'Orient en 1453.
- 1 - La République (509-27 av. J.-C.) : Caractérisée par un équilibre entre différentes institutions.
- B - L'ordre administratif résultant de l'Antiquité romaine
- Rome a développé un système administratif durable pour gérer son vaste empire. La Gaule fut divisée en 4 provinces (Narbonnaise, Aquitaine, Lyonnaise, Belgique), avec la cité comme élément administratif de base.
- Les cités étaient administrées par un Sénat municipal et deux magistrats (les Duovirs), bénéficiant d'une autonomie relative pendant deux siècles et demi. Cette organisation a permis de stabiliser les populations et de fournir un cadre de vie. La carte des préfectures actuelles correspond globalement aux chefs-lieux romains.
- Au Bas Empire, les réformes centralisatrices augmentèrent le nombre de provinces (jusqu'à 17), réduisant leur superficie et le contrôle des gouverneurs, privant les cités de leur autonomie et les magistrats de leurs attributions au profit d'une administration centralisée.
II - Le Legs Juridique
Tous les habitants de la Gaule de statut libre obtinrent la citoyenneté romaine avec l'Édit de Caracalla en 212. Le droit romain était un système élaboré et technique.
- A - La loi et le droit prétorien sous la République
- Au début de la République, le droit était sommaire et coutumier, désigné par Mos Majorum (tradition des ancêtres) puis Consuetudo. L'activité législative des assemblées était limitée, mais la Loi des XII Tables (451 av. J.-C.) marqua l'établissement de l'égalité juridique entre citoyens.
- Le droit prétorien, émanant du préteur (magistrat de la justice), devint une source majeure. Le préteur organisait les procès et délivrait des formules pour les actions judiciaires. Face à la rigidité du système, les préteurs créèrent de nouvelles formules, élargissant l'éventail des droits sanctionnés. Ils publiaient un Édit du prêteur à leur entrée en fonction, annonçant les formules qu'ils délivreraient. Ce droit fut crucial pour la modernisation du droit romain.
- B - Le droit de l'Empire
- La Jurisprudence (science du droit), développée par des jurisconsultes, atteignit son apogée aux - siècles avec Gaius, Papinien, Paul et Ulpien. L'empereur s'appropria le pouvoir législatif, tarissant les autres sources de droit.
- L'Édit du préteur se figea en Édit perpétuel, et l'empereur devint la seule source de droit nouveau. Il intégra les jurisconsultes à son conseil et donna force de loi aux Senatus-Consultes.
- L'empereur édictait des constitutions à valeur législative (Édits, Mandats, Rescrits, Décrets). La célèbre formule d'Ulpien, « ce qui a plu au prince a valeur de loi », illustre cette concentration du pouvoir. Les empereurs étaient célébrés comme la « loi vivante » (Lex Animada).
- La prolifération des lois et le déclin de la connaissance juridique menèrent à des compilations. Le Code Théodosien (438) rassembla les constitutions impériales du siècle et fut la principale source de droit romain pendant l'époque franque, partiellement reproduit dans le Bréviaire d'Alaric (506).
- Plus tard, l'Empereur Justinien (Empire d'Orient) entreprit une nouvelle compilation vers 530, le Corpus Iuris Civilis, composé du Code, du Digeste, des Institutes et des Novelles. Cette œuvre monumentale resta largement ignorée en Occident jusqu'au siècle. L'héritage juridique romain marqua profondément la Gaule à travers ses cadres administratifs et sa pratique du droit.
III - Le Legs Religieux
L'Antiquité gréco-romaine liait étroitement la cité et ses divinités. Cependant, à partir du siècle, l'Empire romain adopta le monothéisme chrétien, dont le message contrastait avec la tradition antique.
- A - Le christianisme primitif et les persécutions de l'Église
- Le christianisme se développa et s'organisa de l'époque du Christ au siècle, principalement en Orient, puis en Occident à partir du siècle. L'État romain, généralement tolérant, s'y opposa en raison de la dualité entre le royaume terrestre et le royaume céleste prônée par le Christ (« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu »), ainsi que l'antinomie sociale avec l'égalité chrétienne s'opposant à l'esclavage romain. Ces divergences menèrent aux persécutions.
- B - La reconnaissance du christianisme comme religion d'État
- La conversion de l'Empereur Constantin conduisit à l'Édit de Milan en 313, reconnaissant l'Église chrétienne et autorisant le culte. En 380, l'Empereur Théodose fit du christianisme la religion d'État (Édit de Thessalonique).
- L'Église adapta son organisation aux cadres impériaux : la cité devint la circonscription religieuse de l'évêque, et les provinces ecclésiastiques calquèrent les laïques, l'évêque métropolitain dominant les autres.
- L'Église obtint une capacité patrimoniale et des privilèges (exemptions fiscales). Les évêques exercèrent une juridiction spirituelle et civile. L'influence chrétienne se manifesta dans la législation familiale (hostilité au divorce) et sociale (facilitation de l'affranchissement des esclaves).
- Cependant, l'Église fut soumise au contrôle impérial (césaropapisme). Face à cela, des figures comme Saint Ambroise et le Pape Gélase affirmèrent la primauté du spirituel sur le temporel, distinguant l'Auctoritas de l'Église de la simple Potestas des empereurs. L'Église prit ses distances avec l'Empire romain et se consolida, préparant son rôle après la chute de l'Empire.
Section 2 : L'Apport Germanique
Les Germains, originaires de l'Est du Rhin, effectuèrent des incursions en Gaule dès le siècle, mais les grandes invasions commencèrent au siècle. Leur civilisation contrastait avec celle de Rome.
I - Les Germains avant les invasions
Peuples nomades, les Germains ignoraient l'écriture et le système politique étatique. Leurs connaissances proviennent principalement de Tacite. Ils excellaient dans l'art de la guerre.
- A - Une organisation politique embryonnaire
- Ils vivaient en tribus indépendantes, avec un roi (chef religieux et judiciaire) désigné parmi les grandes familles. Le Consilium (conseil des hommes libres aptes à porter les armes) traitait les affaires importantes, et une assemblée des chefs de famille s'occupait des affaires courantes. Un Dux (chef de guerre) était élu par le conseil, séparant fonction royale et militaire. Le droit était coutumier et oral.
- B - La famille, une cellule solidaire
- La société était hiérarchisée : chefs aristocratiques, hommes libres (guerriers), demi-libres (anciens esclaves), et esclaves.
- La famille, fondée sur la parenté mâle, était une cellule unie incluant parents, protégés et esclaves. Le chef de famille exerçait le Mundium (pouvoir disciplinaire et protecteur). Cette solidarité était forte, notamment en matière pénale : un dommage à un individu était un dommage à toute la famille, entraînant vengeance ou indemnisation (Wehrgeld) entre familles.
- C - Le Compagnonnage militaire (Comitatus)
- Tacite désignait ce système de guerriers liés personnellement à un chef par fidélité. Le guerrier s'engageait à suivre le chef au combat et recevait protection et part du butin. La défaillance du chef pouvait entraîner son abandon, et celle du guerrier, son exclusion. Ce système hiérarchique favorisa la constitution de fédérations comme les Francs.
II - L'Implantation des Germains en Gaule
L'installation des Germains en Gaule fut un processus complexe de migrations, parfois violentes, mais souvent facilitées par les Romains eux-mêmes.
- Les raisons étaient multiples : l'attrait de la civilisation romaine, la pression des Huns à l'Est, et le besoin romain de mercenaires et de main-d'œuvre.
- A - Les Germains admis au titre d'alliés (Foedus)
- L'installation se fit par l'engagement individuel de guerriers dans l'armée romaine, l'installation de groupes sur les frontières avec attribution de terres héréditaires, ou des traités (Foedus) avec des peuples entiers.
- Le Foedus impliquait l'octroi d'un territoire et le droit d'administrer celui-ci, en échange d'une aide militaire en cas de guerre. Le droit d'Hospitalitas attribuait une partie des domaines privés pour faciliter la sédentarisation.
- Les Wisigoths et les Burgondes s'installèrent ainsi en Gaule. Le royaume wisigoth, le plus important, s'étendit en Aquitaine et en Espagne. Les Burgondes s'établirent en Savoie, puis en Bourgogne et Provence. Ces peuples adoptèrent le latin comme langue administrative et conservèrent les structures romaines, mais leur conversion à la version arienne du christianisme fut un obstacle face aux Francs catholiques.
- B - Les Francs, la conquête de la Gaule et la création du Regnum Francorum
- Les Francs (Saliens et Ripuaires) s'infiltrèrent en Gaule à partir du siècle. Les Francs Saliens s'établirent dans le Nord, refoulant la population gallo-romaine et contenant le latin et le christianisme. Intégrés au dispositif de défense romain, ils s'allièrent contre les Wisigoths et Burgondes.
- Clovis (481-511) unifia la Gaule en trois étapes :
- Victoire sur Syagrius (486) : Élimine la dernière enclave romaine.
- Conversion au catholicisme (vers 498) : Épousant une princesse burgonde catholique, Clovis se convertit et fut baptisé par l'évêque Rémi à Reims. Il devint le seul roi chrétien d'Occident, obtenant le soutien de l'Église et du clergé gallo-romain, crucial pour ses conquêtes.
- Victoire sur les Wisigoths (507) à la bataille de Vouillé : Conquête de la majeure partie de l'Aquitaine.
- À sa mort, Clovis avait créé le Regnum Francorum et fondé la dynastie Mérovingienne, bien que la Gascogne, la Bourgogne et la Provence lui échappassent encore.
Chapitre I - La Royauté Mérovingienne (481-751)
Le règne de Clovis (481-511) fut suivi par le partage du royaume entre ses quatre fils, marquant le début de la dynastie franque. Malgré les divisions et les affrontements, les Mérovingiens ont posé les fondements de la France en empruntant aux civilisations romaine et germanique. Le déclin des derniers rois mérovingiens (dits « fainéants ») conduisit à l'accaparation du pouvoir par les Maires du Palais, notamment les Pippinides, qui finiront par supplanter la royauté en 751.
Section 1 : La Conception Mérovingienne du Pouvoir
Fortement influencée par les traditions germaniques, mais sans ignorer l'héritage romain.
I - Les Traditions Franques (ou Germaniques)
Ces traditions sont patentes dans le contenu du pouvoir royal, le lien avec les sujets et la conception patrimoniale du royaume.
- A - Le contenu du pouvoir du roi
- Le Bannum (ban) : Pouvoir d'ordonner, d'interdire et de contraindre, similaire à l'Imperium romain mais sans limites. Il autorisait le roi à édicter des ordres généraux ou particuliers, à exiger services et contributions (levée d'armée, impôts). La désobéissance entraînait des peines sévères (amende, bannissement, mort).
- Le Mundium : Pouvoir de protection et de discipline exercé par le chef de famille. Pour le roi, il s'étendait à tous les hommes du royaume, garantissant paix et justice. Le roi était un pacificateur et protecteur, notamment des faibles (famille, veuves, orphelins).
- B - Le lien personnel entre le roi et ses sujets
- La royauté mérovingienne était une royauté militaire fondée sur le prestige du chef. Elle reposait sur des liens de fidélité. Les guerriers (Leudes) prêtaient serment au roi, s'engageant à lui obéir et à le suivre au combat, en échange de sa protection et d'une part du butin. Ce serment fut étendu à tous les sujets, révélant une conception personnelle de la royauté.
- C - Une royauté patrimoniale
- Le royaume (Regnum) était assimilé à un bien patrimonial privé du roi, susceptible d'être vendu, échangé ou donné. La succession se faisait selon la loi salique, qui prévoyait le partage de la "terre des ancêtres" entre les fils. Le royaume fut ainsi partagé plusieurs fois (ex: en 511 entre les quatre fils de Clovis).
- Cette fragmentation était atténuée par la proximité des capitales (Paris, Reims, Orléans, Soissons) et les luttes fratricides qui pouvaient rétablir l'unité (ex: Clotaire au siècle, Dagobert au siècle). Ces divisions ont aussi donné naissance à de grandes entités territoriales comme la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne, revendiquant leur autonomie.
II - La Royauté Mérovingienne et les Traditions Romano-Chrétiennes
L'influence romaine et chrétienne se manifeste par des emprunts terminologiques et une dimension religieuse de la royauté.
- A - Les références impériales
- Le roi mérovingien était qualifié de Princeps, et des termes comme Auctoritas ou Auguste (pour Clovis après 508) étaient utilisés. Les actes législatifs royaux employaient le vocabulaire du droit impérial (constitution, édit, décret). Cette fascination pour Rome visait à asseoir un pouvoir supérieur à celui d'un simple chef germanique.
- B - Une royauté chrétienne
- La conversion de Clovis fut un événement capital, permettant de concilier l'Église et la population gallo-romaine. Les rois mérovingiens prirent conscience de la dimension chrétienne de leur fonction, se considérant comme des serviteurs de Dieu, chargés de punir ce que les évêques ne pouvaient corriger par la persuasion. La finalité du gouvernement devint la marche commune du peuple vers la rédemption, exigeant un comportement irréprochable du monarque.
Section 2 : L'Administration Mérovingienne
L'administration romaine laissa une empreinte plus forte que la germanique, mais ne l'exclut pas totalement.
I - L'organisation administrative
Le roi s'appuyait sur des auxiliaires au palais et des administrateurs locaux.
- A - Le Palais
- Le palais regroupait la famille royale, la garde personnelle, les dignitaires et les conseillers, suivant le roi dans ses déplacements. Les offices palatins confondaient services publics (gestion du royaume) et personnels (service du roi).
- Exemples : le Connétable (chevaux du roi et cavalerie royale), le Chambrier (chambre du roi et trésor), le Comte du Palais (délégation du pouvoir judiciaire), le Référendaire (rédaction et authentification des actes royaux).
- Le Maire du Palais, d'origine domestique, acquit une influence grandissante au siècle en raison des minorités royales, supplantant l'autorité royale et rendant sa charge héréditaire.
- B - L'administration locale
- Les provinces civiles romaines disparurent, mais les cités subsistèrent sous le nom de Pagus. Le roi mérovingien institua le Comte, administrateur local, héritage de l'Empire romain.
- Le comte, nommé et révocable par le roi, était son représentant (Honor) et exerçait la puissance publique dans sa circonscription (justice, impôts, commandement des troupes). Le recrutement tenait compte de la diversité ethnique (comtes gallo-romains au sud de la Loire, germaniques au nord).
- Le comte était assisté d'auxiliaires (senteniers au nord, viguiers au sud). Cette concentration des pouvoirs du comte rompit avec la spécialisation romaine.
- Les évêques acquirent un rôle important grâce aux immunités, les plaçant hors de portée des agents royaux et leur confiant l'administration, la justice et la perception des impôts dans leurs domaines.
II - Les Grands Services du Royaume
Trois services majeurs : les finances, l'armée et la justice.
- A - Les finances
- Le système fiscal romain fut conservé (impôts directs et indirects), mais rencontra des difficultés (disparition des documents fiscaux, résistance populaire). L'administration fiscale relevait du comte. Les immunités accordées à l'Église permirent à celle-ci d'assurer la perception des impôts pour la couronne, conservant une part pour ses frais.
- B - L'armée
- Il n'y avait pas d'armée permanente. Un service militaire était exigé de tous les hommes libres (francs et gallo-romains), qui devaient s'équiper à leurs frais et répondre à la convocation du roi via le comte. Les guerriers, non soldés, étaient nourris par l'habitant et participaient au butin. La défaillance entraînait de lourdes amendes, favorisant la convocation des plus riches. Des terres étaient parfois accordées aux soldats pour subvenir à leurs besoins.
- C - La justice
- L'organisation judiciaire reposait sur deux niveaux : le Mallus (tribunal local ordinaire) et le tribunal du roi (du palais).
- Le Mallus : Assemblée des hommes libres convoquée par le comte. Le comte désignait des assesseurs (Rachimbourgs) qui lisaient la loi applicable et prononçaient le jugement, acclamé par l'assemblée et promulgué par le comte. Il était compétent en matière civile et pénale pour tous les habitants.
- Le tribunal du palais : Réuni là où résidait le roi, sa périodicité, ordre du jour et composition étaient à la discrétion du roi. Il jugeait les affaires concernant le roi ou les personnes sous sa protection.
- La justice d'appel romaine n'existait pas. En cas de déni de justice, le plaignant pouvait s'adresser au roi, qui ordonnait de rendre la justice ou renvoyait l'affaire au tribunal du palais.
- L'organisation judiciaire reposait sur deux niveaux : le Mallus (tribunal local ordinaire) et le tribunal du roi (du palais).
II - Principaux caractères de la procédure
La procédure était marquée par la tradition germanique.
- 1 - Procédure accusatoire : Le procès s'ouvrait sur une accusation portée par la victime.
- 2 - Mode de preuve : La charge de la preuve incombait au défendeur. Outre les preuves rationnelles (aveu, écrit, témoignage), les preuves irrationnelles étaient courantes :
- Serment purgatoire : L'accusé jurait de son innocence devant Dieu, assisté de co-jureurs attestant de son honorabilité.
- Ordalies (jugement de Dieu) : Épreuves physiques (eau bouillante, fer rouge) par lesquelles l'accusé devait prouver son innocence, la guérison étant signe de la protection divine. Le Duel judiciaire était aussi une ordalie, le vainqueur étant réputé soutenu par Dieu. Les ordalies étaient utilisées, la crainte du jugement divin incitant les coupables à avouer.
- Peines : Souvent des sommes d'argent (Werhgeld ou composition pécuniaire), variables selon la gravité du délit et la qualité de la personne. L'insolvabilité pouvait entraîner l'esclavage ou la mort. La famille du coupable partageait le poids de la peine.
Les traditions germaniques et romaines se combinèrent dans l'administration et le pouvoir, mais plus difficilement sur le plan juridique.
Section 3 : Le Pluralisme Juridique
La coexistence de différents peuples en Gaule après la conquête de Clovis entraîna un système de personnalité des lois, un obstacle à l'unité juridique.
I - Les Lois Barbares
Chaque peuple rédigea ses lois à la fin du ou début siècle pour fixer les coutumes et les préserver du droit romain.
- Le Code d'Euric (Wisigoths, 476) mêlait traditions germaniques, droit romain et chrétien.
- La Loi Gombette (Burgondes, 502) montrait une forte influence romaine mais conservait des éléments germaniques (ex: achat de la femme).
- La Loi Salique (Francs, sous Clovis) était plus conservatrice. C'était un code pénal fondé sur la composition pécuniaire, fixant des indemnités selon l'infraction et la victime, dans le but de limiter la vengeance privée. Elle contenait aussi des dispositions sur la procédure et le droit privé (successions).
II - Les Lois Romaines
Les Gallo-Romains étaient régis par le Code Théodosien. Des rois barbares compilèrent ce droit pour leurs sujets gallo-romains :
- La Loi romaine des Burgondes (début siècle), recueil sommaire.
- Le Bréviaire d'Alaric (Wisigoths, 506), plus vaste, regroupait l'essentiel du Code Théodosien avec interprétations et extraits doctrinaux. Après la victoire de Clovis à Vouillé en 507, il fut conservé et appliqué à l'ensemble de la population, servant de base à la connaissance du droit romain au Moyen Âge.
III - Le Système de Personnalité des Lois
Contrairement à l'application territoriale du droit, la Gaule adopta un critère ethnique, chaque individu étant jugé selon la loi de son peuple d'origine.
- Ce maintien des lois s'explique par la fragilité numérique des Francs. En cas de conflit de lois entre plaideurs, la loi du défendeur était généralement appliquée, avec des exceptions (loi du débiteur pour les contrats, loi du défunt pour les successions, loi de la victime en matière pénale).
- Le système évolua vers une territorialité des lois due à des interférences (application du droit romain là où le droit germanique était lacunaire) et à la fusion progressive des peuples. La législation des rois mérovingiens (textes de portée générale) contribua à cette évolution.
En conclusion, les Francs ont unifié la Gaule et fondé une dynastie, mais la conception patrimoniale du royaume (partages) et la défaillance des derniers Mérovingiens affaiblirent la royauté, favorisant l'aristocratie et l'avènement des Carolingiens.
Chapitre II - Les Carolingiens (751-987)
Les Carolingiens, succédant aux Mérovingiens, ont marqué une période de renouveau institutionnel et politique, restaurant l'Empire romain d'Occident avant de connaître un déclin conduisant à sa dislocation.
Après la mort de Dagobert , le royaume fut divisé en quatre entités (Austrasie, Neustrie, Bourgogne, Aquitaine). L'affaiblissement des rois mérovingiens (rois fainéants) permit aux Maires du Palais, notamment la famille des Pippinides, d'accaparer le pouvoir. Charles Martel (fils de Pépin de Herstal) consolida l'autorité, notamment par sa victoire à Poitiers en 732, se présentant comme Dux Francorum et Princeps Francorum. Son fils, Pépin le Bref, devint le véritable maître. En 751, avec le soutien du Pape, il se fit élire et sacrer roi, fondant la dynastie Carolingienne, qui fut confirmée par le sacre du Pape en 754.
Section 1 : Les Mutations Politiques et Institutionnelles
La royauté carolingienne fut transformée par un renforcement de sa sacralité et la restauration de l'Empire.
I - Sacralité et Théocratie
Le sacre fit du roi un élu de Dieu, porteur d'une mission divine.
- A - Origine et signification du sacre
- Introduit par Pépin le Bref en 751, le Sacre (application d'huile sainte) légitima son coup d'État. Inspiré des Wisigoths et des usages juifs (rois oints de l'Ancien Testament), il conférait au roi une inviolabilité personnelle et faisait de lui l'oint du Seigneur, à l'image des prêtres.
- Le sacre marqua une alliance entre Dieu et le peuple Franc, investissant le roi d'une mission divine : guider son peuple selon la loi de Dieu. Charlemagne ajouta à sa titulature « par la grâce de Dieu », soulignant cette nouvelle dimension sacrée.
- B - La théocratie royale et le Ministerium Regis
- La Théocratie royale : Gouvernement des hommes par Dieu, où le roi, en tant que prêtre (selon Isidor de Séville), est chargé de réaliser la justice divine sur terre, de protéger l'Église, de venger les crimes, de corriger les erreurs religieuses et d'assurer la paix. Charlemagne incarne cette conception forte, où le roi a la primauté dans l'ordre temporel et spirituel. Sa lettre au Pape Léon (rédigée par Alcuin) illustre cette prépondérance du monarque sur le pontife.
- Le Ministerium Regis (ministère royal) : Sous le règne affaibli de Louis le Pieux, des évêques comme Jonas d'Orléans (829) développèrent l'idée que la royauté est une institution, un office, avec des tâches et devoirs précis (régir le peuple de Dieu avec équité et justice, promouvoir la paix et la concorde). Le roi devait posséder des qualités (piété, justice, miséricorde), sans quoi il devenait un tyran. Cette doctrine insista sur la supériorité de l'Auctoritas des pontifes sur la Potestas des rois, glissant vers une théocratie épiscopale où les évêques pouvaient juger le roi. Agobard de Lyon développa l'idée d'une fonction royale universelle sur un peuple chrétien uni, impliquant une unité législative. Louis le Pieux intégra cette idée dans sa définition du ministère royal, le partageant avec ceux sous son autorité.
Cette idéologie royale renforça la fonction du roi, la détachant de sa personne et en faisant une charge dont il n'était que le dépositaire. La légitimité du roi ne découlait plus seulement de l'hérédité, mais aussi de l'exercice de sa mission divine, soumise au jugement des évêques. L'idée d'une mission universelle du roi prépara le terrain à la restauration de l'Empire.
II - La Renovatio Imperii et la résurgence de la Res Publica
La restauration de l'Empire marqua une tentative de recréer l'unité politique et symbolique romaine.
- A - Les circonstances du rétablissement de l'Empire
- Les victoires militaires de Charlemagne firent de lui le maître de l'Occident. Son entourage, conscient de son prestige et de la sacralité de sa royauté, considérait que l'unité territoriale se rapprochait du modèle impérial.
- Deux autres facteurs contribuèrent : le déclin de l'Empire d'Orient (amoindri par les conquêtes arabes et les discordes internes, et dont le trône impérial fut considéré comme vacant en Occident après la déposition de Constantin par sa mère Irène en 797), et l'affaiblissement de la Papauté (le Pape Léon dut demander la protection de Charlemagne).
- Alcuin, conseiller de Charlemagne, compara les trois dignités suprêmes (Pape, Empereur d'Orient, roi Franc) et affirma la prépondérance de la dignité royale. En 800, Charlemagne fut couronné Empereur par le Pape Léon à Rome. Cette Renovatio Imperii renforça l'unité du pouvoir, Charlemagne s'intitulant « Auguste empereur gouvernant l'Empire romain ».
- Cependant, Charlemagne continua à se présenter comme « roi des Francs et roi des Lombards », et en 806, il organisa le partage de l'Empire entre ses trois fils, sans prévoir la transmission du titre impérial, montrant que les conceptions franques marquaient encore l'Empire restauré.
- B - L'évolution de l'idée d'Empire et la résurgence de la Res Publica
- À la mort de Charlemagne en 814, seul son fils Louis le Pieux survécut, assurant l'unité impériale. Louis le Pieux adopta une titulature plus impériale, se désignant uniquement comme « Empereur Auguste », soulignant l'unité de l'Empire.
- Son entourage ecclésiastique, soucieux de maintenir cette unité face à la descendance de Louis le Pieux, élabora l'Ordinatio Imperii en 817. Ce règlement de succession, bien que ne rompant pas totalement avec le principe de partage franc, visait à maintenir l'unité de l'Empire pour le salut du peuple chrétien. L'aîné, Lothaire, serait seul empereur à la mort de son père et ses frères seraient rois de royaumes subordonnés.
- Cette réflexion sur l'unité fit renaître la notion romaine de Res Publica, désignant une entité supérieure aux gouvernants, dont le pouvoir devait être exercé dans l'intérêt général. Pour les Carolingiens, la Res Publica était l'intérêt général, et les gouvernants n'étaient là que pour la servir.
Section 2 : Moyens de Cohésion et Unification de l'Empire
Les Carolingiens mirent en place des outils législatifs, administratifs et judiciaires pour unifier leur vaste empire.
I - L'Essor de la Législation
Contrairement aux Mérovingiens, les Carolingiens légiférèrent abondamment.
- Charlemagne, Louis le Pieux et Charles le Chauve édictèrent environ 200 Capitulaires (lois divisées en chapitres), de portée générale ou spécifique (modifiant les lois barbares, ou concernant l'Église). L'intervention impériale en matière religieuse témoignait de l'interpénétration spirituel/temporel.
- Les capitulaires, émanant de la volonté royale, étaient discutés et approuvés lors des Plaides (assemblées des grands du royaume, laïcs et ecclésiastiques). L'influence des grands variait, étant limitée sous Charlemagne mais croissante sous ses successeurs, jusqu'à la disparition des capitulaires après 884.
- Pour pallier l'analphabétisme, les capitulaires étaient lus publiquement lors des sessions judiciaires.
II - Une Administration Réorganisée et Contrôlée
Les Carolingiens s'appuyèrent sur les hiérarchies laïque et ecclésiastique pour relayer la volonté du monarque, avec un contrôle renforcé de l'administration locale.
- A - Le gouvernement central
- Le palais, toujours itinérant (bien que Charlemagne fît d'Aix-la-Chapelle sa capitale), conserva sa structure. Cependant, la charge de Maire du Palais fut supprimée, ses attributions étant réparties entre le Sénéchal (maison et domaines du roi) et le Comte du Palais (justice, juridiction).
- L'État-Major Ecclésiastique (chapelle impériale) prit une importance croissante, dirigé par un Archichapelain. La Chancellerie, chargée de la rédaction des actes et des archives, était dirigée par un Chancelier, souvent un clerc.
- B - Les piliers de l'administration locale
- 1 - L'administration laïque :
- Le Comte, administrateur du comté (Pagus), était nommé et révocable par l'empereur. Il prêtait serment et pouvait recevoir des terres en rémunération. La charge de Vicomte fut créée en appui du comte.
- Le Marquis fut introduit pour les districts militaires frontaliers (Limes), souvent un comte à la tête de plusieurs comtés frontaliers, chargé de la défense. Ce système contribua à l'émergence de principautés autonomes à la fin du siècle.
- 2 - Le second pilier : l'ecclésiastique :
- L'Évêque : Les Carolingiens s'appuyèrent sur la hiérarchie ecclésiastique, renforçant le rôle de l'évêque métropolitain, qui devint l'Archevêque. L'Archevêque diffusait les actes royaux, supervisait les évêques de sa province et présidait leurs réunions.
- Les diocèses furent structurés en archidiaconés, doyennés et paroisses (multipliées pour encadrer les fidèles), permettant de diffuser la religion et les ordres royaux.
- 3 - L'Église et l'État : Une collaboration étroite existait. Les rois s'immisçaient dans les affaires monastiques (nomination des abbés). Les monastères et évêchés, souvent dotés d'immunités, exercaient des fonctions administratives, fiscales, militaires et judiciaires. Charlemagne développa un réseau d'écoles, et les monastères devinrent des centres économiques.
- 1 - L'administration laïque :
- C - Une administration locale sous contrôle : Missi Dominici
- Ces « envoyés du maître », institués à partir de 802, étaient des inspecteurs royaux. Un clerc et un laïc, choisis parmi la haute société, étaient envoyés dans un Missaticum (5 à 10 comtés) pour s'assurer de l'application des ordres royaux et contrôler l'activité des comtes et clercs.
- Dotés d'une délégation de l'Auctoritas impériale, ils pouvaient se substituer aux autorités défaillantes. Leur rôle était crucial pour l'application uniforme de la législation. Cependant, l'institution des Missi eut une durée de vie limitée, disparaissant avant la fin du siècle, privant le pouvoir royal d'un moyen de contrôle efficace.
III - La Justice
La justice était centrale pour les Carolingiens, le roi étant chargé de maintenir l'ordre et la paix.
- Réformes du Mallus :
- Charlemagne réforma le statut des Rachimbourgs, qui devinrent des Échevins, nommés à vie par les Missi, garantissant leur impartialité et leur caractère permanent. Cela visait à créer une justice publique d'État.
- Le nombre de sessions du Mallus fut réduit à trois par an.
- La présence du comte fut rendue obligatoire pour les causes majeures (meurtres, incendies, enlèvements), les causes mineures étant traitées par ses auxiliaires.
- Contrôle judiciaire : Les Missi pouvaient être saisis en cas d'insatisfaction de l'activité judiciaire du comte et avaient le pouvoir d'évoquer des affaires.
- Évolution de la procédure : Les Carolingiens commencèrent à renouer avec la procédure inquisitoire romaine, permettant au juge de se saisir d'office et d'entreprendre une enquête, renforçant les pouvoirs de l'État en matière de justice, bien que cette évolution fût limitée au tribunal du palais.
Malgré ces efforts, les défauts du système judiciaire ne disparurent pas totalement, mais ces réformes contribuèrent à l'uniformisation du droit et au fonctionnement de la justice d'État. L'action de Charlemagne favorisa l'unité, mais à la mort de Louis le Pieux en 840, l'Empire déclina, annonçant la fin des Carolingiens.
Section 3 : La Dislocation de l'Empire et le Déclin de la Dynastie Carolingienne
Le déclin de l'Empire carolingien fut causé par des pratiques antérieures, la fragilité du système mis en place, les liens de fidélité à double tranchant et les invasions.
I - Les éléments expliquant le déclin
- A - La persistance d'une conception patrimoniale du royaume
- La restauration de l'Empire en 800 n'élimina pas les conceptions patrimoniales franques, comme en témoigne le partage de l'Empire par Charlemagne en 806. L'Ordinatio Imperii de 817, visant à maintenir l'unité, fut remise en cause par le remariage de Louis le Pieux et la naissance de Charles le Chauve, entraînant des modifications de l'Ordinatio et des conflits entre les fils.
- Le Traité de Verdun (843) divisa l'Empire en trois royaumes (Francie orientale pour Louis, Francie occidentale pour Charles, et la Lotharingie pour Lothaire), consacrant le principe de partage et minant l'unité impériale. Le titre impérial devint honorifique.
- B - Les liens de fidélité, un appui à double tranchant
- Charlemagne chercha à cimenter son royaume par une armature de fidélité, rétablissant le serment de fidélité général à la fin des années 780, puis exigeant un serment plus strict après son couronnement impérial, engageant positivement les hommes libres à exécuter les ordres impériaux et à participer à l'armée. Il visait à faire de tous ses sujets des vassaux.
- La Vassalité, institution privée (lien personnel entre deux hommes libres, le vassal et le seigneur, unis par la Comandatio et le serment), fut utilisée à des fins publiques. Le vassal jurait fidélité et recevait protection et un fief. Charlemagne multiplia ses vassaux royaux (évêques, abbés) et encouragea la pyramide vassalique.
- Ce système fut efficace tant que le monarque était fort et contrôlait ses vassaux. Cependant, avec l'affaiblissement de la royauté, les liens entre vassaux royaux et leurs propres vassaux devinrent plus forts que la fidélité à l'empereur, créant un écran entre le roi et les arrière-vassaux, et réduisant l'autorité royale.
- C - Le poids des invasions
- À partir de 840, le pouvoir royal dut faire face à de nouvelles invasions : les Normands (remontant les fleuves et menant des opérations dévastatrices), les Sarrasins (attaquant les côtes provençales) et les Hongrois (menant des raids jusqu'à Orléans).
- Ces invasions révélèrent l'incapacité de la royauté à assurer l'intégrité territoriale et la sécurité des populations. En conséquence, les populations se tournèrent vers les grands seigneurs locaux, plus proches et capables d'assurer leur protection, renforçant ainsi leur pouvoir.
II - La Montée en Puissance des Grands
Face aux invasions et aux ambitions des grands, l'autorité royale s'affaiblit, conduisant à la reconnaissance de l'hérédité des charges et à l'émergence d'une royauté contractuelle.
- A - La reconnaissance de faits, de l'hérédité des charges et l'évolution vers une royauté contractuelle
- En novembre 843, à Coulaines, les grands définirent les conditions de leur reconnaissance de Charles le Chauve comme roi. Il dut s'engager à respecter les droits et privilèges de l'Église, et à maintenir en place les titulaires de charges tant qu'ils accomplissaient correctement leurs fonctions. Cette convention limita le pouvoir discrétionnaire de révocation du roi et favorisa l'inamovibilité et l'hérédité des charges (Capitulaire de Quierzy-sur-Oise en 877).
- Cette évolution donna un caractère contractuel à la royauté : la position du roi devenait conditionnelle et dépendait du respect de ses engagements.
- B - La création de commandements militaires
- Face aux invasions, Charles le Chauve étendit le système des Duchés. Ces commandements militaires, efficaces au début, devinrent héréditaires et monopolisés par de grandes familles, contribuant à la dislocation politique et territoriale du royaume.
- De nouvelles principautés émergèrent (Flandre, Bourgogne, Aquitaine, Normandie). L'apparition de la Normandie, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911), officialisa une situation existante, reconnaissant le chef normand Rollon comme détenteur de la puissance publique.
- Dans la "France mineure", la dislocation fut encore plus importante, avec l'émancipation des comtes et vicomtes. À la fin du siècle, les princes utilisèrent le titre de Princeps et exercèrent les prérogatives royales par hérédité.
III - La Fin des Carolingiens
À partir de 888, les grands commencèrent à élire des rois non-carolingiens, privilégiant les aptitudes à gouverner et à défendre le royaume. Eudes, Robertien et comte de Paris, fut élu en 888 après s'être illustré contre les Normands. Les Robertiens et Carolingiens alternèrent sur le trône jusqu'en 987.
En 987, à la mort de Louis , Hugues Capet, fils d'Hugues le Grand, fut sacré roi, associant son fils Robert au trône et fondant la dynastie Capétienne.
En conclusion, la royauté carolingienne, malgré ses efforts d'unification et de christianisation, fut fragilisée par la persistance des conceptions franques (partages, liens de fidélité), les invasions et la montée en puissance de l'aristocratie. Cependant, son héritage (sacre, ministère royal, gouvernement par conseil) fut essentiel pour la royauté capétienne à venir.
Partie II : La Féodalité (Xe-XVe siècles)
La féodalité, régime politico-social fondé sur le fief, émerge avec l'affaiblissement de l'État à la fin du siècle et atteint son apogée entre les et siècles. Elle se caractérise par la dislocation de l'autorité publique et le développement d'alliances privées.
Chapitre I - Les Principaux Caractères de la Féodalité
En France, la féodalité se manifeste par la dislocation de l'autorité publique et la mutation des rapports entre les hommes.
Section 1 - La Seigneurie, un Cadre Autonome
L'émergence de la seigneurie, territoire autonome organisé autour d'un château et dirigé par un seigneur, a deux origines :
- Le développement des châteaux à la fin de l'époque carolingienne, usurpant l'autorité et les prérogatives publiques.
- L'affirmation des droits fonciers par les grands propriétaires face à la carence de l'État, transformant leurs domaines en seigneuries en exerçant les fonctions publiques vacantes.
Les seigneurs exerçaient un pouvoir de ban (commander, contraindre, punir) sur les hommes de la poesté (paysans, artisans), mais les hommes de rang social élevé (chevaliers, vassaux) y échappaient en raison de leurs liens personnels avec le seigneur.
II - L'organisation foncière de la seigneurie
La seigneurie foncière était le cadre économique des campagnes, avec une diversité de taille, mais une répartition commune entre réserve et tenures.
- A - La réserve : la terre du maître
- La réserve, environ un tiers de la seigneurie, comprenait le château et la chapelle. Elle était exploitée directement par le seigneur, utilisant des serfs (personnes attachées à la terre, corvéables à merci) et des travailleurs sans terre.
- B - Les tenures
- Les tenures étaient des parcelles de terre confiées à des paysans (censitaires) en échange de redevances (le cens), souvent en nature (champarts) ou en travail (corvées), qui tendirent à devenir monétaires au siècle.
- Le tenancier disposait du domaine utile (jouissance, perception des fruits, possibilité d'aliéner sous conditions), tandis que le seigneur foncier conservait le domaine éminent (droits de mutation, etc.).
III - La Seigneurie Banale, Nouvelle Entité d'Exercice du Pouvoir
La seigneurie banale se caractérisait par l'exercice autonome par le seigneur des anciennes prérogatives de puissance publique du roi, sans contrôle supérieur.
- A - Les pouvoirs d'ordre militaire
- Le seigneur exerçait un pouvoir militaire sur les hommes de la poesté. Ceux-ci, souvent fantassins, participaient à l'entretien et la construction des châteaux, fournissaient vivres et transport, et assuraient la garde du château, encadrés par les chevaliers et vassaux.
- B - Pouvoir d'ordre fiscal et économique
- Le seigneur collectait divers revenus via ses agents (prévôts). Certains étaient liés à la concession des tenures. D'autres, relevant du pouvoir de ban, étaient des taxes (la Taille) en contrepartie de la protection, ou des corvées (entretien des chemins).
- La fiscalité indirecte incluait des droits sur la circulation des marchandises (péages, droits de marché). Le seigneur établissait des banalités : monopoles sur l'utilisation d'équipements collectifs (fours, pressoirs, moulins) moyennant redevances. Il régulait aussi la vie économique, décidant des périodes de récolte et de commercialisation, lui assurant un avantage.
- C - Le pouvoir judiciaire
- La justice impériale fut remplacée par la justice seigneuriale, exercée par le seigneur (ou son prévôt assisté de prud'hommes), devenue un droit permettant d'asseoir son prestige et de s'enrichir.
- Le seigneur avait une compétence générale (y compris la peine de mort), principalement en matière pénale (crimes, homicides), reflétant le climat d'insécurité.
- Les modes de preuve archaïques (ordalies, duel judiciaire) persistaient.
- En plus de la justice banale, existait la justice féodale, traitant des litiges liés aux contrats vassaliques, présidée par la cour du seigneur.
IV - La Reconnaissance des Villes
À partir du siècle, la reprise économique et démographique des villes les rendit plus puissantes, les poussant à revendiquer leur émancipation de l'autorité seigneuriale.
- Les bourgeois s'organisèrent en associations (corporations, guildes pour les professions, associations de paix pour la sécurité), fondées sur un serment d'assistance mutuelle.
- Trois types de villes émergèrent :
- Les Communes (nord) : S'unissaient par serment et charte, obtenant une autonomie juridique et des prérogatives de puissance publique, administrées par un Maire et des échevins.
- Les Villes de Franchises (centre) : Moins autonomes, gérées par un agent seigneurial, mais bénéficiant de privilèges (droit d'acquérir des biens, avantages fiscaux et commerciaux).
- Les Consulats (sud) : Gérées par des consuls élus, proches des communes, mais avec une participation de la noblesse.
- Ces mouvements furent parfois violents (Laon, 1112) ou aboutirent à des négociations (monnayage des libertés, encadrement des villes).
- Les villes dotées d'un pouvoir de juridiction (communes et consulats) exerçaient une justice civile et pénale (pour les affaires mineures, le seigneur conservant les causes graves). Elles détenaient aussi un pouvoir d'administration et de police, fixant les réglementations commerciales et l'ordre public.
Section 2 : Les Relations Féodo-Vassaliques
Les relations féodo-vassaliques, au cœur de la société féodale, s'étendaient de la haute aristocratie à la basse noblesse, combinant un lien personnel et un lien réel (le fief).
I - La Formation du Contrat Vassalique
Le contrat vassalique, unissant un vassal et un seigneur, était archaïque, oral et formaliste, avec deux rites :
- L'Hommage : Le vassal s'agenouillait, mettait ses mains dans celles du seigneur, symbolisant sa soumission et sa remise personnelle. Il déclarait aussi devenir l'homme du seigneur. Le baiser de paix (Osculum) renforçait ce lien.
- Le Serment de fidélité : Le vassal jurait fidélité sur la Bible ou des reliques, engageant sa personne sous peine de parjure et de sanctions ecclésiastiques.
II - Les Obligations Nées du Contrat Vassalique
Le contrat synallagmatique engendrait des obligations pour les deux parties.
- Du côté du vassal :
- Obligation de fidélité (négative) : Ne pas nuire au seigneur (personne, biens, dignité, justice) et ne pas entraver ses actions.
- Obligations positives :
- L'Aide : Militaire (garde du château, expéditions), financière (rançon du seigneur, adoubement du fils aîné, dot de la fille, croisade).
- Le Conseil : Se rendre à la cour du seigneur pour donner son avis sur les affaires politiques et assister le seigneur dans sa fonction judiciaire (juger les pairs du vassal).
- Du côté du seigneur :
- Obligation de fidélité (négative) : Ne pas nuire au vassal.
- Obligations positives :
- La Protection du vassal (défense contre les ennemis, aide judiciaire, bons conseils).
- L'Entretien du vassal (directement à sa cour, ou par la concession d'un fief). La concession du fief devint la norme, remplaçant l'entretien direct et éloignant le vassal de son seigneur.
L'importance du fief grandit, devenant la cause de l'engagement vassalique plutôt que sa conséquence. L'étendue des services fut proportionnée à l'importance du fief. L'Investiture, acte formel de remise du fief, devint un tout indissociable de la cérémonie vassalique, souvent suivie d'un acte écrit (aveu et dénombrement).
III - Les Sanctions en cas de Non-Respect des Obligations
Au début, aucune sanction n'était prévue, la guerre étant le mode de résolution. Puis, des procédures se mirent en place.
- A - Le vassal défaillant :
- La Saisie : Confiscation temporaire du fief (refus d'hommage, non-réponse à l'appel militaire), comme moyen de pression, sans rompre le lien.
- La Commise : Confiscation définitive du fief pour les fautes les plus graves (guerre contre le seigneur, viol). C'était une sanction très grave jusqu'au siècle. L'engagement multiple des vassaux auprès de plusieurs seigneurs en réduisit l'impact, car le vassal conservait son statut auprès des autres seigneurs.
- B - Le seigneur défaillant :
- Le vassal pouvait s'adresser au suzerain de son seigneur. Si le manquement était prouvé, le vassal pouvait désavouer son seigneur, rompant le lien, se rattachant directement au suzerain tout en conservant son fief. Cela affaiblissait le réseau vassalique et la puissance du seigneur.
IV - Le Renforcement des Droits du Vassal sur le Fief
Originellement viager, le fief devint progressivement héréditaire, aliénable et patrimonial.
- A - L'hérédité du fief :
- Le fief, initialement concédé en intuitu personae (pour un service spécialisé), revenait au seigneur à la mort du vassal. Cependant, dès le siècle, l'hérédité du fief devint un droit, le seigneur le concédant aux descendants du vassal.
- L'héritier devait prêter un nouvel hommage et recevoir une nouvelle investiture, moyennant le paiement d'un droit de relief (ou droit de rachat), souvent fixé à un an de revenu du fief. Le seigneur conservait un certain contrôle sur l'aptitude de l'héritier.
- Les règles de dévolution variaient : droit d'aînesse au nord (l'aîné recevait la totalité du fief, devant parfois partager les revenus avec ses frères) ; coseigneurie au sud (les frères héritaient du fief en droits égaux, l'administrant collectivement).
- Les problèmes de minorité (garde seigneuriale ou noble) ou d'inaptitude (sexe féminin, grand âge) étaient résolus par des mécanismes spécifiques (représentant, mariage forcé).
- B - L'aliénabilité du fief :
- L'aliénabilité (don, vente, échange) du fief, initialement interdite jusqu'à la fin du siècle, fut progressivement assouplie pour les donations religieuses ou les fiefs de rente.
- Le développement de la valeur économique du fief et l'appauvrissement de petits seigneurs conduisirent à l'acceptation de l'aliénation pour la recherche de fortune.
- Des coutumes furent mises en place pour protéger l'intérêt du seigneur : le vassal devait se "défaire" de son fief (procédure de dévest), le seigneur prélevait une part sur le prix de vente (1/5ème) et pouvait exercer un droit de retrait féodal. Les aliénations partielles étaient soumises à l'autorisation du seigneur pour ne pas nuire à l'accomplissement des services.
Avec le temps, le fief échappa de plus en plus au contrôle du seigneur, les droits du vassal s'affirmant. Dans ce nouvel ordre féodal, la royauté devait trouver sa place.
Chapitre II - Place de la Royauté dans le Nouvel Ordre du Morcellement Politique et Territorial - Une Royauté Affaiblie mais Préservée
Le développement de la féodalité n'a pas éliminé la royauté, mais son autorité a été considérablement réduite. La royauté capétienne, héritière de la carolingienne, est une royauté faible qui ne remontera en puissance qu'au siècle.
Section 1 : L'Affaiblissement de la Royauté
L'accession d'Hugues Capet en 987 marqua le début de la dynastie capétienne, mais sans grand éclat initial. Le roi, avec un domaine restreint, était un prince parmi d'autres, incapable d'endiguer les effets de la féodalité.
I - Autorité du roi différente selon l'endroit du royaume - géographie de la puissance royale
L'autorité royale était limitée par les réalités territoriales.
- Le Domaine royal : Le roi capétien conservait un pouvoir quasi intact sur son propre domaine (un noyau autour de Laon, et les possessions personnelles des Robertiens entre Seine et Loire). Cependant, même là, il rencontrait des difficultés à se faire respecter. Ce domaine fut le point de départ de l'extension progressive de l'autorité royale.
- Hors du Domaine royal : Le pouvoir royal ne pénétrait pas les grandes seigneuries et principautés. L'influence du roi se mesurait par la répartition géographique des privilèges qu'il accordait. Cette influence diminua progressivement dans les provinces du sud, puis en Normandie, Bourgogne, Touraine. Au siècle (règne de Philippe ), l'influence du roi se cantonnait à son domaine.
- Les rapports avec les grands princes :
- Au sud, les princes n'avaient plus de relations avec le roi, ne prêtant plus hommage, considérant leurs charges comme tenues de Dieu et de leurs ancêtres.
- D'autres (ex: duc de Normandie) reconnaissaient un lien avec le roi, mais avec des réserves (hommage en marche, "terre libre" en Allou ne devant aucun service militaire mais seulement une obligation de ne pas nuire). Après 1066, le duc de Normandie, devenu roi d'Angleterre, se considérait l'égal du roi de France.
- Même en cas de reconnaissance de concession de terre, les princes estimaient leur liberté d'action à l'égard du roi lorsque la terre était parvenue par hérédité. Le roi ne pouvait confisquer le fief que s'il parvenait à faire jouer la commise, ce qui était difficile.
- Les grands exerçaient une grande liberté d'appréciation de leurs obligations vassaliques et n'hésitaient pas à s'opposer au roi. Le refus d'hommage à Louis en fut un paroxysme, jusqu'à ce que Louis , en rétablissant l'ordre dans son domaine, parvienne à exiger les hommages et services.
La remontée en puissance de la suzeraineté royale fut facilitée par le renouveau du pouvoir royal (descendance directe ininterrompue jusqu'en 1316) et le soutien de l'Église. L'abbé Suger de Saint-Denis développa la doctrine de la prééminence féodale des capétiens : tous les princes du royaume tenaient leurs terres en fief du roi et lui devaient hommage et services. Cette doctrine, rejoignant celle d'Abbon de Fleury (fin siècle) sur la fidélité due au roi, prépara le redressement de la royauté vers la souveraineté.
II - Conséquence sur le gouvernement et sur l'ordre juridique - le gouvernement et l'entourage du roi
L'affaiblissement du roi eut des conséquences sur son entourage et la gestion du royaume.
- A - Abaissement du niveau social de l'entourage du roi
- Les princes territoriaux et grands dignitaires s'éloignèrent de la cour royale. Initialement composé d'archevêques et évêques (continuité carolingienne), l'entourage s'abaissa progressivement au siècle sous l'influence de la réforme grégorienne, laissant place à des personnages plus modestes (simples chevaliers, prévôts).
- Cette évolution traduisait l'adaptation de la royauté aux pressions politiques, concentrant son activité sur son domaine et son environnement immédiat. Les grands officiers du palais (souvent issus d'Île-de-France) virent leur influence croître.
- B - Le rôle croissant des grands officiers
- Initialement simples services domestiques, les offices palatins acquirent une influence politique. Parmi eux :
- Le Sénéchal : Gérant des domaines royaux.
- Le Chancelier : À la tête des services de rédaction des actes royaux et de la chapelle royale (composée de notaires).
- Le Chambrier : Dirigeant la chambre royale et la garde du trésor, avec les Chambellans.
- Le Connétable : Gérant les écuries royales.
- L'importance de ces offices variait selon la personnalité de leurs titulaires. Leur influence politique fut croissante, leurs signatures devenant la norme sur les actes royaux. Ils devinrent l'équipe dirigeante du royaume, assurant le conseil ordinaire et permanent.
- Initialement simples services domestiques, les offices palatins acquirent une influence politique. Parmi eux :
Cette concentration du gouvernement par des gens d'Île-de-France rompit avec le principe carolingien du "gouvernement par conseil des grands", renforçant la cohésion du domaine royal.
III - Le Triomphe d'un Ordre Juridique Diversifié
L'autonomie des princes jusqu'au siècle mit à mal la prérogative royale de légiférer, favorisant le triomphe du droit coutumier.
- A - Le déclin de la législation royale
- La période féodale vit la disparition du pouvoir législatif royal pendant deux siècles, le roi ne pouvant légiférer hors de son domaine. Ses actes n'avaient pas de valeur législative générale et n'étaient applicables que dans son domaine. Chaque seigneur était législateur dans sa seigneurie.
- B - Le morcellement coutumier
- L'absence de pouvoir central fort créa un vide juridique, comblé par le droit coutumier. La coutume, droit non écrit issu de l'usage répété et accepté par une communauté, acquérait force obligatoire avec le temps. L'usage n'emporte pas de caractère impératif.
- Les coutumes, initialement orales, s'enracinèrent, devenant des règles dont l'origine était souvent immémoriale. Elles réglementaient les relations entre particuliers. Leur émergence est présentée comme une conséquence de la disparition du droit barbare et romain, comblant le vide juridique par des règles combinant anciens droits et solutions nouvelles.
- L'époque féodale fut caractérisée par un morcellement territorial des aires d'application des coutumes, souvent liées aux limites d'un ressort judiciaire (le détroit). Le juge jouait un rôle capital dans la fixation de la coutume. Plus les seigneurs étaient indépendants, plus la diversité coutumière était grande (ex: une seule coutume pour la Normandie, mais une multiplicité en Île-de-France).
- Les coutumes régissaient principalement le droit privé (hors mariage et droit de la famille, régis par le droit de l'Église).
Section 2 - Les Éléments de Continuité
Malgré l'affaiblissement, la royauté capétienne conserva des caractères de permanence, prolongeant le sacre et le caractère religieux de la royauté, et aménageant les règles de dévolution de la couronne.
I - Le Sacre et le Caractère Religieux de la Royauté
Le sacre, faisant du roi un élu de Dieu, lui conférait un prestige inégalable.
- A - La cérémonie du sacre
- Jusqu'au siècle, le sacre était considéré comme l'acte qui faisait le roi. Il était réalisé par l'archevêque de Reims, un privilège lié à la légende de la Sainte Ampoule (huile sainte du baptême de Clovis). Au début du siècle, ce privilège fut attaché à la cathédrale de Reims.
- Le cérémonial comprenait :
- La promesse du roi : De procurer la paix, combattre les ennemis de Dieu, et faire régner la justice.
- L'élection du roi : Survivance de l'acclamation des rois francs par l'assistance.
- L'onction : Faisant du roi l'oint de Dieu, lui conférant force et sagesse.
- La remise des attributs royaux : Anneau (union avec le peuple), glaive (combat pour la foi), main de la justice, sceptre, couronne (signes de puissance).
- Le sacre élevait le roi au-dessus de tous les autres, même des plus puissants princes, le rendant inviolable et thaumaturge (pouvoir surnaturel de guérir les malades). Il était investi d'une sacerdos (fonction sacerdotale).
- B - Le Ministerium Regis
- Les théories carolingiennes du Ministerium Regis furent reprises dès Hugues Capet par Abbon de Fleury. Le roi capétien devait protéger les faibles, lutter contre les vols, et défendre le royaume, faisant régner la justice, l'équité, la paix et la concorde.
- Cette théorie, élaborée par les clercs, affirmait l'universalité de la mission royale, le roi s'élevant au-dessus des chefs locaux et étant seul qualifié pour défendre le royaume. Bien qu'utopique au début, elle fut un tremplin idéologique pour les Capétiens.
II - Les Règles de Dévolution de la Couronne
Les Capétiens parvinrent à imposer le principe héréditaire et à fixer les règles de transmission de la couronne.
- A - Le principe héréditaire
- Hugues Capet, élu et sacré en 987, consolida la dynastie en recourant à l'association au trône. Il fit élire et sacrer son fils Robert comme second roi de son vivant, assurant la succession par anticipation et évitant la vacance du pouvoir.
- Cette pratique fut renouvelée jusqu'au siècle, jusqu'à ce que Philippe Auguste la considère comme une coutume solidement établie. Le principe héréditaire fut définitivement consacré.
- B - La règle de primogéniture ou droit d'aînesse
- La succession de Robert (fils de Hugues Capet) posa la question de l'aînesse entre ses fils Henri et Robert. Henri, l'aîné, fut sacré en 1027, consacrant le principe d'aînesse, déjà présent dans le droit successoral féodal.
- Cette règle, devenue une coutume, fut l'une des lois fondamentales du royaume, se forgeant au gré des difficultés.
Partie III - L'État Monarchique (XIIe-XVIIIe siècles)
À partir du siècle, l'autorité royale se renforce progressivement, malgré des crises (guerre de Cent Ans, folie de Charles , guerres de religion). De Philippe Auguste à Louis , l'État se reconstruit autour d'un pouvoir royal qui s'affirme. La monarchie absolue émerge au siècle, malgré des limites constitutionnelles et structurelles.
Chapitre I - L'Essor de l'État Monarchique
L'essor de l'État monarchique se manifeste par le développement de la souveraineté, l'élaboration du statut coutumier de la couronne et la reconquête du pouvoir législatif par le roi.
Section 1 - Le Développement de la Souveraineté Royale
L'affirmation de la souveraineté royale se fit contre les puissances concurrentes internes (féodalité) et externes (Empire germanique, Papauté).
I - La souveraineté du roi dans l'ordre interne
Les rois capétiens menèrent une politique de démédiatisation, visant à supprimer les intermédiaires entre eux et leurs sujets ou à les contrôler, afin de dominer la féodalité.
- A - L'accroissement du domaine par l'annexion des grandes seigneuries
- Cette politique, facilitée par le déclin de la seigneurie banale (difficultés financières des seigneurs), permit au pouvoir royal d'acquérir des seigneuries par rachat ou subordination. Les rois capétiens annexèrent les grandes seigneuries au domaine royal.
- Cette œuvre de regroupement commença avec Philippe Auguste, utilisant des moyens juridiques :
- La Commise : Sanction de confiscation du fief par jugement de la cour féodale (ex: Philippe Auguste priva Jean Sans Terre de ses fiefs en 1202).
- Les règles du droit privé féodal : La patrimonialité du fief permit au roi d'utiliser les successions, mariages et donations pour accroître son domaine (ex: acquisition de l'Artois par mariage de Philippe Auguste, du comté de Toulouse par Saint Louis, de la Champagne par Philippe le Bel).
- Les achats (ex: Mâcon par Saint Louis, Dauphiné pour le fils du roi).
- Ces actions affermirent la suzeraineté royale, permettant au roi de contrôler la hiérarchie féodale et de transformer l'autorité monarchique en une puissance souveraine, s'étendant à tous les habitants du royaume.
- B - De la suzeraineté à la souveraineté
- La doctrine de l'Abbé Suger affirmait que tout fief provenait du démembrement du royaume, plaçant le roi au sommet de la hiérarchie des terres, un "roi suzerain" dominant princes et seigneurs.
- Le principe « le vassal de mon vassal n'est pas mon vassal » limitait l'emprise du roi sur les arrière-vassaux. Les Capétiens cherchèrent à le renverser, multipliant les vassaux directs et exigeant un hommage lige.
- Au siècle, les légistes affirmèrent que les rapports féodaux-vassaliques ne pouvaient jouer contre le roi, le plaçant au-dessus de la hiérarchie féodale. Ce renversement fut influencé par le modèle anglo-normand (fidélité prioritaire au duc) et le droit romain.
- La formule « le roi de France est empereur en son royaume » (légistes du roi) consacra l'idée d'une puissance suprême, la souveraineté, s'étendant à tous les sujets, comme l'exprimait Philippe de Beaumanoir.
II - L'affirmation de la souveraineté externe
Le roi de France affirma son indépendance vis-à-vis des puissances dominantes de l'époque, l'Empereur germanique et la Papauté.
- A - L'affirmation de l'indépendance du roi à l'égard de l'empereur germanique
- Les empereurs germaniques, s'appuyant sur le droit romain, revendiquaient un pouvoir universel, plaçant les rois en infériorité. Philippe Auguste contesta cette prétention.
- Le roi de France, surnommé "Auguste", revendiquait les mêmes prérogatives. Les légistes royaux interdirent l'enseignement du droit romain à l'Université de Paris, le considérant comme un danger.
- L'argument principal vint d'une décrétale papale de 1202, affirmant que le roi de France ne reconnaissait aucun supérieur au temporel. Les légistes de Philippe le Bel (1312) utilisèrent cet argument pour affirmer l'indépendance du royaume.
- La formule « le roi est empereur de son royaume » signifiait que le roi de France détenait toutes les prérogatives de l'empereur sur son territoire, libérant la royauté française de toute tutelle impériale.
- B - Affirmation de la souveraineté à l'égard de la Papauté et ses prolongements
- Le conflit entre Philippe le Bel et le Pape Boniface affaiblit l'autorité papale et posa les bases du Gallicanisme (doctrine de l'indépendance politique du royaume et d'une relative indépendance de l'Église de France).
- Le conflit se déroula en deux temps :
- 1295 : Le roi préleva les Décimes (un dixième des revenus du clergé) sans l'autorisation papale. La Papauté réagit en interdisant toute imposition du clergé sans son assentiment. Le roi et ses légistes affirmèrent l'indépendance du roi au temporel et la nécessité pour tous (laïcs et clercs) de contribuer aux charges de l'État. Philippe le Bel interdit la sortie d'or et d'argent du royaume, privant le Pape de ressources et obtenant la transigeance de Boniface .
- 1301 : L'affaire de l'évêque de Pamiers, jugé par la cour royale pour lèse-majesté, provoqua une nouvelle crise. Boniface rappela la supériorité du pouvoir spirituel et convoqua un concile des évêques de France pour juger le roi. Le roi, soutenu par l'assemblée des grands, réaffirma qu'il tenait son royaume de Dieu seul. Les violences d'Anagni (1303) contre le Pape et la mort de ce dernier, suivies de l'élection d'un Pape français (Clément ), consacrèrent le triomphe du roi de France.
- Ce conflit établit les bases du Gallicanisme, distinguant le gallicanisme religieux (soumission du Pape au concile) et le gallicanisme politique (indépendance du roi au temporel).
L'État monarchique en devenir allait se doter d'un statut coutumier définissant les conditions d'exercice du pouvoir royal.
Section 2 - Élaboration d'un Statut Coutumier
Des règles se dégagèrent progressivement, formant les lois fondamentales du royaume à partir du siècle. Ces normes supérieures, hors de portée de l'arbitraire royal, constituaient une constitution coutumière de la monarchie.
I - La Dévolution de la Couronne de France
Les principes de primogéniture et d'hérédité furent complétés par des règles spécifiques.
- A - Principe de masculinité
- Ce principe fut affirmé en deux temps :
- 1 - Exclusion des femmes (1316) : À la mort de Louis , le problème de la succession entre sa fille Jeanne et son frère Philippe comte de Poitiers (futur Philippe ) fut résolu en faveur de Philippe. Les arguments contre une reine incluaient la faiblesse physique, le risque d'une longue régence, le mariage avec un prince étranger, et l'exclusion des femmes du sacerdoce. Philippe créa ainsi le précédent de l'exclusion des femmes du trône.
- 2 - Exclusion des parents par les femmes (1328) : À la mort de Charles sans descendance mâle, la question de la succession se posa entre Édouard d'Angleterre (neveu par sa mère) et Philippe de Valois (cousin par la ligne masculine). L'idée qu'une femme ne pouvait transmettre ce qu'elle n'avait pas, et le rejet d'un monarque étranger, conduisirent à l'exclusion d'Édouard au profit de Philippe , inaugurant la branche des Capétiens-Valois et contribuant à la guerre de Cent Ans.
- Les juristes légitimèrent ces principes en invoquant le droit romain, l'exclusion des femmes du sacre, et la loi salique (excluant les femmes de la succession à la terre des ancêtres), bien que cette dernière fût à l'origine une disposition de droit privé. Les adages « le royaume des Lys ne tombe pas en quenouille » et « les lys ne filent pas en France » illustrent cette idée.
- Ce principe fut affirmé en deux temps :
- B - Principe d'indisponibilité et continuité de la couronne
- 1 - Indisponibilité de la couronne / Théorie statutaire (XVe siècle) : Les événements de la guerre de Cent Ans (démence de Charles , assassinat de Jean sans Peur, traité de Troyes en 1420 déshéritant le Dauphin au profit du roi d'Angleterre) poussèrent Jean de Terre-Vermeil (1416) à affirmer le caractère indisponible de la couronne. La royauté est une fonction publique dont le roi n'est pas propriétaire, mais seulement l'usufruitier à titre viager. Le successeur tient son droit de régner du statut coutumier et non de la volonté du roi, qui ne peut modifier les règles de dévolution. Le traité de Troyes fut invalidé par les faits et la victoire de Charles .
- 2 - Principe de continuité : La couronne, étant perpétuelle, ne supporte aucune interruption. Le rôle du sacre fut relativisé : il ne faisait plus le roi, mais confirmait son droit de régner. Les ordonnances de Charles (1403, 1407) consacrèrent l'instantanéité de la succession (« le roi est mort ! Vive le roi ! »). Le roi de France était toujours majeur, et la régence, bien que toujours existante, ne signifiait plus un gouvernement au nom propre du régent, mais au nom du roi mineur.
- C - Principe de catholicité (XVIe siècle)
- Ce principe fut affirmé tardivement avec la Réforme protestante et la crise dynastique à la mort d'Henri . Le lointain héritier, Henri de Navarre, chef protestant, fut excommunié. La Sainte Ligue, catholique, voulut exclure tout prince hérétique de la succession.
- L'Édit d'Union (Rouen, 1588) proclama le principe de catholicité, ratifié par les États généraux. Le Parlement de Paris, par l'Arrêt Le Maître (1593), réaffirma le principe de masculinité mais invita Henri de Navarre à abjurer le protestantisme. Henri se convertit en 1593 et fut sacré roi en 1594, affirmant définitivement le principe de catholicité, mis sur un pied d'égalité avec la masculinité.
II - Inaliénabilité du Domaine de la Couronne
Le roi, en accédant à la couronne, recevait un patrimoine (domaine corporel et incorporel).
- Jusqu'au siècle, le roi disposait librement de son domaine. Les légistes, inspirés du droit romain, conçurent le domaine comme une entité distincte du roi, affectée à la chose publique, rendant son inaliénabilité nécessaire.
- L'Édit de Moulins (1566) de Charles réaffirma ce principe, distinguant le domaine fixe (inaliénable) du domaine casuel (dont le roi pouvait disposer, sauf s'il était uni au domaine fixe ou administré pendant 10 ans).
- Des exceptions existaient : les apanages (biens assignés aux descendants de la maison de France) et les engagements (mise en gage d'un bien pour obtenir des crédits en temps de guerre ou nécessité, temporaire et enregistré par le parlement). L'édit affirmait aussi l'imprescriptibilité du domaine.
Ces règles constituèrent une constitution impérative, consolidant l'État et son unité. Le développement de la souveraineté et du statut coutumier accompagna la volonté royale d'instaurer un ordre juridique unitaire.
Section 3 : Vers un Ordre Juridique plus Unitaire
La royauté, à partir du siècle, chercha à maîtriser la diversité juridique en devenant gardienne et censeur de la coutume, puis en organisant sa rédaction.
I - Le Roi et la Coutume
- A - Le roi : gardien et censeur de la coutume
- Les droits savants (romain et canonique) posaient que les coutumes raisonnables devaient être observées. Les légistes en déduisirent que le roi pouvait abolir les coutumes déraisonnables et confirmer les autres.
- Au niveau judiciaire : Les tribunaux devaient appliquer la coutume raisonnable. L'appel au roi (devant le Parlement à partir du siècle) permettait à la justice royale de préciser le contenu des coutumes.
- Au niveau législatif : Le roi s'interdisait d'intervenir dans le droit privé (domaine de la coutume), mais devait censurer les « mauvaises coutumes » (injustes, contraires aux bonnes mœurs ou à la loi divine), les remplaçant par des règles raisonnables. Ce rôle de censeur devint fréquent sous Saint Louis.
- B - La rédaction des coutumes
- Pour assurer la certitude du droit, la mise par écrit des coutumes devint nécessaire.
- 1 - Rédactions privées (fin siècle) : Dans le sud, les autorités seigneuriales ou municipales rédigeaient les coutumes officiellement. Dans le nord, des juges et administrateurs réalisaient des recueils (Coutumiers, ex: Coutumier de Normandie, Coutume de Beauvaisie par Philippe de Beaumanoir). Ces œuvres privées, encouragées par le pouvoir royal, préparaient la rédaction officielle.
- 2 - Rédactions officielles (à partir de Charles ) : L'Ordonnance de Montils-les-Tours (1454) initia la rédaction des coutumes pour tout le royaume, afin de sortir des incertitudes et rendre la justice plus efficace. Une nouvelle procédure fut mise en place par Charles (1498) : commissaires royaux, vote des articles par les représentants des trois ordres, promulgation par le roi.
- La rédaction réduisit le nombre de coutumes, les modernisa en supprimant les archaïsmes et introduisant de nouvelles dispositions, et figea leur évolution. Ce processus affirma la souveraineté royale sur l'ordre coutumier.
- Pour assurer la certitude du droit, la mise par écrit des coutumes devint nécessaire.
II - La Reconquête du Pouvoir de Légiférer
Le pouvoir normatif du roi, borné pendant la féodalité, connut une ascension à partir de la seconde moitié du siècle.
- A - Évolution des conditions d'exercice du pouvoir législatif
- Au début (milieu - fin règne de Philippe Auguste), le roi ne pouvait légiférer hors de son domaine sans le consentement de ses vassaux réunis en cour plénière. L'ordonnance ne s'appliquait qu'aux territoires ayant souscrit.
- Sous Louis (1223), l'approbation d'une partie des vassaux suffit pour une application générale. Sous Louis (1230), l'ordonnance, approuvée par la majorité, obligeait tous, même les opposants, contraints par la force si nécessaire.
- Sous Philippe le Bel, l'approbation des vassaux devint une façade, le roi retrouvant la plénitude du pouvoir législatif. Au siècle, le roi cessa de mentionner l'approbation des vassaux, indiquant seulement l'avis de son conseil.
- B - Une législation prise à grand conseil
- La Curia Regis (cour féodale du roi), initialement composée de vassaux, clercs et officiers, se spécialisa face à la complexification des affaires. Des techniciens (juristes) s'imposèrent, devenant les éléments stables de la cour.
- Des structures se démembrèrent : le Parlement (justice), la Cour des Comptes (finances), et le Conseil du roi (décision).
- Le Conseil, composé de techniciens et légistes, devint un véritable organe de décision. Le souverain devait s'appuyer sur lui pour légiférer. Les ordonnances devaient avoir pour objectif le « commun profit » et être « raisonnables » (conformes à la loi divine et à la morale).
- La justification du pouvoir législatif royal vint du droit romain (« ce qui a plu au prince a force de loi », « le prince est délié des lois ») et du Ministerium Regis (garde du royaume, devoir d'assurer la justice et le bien commun). Beaumanoir affirma que le roi, souverain par-dessus tous, représentait l'intérêt général et devait faire toutes les ordonnances nécessaires au bien commun.
- C - Forme des principales ordonnances
- Les actes royaux prenaient diverses dénominations (établissement, édit, mandat, constitution) avant que le terme Ordonnance ne s'impose au siècle.
- Elles intervenaient principalement en droit public (organisation judiciaire, administration, finances). Des ordonnances importantes furent celles de Saint Louis (1254, 1256 sur les officiers, 1258 abolissant le duel judiciaire) et de Philippe le Bel (sur les monnaies, la procédure).
Chapitre II - L'État / La Monarchie Absolue (XVIe-XVIIIe siècles)
La monarchie absolue s'impose à partir du siècle, fondée sur une doctrine et modernisant les rouages du gouvernement, tout en cherchant à éliminer les concurrences à l'autorité royale.
Section 1 - Fondements Conceptuels et Limites de la Monarchie Absolue
La doctrine de l'absolutisme monarchique plaçait l'autorité royale au sommet de l'État, bien que des limites existassent.
I - La doctrine de l'absolutisme monarchique et du droit divin
- A - Théorie de la souveraineté absolue
- L'Absolutisme ( siècle) : Le roi est seul titulaire d'une souveraineté sans partage ni compromis, qui est inséparable de l'État, permanente, illimitée, absolue et indivisible. Elle maintient l'unité de l'État. Jean Bodin, dans Les Six Livres de la République, rejeta les gouvernements mixtes et préconisa la monarchie légitime, soumise aux lois de Dieu et de la nature.
- Face aux théories monarchomaques (protestants comme Hotman et de Bèze, et catholiques) qui plaidaient pour un contrat entre le roi et le peuple et justifiaient la résistance au tyran, les "politiques" (catholiques modérés) défendirent un pouvoir fort, capable d'établir la paix.
- Des auteurs comme Guy Coquille, Charles Loiseau et Cardin Le Bret affirmèrent le caractère absolu et indivisible de la souveraineté royale.
- B - Monarchie de droit divin
- Cette idée, déjà présente au siècle, fut érigée en système au siècle, en réaction aux monarchomaques. Le roi était choisi par Dieu, son pouvoir étant le reflet du pouvoir divin.
- Bossuet (La Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte) affirma que le trône royal est le trône de Dieu lui-même, exigeant une obéissance sacrée et ne rendant de compte à aucune autorité terrestre. Cette théorie acheva la construction de la souveraineté absolue.
II - Limites à l'absolutisme royal
Malgré la théorie, la monarchie absolue était limitée par des facteurs juridiques et structurels.
- A - Limites juridiques
- 1 - Limites constitutionnelles : les lois fondamentales : Ces normes supérieures (masculinité, indisponibilité, continuité, catholicité du roi, inaliénabilité du domaine) formaient la constitution coutumière de la monarchie, bornant la volonté du roi. Le Parlement de Paris veillait à leur respect (ex: annulation de l'abdication de François , cassation des mesures de Louis , annulation des dispositions de Louis légitimant ses enfants illégitimes).
- 2 - Les privilèges : Régimes juridiques particuliers reconnus à des individus ou groupes (noblesse, clergé, corps de métiers, villes, provinces), offrant des avantages (honorifiques, fiscaux, judiciaires). Ils restreignaient l'uniformité du pouvoir royal.
- B - Limites structurelles
- L'étendue du royaume : Les grandes distances, le réseau routier sous-développé, les particularismes locaux (langues, économies cloisonnées) et la faiblesse des moyens de l'État entravaient la centralisation et l'uniformisation.
- Les corps intermédiaires : Les États généraux et les États provinciaux (composés des trois ordres) jouaient un rôle de conseil, de consentement à l'impôt et de présentation de doléances, ralentissant le pouvoir royal.
- Les cours souveraines : Le Parlement de Paris et les autres parlements, dotés d'un droit d'enregistrement (publication des actes royaux) et de remontrance (critique des textes), exerçaient un contre-pouvoir politique, pouvant s'opposer aux réformes royales.
En réalité, la monarchie, bien qu'absolue en théorie, était limitée.
Section 2 : Le Gouvernement Royal
Le gouvernement royal, même absolu, s'exerçait au moyen de conseils, impliquant une confusion des pouvoirs mais dans un cadre structuré.
I - Les attributs du monarque absolu, la confusion des pouvoirs
La souveraineté conférait au roi l'ensemble des prérogatives de puissance publique (justice, législation, exécution), qu'il pouvait déléguer.
- A - La justice
- La justice était la prérogative royale la plus importante, le roi étant « source de toute justice ».
- 1 - Justice concédée : Juridictions seigneuriales, municipales, ecclésiastiques, exerçant la justice en vertu d'une concession originelle du roi. Le roi exerçait un contrôle supérieur sur elles, cherchant à réduire leur compétence.
- 2 - Justice déléguée : Tribunaux royaux (prévôtés, bailliages, sénéchaussées, parlements) rendant la justice au nom du roi. Le Parlement, cour souveraine et d'appel, se démultiplia à partir du siècle (Toulouse, Grenoble, Rouen), formant une hiérarchie judiciaire.
- 3 - Justice retenue : Le roi intervenait directement dans le cours de la justice par :
- Les lettres de grâce (matière pénale).
- Les lettres de cachet (enfermement pour trouble à l'ordre public).
- L'évocation des procès (retirer une affaire à une juridiction pour la faire juger par une autre ou par son conseil).
- La cassation (le Conseil du roi cassait les arrêts des cours souveraines).
- La justice était la prérogative royale la plus importante, le roi étant « source de toute justice ».
- B - Le pouvoir législatif et l'élaboration des actes législatifs
- Le pouvoir législatif, de plus en plus prépondérant, était exercé par le roi seul mais dans un cadre formalisé. Les actes législatifs prenaient la forme de lettres patentes (soumises à enregistrement et contrôle des cours souveraines) ou d'édits.
- Préparés par des ministres (Chancelier, Contrôleur général des finances comme Colbert), délibérés au Conseil, ils étaient scellés par le Chancelier (premier contrôle, possibilité de refus avec « d'expresse commandement du roi »).
- Les cours souveraines les enregistraient après un second contrôle, pouvant adresser des remontrances au roi. Le roi pouvait imposer l'enregistrement par des lettres de jussion ou, en cas d'obstination, par un lit de justice (présence du roi imposant l'enregistrement).
- C - Le pouvoir exécutif
- Le roi était le chef de l'exécutif, assurant la paix, l'ordre et l'harmonie. Il détenait :
- Le pouvoir hiérarchique (à la tête de l'administration civile et militaire, nomination aux emplois publics).
- Le pouvoir de police générale (maintien de l'ordre public, création de corps de métier, universités, police sanitaire et sociale).
- Le pouvoir militaire et diplomatique (chef des armées, affaires étrangères, déclaration de guerre, levée d'armée).
- Le pouvoir religieux (chef de l'Église de France au temporel, nomination du haut clergé).
- La haute main sur les finances (droit d'imposer, ordonner les dépenses, battre monnaie).
- Le roi était le chef de l'exécutif, assurant la paix, l'ordre et l'harmonie. Il détenait :
II - Le gouvernement par conseil
Le gouvernement royal s'exerçait au travers d'hommes (ministres) et de conseils.
- A - Les hommes du gouvernement central
- 1 - Le Chancelier : Premier grand officier, chef de la justice, symbole de la pérennité de l'État, chef d'un département ministériel, porte-parole du roi.
- 2 - Les Secrétaires d'État (SE) : Quatre secrétaires (affaires étrangères, guerre, marine, maison du roi), devenus de véritables directeurs de politiques. Commissaires révocables à tout moment.
- 3 - Le Contrôleur général des finances (CGF) : Créé par Louis après la suppression du surintendant des finances. Jean-Baptiste Colbert en fut un exemple éminent. Il gérait les finances (monnaie, fiscalité) et s'étendait à d'autres domaines (eaux et forêts, commerce, agriculture, ponts et chaussées), entretenant une correspondance avec les intendants provinciaux.
- B - Le Conseil du roi
- Réorganisé par Louis pour écarter la haute noblesse, son organisation fut quasi définitive jusqu'à la Révolution. Les principes étaient : la discrétion du roi sur la composition, l'ambulatorialité, le caractère consultatif, et l'unité et compétence générale.
- Il se divisait en plusieurs formations :
- a - Les conseils de gouvernement : Présidés par le roi, composition réduite, délibérations secrètes. Le Conseil d'en Haut (ou Conseil d'État) traitait des affaires capitales. Le Conseil des dépêches (coordination des politiques provinciales). Le Conseil royal des finances (comptabilité, budget, politique économique).
- b - Le conseil d'État privé, finances et direction : Réunions du conseil traitant de justice et d'administration. Présidé par le Chancelier (le roi y était censé être présent). Composition plus large (princes du sang, conseillers d'État, maîtres des requêtes, CGF, SE). Il était un organe régulateur, traitant les évocations, les conflits de compétence, la cassation, les litiges financiers et administratifs.
Section 3 : Organisation Administrative
L'administration locale était caractérisée par une dualité d'agents publics et une mosaïque territoriale que la monarchie tenta de centraliser par les intendants.
I - Dualité des agents publics
Agents du roi : officiers (administration ordinaire) et commissaires (missions ponctuelles, extraordinaires).
- A - Les officiers
- Catégorie la plus nombreuse, nommés par le roi par lettre de provision. Initialement révocables, ils obtinrent l'inamovibilité en 1467 (Louis ), sauf en cas de mort, forfaiture ou résignation.
- Cette perpétuité conduisit à la patrimonialité des offices : vénalité (vente de l'office, organisée par la royauté pour se procurer des fonds) et hérédité (admise en 1604 contre le paiement d'un droit annuel, la Paulette).
- La patrimonialité eut des effets négatifs sur l'administration : le roi perdit la maîtrise du recrutement et le droit de révocation, favorisant l'indépendance des officiers et leur opposition au gouvernement royal.
- B - Les commissaires
- Agents temporaires, nommés par lettre de commission définissant précisément leur mission. Révocables à tout moment, ils étaient choisis pour leurs compétences et fidélité.
- La royauté intensifia leur recours à partir du siècle pour contrôler les officiers et diriger le royaume.
II - L'administration locale
Le royaume était une mosaïque de cadres territoriaux disparates.
- A - Un cadre territorial disparate
- Les pays d'élection (territoires anciens) : Fiscalité gérée par des "élus" dans des "élections", subdivisées en "généralités", administrées par des intendants.
- Les pays d'état (provinces périphériques) : Conservaient leurs États provinciaux, jouissant d'une certaine autonomie (impôts, agriculture, travaux publics).
- Les pays d'imposition (provinces tardivement rattachées) : Administrés directement par des intendants.
- B - L'intendant symbole de la centralisation administrative
- Les intendants de police, justice et finances (à partir du siècle) incarnèrent la volonté de centralisation. Initialement temporaires, ils devinrent permanents et sédentaires (1640), malgré l'opposition.
- Choisis parmi les magistrats des cours souveraines et les maîtres des requêtes du Conseil du roi, ils étaient des commissaires révocables.
- Ils étaient assistés de bureaux (secrétaires), de subdélégués locaux et, au siècle, de conseils d'intendance (comités contentieux).
- C - Attributions des intendants
- Justice : Veiller au bon fonctionnement des juridictions, gérer la justice extraordinaire (contrebande), et le contentieux administratif (jugeant seuls, procédure écrite).
- Police : Assurer le bien-être et la sécurité, tutelle sur les villes (déterminer dépenses, autoriser emprunts, vérifier comptes), police économique (ponts et chaussées).
- Finance : Superviser les opérations fiscales (impôts directs et indirects).
Les intendants furent les hommes du roi, exécutant ses directives et informant le pouvoir central. Mais ils furent aussi des hommes de leur province, défendant les populations et modérant les impositions. Leur rôle, essentiel à la centralisation, fut sous-estimé et ils furent balayés par la Révolution, mais leur modèle inspira Napoléon pour la création des Préfets.
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