Histoire de la pensée économique(1)
20 cardsParcours historique des idées économiques depuis l'Antiquité, en passant par le Moyen Âge, les doctrines classiques et néoclassiques, jusqu'aux courants modernes, incluant les contributions de philosophes comme Platon, Aristote et Saint Thomas d'Aquin ainsi que leurs concepts de rareté, valeur et usure.
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Histoire de la Pensée Économique (HPE)
L'Histoire de la Pensée Économique est une discipline qui explore l'évolution des idées et des théories économiques à travers le temps. Elle met en lumière la manière dont les sociétés ont cherché à comprendre des concepts fondamentaux tels que la richesse, le travail, les inégalités, la monnaie et les crises.
Comme l'a souligné John Maynard Keynes, « les idées, justes ou fausses, des philosophes de l'économie et de la politique ont plus d'importance qu'on ne le pense en général. À vrai dire le monde est presque exclusivement mené par elles. » (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936). Cette perspective est complétée par Joseph A. Schumpeter, qui, dans son Histoire de l'analyse économique (1954), met en avant les « avantages pédagogiques » et les « leçons utiles » de l'étude de l'histoire des sciences. Comprendre ces évolutions permet de prendre du recul sur les débats actuels et d'analyser le présent avec davantage de profondeur, tout en relativisant nos propres certitudes.
L'étude de l'HPE est structurée en plusieurs grandes périodes :
- La période préscientifique (des origines jusqu'à 1750)
- La période classique (de 1750 à 1871)
- L'économie néoclassique
- Les courants modernes de la pensée économique
Ce cours se concentre sur les fondements et les premières étapes de cette pensée, couvrant les périodes antiques et médiévales.
Qu'est-ce que l'Économie ?
La définition de l'économie a évolué au fil du temps. Lionel Robbins (1932) la décrit comme « la science qui étudie les comportements humains comme une relation entre des fins et des moyens rares ayant des usages alternatifs. » Cette définition met en évidence plusieurs notions importantes :
- Agents économiques : Individus ou groupes qui prennent des décisions économiques.
- Rareté : Distinction fondamentale entre les biens économiques (rares, nécessitant un effort pour être produits ou acquis) et les biens libres (abondants, disponibles sans effort). La rareté est au cœur de l'enjeu d'affectation des ressources. Sans rareté, il n'y aurait pas de problème économique.
- Usages alternatifs : Les ressources rares peuvent être utilisées de différentes manières, ce qui implique des choix.
Joseph Stiglitz, quant à lui, qualifie l'économie de « science des choix ». Elle étudie comment les individus et les sociétés satisfont leurs besoins primaires et secondaires avec des ressources limitées, ce qui implique une étude approfondie des incitations et de la rationalisation des comportements, souvent par un calcul de maximisation.
I. La Période Préscientifique (des origines jusqu'à 1750)
Cette période regroupe les idées économiques développées avant l'émergence de l'économie comme discipline scientifique distincte.
A. Les Idées Économiques dans l'Antiquité
1. La Pensée Grecque
Le terme même « économie » provient du grec ancien / oikonomía, signifiant « administration d'un foyer ». La pensée grecque est caractérisée par une civilisation politique et un modèle exaltant l'homme sage.
a. Platon (427-347 av. J.-C.)
Dans ses œuvres majeures, La République et Les Lois, Platon esquisse un État modèle, une utopie platonicienne. Ses idées économiques sont profondément intégrées à sa philosophie politique et sociale :
- Division du travail : Platon reconnaît la fécondité de la division du travail comme fondement de la société politique.
- Classes sociales : Les citoyens sont répartis en trois classes : les gardiens (philosophes, dirigeants), les guerriers et les laboureurs (producteurs).
- Direction de la population : Une population dirigée par la classe des gardiens.
- Abolition de la propriété individuelle et de la famille : Pour les classes supérieures (gardiens et guerriers), afin d'éviter la corruption et de garantir leur dévouement total à la cité.
- Condamnation du prêt à intérêt : Il souhaite proscrire le « métier d'argent », considérant l'intérêt comme une pratique immorale et improductive.
Platon est souvent qualifié d'utopiste et de constructiviste en raison de sa volonté de créer un ordre social idéal et rigoureusement organisé.
b. Aristote (384-322 av. J.-C.)
À l'inverse de son maître Platon, Aristote, dans La Politique et Éthique à Nicomaque, est un penseur réaliste, basant ses connaissances sur l'expérience.
- Critique du communisme platonicien : Aristote s'oppose à l'abolition de la propriété privée, arguant qu'elle est le principal stimulant du travail et qu'elle favorise l'ordre et l'efficacité. Il fait confiance à l'ordre spontané plutôt qu'à une construction utopique.
- Distinction entre économie et chrématistique :
- Économie domestique : Légitime et naturelle, elle vise à la satisfaction des besoins du foyer et de la cité.
- Chrématistique : Désigne l'acquisition de richesses.
- Chrématistique nécessaire : Échange au premier degré (troc), visant à satisfaire les besoins.
- Chrématistique anti-naturelle : L'achat pour la revente (le commerce pur, spéculatif) et surtout le prêt à intérêt. Cette forme de chrématistique détourne la monnaie de sa fonction première (faciliter les échanges) et en fait un but en soi.
- Condamnation du prêt à intérêt : Aristote la justifie en affirmant que l'argent est stérile par nature et qu'il ne peut pas, par lui-même, produire de l'argent. Il utilise l'analogie du « rejeton » : « De même, en effet, que les enfants sont de même nature que leurs parents, de même l'intérêt, c'est de l'argent fils d'argent. » Il considère cette pratique comme la plus contraire à la nature parmi tous les moyens de s'enrichir.
- Théorie de la valeur : Pour Aristote, la monnaie est un instrument de mesure neutre, mais la véritable mesure des échanges est le besoin (), ce qui s'apparente à une théorie psychologique de la valeur.
Voici une comparaison succincte entre Platon et Aristote :
| Caractéristique | Platon | Aristote |
|---|---|---|
| Approche | Utopiste, Constructiviste | Réaliste, Confiance en l'ordre spontané |
| Propriété | "Communisme" (abolition pour les élites) | "Propriétariste" (défense de la propriété privée) |
| Prêt à intérêt | Condamnation | Condamnation |
| Théorie de la valeur | — | Basée sur le besoin () |
2. La Période Romaine
L'Antiquité romaine, bien que majeure sur le plan juridique et impérial, a produit peu d'écrits économiques spécifiques, à l'exception de textes sur l'économie rurale. La civilisation romaine était fondée sur la conquête et valorisait le modèle du héros.
L'impact le plus significatif du droit romain sur le développement économique ultérieur réside dans l'introduction de concepts fondamentaux tels que les contrats et le droit de propriété, qui sont devenus des piliers des systèmes économiques modernes.
3. Le Peuple d'Israël
La pensée économique du peuple d'Israël est profondément ancrée dans sa civilisation religieuse, avec le Juste comme modèle exalté.
- Propriété individuelle : La loi sanctionne la propriété individuelle mais la nuance par des principes de non-perpétuité et de non-absolutisme, notamment à travers l'année jubilaire et sabbatique, qui prévoient des remises de dettes et des restitutions de terres.
- Interdiction du prêt à intérêt : Initialement interdite aux pauvres, puis étendue à tous les compatriotes. Cette interdiction est souvent motivée par des considérations éthiques et de solidarité au sein de la communauté.
- Valorisation du travail : Le travail est honoré et considéré comme une activité digne.
B. Les Idées Économiques au Moyen Âge
Le Moyen Âge est caractérisé par un idéal de modération économique, une organisation féodale et corporative, une tendance à l'autarcie, et des préoccupations avant tout religieuses. Cependant, on observe une réhabilitation progressive du travail, perçu comme une activité inspirée.
1. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) et les Scolastiques
Saint Thomas d'Aquin, figure majeure de la scolastique, a intégré la pensée aristotélicienne (redécouverte via les penseurs arabes comme Averroès) dans la théologie chrétienne, influençant profondément les idées économiques de son temps, notamment dans sa Somme Théologique (1266-1273).
- Réhabilitation du travail : Le travail est considéré comme une activité honorable. Cependant, les scolastiques distinguent deux catégories de travaux :
- Artes possessivae : Fournissent les richesses naturelles (agriculture, industrie, administration). Elles sont considérées comme légitimes.
- Artes pecuniativae : Fournissent des richesses artificielles (commerce, change, usure). L'usure est la plus condamnable.
- Condamnation du prêt à intérêt : Reprenant Aristote, Saint Thomas d'Aquin condamne fermement le prêt à intérêt.
- Le Concile de Latran (1179) avait déjà interdit aux prêtres d'accepter les aumônes des usuriers.
- Les scolastiques considèrent que spéculer sur l'indigence d'autrui est immoral, comme l'exprime Saint Basile : « spéculer sur l'indigence du prochain ».
- Un argument théologique majeur est que le taux d'intérêt rémunère le temps. Or, le temps appartient à Dieu et ne peut être la propriété de l'homme, ni être vendu.
- Justification de la propriété privée : Contrairement à Platon, Saint Thomas d'Aquin justifie la propriété privée, la considérant comme un facteur d'ordre et d'efficacité : « chacun donne à la gestion de ce qui lui appartient en propre des soins plus attentifs qu'il n'en donnerait à un bien commun à tous ou à plusieurs ; parce que chacun évite l'effort et laisse le soin aux autres de pourvoir à l'œuvre commune ».
- Doctrine de l'échange et du Juste Prix :
- La question centrale est de savoir s'il est permis de vendre une chose plus qu'elle ne vaut. Pour y répondre, il est nécessaire de définir la valeur.
- La cause de la valeur est identifiée dans le besoin (). Cependant, le besoin étant subjectif, il faut trouver une mesure objective.
- Le juste prix est défini comme le coût de production, essentiellement le travail à cette époque. Ce prix représente un équilibre entre les besoins des uns et des autres, mais il est avant tout une notion morale, distincte de la valeur de marché.
- Point de vue scolastique sur le commerce :
- Le commerce n'est pas vu d'un œil favorable, mais n'est pas non plus totalement condamné.
- Un profit modéré n'est pas nécessairement contraire à la vertu, si l'intention du commerçant est moralement bonne (par exemple, pour subvenir à ses besoins légitimes ou ceux de sa famille).
- Le bénéfice peut être assimilé à un salaire légitime qui récompense l'effort fourni, le travail de transformation opéré par l'intermédiaire, et le coût du transport de la marchandise.
Conclusion de la Période Préscientifique
Les idées économiques de cette période sont profondément imbriquées dans des considérations philosophiques, morales et religieuses. Elles posent les bases de concepts fondamentaux tels que la rareté, la valeur, la propriété et la légitimité de certaines activités économiques, qui seront ensuite réinterprétés et développés par les courants de pensée ultérieurs.
Cette première partie de l'histoire de la pensée économique montre que les débats sur des sujets comme le prêt à intérêt ou la propriété privée ne sont pas nouveaux, mais ont des racines profondes dans l'Antiquité et le Moyen Âge, façonnant inconsciemment les grandes orientations politiques et économiques actuelles, comme le souligne Schumpeter.
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