Histoire de la Belgique contemporaine
100 cardsCe texte retrace l'évolution de la Belgique depuis l'indépendance en 1830 jusqu'à nos jours, en abordant les origines de l'État, les réformes institutionnelles, les transformations économiques, les conflits sociaux et linguistiques, les grandes guerres, la décolonisation du Congo, ainsi que l'émergence et le développement des principaux partis politiques et des mouvements sociaux.
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Société et Institutions de la Belgique de 1830 à nos jours : Note Exhaustive et Détaillée
Introduction Générale : Le Rôle de l'Historien et la Recomposition du Passé Belge
L'histoire de la Belgique ne peut être envisagée comme un récit figé et objectif. Dans toutes les sociétés, l'historien occupe une fonction importante auprès des autorités politiques, qui cherchent souvent à influencer son discours en fonction de préoccupations civiques, patriotiques ou morales. Le degré de liberté des historiens constitue ainsi un indicateur du degré de liberté dont jouissent les scientifiques dans un pays donné. Cependant, même lorsque l'historien bénéficie d'une totale liberté d'analyse et d'expression, son discours reste étroitement lié au contexte social, culturel, économique et politique dans lequel il est produit.
La manière de concevoir l'histoire belge a profondément changé selon les périodes. Un cours dispensé cinquante ans plus tôt n'aurait probablement pas présenté le passé du pays de la même manière. Dans les années 1930, par exemple, les autorités gouvernementales, conscientes des menaces pesant sur l'unité nationale, insistaient sur l'importance de l'enseignement de l'histoire comme moyen de fortifier le sentiment national. Le ministre Jules Duesberg rappelait dans une circulaire de 1939 que « toute l'éducation doit être imprégnée de l'admiration de nos gloires nationales » et que « l'histoire, morale en action, doit plus que toute autre branche du savoir faire connaître, aimer et servir la patrie ». Ce discours visait à glorifier le passé « belge » pour montrer que l'histoire du pays ne commençait pas en 1830, mais s'enracinait dans un passé lointain. L'objectif était d'établir les fondements historiques de la nationalité belge en insistant sur le caractère très ancien de l'union entre les populations qui allaient former le nouvel État.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l'unité nationale était à nouveau menacée par le développement du mouvement flamand, par les luttes politiques pour le suffrage universel, et par une situation internationale précaire. Henri Pirenne, jeune professeur de l'université de Gand, devint l'un des principaux acteurs de la démonstration selon laquelle l'unité nationale avait précédé l'unité politique. Ses écrits connaissent un grand succès peu avant la Première Guerre mondiale et surtout dans le climat patriotique d'union nationale qui suit la victoire.
Cependant, à partir des années 1970, le discours des historiens a profondément changé. Au lieu de souligner les caractéristiques communes aux Belges, il a tendance à mettre l'accent sur les différences. Des synthèses historiques basées sur une seule communauté sont apparues, comme La Wallonie. Le pays et les hommes (1975) ou l'Histoire de la Wallonie (dirigée par L. Génicot, 1973). On est ainsi passé, en quelques années, d'un discours unitariste à des études présentant une communauté ou une région à l'exclusion de l'autre, la Belgique réapparaissant comme une construction artificielle.
Cadres d'Analyse Fondamentaux
L'histoire de la Belgique de 1830 à nos jours peut être analysée en posant comme hypothèse de départ que la naissance du nouvel État repose sur une série de consensus sur le plan intérieur et extérieur. Il est ensuite intéressant d'examiner les facteurs qui remettent en cause ce consensus.
Du point de vue international, la naissance de la Belgique a été facilitée par un consensus entre les principales puissances européennes. Du point de vue intérieur, l'accès à l'indépendance est le fruit d'un consensus des diverses composantes sociales, politiques et philosophiques de la société belge, unies dans l'adversité face au régime hollandais.
Les tensions qui affecteront ce consensus sont de trois ordres :
- Les tensions d'ordre philosophique : Opposition entre les partisans d'une société fondée sur l'Église et ceux qui défendent une société « laïque » dégagée de l'emprise cléricale.
- Les tensions d'ordre socio-économique : Elles jouent un rôle fondamental dès le XIXe siècle lorsqu'il apparaît que le fossé se creuse entre le développement économique du pays et la situation sociale des travailleurs.
- Les problèmes linguistiques : Existant depuis le XIXe siècle, la question linguistique ne devint un enjeu politique majeur que dans la deuxième moitié du XXe siècle.
I. Les Origines de l'État Belge
A. La Fin de la Période Autrichienne (Fin du XVIIIe Siècle)
À la fin du XVIIIe siècle, les régions qui formeront plus tard la Belgique sont sous la domination de deux puissances distinctes. Les Flandres, le Brabant, le Hainaut, Namur et le Luxembourg font partie des Pays-Bas autrichiens, tandis que la Principauté de Liège, libérée de la domination bourguignonne en 1477, jouit d'un statut de neutralité. Bien qu'elle fasse théoriquement partie du Saint Empire germanique, cette situation ne l'empêche pas de vendre des armes pendant les périodes de conflit.
La Révolution Brabançonne (Octobre 1789 - Décembre 1790)
Au lendemain de la Révolution française, les deux entités sont secouées par des troubles révolutionnaires de natures très différentes. L'empereur Joseph II établit un contrôle étroit sur les activités de l'Église et entreprend des réformes administratives qui accentuent la centralisation du pouvoir à Vienne au détriment des particularismes régionaux. Cette politique suscite une vive opposition relayée par le clergé et par les dirigeants des différents corps de métiers.
Ce conflit débouche sur la « révolution brabançonne », essentiellement réactionnaire contre les réformes modernistes d'un souverain « éclairé ». Les patriotes rencontrent quelques succès militaires, et l'ensemble des Pays-Bas tombe sous leur coupe. Ils créent une confédération de provinces : les États Belgiques Unis, au sein de laquelle chaque entité territoriale jouit d'une très large autonomie.
Cependant, la nouvelle confédération est minée par les dissensions internes entre deux courants antagonistes :
- Le courant conservateur (les statistes) : Dirigé par Van der Noot, un avocat bruxellois, soutenu par le haut-clergé, l'aristocratie foncière, les oligarchies municipales et provinciales, et les corps de métiers. Il souhaite restaurer les privilèges de l'Église et des États provinciaux. Il défend un programme théocratique, conservateur et favorable aux particularismes locaux et provinciaux que Joseph II avait tenté de combattre. C'est ce courant qui l'emporte.
- Le courant libéral (les vonckistes) : Composé de libéraux qui critiquent les privilèges d'Ancien Régime et le pouvoir du haut clergé. Nommés d'après Jan Vonck, un autre juriste bruxellois, ils regroupent la bourgeoisie intellectuelle, le bas-clergé et une partie des forces populaires. Ce courant doit très vite abandonner le pouvoir aux statistes qui persécutent les Vonckistes. Vonck s'exilera.
Fin 1790, le régime autrichien est rétabli et les réformes de Joseph II sont abandonnées.
La Révolution Liégeoise (Août 1789 - Janvier 1791)
La révolution liégeoise est d'un caractère bien différent. Influencée par la révolution française, elle est plus radicale, plus populaire et plus anti-cléricale que son homologue brabançonne. La principauté, qui jouissait d'une large autonomie, était dirigée par un prince-évêque. En 1784, Hoensbroeck succède à Velbruck, un « prince-évêque éclairé », franc-maçon, influencé par la philosophie des Lumières. Son successeur, plus traditionaliste, est rapidement contesté et focalise contre lui une large opposition.
La Principauté de Liège entretient depuis longtemps d'étroites relations avec la France sur les plans économique (vente de charbon et d'armes) et culturel. La révolution liégeoise sera, elle aussi, très influencée par la révolution française. Ce sont les troupes autrichiennes qui, après avoir mis un terme à la révolution brabançonne, poursuivent leur lancée et entrent à Liège en janvier 1791 pour mettre fin à cette révolution. Le retour du Prince-Évêque est suivi d'une sévère répression.
B. Le Régime Français (1795-1815)
Dans nos régions, la période française marque nettement la rupture avec les institutions d'Ancien Régime mais aussi le début d'une forte croissance économique. La victoire du général français Dumourier à Valmy, le 6 novembre 1792, lui ouvre les portes des Pays-Bas et de la principauté de Liège, mais les Français sont battus par les Autrichiens à Neerwinden (18 mars 1793). Ils reprennent possession de nos régions pour très peu de temps.
La victoire française de Fleurus, le 26 juin 1794, marque définitivement la fin de la présence autrichienne dans nos régions. En 1795, la France annexe officiellement les anciens Pays-Bas autrichiens et la Principauté de Liège. Cette annexion met aussi un terme définitif à l'Ancien Régime et à ses institutions, introduisant dans nos régions toutes les réformes consécutives à la révolution et à l'empire.
La France impose ses lois dans ses nouveaux territoires :
- Suppression des privilèges d'Ancien Régime : dîme, corporations, régime seigneurial.
- Réforme administrative : Intégration de la principauté de Liège, redécoupage des régions, centralisation du pouvoir, suppression des douanes intérieures.
- Transformation des rapports Église-État : Nationalisation des biens du clergé, l'Église perd une grande partie de son pouvoir.
- Réformes juridiques et linguistiques : Uniformisation des organes judiciaires, introduction des codes, imposition de la langue française sur tout le territoire.
C. Le Royaume des Pays-Bas (1815-1830)
Après le départ de Napoléon (1814), les puissances européennes (Angleterre, Autriche, France, Prusse et Russie) se réunissent à Vienne de novembre 1814 à juin 1815 et décident de redessiner la carte de l'Europe. Suite aux traités de Paris (1814 et 1815, après Waterloo), le royaume des Pays-Bas réunit les territoires des Pays-Bas (les anciennes Provinces-Unies) et des neuf départements « belges » créés sous le régime français.
Guillaume Ier est chargé par les puissances européennes de réaliser « l'amalgame le plus parfait » entre ces deux entités qui, depuis le XVIe siècle, ont connu des destinées politiques très différentes et ont donc évolué de façons divergentes.
Le nouvel État est régi par la loi fondamentale (Grondwet) qui prévoit notamment :
- La liberté de conscience
- L'égalité des religions
- L'exclusion du clergé des assemblées représentatives
- La police des cultes et l'enseignement placés sous l'autorité du souverain
La loi fondamentale instaure une monarchie constitutionnelle mais dans laquelle le roi détient le pouvoir exécutif (prépondérant) tandis que le pouvoir législatif (les États Généraux) n'a qu'un rôle limité.
Guillaume Ier tente de réaliser l'union économique, politique et culturelle des différentes composantes de son royaume. Pour dépasser les particularismes, il compte beaucoup sur sa politique économique et sa politique culturelle. Sa politique économique rencontre un grand succès ; sa politique linguistique est un échec complet.
La politique de Guillaume Ier se heurte à l'Église catholique, car le souverain affirme la suprématie du pouvoir civil et veut contrôler l'activité de l'Église. Globalement, la politique visant à créer « l'amalgame le plus parfait » entre le Nord et le Sud du nouveau royaume se solde par un échec complet. Elle suscite au contraire un profond mécontentement dans le Sud du pays qui prend conscience, plus que jamais, de sa différence avec le peuple hollandais.
D. La Révolution Belge (1830)
Les Causes de la Révolution
L'opposition de l'Église et des libéraux : La politique anticléricale du souverain plaît, dans un premier temps, aux milieux libéraux héritiers de la philosophie des Lumières. À partir de 1827, leur attitude change du fait qu'ils sont de plus en plus irrités par les abus de pouvoir personnel de Guillaume Ier. Notamment en matière de liberté de la presse, des journalistes comme Louis De Potter, Adolphe Bartels et Édouard Ducpétiaux sont poursuivis et condamnés pour s'être opposés à la politique du souverain.
À la fin des années 1820, les deux grands courants politiques belges (catholique et libéral) ont donc de plus en plus de griefs à formuler à l'égard du souverain hollandais. Les catholiques condamnent sa politique religieuse tandis que les libéraux s'opposent à l'absolutisme de Guillaume Ier. L'opposition est telle que catholiques et libéraux unissent leurs forces pour former en 1828 l'Union pour le Redressement des Griefs. Sa devise « L'union fait la force » deviendra celle de la Belgique indépendante.
Catholiques et libéraux revendiquent :
- Les grandes libertés fondamentales (liberté de presse, de réunion, de conscience, etc.)
- La liberté d'enseignement (revendication catholique)
- Le principe de la responsabilité ministérielle et la division des pouvoirs
- L'élection directe des parlementaires
Sur le plan international : En France, Charles X est renversé en juillet 1830 et son régime est remplacé par la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe d'Orléans. La révolution française est le point de départ de mouvements révolutionnaires dans toute l'Europe. Ces mouvements offrent trois caractéristiques communes : ils sont nationaux, libéraux et sociaux. Outre la France et la Belgique, des mouvements révolutionnaires voient le jour en Russie (Varsovie), dans les États pontificaux (Bologne), en Allemagne (Brunswick, Saxe), etc. La proximité et le retentissement de la révolution en France influencent fortement le cours des événements en Belgique.
Le mécontentement social : Plusieurs groupes sociaux expriment leur mécontentement. Les ouvriers doivent faire face à une conjoncture économique défavorable marquée par la stagnation du commerce et de l'industrie, par la mécanisation et par de fortes hausses de prix. Les classes moyennes ont le sentiment d'être exclues du système et de ne pas en profiter. La noblesse terrienne était plutôt favorable à la révolution, car le régime hollandais n'avait guère favorisé la grande propriété foncière.
Les Événements
En 1829, Guillaume Ier fait quelques concessions face à la vague de mécontentement qui saisit peu à peu le sud de son royaume, mais il est déjà trop tard. Cette politique encourage au contraire les opposants à revendiquer de nouvelles réformes.
À partir du 25 août 1830, la Belgique connaît une période de troubles. Le 25 août, à la fin d'une représentation de l'opéra d'Auber La Muette de Portici évoquant l'insurrection de Naples contre le roi d'Espagne Philippe IV en 1647, la salle reprend, debout, l'air « Amour sacré de la patrie ». À la sortie du spectacle, des manifestations ont lieu un peu partout dans la ville.
Elles débouchent sur une petite insurrection à Bruxelles les 26 et 27 août, caractérisée par l'incendie et le pillage des maisons de personnages importants (ministre de la Justice Van Maenen, directeur du journal National progouvernemental), le bris de machines et la destruction de magasins. On s'oppose au souverain, mais certains critiquent aussi le machinisme. Les émeutes sont à la fois sociales et anti-hollandaises.
La bourgeoisie, inquiète face à l'ampleur du mouvement et craignant pour ses biens, organise une « garde bourgeoise » afin de maintenir l'ordre. Le jeune avocat E. Ducpétiaux hisse le drapeau brabançon (noir, jaune, rouge) sur l'hôtel de ville. Ces couleurs sont adoptées par la garde bourgeoise qui détient de facto le pouvoir à Bruxelles.
Guillaume choisit de reprendre le contrôle de la situation en envoyant ses troupes sur Bruxelles. Les Bruxellois résistent et érigent des barricades qui résistent aux attaques. Le 27 septembre, contre toute attente, l'armée hollandaise se retire, pratiquement sans combat. L'armée hollandaise sera ensuite repoussée jusqu'aux frontières actuelles. L'autorité royale s'écroule partout en Wallonie et presque partout en Flandre (à l'exception de Gand et Anvers).
Le 26 septembre 1830, un gouvernement provisoire est mis sur pied pour combler le vide du pouvoir. Il proclame l'indépendance de la Belgique le 4 octobre 1830.
---II. La Naissance de l'État Belge
A. La Mise en Place des Nouvelles Institutions
Selon l'historien Jean Stengers, « En 1830, la Belgique offre l'exemple, et presque le modèle d'un État-Nation dont les deux éléments, Nation et État, sont également solides et coïncident parfaitement ». Le gouvernement provisoire constitué le 26 septembre 1830 organise en très peu de temps la mise en place des nouvelles institutions.
1. Le Congrès National
Le 11 octobre, le gouvernement provisoire décide de procéder à l'élection d'un Congrès national composé de 200 membres.
Mode d'élection : 200 élus au suffrage direct (on rompt ainsi avec le système hollandais). Il s'agira cependant d'un suffrage restreint : seuls auront le droit de vote 46.099 électeurs dont 38.429 électeurs censitaires (droit de vote du fait de l'importance des impôts payés) et 7.670 électeurs capacitaires (droit de vote du fait des fonctions exercées ou des diplômes : magistrats, avocats, notaires, officiers, universitaires, ministres des cultes). La seule condition d'éligibilité est l'âge (25 ans).
Premières tâches : Le Congrès national est chargé de doter le nouvel État d'une Constitution et de choisir un souverain. Il sera dissous dès l'avènement de Léopold Ier (21 juillet 1831).
2. La Constitution
Le 6 octobre 1830, le gouvernement provisoire confie à une commission la tâche de préparer un projet de Constitution. Deux jeunes juristes, Paul Devaux (29 ans) et J.-B. Nothomb (25 ans), jouent un rôle de premier plan dans cette commission.
Le Congrès national commence la discussion du projet de Constitution du 4 décembre 1830 et la termine le 7 février 1831 en votant l'ensemble du texte.
La Constitution constitue un compromis arraché aux forces conservatrices (clergé, grands propriétaires fonciers) par la classe moyenne libérale qui a elle-même fait un certain nombre de concessions. Elle traduit fidèlement l'accord qui préexistait entre catholiques et libéraux depuis 1828 :
- Elle proclame les grands droits individuels (inviolabilité du domicile et de la propriété, égalité devant la loi)
- Elle garantit les grandes libertés (presse, enseignement, langue, culte, conscience, association)
- Elle instaure une monarchie parlementaire à responsabilité ministérielle où les trois pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire) sont séparés, où le pouvoir législatif bicaméral est prépondérant, et où les pouvoirs du roi sont limités par la Constitution
- Trois niveaux de décision sont établis : la commune, la province, l'État (ce dernier disposant d'une réelle prééminence)
Cependant, la Constitution comporte plusieurs faiblesses qui poseront par la suite un certain nombre de problèmes :
- Elle consacre l'inégalité politique en établissant le suffrage censitaire (contrairement au régime qui avait été en vigueur pour l'élection des membres du Congrès national, il n'y a même plus d'électeurs capacitaires)
- Elle formule hâtivement certaines libertés, laissant la place à des interprétations divergentes, sources de conflits ultérieurs (enseignement, problèmes linguistiques, pouvoirs militaires du roi)
Cette Constitution rédigée et votée en un temps record emprunte beaucoup à des textes antérieurs (la loi fondamentale des Pays-Bas, la charte constitutionnelle de 1830, la Constitution française de 1791, le droit constitutionnel anglais).
3. Le Choix du Souverain
Dans un premier temps, deux noms sont cités : le duc Auguste de Leuchtenberg, petit-fils de l'impératrice Joséphine, première femme de Napoléon, et le Duc de Nemours, fils du roi des Français Louis-Philippe. Le Duc de Nemours est d'abord élu par le Congrès national, mais Louis-Philippe refuse en invoquant des raisons diplomatiques et tout particulièrement l'opposition de la Grande-Bretagne.
Suite à ce refus, le président du Congrès national Surlet de Chokier est nommé régent (24 février au 21 juillet 1831). Le Congrès national se tourne alors vers Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha, veuf de la princesse Charlotte (et donc gendre du roi d'Angleterre) qui accepte le trône. Il prête serment le 21 juillet 1831 et prend le nom de Léopold Ier.
4. La Centralisation
Bruxelles devient la seule capitale administrative et politique d'un nouveau royaume unitaire et fortement centralisé. La ville est aussi le lieu de concentration du pouvoir économique privé. Elle profite donc des tendances centralisatrices des régimes antérieurs et réunit sur son territoire les principales institutions.
B. La Réaction des Puissances Européennes
Pour les grandes puissances, la révolution belge remet en question l'équilibre européen mis en place lors du Congrès de Vienne. La demande d'assistance militaire introduite par Guillaume Ier le 2 octobre 1830 pour reprendre le contrôle du Sud de son royaume ne rencontre guère de succès.
Réunies à la Conférence de Londres à partir du 4 novembre 1830, les grandes puissances européennes élaborent un premier traité (Traité des XVIII articles) relativement favorable à la Belgique. Il prévoit :
- L'abandon de la Flandre Zélandaise (embouchure de l'Escaut)
- Le sort du Luxembourg à négocier
- Le partage équitable de la dette publique entre les Pays-Bas et la Belgique
- La stricte neutralité
Les termes de ce traité (non ratifié par Guillaume Ier) sont remis en question après l'offensive hollandaise d'août 1831 (campagne des 10 jours). La faiblesse de la Belgique l'oblige à accepter le traité des XXIV articles (1831) qui lui est moins favorable. Il impose à la Belgique :
- Une neutralité obligatoire et garantie
- La perte de la partie du Limbourg située à l'Est de la Meuse (dont Maastricht) et du Luxembourg au Sud d'Arlon (Grand-Duché de Luxembourg confié à titre personnel à Guillaume Ier)
- Un péage sur l'Escaut
- Une répartition de la dette publique des anciens Pays-Bas peu favorable à la Belgique
Guillaume Ier ne décide de ratifier le traité qu'en 1838 après avoir dû constater la réussite politique et économique du nouvel État. Cette décision lui permet de réintégrer le concert des nations européennes. Malgré de vives protestations en Belgique, ce traité est ratifié en 1839.
C. L'Organisation des Trois Pouvoirs
1. Le Pouvoir Législatif
La Constitution belge a mis en place un système bicaméral : Chambre des Représentants et Sénat.
Mode d'élection : Les membres de la Chambre des Représentants et du Sénat sont élus directement par les citoyens payant un cens déterminé par la loi électorale (entre 20 et 100 florins). Le cens est le montant d'impôt direct à payer pour pouvoir exercer le droit de vote. Les impôts directs servant à remplir ces conditions sont : l'impôt foncier, le droit de patente (droit à payer pour exercer des activités commerciales et industrielles), l'impôt dit de débit (alcool-tabac), et l'impôt personnel (basé sur les revenus immobiliers et les signes extérieurs de richesse).
Environ 98 % de la population est exclue du droit de vote. Les femmes sont exclues de l'électorat et de l'éligibilité (comme de toutes les autres fonctions publiques). Le corps électoral est le même pour la Chambre et le Sénat, mais les conditions d'éligibilité vont déterminer la composition des deux assemblées.
La Chambre des Représentants : Les conditions d'éligibilité sont simplement être un homme et avoir 25 ans.
Le Sénat : Les électeurs du Sénat sont les mêmes que ceux de la Chambre des Représentants, mais le montant très élevé du cens d'éligibilité (1.000 florins) fait que seuls les éléments les plus riches de la société peuvent y siéger (au XIXe siècle, il n'y aura jamais moins de 38 % de nobles au Sénat). De plus, il faut avoir 40 ans.
Députés et Sénateurs bénéficient de l'immunité parlementaire qui ne peut être levée que par un vote de l'assemblée à laquelle ils appartiennent. Les députés sont élus pour quatre ans (mais la Chambre est renouvelable par moitié tous les deux ans), les Sénateurs sont élus pour huit ans (mais le Sénat est renouvelable par moitié tous les quatre ans). Il n'y a pas de suppléant : un décès ou une démission provoque automatiquement des élections partielles. Les élections sont donc fréquentes.
Modes de scrutin : Le collège électoral de base est l'arrondissement administratif. Le vote a lieu au chef-lieu d'arrondissement. On pratique le scrutin uninominal (un siège à pourvoir) dans les circonscriptions où il y a peu d'électeurs (par exemple Arlon, Virton, Ostende) et le scrutin de liste (plusieurs sièges à pourvoir) ailleurs. Le panachage est autorisé.
Au premier tour, les candidats ayant obtenu la majorité absolue des voix sont élus. Pour attribuer les autres sièges, on procède à un second tour auquel peuvent prendre part un nombre de candidats double du nombre de sièges à pourvoir. Les candidats retenus sont ceux qui ont obtenu le plus de voix au premier tour. Le second tour a surtout lieu quand il y a plus de deux listes en présence. Les calculs se font par candidat (individuellement) et non par liste.
Le bulletin de vote préimprimé n'apparaît qu'en 1877. Avant cela, les fraudes et la corruption sont nombreuses. Pour le dépouillement, avant 1877, il suffit de compter le nombre de fois qu'un même nom est écrit sur les bulletins. Avec l'instauration du bulletin de vote (les listes des candidats surmontées par des cases de tête), les choses se compliquent un peu. L'électeur peut voter en case de tête, émettre des votes de préférence à concurrence du nombre de sièges à pourvoir (avec la possibilité de panachage).
2. Le Pouvoir Exécutif
Le pouvoir exécutif est détenu par le roi et ses ministres.
3. Le Pouvoir Judiciaire
Pour assurer l'indépendance du pouvoir judiciaire, les juges sont nommés à vie et ne peuvent être déplacés sans leur accord. En 1867, ils seront mis à la retraite à 70 ans.
La cour d'Assises (avec jury populaire) a à connaître des crimes et de tout ce qui concerne les matières politiques et les délits de presse.
D. Les Cadres Politiques
1. L'Unionisme (1831-1847)
De 1831 à 1847, la Belgique connaît une formule politique appelée l'Unionisme, prolongement de l'accord intervenu entre libéraux et catholiques en 1828. Elle consiste à gouverner en dehors et au-dessus des partis. Cette formule permet un climat d'entente nationale nécessaire au fonctionnement du nouvel État. Fortement appuyée par Léopold Ier, elle permet :
- De faire face aux dangers extérieurs (la Hollande jusqu'en 1839)
- De résister aux oppositions intérieures (minoritaires) : Orangistes, Réunionistes
- D'adopter les lois nécessaires au fonctionnement des institutions
- De relancer l'économie du pays
Cette politique permet d'implanter solidement le nouveau régime et d'assurer l'existence de l'État.
2. Le Déclin de l'Unionisme (À Partir de 1839)
À partir de 1839, plusieurs facteurs contribuent au déclin de l'unionisme :
- La stabilité et la sécurité du pays sont assurées (signature du traité des XXIV articles, relance économique mettant fin à l'opposition orangiste)
- Le système parlementaire anglais (gouvernements de parti) influence certains dirigeants
- La lutte entre catholiques et libéraux se radicalise
Sur le plan religieux, la Belgique est, au lendemain de l'Indépendance, un pays monolithiquement catholique. Les protestants sont quasiment inexistants (0,17 % de la population totale). La Constitution a confirmé le rôle de l'Église notamment dans les domaines de l'action sociale et de l'enseignement. La domination cléricale dans ces domaines et la radicalisation des autorités romaines (en 1832, l'encyclique papale Mirari Vos condamne les grandes libertés modernes) relayées en Belgique par le mouvement ultramontain accentuent la lutte entre catholiques et libéraux.
La création en 1834 de ce qui deviendra l'Université libre de Bruxelles illustre la volonté des libéraux de développer un enseignement supérieur qui ne soit pas lié au clergé.
Le parti libéral s'organise lors de son premier congrès en 1846. Ce congrès a un impact considérable : il structure pour la première fois un courant d'opinion et adopte un programme qui influencera la vie politique belge pendant plusieurs décennies.
Le Congrès libéral se réunit à la Grand-Place de Bruxelles le 14 juin 1846 et fonde le parti libéral. Le programme libéral adopté à cette occasion comporte six grands points :
- Indépendance réelle du pouvoir civil
- Organisation d'un enseignement public à tous les degrés sous la direction exclusive de l'État
- Retrait des « lois réactionnaires » (lois relatives à la nomination des bourgmestres par le roi, en dehors des conseils communaux, et au fractionnement des villes, que les libéraux jugeaient trop favorables aux catholiques)
- Augmentation du nombre de représentants et de sénateurs en fonction de la population
- Abaissement progressif du cens électoral (dans les limites prévues par la Constitution) + adjonction des électeurs exerçant une profession libérale pour laquelle un brevet de capacité est exigé par la loi
- Amélioration des conditions de vie des classes laborieuses
Leur nouvelle organisation est l'un des facteurs qui permet aux libéraux de remporter les élections du 8 juin 1847 et de former le premier gouvernement de parti : le cabinet libéral homogène dirigé par Charles Rogier et auquel participe Walthère Frère-Orban.
L'unionisme ne s'effondre pas immédiatement. Léopold Ier, très attaché à cette formule, tente de la ressusciter (1852-57). Ce sont là les derniers avatars d'une formule qui ne répond plus aux exigences politiques ni aux aspirations de la société de la seconde moitié du XIXe siècle.
E. L'Économie Belge
Le mouvement d'industrialisation se poursuit au point qu'au milieu du XIXe siècle, la Belgique sera, après l'Angleterre, le pays le plus industrialisé du monde.
Cette croissance extraordinaire est liée à trois facteurs :
- Naturel : La présence du sillon charbonnier qui fournit une énergie abondante et à bon marché, nécessaire à la nouvelle industrie
- Géographique : La Belgique est un carrefour entre la France, l'Allemagne et les Pays-Bas. Elle possède des voies de communication aussi bien naturelles qu'établies par l'homme
- Politique : L'encouragement prodigué par les différents gouvernements en faveur de l'industrialisation (métallurgie et verrerie en Wallonie, textile en Flandre)
Le nouvel État doit faire la preuve de sa viabilité économique. Les premiers gouvernements belges mènent donc une politique d'intervention directe et de protectionnisme :
- Développement des moyens de communication (canaux, routes, chemin de fer à partir de 1835)
- Mise en place d'une politique douanière protectionniste
- Faveur et soutien de la création ou de la sauvegarde des grandes banques d'affaires
- Application d'une législation très favorable aux employeurs en matière sociale
L'attention du gouvernement se porte surtout sur la grande industrie dont la croissance contraste avec l'affaiblissement de l'agriculture et le déclin des anciennes industries à domicile (surtout dans les Flandres).
Il convient également de souligner que les milieux financiers internationaux ont également soutenu la croissance économique. Pour assurer le développement de son administration et de son armée, d'importants capitaux étaient nécessaires. Le marché financier belge n'était pas prêt à les offrir. Les autorités du nouvel État durent chercher à l'étranger les crédits nécessaires.
L'essor industriel de la Belgique sera également facilité par la mise en place d'un appareil bancaire qui va diriger les capitaux indispensables vers les secteurs de l'industrie lourde.
La Société générale pour favoriser l'industrie nationale devint très vite l'un des principaux acteurs économiques du nouvel État. Une banque concurrente, la Banque de Belgique, sera créée en 1835 par Charles de Brouckère avec l'aide de capitaux français et l'appui de James de Rothschild. Sous la direction de de Brouckère, la Banque de Belgique ne tarde pas à se lancer dans la fondation d'une série de sociétés anonymes, créant ainsi un deuxième grand groupe industriel, rival de la Société générale.
F. La Situation Sociale
L'envers des succès industriels est la grande misère de la population urbaine et rurale. Le progrès ne profite pas à tout le monde.
Les Flandres traversent une crise effroyable. La famine et les épidémies (typhus, choléra) déciment la population et le taux de mortalité connaît une forte augmentation dans les années 1847-48. L'augmentation de la population conduit à un surpeuplement des campagnes.
Une partie de la surpopulation rurale est absorbée par la demande de main d'œuvre des établissements industriels. L'abondance de la main d'œuvre disponible permet aux industriels de pratiquer des salaires très peu élevés. À côté des bas salaires, il faut également souligner la longueur des journées de travail, les mauvaises conditions de logement, les nombreux accidents de travail, etc.
Les Enquêtes
On a dit souvent que les autorités belges avaient découvert l'ampleur du problème social à la lueur des incendies provoqués par les émeutes de 1886. C'est faux. Il y avait déjà eu des enquêtes sur les conditions de travail.
Dès 1841, le gouvernement avait demandé à l'Académie de Médecine une enquête sur le travail des enfants. En 1843, une commission fut chargée de faire une « enquête sur la condition des classes ouvrières et le travail des enfants ». Elle réalisa un gros travail documentaire notamment sous la férule d'E. Ducpétiaux, inspecteur général des prisons et des établissements de bienfaisance. L'enquête donna lieu à la publication de trois volumes.
La bourgeoisie qui détient les rênes du pouvoir ne souhaite pas légiférer en matière sociale.
L'Infériorité Juridique de l'Ouvrier
L'ouvrier connaît aussi une situation d'infériorité juridique.
Les coalitions : Les coalitions de patrons et d'ouvriers sont interdites par les articles 414 et 415 du code pénal. Ces interdictions sont toutefois formulées de façon fort différente.
L'article 414 punit « Toute coalition entre ceux qui font travailler les ouvriers, tendant à forcer injustement et abusivement l'abaissement des salaires, suivie d'une tentative ou d'un commencement d'exécution ».
L'article 415 punit « Toute coalition de la part des ouvriers, pour cesser le travail dans certains ateliers, empêcher de s'y rendre et d'y rester après certaines heures et en général pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux ».
Les coalitions d'ouvriers sont donc punies dans tous les cas, celles des patrons seulement si elles ont un caractère injuste et abusif. En outre, les peines prévues pour les ouvriers sont beaucoup plus lourdes : 10 jours à 1 mois pour les patrons contre 1 à 3 mois pour les ouvriers et 2 à 5 ans pour les meneurs. L'article 415 ne sera abrogé qu'en 1866.
Le livret ouvrier : Depuis la période française, l'ouvrier et le domestique doivent être porteur d'un livret indiquant qu'ils ont bien rempli toutes leurs obligations auprès de leur dernier patron. Le livret devait être remis à l'employeur pendant la durée de la période d'emploi. Entre les mains de certains employeurs, ce livret pouvait devenir un moyen de contrôle et de pression. Le livret ouvrier ne sera supprimé qu'en 1883, mais il n'était plus requis depuis la fin des années 1860. Il constitua cependant une des principales causes du mécontentement ouvrier.
L'article 1781 du code civil : Relatif au contrat de louage d'ouvrage, il illustrait encore plus nettement l'état d'infériorité juridique de l'ouvrier. Il stipulait que « le maître est cru sur son affirmation pour la quotité des gages, pour le paiement des salaires de l'année échue et pour les acomptes donnés pour l'année courante ». L'application de cette mesure sera abandonnée définitivement en 1869.
Les Conseils de prud'hommes : Créés sous le régime français, ils étaient au nombre de deux en 1830 (Gand, Bruxelles). Le gouvernement autorisa leur création dans 17 autres villes en 1842. Ils avaient notamment pour mission la conciliation et le jugement des litiges entre maîtres et ouvriers, mais les employeurs y étaient majoritaires et les ouvriers y étaient représentés par les contremaîtres (ils obtenaient donc rarement gain de cause).
---III. La Belgique de 1848 à 1914 : Transformations Politiques, Sociales et Linguistiques
A. L'Évolution du Paysage Politique
1. La Domination Libérale (1847-1884)
Les années 1847 à 1884 sont marquées par la toute-puissance des libéraux. Il y a tout au plus :
- Une dernière tentative de relancer l'unionisme de 1852 à 1857, mais cette formule n'est plus adaptée au nouveau paysage politique (les divergences entre libéraux et catholiques étant de plus en plus profondes)
- Un retour au pouvoir des catholiques de 1870 à 1878
Le premier gouvernement libéral homogène est formé en 1847 et dirigé par Charles Rogier. Après une tentative de relancer l'unionisme entre 1852 et 1857, les années 1857 à 1870 sont dominées par les libéraux qui gouvernent sans partage, groupés derrière leurs deux leaders : Charles Rogier (1800-1885) et Walthère Frère-Orban (1812-1896).
Cette période est marquée par :
- L'affirmation du libéralisme économique et du capitalisme industriel, peu sensibles aux questions sociales
- Le poids du doctrinarisme (l'aile conservatrice menée par Frère-Orban, très puissante du fait des liens qu'elle entretient avec le monde de la finance et de la grande industrie)
Les doctrinaires sont cependant combattus au sein du parti libéral par les progressistes.
Il y a un bref retour des catholiques au pouvoir de 1870 à 1878 (cabinets d'Anethan puis Jules Malou). Tout comme les libéraux, les catholiques sont eux aussi divisés entre modérés et ultramontains (qui calquent leur attitude sur Rome et défendent l'autorité absolue du pape dans toutes les matières). L'ultramontanisme le plus dur répond au radicalisme antireligieux des libéraux. Les positions se sont radicalisées de part et d'autre.
Les derniers gouvernements libéraux (1878-1884) voient les libéraux perdre les élections de 1884, permettant ainsi aux catholiques de s'installer au pouvoir pendant près de 30 ans.
2. Trente Ans de Gouvernements Catholiques (1884-1914)
Les catholiques reviennent au pouvoir et s'y installent pour trente ans. Le parti catholique est dominé par la droite conservatrice (Fédération des Cercles et Associations catholiques dirigée par Charles Woeste). Il connaît aussi, en son sein, le développement de différents courants qui provoquent des tensions internes, parfois des scissions, mais ne mettent pas réellement en danger l'existence du parti lui-même :
- La Jeune Droite (centre gauche) : À partir de 1886, c'est l'expression parlementaire du courant progressiste au sein du parti catholique
- La Démocratie chrétienne (+ radicale) : De tendance socialisante, les démocrates-chrétiens estiment que la charité ne suffit pas à régler les problèmes sociaux et que l'État doit intervenir dans cette matière. Elle est à l'origine du mouvement coopératif et syndical chrétien
- Le Daensisme : Mouvement flamand de tendance démocrate-chrétienne fondé en 1893 par le prêtre Adolf Daens et son frère Pieter, journaliste
B. La Démocratisation des Institutions
La question de l'extension du droit de vote sera l'un des principaux enjeux de la lutte politique à la fin du XIXe siècle.
1848 : Le cens est abaissé à son minimum constitutionnel, ce qui ouvre le droit de vote à de nouvelles couches de la population (petite bourgeoisie). Cette décision est liée à la vague révolutionnaire qui secoue l'Europe en 1848.
1883 : Sous la pression des radicaux progressistes, le gouvernement libéral élargit le 24 août 1883 le corps électoral pour les élections communales et provinciales en permettant aux électeurs capacitaires de voter (ceux ayant fait la preuve de leur capacité à exercer le droit de vote).
Peuvent désormais voter ceux qui :
- Possèdent un diplôme de l'enseignement moyen
- Exercent une fonction qui exige un niveau de formation comparable
- Réussissent un examen devant un jury spécial
Le corps électoral communal passe ainsi de 300.000 à 500.000 électeurs (120.000 pour les législatives).
1893 : Suite à la pression du Parti Ouvrier belge, à d'importants troubles sociaux (le POB menace de lancer une grève générale), et à l'acceptation par un nombre croissant de membres des deux partis traditionnels d'un élargissement du corps électoral, l'article 47 de la Constitution est révisé en 1893.
Ce fut un long combat pour vaincre l'opposition des partisans d'un suffrage restreint. En 1892, Frère-Orban déclare encore à la Chambre : « En matière de droit de suffrage, il ne s'agit pas d'égalité, il s'agit d'aptitude ». Il craignait que le suffrage universel assure la domination des catholiques et souhaitait faire de l'éducation la seule base de l'électorat.
On adopte le suffrage universel masculin tempéré par le vote plural : Chaque citoyen mâle de 25 ans (30 ans pour l'élection des sénateurs et conseillers provinciaux) a une voix s'il est domicilié depuis un an dans la circonscription électorale.
Certaines catégories d'électeurs disposent de voix supplémentaires :
- À droit à une voix supplémentaire : Le père de famille de plus de 35 ans et payant 5 FB d'impôt, ou le propriétaire d'un bien dont le revenu cadastral est égal ou supérieur à 48 FB
- À droit à deux voix supplémentaires : Celui qui remplit les deux conditions mentionnées plus haut, ou le porteur d'un diplôme universitaire ou dont les fonctions témoignent d'une capacité équivalente (magistrat, haut fonctionnaire...)
On peut disposer d'un maximum de trois voix. En outre, le vote devient obligatoire, car l'on considère que les « modérés » ont tendance à s'abstenir.
On passe de 130.000 électeurs à 1.370.000 disposant de 2.111.000 voix.
Pour le Sénat : Les conditions d'éligibilité sont modifiées. Il ne faut plus payer que 1.200 FB d'impôt direct (au lieu de 2114) ou être propriétaire d'un bien d'un revenu cadastral de plus de 12.000 FB. Il est créé aussi des sénateurs provinciaux élus par les conseils provinciaux (légère démocratisation du Sénat).
1894 : Les élections permettent au parti catholique de conserver sa majorité mais elles voient le succès net et inattendu du POB.
- POB obtient 28 députés (avec 346.000 voix) et deux sénateurs (par le biais des sénateurs provinciaux, car aucun socialiste n'est éligible)
- Parti catholique : 104 députés (+12) avec 927.000 voix
- Parti libéral devient le troisième parti (530.000 voix mais 20 députés) et apparaît comme le grand vaincu (-40 sièges)
Bruxelles et les arrondissements flamands n'envoient à la Chambre que des députés catholiques. Les gros arrondissements wallons n'élisent que des députés libéraux et socialistes. Ce résultat ne provoque pas la moindre tension communautaire.
1899 : Face au risque de voir le parti libéral disparaître (ce qui provoquerait une bipolarisation de la vie politique entre un grand parti conservateur et un grand parti ouvrier considéré comme révolutionnaire), certains catholiques et certains socialistes se joignent aux libéraux pour voter l'instauration de la représentation proportionnelle.
Chaque parti obtient désormais un nombre de sièges proportionnel à son nombre de voix. Le système D'Hondt (mathématicien gantois), dit de « la plus forte moyenne », fonctionne comme suit : Il n'y a plus de reste ; on regroupe les petits arrondissements afin qu'il y ait au moins trois sièges à pourvoir.
Pour obtenir le nombre de sièges, on divise le résultat électoral de chaque liste par le diviseur électoral (le nombre total de votes valables divisé par le nombre de sièges à pourvoir). On obtient ainsi le quotient électoral. On calcule ensuite ce que coûterait à chaque liste le nombre de sièges obtenus plus 1 (on ajoute, en pensée, un siège au nombre de sièges déjà obtenus). La liste avec le plus faible « coût » en voix pour ce siège supplémentaire l'obtient. On recommence pour les sièges suivants. Le système avantage le parti le plus important.
Ce nouveau système appliqué dès 1900 permet de « sauver » le parti libéral mais il n'entame pas la majorité catholique :
- Parti catholique obtient 86 sièges (-26)
- Parti libéral obtient 33 sièges (+21)
- POB obtient 30 sièges (+4)
La plus grande partie des libéraux se rallient alors au suffrage universel pur et simple revendiqué par le POB. Ils n'obtiendront satisfaction qu'au lendemain de la guerre.
1895 : La loi sur les élections communales est, elle, beaucoup plus restrictive que pour les élections législatives. On y ajoute les éléments suivants : L'âge requis est porté à 30 ans ; il faut résider depuis 3 ans dans la commune ; on réintroduit un cens différentiel selon les communes (ce qui permet d'obtenir des voix supplémentaires) ; on peut cumuler une quatrième voix ; on introduit la représentation proportionnelle si aucune liste n'obtient la majorité absolue. Malgré cette loi, le POB obtiendra de nombreuses majorités dans les conseils communaux des bassins industriels wallons.
1894 marque incontestablement un changement considérable dans le paysage politique de la Belgique. Les élus du POB deviennent d'importants animateurs des débats parlementaires.
Historique du POB
Après un reflux dans les années qui suivent 1848, on assiste à un renouveau des mouvements ouvriers. La création en 1865 de la section belge de l'Association internationale du travail (AIT) fondée l'année précédente à Londres a notamment pour objectif d'organiser les ouvriers (mutualités, syndicats, coopératives...). Elle connaît toutefois un déclin brutal au début des années 1870.
Le POB a été fondé par César de Paepe en 1885 dans un café de la Grand-Place de Bruxelles. Cette organisation fédère une série de groupements socialistes qui préexistaient.
La Charte de Quaregnon
Les questions doctrinales se posent pour la première fois à la veille des élections de 1894 auxquelles le POB s'apprête à prendre part. Il réunit le 24 mars 1894 à Quaregnon un congrès qui adopte la Charte de Quaregnon, rédigée en grande partie par Émile Vandervelde, qui restera un document de référence idéologique pour le parti.
La charte se prononce pour la propriété collective des moyens de production et préconise la suppression du capitalisme pour une société collectiviste sans classe. Pour mener à bien cet objectif, elle préconise notamment la lutte politique.
La Lutte pour le Suffrage Universel
L'un des premiers objectifs du POB est l'établissement du suffrage universel. Il organise diverses manifestations et grèves pour réaliser cet objectif :
- Manifestation de masse en août 1890 (le serment de Saint Gilles)
- Grève d'avril 1893 (qui débouche sur révision de l'article 47 de la Constitution)
Le POB n'obtiendra gain de cause sur la question du suffrage qu'au lendemain de la guerre. La grève générale de 1913 lui a cependant permis de marquer des points. Cette grève, préparée pendant plusieurs mois et qui a touché près de 400.000 ouvriers, impressionne par son ampleur, son organisation et l'absence de débordements violents. Le POB a montré sa capacité à contrôler le mouvement ouvrier. Par sa maîtrise de ce mouvement, le POB a prouvé qu'il s'était totalement intégré au système de la démocratie parlementaire.
La Lutte pour le Droit de Vote des Femmes
Avant la Première Guerre mondiale, les femmes sont totalement exclues de l'électorat et de l'éligibilité. La démocratisation des institutions ne concerne pas le vote féminin. Un certain nombre de femmes issues de la bourgeoisie progressiste revendiquent plus de droits pour les femmes. Il s'agit notamment de Zoé de Gamond (1806-1854) et de sa fille Isabelle Gatti de Gamond (1839-1905).
Le programme initial du POB revendiquait le suffrage universel pur et simple sans distinction de sexe, mais la crainte de voir les femmes renforcer la majorité catholique les conduisit, en 1902, à postposer cette revendication, en échange d'une alliance avec les libéraux. À l'inverse, et pour des raisons purement électoralistes, le parti catholique, pourtant très opposé à l'émancipation féminine, défendit le principe du vote des femmes.
Dans ce contexte, l'action des féministes et de la Ligue du droit des femmes (constituée en 1892) se concentrera surtout dans le domaine de l'éducation. Une meilleure formation des femmes est considérée comme une étape indispensable à l'amélioration de la condition des femmes en général et à l'obtention du droit de vote en particulier.
C. La Situation Économique
1. La Politique Économique
Au milieu du XIXe siècle, la politique économique des gouvernements belges, jusque-là marquée par une intervention directe dans l'économie et par des mesures protectionnistes, connaît un profond changement. Les années 1850 à 1886 seront marquées par une politique de libéralisme économique.
Cette nouvelle politique, soutenue par les libéraux et les catholiques, tend à limiter l'intervention directe de l'État. Son rôle se limite au maintien de l'ordre et à garantir le libre jeu de la concurrence pour stimuler l'initiative privée.
L'État poursuit le développement des moyens de communication pour faciliter le commerce. Dans la foulée, les autorités belges rachètent le péage de l'Escaut (ce qui libère le port d'Anvers en 1863) et les octrois communaux (douanes intérieures à l'entrée des villes) sont abolis en 1860. D'autres entraves à la circulation des marchandises à l'intérieur du pays sont aussi levées (suppression des péages sur les routes et canaux).
L'État mène une politique de libre-échange : L'étroitesse du marché intérieur et la croissance de la production incitent la Belgique à ouvrir le plus largement possible ses frontières. Traités de libre-échange avec la France, l'Angleterre, les Pays-Bas, le Zollverein, l'Espagne, l'Italie.
Sur le plan financier : La circulation des capitaux est facilitée par la liberté des taux d'intérêt (1865). La Banque Nationale est créée en 1850 (banque centrale d'émission et de réescompte). Le Crédit communal est créé en 1860 pour financer les investissements publics locaux. La Caisse d'Épargne est créée en 1865. Ces diverses institutions renforcent la position financière de la Belgique, facilitent la récolte de l'épargne et le crédit. La révision du code de commerce en 1873 permet désormais de créer librement des sociétés anonymes.
2. L'Évolution de la Conjoncture
Le troisième quart du XIXe siècle est marqué par une forte croissance économique : La production industrielle et agricole croît. Les chemins de fer connaissent un spectaculaire développement.
Les années 1873-1895 sont par contre marquées par une importante crise économique, particulièrement dure entre 1883 et 1887, caractérisée par des fermetures d'entreprises et des pertes d'emploi. La productivité augmente toutefois grâce aux investissements dans les machines.
Beaucoup d'industriels belges étendent leurs activités vers l'étranger (Russie, Chine, Congo...). Exemple : Empain.
La reprise s'amorce en 1895 et se poursuit jusqu'à la guerre. Elle concerne notamment les secteurs de la métallurgie, de la construction mécanique, de l'électricité et de la chimie. Cette fois, la Flandre bénéficie aussi du développement industriel.
3. Répartition de la Population Active
| Années | Agriculture | Industrie | Tertiaire |
| 1846 | 50,8 % | 36,3 % | 12,8 % |
| 1866 | 44,3 % | 37,8 % | 17,8 % |
| 1900 | 27,0 % | 42,8 % | 30,0 % |
| 1930 | 17,2 % | 47,6 % | 35,1 % |
| 1961 | 7,4 % | 47,0 % | 45,6 % |
| 1975 | 3,5 % | 38,0 % | 55,0 % |
D. L'Évolution Sociale
1. Introduction
La bourgeoisie profite du développement économique pour croître en nombre et en richesse, mais on constate que la croissance ne rejaillit pas sur l'ensemble de la population. Un prolétariat industriel misérable se développe.
La population belge se caractérise par une grande mobilité. Si un certain nombre de travailleurs (issus notamment des campagnes flamandes) tentent de trouver un emploi à l'extérieur du pays (immigration vers le Nord de la France, mais aussi vers l'Amérique), beaucoup se dirigent vers les régions industrielles de Wallonie.
L'étude des registres de population (et des livrets ouvriers) dans les bassins industriels wallons montre que les ouvriers sont très mobiles. Ils changent fréquemment de lieu de travail et de domicile.
Les conditions de vie et de logement offertes à ces travailleurs sont dans l'ensemble fort mauvaises. Les ouvriers s'entassent dans les cités à proximité immédiates des lieux de travail, mais beaucoup profitent du formidable développement du réseau ferroviaire belge et des « abonnements ouvriers » (tarifs réduits). Ces deux derniers éléments expliquent l'exceptionnelle mobilité de la main d'œuvre belge par rapport aux pays voisins. Très tôt, la Belgique connaît ainsi ses « navetteurs ».
L'absence de législation sociale renforce les différences entre la bourgeoisie et le monde ouvrier. Les grèves sont fréquentes mais elles ont peu de résultats. Elles visent notamment à combattre les règlements du travail qui visent à transformer le paysan en un ouvrier d'industrie discipliné, les livrets ouvriers, les diminutions de salaires (ou à demander une augmentation).
2. 1886 : Une « Jacquerie Industrielle »
La misère industrielle s'aggrave soudainement au cours de l'hiver 1885-86 qui est particulièrement dur à un moment où la situation économique est fort mauvaise. La crise atteint alors son paroxysme. En mars 1886, une « jacquerie industrielle » amorcée à Liège se répand comme une traînée de poudre dans les principaux centres industriels.
La secousse est brutale. Le mouvement spontané, violent et général prend le monde politique et les pouvoirs publics au dépourvu.
3. Un Début de Législation Sociale
L'importance et la violence des émeutes + les conclusions de la Commission du Travail (mise en place après les émeutes) + l'importance grandissante du POB qui organise le monde ouvrier et structure ses revendications + la prise de conscience des problèmes sociaux par une frange non-négligeable du parti catholique et du parti libéral débouchent sur de premières et très timides mesures législatives en matière sociale afin de mettre un terme aux abus les plus criants. L'État lâche un peu de lest pour préserver l'essentiel.
La législation sociale concerne la réglementation des conditions de travail et les relations entre patrons et ouvriers.
Réglementation des conditions de travail :
- 1887 : Interdiction du truck system (paiement en nature)
- 1889 : Réglementation du travail des femmes et des enfants
- 1895 : Création du ministère de l'Industrie et du Travail
- 1896 : Réglementation du travail en atelier : le chef d'entreprise doit afficher le règlement de travail à l'intérieur de l'atelier. En outre, le salaire et l'époque de paiement doivent être fixés par écrit (objectif : éviter l'arbitraire)
- 1903 : Loi sur les accidents de travail
- 1905 : Loi sur le repos hebdomadaire et dominical
- 1909 : Limitation de la journée de travail dans les mines (9h)
- 1911 : Assurance-vieillesse obligatoire pour les ouvriers-mineurs
Relations patrons-ouvriers :
- 1887 : Création des Conseils de l'Industrie et du Travail (une idée de Frère-Orban)
- 1889 : Loi démocratisant le système d'élection au conseil des Prud'hommes
En matière de législation sociale, la Belgique reste néanmoins très en retard par rapport aux autres pays industrialisés.
4. La Réaction des Partis Politiques Traditionnels
Les catholiques s'inquiètent de la déchristianisation des masses ouvrières. Les techniques traditionnelles d'encadrement mises en place par l'Église ne peuvent plus répondre aux besoins des ouvriers. Une série d'oeuvres charitables à caractère paternaliste voit le jour au milieu du XIXe siècle. Une Fédération des oeuvres ouvrières chrétiennes s'organisera parallèlement à l'AIT pour réunir les catholiques dans une optique plus sociale.
Ces mouvements ont toutefois très peu d'impact sur l'action politique des élus catholiques. L'intérêt que manifeste peu à peu (dans les années 1880) le parti catholique pour la mise en place d'une première législation sociale est notamment lié à un groupe de catholiques proches de la Société d'Économie sociale, composés notamment de notables, de professeurs d'université et de parlementaires. Ce groupe est politiquement réactionnaire (anti-libéral, anti-industriel, anti-démocratique) mais favorable à une réforme sociale qui rétablirait un équilibre social dominé par les classes dirigeantes traditionnelles.
Les congrès catholiques réunis à Liège en 1886-87-89 suggèrent également que l'État doit intervenir en matière sociale. L'influence croissante de la « jeune droite » puis de la « démocratie chrétienne » au sein du parti catholique renforce cette tendance.
Les catholiques mettent progressivement en place un réseau d'encadrement qui leur permet d'exercer un contrôle discret mais efficace sur différentes composantes du monde social :
- Dans les campagnes flamandes (où ils sont bien implantés), ils renforcent leur emprise par le biais du Boerenbond, créé en 1890 par l'abbé Mellaerts
- Pour faire pièce aux organisations socialistes (et à la montée du POB) en milieu ouvrier, les catholiques y développent leurs propres coopératives, mutualités et autres sociétés de secours mutuels. En 1891, l'encyclique du pape Léon XIII, Rerum Novarum, a donné une base doctrinale à ce mouvement. D'inspiration très conservatrice et anti-socialiste, elle reconnaît les conséquences sociales désastreuses de l'industrialisation et permet la mise sur pied d'organisations ouvrières mais dirigées et patronnées par des bourgeois, des patrons et des ecclésiastiques. Elle facilite aussi la création de sociétés ouvrières autonomes. En 1891 est ainsi créée la Ligue démocratique belge qui regroupe des sociétés caritatives, paternalistes ou plus autonomes
- La classe moyenne n'est pas oubliée. Elle fait même l'objet d'une attention toute particulière dès la fin du XIXe siècle où il n'est pas exagéré de dire que le mouvement des classes moyennes est dominé par les catholiques. Le parti catholique tente surtout d'éviter que le petit patronat soit dominé par des mouvements autonomes, trop critiques à son égard
De cette manière, le parti catholique s'adresse à chaque classe sociale avec un discours approprié. Il met aussi tout en œuvre afin d'éviter les conflits entre ces différentes classes.
Du côté des libéraux, les doctrinaires ignorent la question sociale. Leur credo : chacun peut s'élever dans la hiérarchie sociale par son travail, son honnêteté, ses vertus, etc.
Les radicaux (ou progressistes) sont plus sensibles aux problèmes sociaux. Ils sont menés par Paul Janson et se montrent plus favorables à diverses réformes comme l'enseignement obligatoire (nécessité d'élever le niveau d'instruction des classes populaires). Ils recherchent aussi des méthodes pédagogiques novatrices (création dans cette optique, en 1865, de la Ligue de l'Enseignement).
L'encadrement libéral du monde social reste fort peu développé par rapport aux organisations mises en place par les catholiques et les socialistes. L'aile conservatrice du parti libéral tentera, sans succès, de créer un Parti Ouvrier libéral. Les Libéraux mettront sur pied quelques syndicats et mutuelles.
Le POB est le premier parti moderne. C'est une fédération d'associations sociales et politiques. On y adhère par l'intermédiaire d'un syndicat, d'une coopérative, d'une société de secours mutuels, d'une ligue ouvrière, d'un groupe de jeunes gardes socialistes, etc.
Dès 1894, les parlementaires du POB, plusieurs issus de la bourgeoisie progressiste et passés du libéralisme au POB (É. Vandervelde, J. Destrée, É. Furnemont, H. Denis, G. Degreef, É. Picard, M. Hallet...), font suivre au parti une stratégie parlementaire en porte-à-faux voire même en opposition avec le mouvement des masses : le « discours » radical est accompagné d'un comportement pragmatique voire opportuniste.
Le POB construit ainsi un modèle de contre-société qui suit les individus de la naissance à la mort (comme pour l'Église catholique).
Ce vaste mouvement associatif socialiste, catholique et libéral est à l'origine du système des « familles politiques » et de leurs nombreux mouvements intégrés qui caractérisent l'organisation sociale et politique de la Belgique. On parlera plus tard de « pilarisation » de la société belge pour caractériser les associations en tous genres (les mutuelles, les coopératives, etc.) organisées autour de chaque parti et qui encadrent étroitement les citoyens dans tous les aspects de leur vie sociale et culturelle.
5. Le Développement des Organisations Patronales
Si le monde ouvrier se structure progressivement au tournant des XIXe et XXe siècles (développement de coopératives, mutuelles, syndicats, partis politiques, etc.), il n'est pas le seul. Le monde patronal crée lui aussi ses propres organisations.
Les premières organisations patronales visent surtout à trouver des ententes sur les prix, conditions de vente, débouchés, etc.
Les premières organisations patronales belges sont les Chambres de commerce, créées en 1820-30. Elles disparaissent en 1875. Elles ont un statut officiel et représentent tous les chefs d'entreprise d'une région ou d'une ville. Toutefois, elles tombent peu à peu aux mains d'une petite coterie et sont de moins en moins représentatives.
À côté de ces organisations mises en place sur une base régionale, on trouve des organisations sectorielles. Au tournant du siècle, les premières grandes organisations sectorielles nationales voient le jour. Parmi ces grandes organisations patronales, on peut notamment citer Fédéchar (la Fédération des associations charbonnières, 1908) et beaucoup plus tard Fabrimétal (acier, métallurgie).
Sur le plan interprofessionnel national, un premier organisme central voit le jour en 1895 : le Comité central du travail industriel de Belgique. Il devient en 1913 le Comité central industriel (CCI).
En 1918, la structure du CCI est remaniée. Les affiliations des entreprises sont désormais indirectes : elles s'affilient à leur fédération sectorielle qui, elle-même, s'affilie au CCI.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le CCI chapeaute 330 groupements officiels dont les patrons emploient 1.100.000 d'ouvriers.
En 1926, naissance du VEV : Vlaams Ekonomisch Verbond, qui regroupe les patrons flamands. Sa création s'inscrit dans le cadre du mouvement flamand. Cette organisation sera appelée à jouer un rôle de plus en plus important compte tenu de l'augmentation du nombre d'entreprises localisées en Flandre et de la fédéralisation de l'État qui renforce le poids des organisations régionales.
Du côté wallon, l'UIW (Union industrielle wallonne, pendant du VEV) née en 1954 est devenue en 1968 l'UWE (Union wallonne des entreprises).
Après la Seconde Guerre mondiale, le CCI devient la FIB (Fédération des Industries belges), une organisation plus moderne, plus ouverte aux idées nouvelles en matière économique et sociale, plus ouverte aux industriels catholiques et flamands.
La FIB rassemblait exclusivement des industriels. Le secteur des services, qui à partir des années 50 connaît lui aussi une très forte croissance (notamment la distribution, la banque, les assurances), créa en 1957 la Fédération des entreprises non-industrielles de Belgique. Elle fusionnera en 1973 avec la FIB pour devenir la FEB (Fédération des Entreprises de Belgique).
E. Les Relations entre l'Église et l'État
1. La Question Scolaire
La question scolaire illustre bien l'antagonisme entre l'Église et les libéraux qui veulent augmenter, à son détriment, les prérogatives de l'État.
La première loi organique sur l'enseignement (loi Nothomb de 1842) fait une place privilégiée à l'autorité religieuse. Elle prévoit notamment que toutes les communes doivent disposer d'une école primaire (mais elles peuvent décider d'adopter une école libre) ; le cours de religion est obligatoire ; le clergé a un droit de regard sur les manuels et peut donc intervenir en tant qu'autorité ; aucun diplôme n'est requis pour enseigner.
La loi sur l'enseignement moyen en 1850 sera toute différente. Elle crée 10 athénées et 50 écoles moyennes dépendant de l'État et où le clergé ne peut intervenir que dans le cadre de l'enseignement religieux.
Après le retour des catholiques au pouvoir en 1870, le conflit entre catholiques et libéraux devient central dans la vie politique belge. Lorsque les libéraux gagnent les élections de 1878, ils posent un nouveau jalon en créant le premier ministère de l'instruction publique. Ils font adopter en 1879 une nouvelle loi, la loi Van Humbeek (qualifiée par les catholiques de « loi de malheur »), qui institue un enseignement primaire laïc et sous la direction exclusive des pouvoirs publics. L'adoption est supprimée ; les enseignants doivent être diplômés d'une école normale de l'État ; les cours de religion ne peuvent se donner qu'en dehors des heures de classe.
Cette loi constitue une véritable rupture (avant elle, tout l'enseignement baignait dans un climat religieux) et elle déclenche une « guerre scolaire » (1878-1884).
Dès leur retour au pouvoir en 1884, les catholiques suppriment le Ministère de l'Instruction publique et modifient la loi Van Humbeek. En 1884, la loi Jacobs rétablit le cours de religion (mais facultatif) dans le programme des cours et la possibilité pour les communes d'adopter une école libre.
En 1895, la loi Schollaert rétablit l'enseignement obligatoire de la religion et subventionne les écoles libres qui respectent les programmes légaux et acceptent le contrôle de l'État (près de 1.500 écoles primaires).
Globalement, l'Église réussit à maintenir sa place dans l'enseignement. À la fin des années 1880, 60 % des élèves de l'enseignement élémentaire fréquentaient une école catholique.
Analphabétisme et obligation scolaire : Bien que l'analphabétisme ne soit pas directement lié à la lutte entre catholiques et libéraux, signalons que tout au long du XIXe siècle, la Belgique se distingua en Europe occidentale par son important taux d'analphabètes, particulièrement en région flamande. Les succès industriels de la Belgique étant basés sur l'exploitation d'une main d'œuvre non scolarisée et sous-payée (incluant des femmes et des enfants), le patronat ne voyait guère l'utilité d'avoir des travailleurs mieux éduqués.
Dans ce contexte, la Belgique sera l'un des derniers pays à imposer l'obligation scolaire. En 1914, un projet de loi est proposé au Parlement. Il prévoit l'obligation scolaire jusqu'à 14 ans ; l'État prend en charge le traitement des instituteurs formés dans les écoles normales, contrôle le programme et son application. Le projet est voté, mais il ne pourra être mis en application qu'au lendemain de la guerre.
2. Autres Éléments du Conflit
- La loi dite « loi des couvents » (1857) favorise les donations (en héritage) aux congrégations religieuses
- La question des cimetières : ceux-ci deviennent une propriété communale recevant les dépouilles de tous les habitants et non plus une terre consacrée par l'Église et réservée aux enterrements religieux
F. La Question Linguistique
1. La Naissance du Mouvement Flamand
Au moment de l'Indépendance, toute l'élite est francophone. Les couches supérieures de la société flamande ont adopté le français comme langue depuis la fin du XVIIe siècle. En 1830, le « sentiment national » est très vigoureux et l'on ne note aucune opposition entre le Nord et le Sud.
Les premiers à prendre position pour défendre la langue flamande sont des intellectuels qui, dès 1832, revendiquent l'application de l'article 23 de la Constitution (qui garantit le libre usage des langues).
Les premiers flamingants s'attachent surtout à recréer une langue commune de culture flamande, à développer la littérature flamande (Henri Conscience) et à unifier l'orthographe et la grammaire.
Une série d'associations culturelles se développe au milieu du XIXe siècle afin de promouvoir la langue flamande, leurs noms rappelant quelques-uns des premiers défenseurs de la langue flamande :
- Le Willemsfonds (tendance libérale mais reste indépendant par rapport à ce parti). Il doit son nom à Jan Frans Willems, poète, écrivain et philologue. Ce mouvement a été constitué en 1851, cinq ans après sa mort, pour encourager l'étude et la pratique de la langue néerlandaise
- Le Davidfonds (tendance catholique). Il doit son nom à Jan Baptist David, prêtre, philologue et historien à l'Université de Louvain. Cette organisation culturelle a été créée en 1875 en réaction à l'orientation de plus en plus nettement libérale du Willemsfonds
- Le Vermeylenfonds sera, bien plus tard, le pendant socialiste de ces deux organisations. Il est créé en 1945 pour perpétuer l'œuvre et la pensée d'August Vermeylen (romancier et historien de l'art qui fut professeur à l'ULB et fondateur de la section de philologie germanique). Le Vermeylenfonds deviendra un organisme culturel socialiste en 1961
Au milieu du XIXe siècle, ces mouvements n'ont encore aucune influence sur la vie politique.
2. Les Premières Législations Linguistiques
Jusqu'en 1839 (traité des XXIV articles), une attitude flamingante aurait pu paraître antipatriotique. C'est donc à partir de 1840 que naît réellement le mouvement flamand avec l'organisation d'un pétitionnement pour le redressement des griefs flamands. Il demande notamment l'introduction du flamand dans les administrations, la justice et l'enseignement.
En 1873, après plusieurs affaires judiciaires (notamment l'Affaire Coucke-Goethals en 1860) qui émeuvent l'opinion publique (impossibilité pour un flamand d'être jugé dans sa propre langue), la première loi linguistique est votée. Elle concerne l'usage des langues en matière pénale. À partir de 1873, la procédure et le jugement se font en flamand dans les provinces flamandes sauf si l'inculpé demande le français. C'est du moins la règle, mais les statistiques montrent que près de 10 ans après l'adoption de la loi, la grande majorité des procès sont toujours plaidés en français.
Elle est suivie de deux autres lois :
- 1878 : Usage des langues dans l'administration. Introduction du bilinguisme dans les administrations publiques communales et provinciales des provinces flamandes
- 1883 : Usage des langues dans l'enseignement moyen. Le flamand, les langues étrangères et deux autres branches doivent être enseignées en flamand
En 1898, la loi Cooremans-De Vriendt reconnaît l'existence d'une seconde langue officielle. La bourgeoisie francophone continue cependant à détenir tous les leviers essentiels de l'État.
En 1910, la loi sur l'enseignement moyen étend à 8h/semaine l'enseignement du flamand dans les provinces flamandes.
3. Le Mouvement Flamand à la Fin du XIXe Siècle
Sur le plan politique : L'objectif des premiers mouvements flamands est d'obtenir l'égalité des langues dans les provinces flamandes. Dans ce but, le mouvement se politise, il s'allie au parti du Meeting (1862) et envoie les premiers députés néerlandophones à la Chambre en 1863.
Le parti du Meeting, opposé au projet de transformation d'Anvers en un camp retranché (cela coûte cher et limite l'expansion de la ville), devient vite un parti antimilitariste et la première expression autonome du mouvement flamand.
Le mouvement flamand ne dispose d'une réelle assise populaire qu'à partir de 1893 : accession des masses flamandes au suffrage (et la population flamande est nettement majoritaire).
À la fin du XIXe siècle, le mouvement flamand change profondément de nature. Il ne se préoccupe plus seulement de la législation linguistique mais veut renforcer le poids économique et politique des provinces flamandes dans l'État belge.
Toutefois, jusqu'aux années qui précèdent la Première Guerre mondiale, le mouvement flamand ne remet pas en cause l'État belge proprement dit. Il est dirigé par des intellectuels, des prêtres qui veulent des réformes sur le plan linguistique, culturel et économique, mais ne demandent pas de modification fondamentale des institutions.
En réponse au flamingantisme, un mouvement wallon se crée d'abord à Bruxelles puis à Liège.
L'échec du cartel (alliance socialiste-libérale) aux élections de 1912 explique en grande partie l'envoi par le député socialiste de Charleroi Jules Destrée d'une Lettre ouverte au roi qui s'ouvre par ces mots : « Sire, il n'y a pas de Belges. Il n'y a que des Wallons et des Flamands ».
4. La Guerre 14-18
À la veille de la Première Guerre mondiale, les flamingants constatent que l'égalité des langues acceptée en principe ne se traduit pas dans les faits. La guerre 14-18 suscite une rupture importante au sein du mouvement flamand qui se scinde en trois grandes ailes :
- Les passivistes : Ils forment la majorité et relèguent la question des langues au retour de la paix. Pour eux, l'indépendance nationale est plus importante que le problème linguistique
- Les activistes : Peu nombreux. Ils veulent profiter du conflit pour obtenir des Allemands ce qu'ils n'ont pu obtenir du gouvernement belge. Ils collaborent avec les Allemands qui de leur côté élaborent une politique favorable à la Flandre (Flamenpolitik) : flamandisation de l'université de Gand (1916) ; création d'un Conseil de Flandre (Raad van Vlaanderen)
- Le mouvement frontiste (frontbeweging) : Naît au sein même de l'armée belge, dans les tranchées de l'Yser, et se développe dans la clandestinité à partir de 1917. Il adopte des idées proches des activistes. Son slogan AVV/VVK « Alles voor Vlaanderen/Vlaanderen voor Kristus » (Tout pour la Flandre, la Flandre pour Christ) montre que le sentiment flamand passe avant le sentiment national belge. Il ne concerne toutefois qu'une petite minorité de soldats flamands. Ce mouvement donnera naissance après la guerre au Frontpartij (premier parti nationaliste flamand). C'est à l'origine pour commémorer la mort de ces soldats flamands qu'a été organisé le pèlerinage de l'Yser
G. La Politique Extérieure et la Question Militaire
1. La Politique Extérieure
Suite à la Conférence de Londres, la Belgique s'est vu imposer un statut de neutralité obligatoire et garantie par les grandes puissances européennes. La Belgique n'a pas d'ambassadeurs à l'étranger mais des ministres plénipotentiaires accrédités auprès des différents gouvernements. Leur rôle est principalement celui d'observateurs de la vie politique internationale.
Les souverains ont, en dehors des gouvernements, des contacts personnels avec d'autres chefs d'État et cela en raison surtout de leurs relations familiales (Léopold Ier est l'oncle de la reine Victoria d'Angleterre).
Une seule tension entre États amène la Belgique à rompre ses relations diplomatiques avec le Vatican. En 1880, en pleine « guerre scolaire », le gouvernement libéral rappelle son ministre plénipotentiaire. Les relations seront rétablies en 1884 avec le retour des catholiques au pouvoir.
2. La Situation Internationale
Fin XIXe-début XXe siècles, diverses menaces planent sur la Belgique. Sa neutralité, décidée en 1831 pour maintenir l'équilibre européen, n'a guère d'espoir de subsister quand les puissances sont divisées en deux camps antagonistes : la Triple Entente (France, Grande-Bretagne, Russie) et la Triplice (Allemagne, Italie, Autriche).
Il apparaît de plus en plus clairement qu'en cas de conflit, la Belgique risque d'être envahie. C'est dans ce contexte que sera entamée une vaste réforme du service militaire.
3. Le Service Militaire
Le système en vigueur depuis 1831 repose sur le tirage au sort. Chaque année, les Chambres votent le contingentement (le nombre d'hommes appelés à faire leur service militaire).
Ce système est toutefois accompagné d'un correctif qui privilégie les classes aisées : le remplacement. Le futur milicien peut échapper au service militaire s'il paie un remplaçant qui l'effectue à sa place. Entre 1830 et 1885, de 22 à 30 % des personnes tirées au sort se sont fait remplacer. L'armée est donc constituée des classes les plus pauvres du pays et contrairement à d'autres pays, elle ne fonctionnera donc jamais comme une « école de la nation ».
Cette situation est dénoncée par le roi et les autorités militaires (pour des raisons de fiabilité de l'armée) et par certains libéraux progressistes et le POB (pour des raisons de justice sociale). Par contre, le système est défendu par les catholiques qui redoutent l'influence déchristianisante de la caserne et durcissent leur antimilitarisme par opposition aux gouvernements libéraux.
Fin XIXe-début XXe siècle, la situation internationale pousse à une transformation du système militaire :
- En 1909, quelques mois avant la mort de Léopold II, le tirage au sort et le remplacement sont supprimés et remplacés par le service personnel d'un fils par famille. La Belgique est le dernier pays d'Europe occidentale à abolir ce système du remplacement
- En 1913, le service militaire personnel, obligatoire et généralisé est établi
Dès la campagne des 10 jours, le roi exerce le commandement effectif de l'armée (ce qui n'était pas prévu dans la Constitution). Il crée ainsi une coutume constitutionnelle qui restera en vigueur jusqu'en 1949. Ainsi, en août 1914, lorsque l'Allemagne viole la frontière belge (la Belgique avait refusé l'ultimatum de l'Allemagne visant à laisser ses troupes traverser le territoire belge pour attaquer la France), le roi Albert prend la tête de l'armée.
4. La Première Guerre Mondiale
Le 2 août, un ultimatum allemand demande le libre passage des troupes allemandes (en échange, la Belgique serait indemnisée et elle obtiendrait des garanties). L'Allemagne donne 12 heures pour répondre. La réponse des autorités belges est négative. Tous les témoignages montrent que cette attitude est largement soutenue par la population.
Le 2 août 1914, le roi Albert prend le commandement effectif de l'armée. Devant la formidable poussée allemande, les troupes belges se retirent dans le « réduit national » d'Anvers, puis derrière l'Yser. Les fronts se stabilisent après l'ouverture des écluses de Nieuport qui arrêtent l'avancée allemande.
Le gouvernement catholique homogène s'élargit pour devenir un gouvernement d'union nationale : deux libéraux (Hymans et Goblet) et un socialiste y entrent en 1916.
En Belgique occupée se crée le Comité national de Secours et d'Alimentation présidé par Solvay et animé par Francqui (Société générale). C'est une nécessité vitale, car la Belgique, pays de transformation de produits importés, n'est plus autonome au point de vue alimentaire.
5. Le Congo
L'implantation des Belges au centre du continent africain est d'abord l'œuvre personnelle de Léopold II. Dès avant son accession au trône de Belgique, le prince Léopold avait des ambitions d'extension territoriale pour la Belgique. Sa grande idée, très présente dans ses écrits de jeunesse, consistait à « compléter l'œuvre de 1830 ».
En 1875, Léopold II décide de se lancer dans l'aventure africaine. Celle-ci est très risquée : on ne sait encore rien des richesses du Congo et le monde politique belge est très réticent. Le souverain finance donc lui-même son aventure coloniale et, dans un premier temps, elle lui coûte particulièrement cher. Il est même obligé d'en appeler en 1890 à l'État belge pour couvrir les emprunts nécessaires au financement de sa politique coloniale.
À partir des années 1894-95, le contexte change : les importantes ressources naturelles du pays rendent soudain son investissement (très) rentable. Une série d'entreprises belges s'installent au Congo notamment pour l'exploitation des métaux non-ferreux, des diamants, de l'ivoire et surtout du caoutchouc.
L'objectif premier de Léopold II était bien de faire des affaires, mais il reste très discret sur ce point, entamant son action au Congo sous le couvert de différentes organisations humanitaires et scientifiques comme le Comité d'étude du Haut Congo puis l'Association internationale du Congo. Il finance notamment l'exploration du cours du fleuve Congo.
Sur le plan international, il réussit à faire reconnaître sa sphère d'influence par les puissances européennes à la Conférence internationale de Berlin (1885), ce qui conduit à la création de l'État Indépendant du Congo, qui est donc sa propriété personnelle. En échange de cette reconnaissance internationale, Léopold promet d'y garantir la libre circulation des marchandises. Il se présente comme l'homme qui « ouvrira » (à ses propres frais) l'Afrique aux Européens.
Cette habile stratégie est mise en œuvre parce que le souverain était conscient que les puissances européennes, pas plus que la population belge, n'accepteraient que le Congo devienne une colonie belge. Ce sera donc un « État autonome » dont le parlement belge autorise son souverain à devenir le chef, à titre personnel.
La création du nouvel État est très particulière : il est reconnu alors que ses frontières ne sont pas fixées, qu'il n'est pas organisé et que les populations vivant sur ce territoire ne sont même pas informées. C'est en outre une colonie sans métropole. Elle est dirigée par un gouverneur général qui représente le roi (celui-ci ne mettra jamais les pieds au Congo).
Au moment où le développement des pneumatiques est en plein essor, la richesse du Congo en caoutchouc apparaît rapidement comme l'un de ses grands atouts économiques. Des sociétés commerciales sont créées pour le récolter et exploitent durement, avec l'aide de l'État, les populations locales, forcées de récolter d'énormes quantités de caoutchouc sous forme d'impôt en nature.
Le souverain retire ainsi de sa colonie d'importants bénéfices, mais loin de les investir dans des infrastructures locales, il les utilise pour embellir la Belgique et Bruxelles en particulier via la construction de somptueux bâtiments.
Pour les Congolais, la colonisation est synonyme d'exploitation maximale. Le nombre de victimes est impossible à déterminer, mais la population de la colonie connaît une forte décroissance. Elle passe de 15 à 20 millions d'habitants en 1880 à environ 10 millions en 1930.
La politique du souverain à l'égard de la population congolaise sera vivement critiquée (affaire des mains coupées), notamment par l'Angleterre, ce qui placera la Belgique au centre de controverses et de pressions pour l'amener à contrôler l'action de son souverain. Après une enquête internationale (qui conclut aux abus du régime léopoldien) et de très longues tractations, Léopold II sera obligé de signer, en 1908 (un an avant sa mort), la loi approuvant la reprise du Congo par la Belgique. Contrairement à ce qu'on lit parfois, Léopold II n'a donc pas « légué » le Congo à la Belgique. À partir du moment où il était devenu rentable, il n'avait plus aucune intention de le céder à la Belgique. Il y a bien été forcé.
En 1908, la Belgique devient ainsi une puissance coloniale à la tête d'un énorme territoire (80 fois plus grand que le sien) au cœur du continent africain. Beaucoup doutent de sa capacité à le gérer et elle va donc tenter d'en faire une colonie modèle avec une forte centralisation du pouvoir à Bruxelles, en ne laissant aucun pouvoir aux Congolais.
Jusqu'à l'Indépendance, les Belges ne leur céderont quasi aucune parcelle de pouvoir. Tout au plus, après la Deuxième Guerre mondiale, commenceront-ils à permettre le développement, fort limité, d'élites locales (les « évolués ») auxquelles ils accorderont quelques petits avantages. Toutefois, la Belgique ne préparera pas réellement l'accès à l'Indépendance de sa colonie, acquise finalement en 1960.
---IV. Les Conséquences de la Première Guerre Mondiale
A. La Situation Économique
L'économie belge est très touchée par la Première Guerre mondiale. Au lendemain de celle-ci, il faut remettre en marche une industrie sabotée par les Allemands lors de leur retraite. Après une période difficile, l'économie belge, à l'instar des économies européennes, connaît une importante croissance dans les années 1920 (« Golden Twenties »).
B. Les Grandes Réformes Sociales
Des gouvernements d'Union nationale (1918-1921) réalisent d'importantes réformes sociales :
- Indemnisation du chômage involontaire des syndiqués par les pouvoirs publics
- Lois sur les accidents de travail (1919, 1929) qui modifient la loi de 1903
- Loi Vandervelde (1919) limitant la consommation d'alcool
- L'amorce d'un système de pension, de retraite (1920)
- Impôt progressif sur le revenu
- La journée des 8 heures et la semaine des 48 h (1921)
- L'abrogation de l'article 310 du code pénal (qui entravait l'exercice du droit de grève) (1921)
- Mise en place d'un système de concertation sociale entre employeurs et représentants des ouvriers (commissions paritaires mixtes), sous l'influence du ministre du Travail Wauters (socialiste)
Les premières conventions collectives datent de 1919.
Les réformes ne prennent pas fin avec le rejet des socialistes dans l'opposition (1921) :
- Le système d'assurance libre pour la pension est remplacé par une assurance obligatoire en 1924 : pour les ouvriers ; en 1925 : pour les employés
- Développement en 1930 d'un système d'allocations familiales : chaque patron doit verser sa cotisation à une caisse de compensation et chaque travailleur qui a des enfants bénéficie de ces allocations
On assiste à un important développement du mouvement syndical. La forte croissance des effectifs syndicaux doit être mise en relation avec le fait que les organisations syndicales seront habilitées à payer les indemnités en cas de chômage ou de maladie-invalidité. Au cours de l'Entre-deux-Guerres, on voit se structurer petit à petit un mouvement syndical à deux composantes (socialiste et chrétienne) qui domineront la scène sociale jusqu'à nos jours :
- La Fédération générale du Travail de Belgique (F.G.T.B.-A.B.V.V.) née en 1945 de la fusion du syndicat socialiste et de différents syndicats de gauche qui ont vu le jour pendant la guerre
- La Confédération des syndicats chrétiens (C.S.C.) (1909) qui, en raison de l'industrialisation de la Flandre et du déclin wallon, est aujourd'hui majoritaire
- La Fédération générale des syndicats libéraux (F.G.S.L.) très minoritaire par rapport aux deux organisations précédentes
Contrairement à ce que l'on a souvent pensé, la situation sociale de la femme ne s'est pas améliorée au lendemain de la Première Guerre mondiale. Celle-ci représente même un arrêt voire un recul dans le processus d'émancipation féminine. À la différence des Françaises, les femmes belges ne furent pas appelées dans les usines pendant le conflit. Elles jouèrent par contre un rôle important dans la résistance, tout particulièrement dans les services de renseignement.
C. Les Réformes Politiques
1. Gouvernements d'Union Nationale
Sur le plan politique, on assiste dans l'immédiat après-guerre à un large consensus d'Union nationale vivement encouragé par le roi Albert et par certains milieux économiques (Solvay, Francqui).
Le 20 novembre 1918, le roi Albert Ier reçoit au château de Lophem les personnalités des diverses tendances politiques qui ont participé au Comité de secours et d'Alimentation (CSA). Elles l'informent de la situation du pays. Le CSA tout comme le gouvernement du Havre plaident pour le maintien de l'union nationale et un programme étendu de réformes. Le roi soutient ces idées.
En accord avec les ministres, il est décidé de former un gouvernement d'Union nationale dirigé par Léon Delacroix (avocat catholique de renom qui n'a pas été mêlé à la vie politique) et composé de 6 catholiques, 3 libéraux et 3 socialistes. Les gouvernements d'Union nationale se maintiendront de 1918 à 1921 pour faire place ensuite à des coalitions catholiques-libérales (1921-1935, sauf un intermède de 1925 à 1927).
2. Réformes Électorales
Les gouvernements d'union nationale réalisent un vaste programme de réformes électorales :
- Adoption du Suffrage universel pur et simple pour les hommes âgés de 21 ans (1919) avant même son inscription dans la constitution (1921)
- Extension du droit de vote au parlement à certaines catégories de femmes (veuves de guerre, héroïnes de guerre). À partir de 1920, les femmes sont éligibles à tous les niveaux. En 1921, il est en outre décidé que l'extension du suffrage universel aux femmes pourra faire l'objet d'une simple loi votée à la majorité spéciale des 2/3
- Apparition de l'apparentement provincial (1919) qui complète le système de la représentation proportionnelle. À partir de 1919, dans chaque arrondissement, chaque liste reçoit autant de sièges que son nombre de voix contient le diviseur électoral (la division du nombre total de votes valables par le nombre de sièges à pourvoir). Les sièges non pourvus sont alors répartis à la proportionnelle au niveau provincial sur base des voix additionnées des listes apparentées. Pour pouvoir bénéficier de ce système, il faut que, dans un arrondissement au moins, une des listes apparentées obtienne 2/3 du diviseur électoral de l'arrondissement pour la Chambre (1/3 pour le Sénat)
- Réforme du Sénat : Aligné sur la Chambre des Représentants (suppression du cens d'éligibilité en 1921, mais il faut avoir 40 ans pour être éligible) ; adjonction de sénateurs cooptés
- Le droit de vote est étendu aux femmes de plus de 21 ans pour les élections communales (loi de 1920). Lors des élections communales de 1921, on ne comptera toutefois que 196 élues, soit 1 % des mandataires siégeant dans 146 conseils communaux, soit 5 % des communes (95 % des communes restent donc exclusivement masculines). Il y aura 6 femmes-bourgmestres et 13 échevines
3. Les Gouvernements de Coalition
L'union nationale d'abord, les conséquences du suffrage universel et de la représentation proportionnelle ensuite, ouvrent l'ère des gouvernements de coalition. Désormais, deux ou trois partis sont presque toujours obligés de s'allier pour disposer d'une majorité parlementaire.
D. Les Partis Politiques
En 1919, les premières élections au suffrage universel pour les hommes âgés de 21 ans provoquent une recomposition du paysage politique belge donnant les résultats suivants :
| Catholiques | 73 sièges (-26) |
| Socialistes | 70 sièges (+30) |
| Libéraux | 34 sièges (-11) |
| Frontpartij | 5 sièges |
| Anciens combattants | 2 sièges |
| Classes moyennes | 1 siège |
| Renaissance nationale | 1 siège |
1. Le Parti Catholique
Le suffrage universel accroît le caractère « démocratique » et flamand du parti catholique. Il prend le nom d'Union catholique belge et se réorganise sur base de la représentation des différentes classes sociales. Celles-ci prennent la forme de différentes organisations (les « standen » du parti catholique) :
- L'ancienne Fédération des Cercles catholiques (aile conservatrice)
- Le Boerenbond (les agriculteurs)
- La Ligue nationale des travailleurs chrétiens (1921) (les ouvriers)
- La Fédération chrétienne des classes moyennes (1919)
Après les élections de 1936 (qui voient la percée du V.N.V. et de Rex), le parti modifie à nouveau ses structures pour tenir compte de la dualité flamande-wallonne. Il reste uni sous le nom de Bloc des catholiques de Belgique mais comprend deux ailes : le Katholieke Vlaamse Volkspartij (K.V.V.) et le Parti catholique social (P.C.S.).
Le parti catholique reste, pendant presque toute la période, le parti le mieux représenté dans les deux chambres.
2. Le P.O.B.
Le Parti ouvrier belge est le deuxième parti du pays. Il est même le premier parti en 1925-29 et 1936-39. Les socialistes participent au gouvernement entre 1918-21 et 1925-27.
Le POB reste une fédération d'organisations syndicales, mutualistes, coopératives, etc.
Au lendemain de la guerre, la présence du POB au gouvernement dans le cadre de l'Union nationale suscite de plus en plus de critiques de la droite libérale et catholique qui estime que les concessions faites à ce parti sont trop importantes. À l'inverse, la gauche du parti réclame une politique plus socialiste. En 1921, les socialistes quittent le gouvernement suite à la participation d'Anseele à la manifestation antimilitariste du « fusil brisé » à La Louvière. Le POB y réaffirme son antimilitarisme et son internationalisme. Les libéraux demandent la démission d'Anseele et tous les socialistes quittent le gouvernement.
3. Le Parti Libéral
Le parti libéral est devenu le troisième parti (34 sièges en 1919 [-11]). Son score électoral varie entre 13 et 17 %. Malgré la faiblesse de sa représentation parlementaire, il joue un rôle très important, participant à la plupart des gouvernements de coalition.
4. Les Nouveaux Partis
Le suffrage universel masculin et la représentation proportionnelle favorisent l'apparition de nouveaux partis. Certains connaissent un succès très passager en 1919 : parti des anciens combattants, parti des classes moyennes... Mais d'autres s'insèrent dans la vie politique :
- Le parti communiste est constitué en 1921 et adhère à la troisième internationale. C'est une dissidence du POB
- Le Frontpartij (issu du Frontbeweging) sera pendant plus de dix ans le quatrième parti belge. Il assurera au Parlement la représentation de l'aile radicale du mouvement flamand (les maximalistes). Peu après son échec électoral de 1932, le Frontpartij éclate. La plupart de ses élus rejoignent le Vlaamsche Nationaal Verbond (V.N.V.) fondé en 1934 par Staf De Clercq (ancien député du Frontpartij) et très attiré par les modèles fascistes et autoritaires qui voient le jour dans plusieurs pays européens. D'autres rejoignent le Verdinaso dirigé par Joris Van Severen, un autre ancien député du Frontpartij qui développe un programme de nature fasciste, antiparlementaire et partisan d'un nouveau corporatisme. Le Verdinaso disparaît en même temps que son chef, en 1940. Certains membres rejoignent le VNV et collaborent, d'autres entreront dans la résistance
- Rex apparaît en 1935. Ce parti créé par Léon Degrelle (directeur des Éditions Rex) est né dans certains milieux catholiques francophones proches de l'université de Louvain. Rex dénonce avec virulence les collusions politico-financières et critique ouvertement le régime parlementaire. Les élections de 1936 consacrent la victoire de Rex qui devient le quatrième parti du pays (21 élus). En 1937, il tente le tout pour le tout : il fait démissionner un député rexiste de Bruxelles et tous ses suppléants et provoque ainsi une élection partielle où il se présente lui-même. Les autres partis (très affaiblis) décident de se mettre d'accord sur une candidature commune et choisissent le premier ministre Van Zeeland. Celui-ci obtient 76 % des voix, Degrelle en a 19 %. C'est le début de la fin : en 1939, Rex n'a plus que 4 députés. Il est devenu un parti fascisant et il collaborera pendant la guerre
E. La Question Linguistique
1. Au Lendemain de la Guerre
Jusqu'en 1922, les activistes sont poursuivis et lourdement condamnés. Ce contexte n'est guère favorable aux revendications flamandes malgré les promesses du premier gouvernement Delacroix (suite à l'accord de Lophem) relatives notamment à l'établissement d'une université flamande à Gand.
Toutefois, l'introduction du suffrage universel rend beaucoup plus évident l'importance du poids démographique des Flamands.
2. « Minimalistes » et « Maximalistes »
Deux tendances se dégagent au sein du mouvement flamand :
Les minimalistes, intégrés aux partis traditionnels, sont favorables à un programme modéré :
- La flamandisation en Flandre et à tous les niveaux de l'enseignement, de la Justice et des administrations publiques
- La division de l'armée en unités flamandes et francophones
- La réorganisation de l'administration centrale sur base des mêmes principes (bilinguisme de l'administration centrale afin de permettre un contact en flamand avec l'administration en Flandre)
Les maximalistes du Frontpartij demandent le fédéralisme ou même la séparation pure et simple.
3. Application des Réformes « Minimalistes »
En 1921, la formation d'une coalition entre catholiques (80s.) et libéraux (23 s.) ainsi que le succès des nationalistes flamands (4 s.) entraîne, malgré les réticences des libéraux, l'application de réformes minimalistes :
- Usage de la langue néerlandaise à tous les niveaux de l'administration en Flandre
- Bilinguisme de l'administration centrale de l'État
- Flamandisation partielle de l'université de Gand (annoncée en 1918)
Ces mesures sont très en retrait par rapport aux revendications du mouvement flamand. Elles renforcent donc le courant radical (le Frontpartij passe de 5 députés en 1919 à 11 en 1929).
4. Le VEV
Dans les années 20, l'industrialisation de la Flandre s'intensifie et son poids démographique se renforce grâce à l'arrêt de l'émigration de travailleurs vers la Wallonie. Le Vlaamsch Economisch Verbond (V.E.V.) est créé en 1926 (voir plus haut). Il témoigne de l'apparition d'une bourgeoisie nationale flamande.
5. L'Affaire Borms
L'élection en 1928 à Anvers d'A. Borms, activiste condamné à mort, montre que l'électorat flamand ne tient plus compte de la « trahison » et privilégie les moyens d'aboutir à une réforme linguistique de l'État.
En 1928, suite au décès d'un député libéral à Anvers, une élection partielle est organisée. Auguste Borms (qui est toujours en prison) se présente. Les catholiques et les socialistes ne présentent pas de candidat (de manière à soutenir le candidat libéral).
Les résultats sont surprenants : Borms obtient 83.000 voix, le libéral 44.000, votes blancs 53.000.
L'affaire Borms montre l'urgence de régler le contentieux linguistique d'autant que le Frontpartij obtient 11 sièges en 1929.
Au sein du P.O.B., Camille Huysmans (flamingant) et Jules Destrée (Wallingant) proposent le compromis des Belges (1929) qui annonce un accord sur l'idée d'homogénéité culturelle de deux régions linguistiques.
F. La Politique Extérieure
1. Les Dédommagements
Les gouvernements belges tentent d'obtenir le maximum de dédommagements et de réparations pour le « martyre » subi par la Belgique durant la guerre :
- Lors du Traité de Versailles (1919) qui met officiellement fin à la Première Guerre mondiale, la Belgique obtient à l'Est le district neutre de Moresnet et les cercles d'Eupen et Malmédy, cantons rédimés intégrés à la province de Liège
- La Société des Nations (SDN) confère à la Belgique mandat sur les anciennes colonies allemandes, le Rwanda et l'Urundi (1924)
- La Belgique forme avec le Grand Duché de Luxembourg l'Union économique belgo-luxembourgeoise (1921)
2. Abandon de la Neutralité
La neutralité n'a pas permis de préserver l'intégrité et l'indépendance du territoire en 1914 : elle est donc abandonnée. La Belgique peut désormais mener une réelle politique étrangère et conclure des alliances défensives avec d'autres pays :
- En 1920, elle adhère à la SDN, garante d'un système de sécurité collective. (SDN : Organisation internationale créée en 1920, suite au Traité de Versailles, pour le maintien de la paix et le développement de la coopération entre les peuples. Le président américain Wilson en avait été l'instigateur, mais les États-Unis n'en firent pas partie. Malgré les grands espoirs mis dans cette organisation, la S.D.N. se montra incapable de résoudre des problèmes graves : réarmement allemand, guerre civile espagnole, Deuxième guerre mondiale. La S.D.N. disparut après le conflit et fut remplacée par l'Organisation des Nations Unies (ONU))
- Elle signe un accord accompagné de clauses secrètes avec la France (1920). Demandé par cette dernière, il lie la défense des frontières de la Belgique à une alliance militaire française
Cette politique est complétée sur le plan intérieur par un renforcement de l'armée.
---V. Les Années 1930 : Crise Économique et Transformations Politiques
A. La Crise des Années 1930 et ses Conséquences Sociales et Politiques
1. La Crise
Les déséquilibres nés des conséquences du conflit, le marasme de l'économie allemande, les transferts de capitaux et investissements internationaux désormais dominés par les États-Unis, et une spéculation boursière effrénée entraînent le renversement brutal de la conjoncture en 1929-1931 (krach de la Bourse de Wall Street à New York le 24 octobre 1929, le « jeudi noir »). C'est la grande dépression des années trente qui provoque la faillite de nombreuses entreprises et la croissance rapide du chômage.
Pour faire face à la crise, le gouvernement veut agir sur les coûts et résorber le déficit des finances publiques. L'État diminue le nombre, le traitement et la pension des fonctionnaires. Il réduit les indemnités de toutes sortes provoquant ainsi une spirale déflatoire. La diminution des revenus entraîne une diminution de la consommation intérieure et donc du rendement des impôts. La baisse des revenus et des investissements publics provoque l'accroissement du chômage et en définitive l'augmentation du déficit public (diminution des rentrées fiscales plus rapide et plus forte que celle des dépenses).
En 1928, le chômage touche 1 % de la population active, 4 % en 1930, plus de 20 % en 1932. En 1933, 43 % des assurés contre le chômage en sont victimes.
Pas un secteur n'échappe à la crise, mais il y a des nuances : les grands secteurs basés sur l'exportation sont les plus durement touchés (industries métallurgiques, textiles, verre...). Certaines régions, dont les industries sont anciennes et vieillies, sont violemment ébranlées par la crise.
On retrouve des situations identiques à celles du XIXe siècle : des grèves nombreuses, parfois violentes et à tendance insurrectionnelle (1932) montrent à la fois l'exaspération et le désespoir d'une partie importante de la classe ouvrière. Les grèves commencent dans les mines du Borinage où elles durent de juin à septembre. Elles s'étendent au Hainaut et sont notamment très violentes dans la région de Charleroi.
Le nombre d'affiliés aux syndicats chrétiens croît également. Le P.O.B. perd ainsi le monopole de la représentation des intérêts ouvriers. Après sa défaite aux élections de 1929, le P.O.B. radicalise son programme dans un sens marxiste et anticlérical (1931), ce qui provoque une cassure avec les démocrates-chrétiens. Le P.O.B. connaît en outre une importante opposition de gauche dans ses propres rangs.
2. Instabilité Gouvernementale
Sur le plan politique, le début des années 30 est marqué par une profonde instabilité. Trois gouvernements sont formés au cours de la seule année 1932. Le dernier est à peine installé qu'il offre déjà sa démission. Beaucoup attribuent au Parlement cet affaiblissement de l'exécutif : abus du droit d'interpellation, séances marathon... Ceci conduit le gouvernement à demander à plusieurs reprises des pouvoirs spéciaux (cinq fois à partir de 1932).
Dans ce contexte, on voit aussi se développer un mouvement doctrinal favorable à l'organisation corporatiste de l'économie.
3. Le Gouvernement des Banquiers
En 1934, l'insuccès de la politique gouvernementale conduit à la formation d'un nouveau gouvernement catholique-libéral que l'opposition appellera le « gouvernement des banquiers », car plusieurs banquiers ont les portefeuilles des Finances, du Trésor public et de l'Économie. Au moment où divers organismes financiers (La Banque du Travail, le Boerenbond, mais aussi la Société générale et la Banque de Bruxelles) traversent une période difficile, les banquiers souhaitent tenir les rênes du pouvoir, poursuivre la politique de déflation et réorganiser le monde financier.
La politique déflationniste est un échec : le franc s'écroule, on assiste à d'importantes évasions de capitaux. La plupart des pays ont déjà dévalué leur monnaie, mais en tentant de préserver la parité-or de sa monnaie, la Belgique provoque le renchérissement du coût de ses produits par rapport à ses concurrents.
4. Le Plan du Travail
Face à la crise, le P.O.B. apparaît comme un parti sans programme. Il confie à Henri de Man la tâche de préparer un programme destiné à renverser la politique conservatrice du gouvernement catholique-libéral. Son Plan du Travail sera adopté avec enthousiasme par le P.O.B. en 1933. De Man croit qu'il est possible de réunir une majorité politique autour de ce plan.
Le Plan du Travail propose des réformes nombreuses et profondes de la société. Il vise à mobiliser non seulement la classe ouvrière, mais aussi les classes moyennes et la paysannerie contre la politique des banques.
Le Plan du travail propose les réformes suivantes :
- Instaurer un régime d'économie mixte (comprenant un secteur privé et un secteur nationalisé)
- Nationalisation du crédit, du secteur de l'énergie et des grandes industries de base
- Impulser des investissements publics afin de relancer la consommation et d'assurer une plus grande prospérité économique
- Réformer le régime parlementaire afin de jeter les bases d'une véritable démocratie économique et sociale et renforcer l'autorité de l'exécutif
De Man fait connaître ce plan en utilisant des techniques de propagandes modernes qu'il a pu voir fonctionner en Allemagne. Il diffuse ses objectifs par le biais d'une campagne moderne de propagande sous le slogan : « Tout le plan, rien que le plan ».
À partir de 1934, le P.O.B. qui retrouve son unité derrière ce plan présente l'engagement à l'appliquer comme préalable à une participation gouvernementale.
5. Le Gouvernement d'Union Nationale de Van Zeeland
Face à l'agitation persistante, à l'insuccès de la politique menée et à l'impact du Plan du Travail de Henri de Man, le monde bancaire décide de changer de politique économique. En 1935, un nouveau gouvernement d'union nationale dirigé par Van Zeeland (mars 1935) intègre le P.O.B. Deux jeunes socialistes y font leur entrée : P.H. Spaak et Henri de Man.
Le Plan disparaît presque complètement dans le programme gouvernemental à la grande déception des ouvriers. Le gouvernement qui dispose des pleins pouvoirs mène la politique préconisée par l'économiste anglais Keynes (politique également adoptée par l'Angleterre, l'Allemagne et les États-Unis) :
- Une importante dévaluation du franc belge (-28 %) pour relancer les exportations
- Des investissements publics afin de résorber le chômage et de relancer la consommation intérieure (création de l'Office de redressement économique, l'OREC)
- Une réforme du système bancaire (création en 1935 de la Commission bancaire). Objectifs de la Commission bancaire : veiller à l'application de la réglementation sur le contrôle des banques et le régime des émissions de titres et de valeurs. Sa mission est double : elle contrôle la solidité (solvabilité, liquidité, rentabilité) des établissements de crédit privés ainsi que de la Caisse générale d'Épargne et de retraite (C.G.E.R.) ; elle protège les porteurs de titres en contrôlant les informations mises à leur disposition par les sociétés
- La création d'un office de placement (pour la recherche d'un emploi) (1935). C'est la première fois que le gouvernement intervient directement dans cette matière
Cette politique donne d'indéniables résultats :
- Le chômage baisse sensiblement
- La reprise économique est nette et rapide (elle a été facilitée par la dévaluation, mais elle est aussi mondiale ; elle profite de la relance économique internationale, fortifiée par le New Deal de Roosevelt)
- La situation des finances publiques s'améliore
Profitant de la reprise économique et imitant l'exemple français à la suite du succès du Front Populaire, un important mouvement de grève éclate dans le pays (juillet 1936). Le gouvernement convoque la première Conférence Nationale du Travail qui réunit l'ensemble des partenaires sociaux et accorde de nouvelles et importantes réformes sociales :
- La semaine de 40 heures dans les industries dangereuses, insalubres ou incommodes
- Les congés payés
- La reconnaissance des activités syndicales dans les entreprises
Deux autres conférences nationales du travail se dérouleront en décembre 1939 et mars 1940.
B. La Question Linguistique
1930 : Flamandisation complète de l'université de Gand. August Vermeylen en sera le premier recteur.
À partir de 1932, une série de lois sont votées qui ont pour objectif d'établir l'unilinguisme régional dans tous les domaines relevant de la compétence de l'État :
- 1932 : Création de la frontière linguistique qui détermine l'emploi régional des langues (unilinguisme des régions) ; Bruxelles dispose d'un statut bilingue et choisit de correspondre en français avec l'administration centrale ; les communes voisines de la frontière et qui comptent une minorité linguistique de 30 % disposent également d'un statut bilingue, les recensements décennaux de la population permettant de définir ces communes ; unilinguisme régional de l'enseignement (primaire et secondaire) sauf à Bruxelles
- 1935 : Législation sur l'emploi des langues (régionalisation) en matière judiciaire jusqu'au niveau d'appel et de cassation
- 1936 : Loi créant des régiments unilingues à l'armée (appliquée en 1938)
Ce train de lois linguistiques n'empêche pas les tensions d'augmenter d'autant que le V.N.V. (qui n'est pas le seul parti extrémiste à progresser en 1936) est non seulement nationaliste, mais violemment antiparlementaire et antibelge.
Les partis traditionnels vont donc devoir se définir à ce propos :
- Formation du K.V.V. (aile flamande du parti catholique) et alliance au niveau communal du K.V.V. avec le V.N.V., (ils obtiennent ensemble la majorité dans certains conseils communaux et provinciaux)
- Du côté wallon : La poussée du mouvement flamand fait resurgir le mouvement wallon ; apparition d'une aile francophone du parti catholique (PCS) ; réunions de congrès ou de conférences des socialistes, libéraux et communistes wallons
On assiste donc bien à une nette évolution vers la bipolarisation de la vie politique et ce processus ne sera interrompu (temporairement) que par la seconde guerre mondiale.
C. Une Nouvelle Culture ?
On constate une individualisation et une normalisation croissantes de la société.
Beaucoup de mouvements politiques, sociaux et culturels (les catholiques, les socialistes, les rexistes...) font appel pendant cette période à la psychologie des foules et aux « techniques de suggestions collectives ». Les grandes démonstrations de masse, les défilés, les meetings de gymnastique sont nombreux.
D. La Politique Extérieure
Dès 1936, le gouvernement Van Zeeland (1936) change de politique extérieure. Il décide de mener une « politique exclusivement et intégralement belge », la politique d'indépendance, suite à diverses circonstances :
- La prise de pouvoir par Hitler (1933) qui rend caduques les clauses du Traité de Versailles
- La croissance du mouvement nationaliste flamand qui dénonce l'accord militaire franco-belge comme un « lien de vassalité » envers la France et un renforcement du poids francophone dans le pays
- La formation du Front Populaire et son succès aux élections législatives de juin 1936 en France
- L'intervention personnelle du roi Léopold III en faveur du retour à un statut de neutralité
- Le relatif consensus des trois partis traditionnels pour modifier la politique étrangère du pays
Toutefois, l'une et l'autre politiques exigeaient des efforts particuliers en matière militaire. Le parti libéral, qui détient le poste de ministre de la Défense nationale pendant une grande partie de la période d'entre-deux-guerres, est le principal artisan de cette politique (hausse des crédits militaires, allongement du temps de service militaire).
---VI. La Guerre 1940-1945
L'invasion allemande était prévisible compte tenu de l'évolution du contexte international. Les autorités belges ont pourtant choisi de conserver une politique de stricte neutralité.
La Belgique est envahie le 10 mai 1940. L'avance allemande est très rapide et le 28 mai 1940, le roi qui, comme ses prédécesseurs, exerce personnellement le commandement de l'armée, capitule sans conditions.
Lors d'une ultime entrevue avec ses ministres, à Wijnendael, le 25 mai 1940, le roi Léopold III leur fait part de sa volonté de ne pas quitter le territoire national. Il décide de rester auprès de son armée et de se considérer comme « prisonnier de guerre ». Cette décision très vivement critiquée par la France, l'Angleterre et le gouvernement belge (réfugié en France au moment de la capitulation) sera à l'origine de la rupture entre le roi et son gouvernement.
La capitulation était inévitable. La France dépose, elle aussi, les armes 20 jours après la Belgique.
Léopold III est disposé à jouer un rôle politique pendant l'occupation, mais il en est empêché car :
- Les quatre ministres qui se rendront à Londres n'ont pas démissionné et ils refusent de signer des blancs-seings qui auraient permis au roi de nommer de nouveaux ministres
- Il voudrait obtenir des garanties pour l'indépendance du pays placé sous l'occupation allemande. Il essaie d'obtenir un accord avec Hitler (rencontre à Berchtesgaden, novembre 1940) mais sans résultat
Ces refus sauvent le roi qui avait pensé créer un pouvoir autoritaire en Belgique occupée.
Au contraire, le gouvernement belge quitte le pays, puis, après des hésitations dues à l'effondrement rapide de la France (les ministres songent un moment à rétablir leurs relations avec le roi qui refuse suite aux critiques dont il a été l'objet de leur part), décide de se rendre à Londres (quatre ministres forment le gouvernement belge de Londres : Pierlot, Spaak, Gutt, De Vleeschauwer). Il entend poursuivre la guerre aux côtés des Alliés en mettant à leur disposition les importantes ressources du Congo belge.
C'est cette politique qui l'emporte avec la libération du pays en septembre 1944 par les troupes anglo-saxonnes.
Sur le plan politique, il faut aussi souligner le rôle d'Henri de Man, président du POB. Il dissout celui-ci, expliquant que suite à l'avènement d'un ordre nouveau, la lutte politique doit se poursuivre sur un autre plan. Il crée, avec l'aide des Allemands, un syndicat corporatiste l'UTMI (Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels). L'occupant ne permettra pas à de Man de jouer le rôle politique qu'il ambitionne. Il se réfugiera en Haute-Savoie.
Le gouvernement a confié aux secrétaires généraux des ministères la mission de préserver un pouvoir administratif belge sous l'occupation et a accepté que le pouvoir économique tente de maintenir une activité destinée à préserver les moyens d'existence de la population (c'est la « doctrine Galopin », gouverneur de la Société générale).
L'occupant s'appuie également sur des mouvements collaborateurs (surtout le V.N.V. en Flandre et, dans une moindre mesure, Rex en Wallonie). Le parti Nazi trouve aussi des relais dans les milieux fascistes et nationalistes flamands (D. Vlag, SS Vlaanderen, etc.).
Inversement, les mouvements de résistance se mettent en place et jouent un rôle important dans l'évolution de l'opinion publique belge et dans l'aide aux armées alliées.
On ne retrouve plus en 1940 un élan patriotique d'une ampleur comparable à celui de 1914, mais petit à petit, la solidarité se développe face à l'occupant. En outre, au lendemain du conflit, le patriotisme touche à nouveau tout le pays et les slogans antibelges de l'Entre-deux-guerres ont disparu.
---VII. La Politique Intérieure de 1945 à 1960
A. La Situation Économique
Dès son retour de Londres, en 1944, le gouvernement décide de prendre diverses mesures pour éviter une trop forte augmentation des prix et des salaires et pour permettre aux entreprises belges de rester concurrentielles :
- Stabiliser la monnaie
- Freiner l'inflation
- Confisquer les bénéfices de guerre
Ces décisions et la mise en place d'un impôt sur le capital (1945) permettent d'assurer le maintien d'une monnaie forte.
En 1948, l'activité économique a déjà retrouvé son niveau d'avant-guerre.
Ce succès est toutefois de courte durée. On assiste à un tassement de la croissance dès 1950 : les pays voisins profitent beaucoup mieux de la relance amorcée grâce au plan Marshal. L'appareil industriel belge apparaît soudain vieilli, moins compétitif. Les parts de marché des industriels belges s'effondrent.
À la fin des années 1950, la diminution de la part du charbon dans l'approvisionnement énergétique et les coûts de production trop élevés des mines wallonnes par rapport aux normes de la CECA obligent à fermer peu à peu leurs portes.
Dès le début des années 1960, l'industrie vieillissante de la Wallonie est menacée d'un déclin total tandis que les nouvelles entreprises s'installent surtout en Flandre (proximité de la mer, de la main d'œuvre disponible, des lieux d'équipement et de consommation).
B. La Question Sociale
Pendant la guerre, de nombreux contacts entre représentants du monde politique, économique et syndical ont été pris pour réorganiser le pays, au lendemain du conflit, sur des bases nouvelles. Les syndicats et le patronat se sont réunis pour définir les conditions d'un pacte social. Cet accord fondamental explique la politique sociale mise en place de 1944 à 1949 : organisation des relations sociales (y compris dans l'entreprise) et création d'un système intégré obligatoire de sécurité sociale (Welfare State) auquel est associé le nom du chef du gouvernement Van Acker.
Une conférence nationale du travail rend publiques, en 1944, les décisions préparées à Londres et dans la clandestinité. Ces décisions débouchent sur :
- Création de l'Office national de Sécurité sociale (O.N.S.S.) chargé de gérer les cotisations des salariés, des employeurs et les subsides de l'État, et de les répartir vers les secteurs suivants : Assurance maladie-invalidité, Assurance pension, Assurance chômage, Office des allocations familiales, Office des vacances annuelles. La question du financement du nouveau système est essentielle. La cotisation des ouvriers passe de 1,25 % du salaire à 8 %. Celle des employeurs de 3,25 % à 13 %
- Légalisation des commissions paritaires mixtes d'industrie et de leurs décisions (dorénavant les principales conventions collectives sont coulées sous forme de loi). L'objet des conventions collectives est souvent limité aux conditions de travail : salaires minima, barèmes, durée du travail, congés payés, fonctionnement des conseils d'entreprise, statut de la délégation syndicale... Les premières conventions collectives datent de 1919
- Liaison automatique des salaires à l'indice des prix à la consommation (1948)
- Création du Conseil central de l'Économie (1948)
- Organisation des Conseils d'entreprise et délégations syndicales (1948) qui assurent la représentation syndicale dans les entreprises de plus de 50 travailleurs et l'information des travailleurs par la direction des entreprises
Cette législation rend nécessaire l'organisation d'élections sociales qui permettent d'observer la représentativité des trois grandes organisations syndicales :
- La Fédération générale du Travail de Belgique (F.G.T.B.-A.B.V.V.) née en 1945 de la fusion du syndicat socialiste et de différents syndicats de gauche qui ont vu le jour pendant la guerre
- La Confédération des syndicats chrétiens (C.S.C.) (1909) qui, en raison de l'industrialisation de la Flandre et du déclin wallon, est aujourd'hui majoritaire
- La Fédération générale des syndicats libéraux (F.G.S.L.) très minoritaire par rapport aux deux organisations précédentes
Les organisations syndicales deviennent les intermédiaires obligés entre d'une part les ouvriers/les employés et d'autre part les chefs d'entreprise/les pouvoirs publics. Le patronat s'organise aussi en créant en 1946 la Fédération des Industries belges (F.I.B.).
Entre 1944 et 1948, huit conférences nationales du Travail seront organisées et en 1952, un Conseil national du Travail verra le jour (organisme permanent de concertation destiné à prendre le relais des conférences nationales du Travail).
La mise en place de ces systèmes de concertation n'empêche pas le développement d'importants mouvements sociaux comme les grèves qui voient le jour à la fin du mois de décembre 1960.
C. La Vie Politique
1. L'Évolution des Partis
La vie politique ne s'est pas totalement interrompue pendant le conflit. Elle s'est poursuivie de façon clandestine.
Au lendemain de la guerre, le parti catholique se restructure lors de son congrès d'août 1945 pour former le Parti social chrétien - Christelijke Volkspartij (P.S.C.-C.V.P.) et abandonne sa structure en « standen ». Pour abolir l'emprise des groupes de pression, l'affiliation individuelle devient la règle. Cette réforme et la disparition des partis d'extrême droite et des partis nationalistes flamands permet au nouveau parti d'obtenir son plus important succès depuis l'instauration du suffrage universel masculin (42 % des voix en 1946).
Auréolé de son activité dans la résistance, le Parti communiste obtient 23 sièges (+14) et jusqu'à 25 % des voix dans les arrondissements industriels wallons. Suite notamment à la guerre froide, son importance déclinera.
Le Parti socialiste belge (P.S.B.) reconstitué en 1945 (après la dissolution du P.O.B. par Henri de Man en 1940) est désormais un parti d'affiliés individuels comme ses concurrents. Les organisations syndicales et sociales deviennent donc autonomes. En 1950, elles forment toutefois avec le PSB l'action commune socialiste.
Le Parti libéral s'est effondré, victime de son inexistence pendant la guerre. Il perd la moitié de son électorat.
L'Union démocratique belge (U.D.B.) constitue une tentative (1945-1946) de rompre avec les clivages traditionnels de la société belge en créant un parti de centre-gauche dépassant les clivages confessionnels. Malgré la présence d'importantes personnalités démocrates-chrétiennes, il récolte à peine 2 % des voix et un seul député en 1946. C'est un échec complet.
De 1949 à 1961, les trois principaux partis (catholique, libéral et socialiste) recueillent 90 à 95 % des voix. La période est dominée par le P.S.C.-C.V.P. qui domine toutes les coalitions de centre-gauche avec le parti socialiste (« coalition rouge-romaine ») ou de centre-droit avec le parti libéral (excepté en 1954-1958 : coalition socialiste-libérale).
L'accès des femmes au suffrage législatif en 1948 (elles votent pour la première fois en 1949) ne modifie pas fondamentalement les équilibres politiques qui se rétablissent progressivement. L'extension du droit de vote aux femmes ne provoque même pas de transformations majeures quant au sexe des élus. Jusqu'en 1961, les femmes représentent en moyenne 3 % des parlementaires. Leur nombre n'augmentera ensuite que très lentement.
2. La Question Royale
Déporté par les Allemands en juin 1944, Léopold III sera libéré le 7 mai 1945. Entre-temps, les Chambres ont désigné le prince Charles comme régent de Belgique. Le roi manifeste son désir de rentrer immédiatement au pays, mais le Parlement conditionne son retour à un vote des Chambres réunies constatant la fin de l'impossibilité de régner. La question royale est posée. Deux blocs antagonistes se forment :
- Les socialistes, les communistes et les libéraux francophones réclament l'abdication de Léopold III. Ils lui reprochent vigoureusement son attitude pendant la guerre : refus de quitter la Belgique, rencontre avec Hitler, absence de soutien à la résistance, testament politique rédigé en janvier 1944 et condamnant l'attitude du gouvernement...
- Le parti catholique qui prend, dans sa quasi-totalité, position en faveur de Léopold III. Il est notamment soutenu par tous ceux qui ont collaboré pendant la guerre et qui justifient leur attitude par celle du roi et l'appui qu'il leur aurait apporté
L'opinion publique lui reproche surtout son mariage avec Mlle Liliane Baels, fille du gouverneur de Flandre orientale soupçonné (à tort) d'incivisme. Le fait qu'il s'est remarié en étant « prisonnier de guerre » est également l'objet de critique tout comme son mariage religieux célébré avant le mariage civil (ce qui est inconstitutionnel).
Tant que les chambres sont dominées par les partis de gauche (auxquels s'associe le parti libéral), le vote de la fin de l'impossibilité de régner est impossible.
En 1950, le PSC obtient la majorité absolue dans les deux chambres et peut donc organiser le retour du roi précédé d'une consultation populaire demandée par le souverain :
La consultation populaire organisée le 12 mars 1950 montre que 57,6 % des votants sont favorables au retour du souverain. Le résultat présente cependant de grands déséquilibres régionaux (la Flandre a voté pour le roi (72 %), la Wallonie et Bruxelles contre (58 et 52 %)).
Le retour de Léopold III, le 22 juillet 1950, provoque de graves troubles dans les bassins industriels wallons. Trois personnes sont tuées dans des affrontements à Grâce-Berleur. Face aux grèves et à la menace d'une marche sur Bruxelles, le roi annonce son retrait, le 1er août 1950, au profit de son fils, le prince Baudouin.
La confrontation a donné naissance à une majorité catholique absolue dans les deux chambres (1950-1954).
La question royale peut être analysée comme une dernière synthèse des fractures de la société belge :
- Les anticléricaux ont critiqué Léopold III soutenu par le parti catholique
- Les arrondissements ruraux ont voté pour le retour du roi, les arrondissements urbains et industriels contre
- La gauche socialiste et communiste a combattu le retour de Léopold III accusé de vouloir imposer un pouvoir autoritaire et conservateur
- Les Flamands ont voté massivement en faveur d'un roi qui semble donner raison à leurs revendications, alors qu'en Wallonie certains pensent déjà à la république
Schématiquement, on pourrait dire que la question royale met au prise un agriculteur flamand catholique avec un ouvrier syndiqué wallon.
3. La Question Scolaire
Avant la Première Guerre mondiale, les conflits scolaires qui avaient déchiré la société belge portaient principalement sur l'école primaire (publique et libre) mais ne concernaient pas l'enseignement moyen et secondaire. L'évolution de la société (développement des techniques, tertiarisation de l'économie, concurrence internationale) rend nécessaire l'amélioration du niveau d'instruction de la population et donc la croissance de l'enseignement secondaire et supérieur. L'antagonisme catholiques-anticléricaux trouve dans cette question un dernier exutoire.
Profitant de sa majorité absolue (1950-1954), le P.S.C.-C.V.P. prend diverses mesures dont les principaux aspects sont :
- Un important soutien financier à l'enseignement libre
- L'ouverture de l'enseignement officiel aux diplômés de l'enseignement libre
- La mise en place de commissions mixtes (composées paritairement de représentants de l'officiel et du libre) qui ont un pouvoir d'avis sur les programmes scolaires, la création d'écoles de l'État et la reconnaissance des écoles libres
Ce dernier point sera très critiqué par l'opposition laïque (socialiste et libérale) qui ne pouvait accepter que des représentants de l'enseignement libre interfèrent dans l'organisation de l'enseignement de l'État.
La victoire des partis laïques en 1954 (P.S.B. +9 s., P.L. +5 s., P.S.C.-C.V.P. -13 s.) permet au ministre socialiste de l'Instruction publique, Léo Collard (gouvernement Van Acker) de mener une politique de développement de l'enseignement officiel et d'abandon des mesures favorables à l'enseignement libre. Des professeurs de l'enseignement officiel issus de l'enseignement libre sont renvoyés.
La loi Collard est la cause de la deuxième guerre scolaire. Le monde catholique, appuyé par le clergé, dénonce la politique du gouvernement. Un Comité national de Défense des Libertés démocratiques (C.D.L.D.) est mis sur pied et organise de vastes manifestations.
Les élections de 1958 sont remportées par les catholiques, mais ils n'obtiennent pas la majorité dans les deux chambres et sont forcés de constituer un gouvernement minoritaire, aucun accord avec les partis laïques n'étant possible tant que la question scolaire n'est pas réglée.
Les trois partis traditionnels décident de négocier un compromis : le Pacte scolaire (1958), coulé sous forme de loi et qui reconnaît l'existence des deux réseaux : le réseau officiel (enseignement de l'État + enseignement officiel subventionné [provinces, communes]) et le réseau libre (essentiellement confessionnel catholique).
Le Pacte scolaire reconnaît la subsidiation de l'enseignement libre mais accorde, en compensation, un certain nombre d'investissements pour le réseau officiel. Il garantit :
- La liberté du chef de famille de choisir l'école de ses enfants (ce qui implique l'existence, à une distance raisonnable, d'un établissement correspondant à ce choix)
- La construction d'écoles officielles jusqu'au moment où le libre choix des parents sera assuré dans toutes les régions du pays
- La gratuité de l'enseignement moyen pour tous
- La prise en charge directe par l'État du traitement de tous les enseignants quel que soit le réseau auquel appartient leur établissement
- Des subsides de fonctionnement à toutes les écoles en fonction de leur nombre d'élèves (mais la construction de nouvelles écoles libres n'est pas financée par l'État)
- La mise en place d'une Commission nationale du Pacte scolaire chargée de veiller au respect de celui-ci et de trancher les conflits
4. Les Grèves de l'Hiver 60-61
En 1960, le gouvernement social-chrétien-libéral dirigé par Gaston Eyskels décide de prendre diverses mesures pour lutter notamment contre la dégradation des finances publiques. Il prépare un « projet de loi d'expansion économique, de progrès social et de redressement financier » dit « projet de loi unique ».
Fin décembre 1960-début janvier 1961, un mouvement de grève de grande ampleur (sans mot d'ordre syndical) paralyse pendant quatre semaines les bassins industriels wallons. Le mouvement est par contre beaucoup moins suivi en Flandre (sauf dans le port d'Anvers) où le syndicat catholique est très puissant et ne souhaite pas participer à cette grève « politique ».
C'est le dernier grand coup de boutoir de la classe ouvrière wallonne dont l'organisation syndicale majoritaire, la F.G.T.B., espère obtenir d'importantes réformes de structures.
André Renard, leader des métallurgistes liégeois, oriente le mouvement vers la revendication du fédéralisme susceptible d'enrayer le déclin industriel wallon (création par André Renard du Mouvement populaire wallon, M.P.W., qui continuera après la grève à poursuivre cet objectif fédéraliste).
Désormais, la problématique sociale n'est plus centrale dans la vie politique du pays, mais elle divise toujours :
- Une gauche qui veut maintenir le système obligatoire d'assurances sociales (qui permet de répartir les fruits de l'activité économique vers toutes les catégories de la population [jeunes, vieux, malades...]) et
- Une droite qui veut diminuer les charges sociales des entreprises, les impôts et développer les systèmes d'assurances individuelles
La disparition de projets globaux d'organisation de la société n'empêche pas les mouvements sociaux plus régionalisés ou plus sectorialisés de se manifester (enseignement, cheminots, etc.).
5. Le Congo Accède à l'Indépendance
Depuis 1908, le Congo est régi par une charte coloniale. Le pouvoir est centralisé à Bruxelles. Toutefois, les milieux politiques, sociaux et la presse belge accordent en général une attention limitée à la colonie belge.
Au Congo même, un gouverneur général établi à Léopoldville exerce par délégation le pouvoir exécutif. Les missions (notamment catholiques) jouent un rôle important dans le domaine du développement social et de l'éducation tandis qu'une série d'entreprises liées aux grands groupes financiers belges tirent d'importants bénéfices de l'exploitation des ressources de la colonie.
À partir des années 1950, le taux de scolarité primaire augmente lentement, puis un enseignement secondaire pour les Congolais est créé. Ce n'est qu'en 1954 qu'une première université voit le jour, l'Université Lovanium créée à proximité de Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa) par l'Université catholique de Louvain. Une deuxième université, officielle cette fois, sera créée l'année suivante à Elisabethville (aujourd'hui Lubumbashi).
Le nationalisme congolais se développe fortement dès la fin des années 1950. Début 1959, des émeutes ont lieu à Léopoldville et en janvier 1960, une conférence de la Table ronde belgo-congolaise se réunit à Bruxelles. Au terme de celle-ci, la date de l'indépendance est fixée au 30 juin 1960. Elle sera proclamée officiellement ce jour-là lors d'une cérémonie à Léopoldville donnant naissance à la République du Congo (qui s'appellera officiellement en 1964 la « République démocratique du Congo »).
---VIII. La Belgique de 1960 à nos Jours : Vers la Fédéralisation et la Restructuration Politique
Introduction
Après les grèves de l'hiver 60-61, la production et la productivité connaissent une forte croissance. Celle-ci favorise l'augmentation du niveau de vie de la population et a de nombreuses répercussions sur les plans social, culturel et politique (les « golden sixties »).
Les biens de consommation sont de plus en plus largement diffusés : appareils électroménagers, postes de télévision, voitures... Ces transformations s'accompagnent d'importantes modifications du système de distribution : développement des grands magasins et apparition du libre-service.
Diverses mesures assurent aussi une plus grande égalité entre les sexes. Outre la suppression de la puissance maritale (1958), on voit un nombre croissant de professions s'ouvrir aux femmes. Leur niveau d'instruction s'améliore (croissance du pourcentage de femmes dans l'enseignement supérieur). Après de longs combats (notamment la grève des femmes de la FN en 1966), elles obtiennent l'égalité salariale avec les hommes. Dès 1985, un secrétariat permanent à l'émancipation sociale mène une politique d'égalité des chances dans tous les secteurs. La Belgique sera par contre parmi les derniers pays européens à dépénaliser l'avortement.
Le nombre de diplômés des enseignements secondaire, technique supérieur et universitaire augmente lui aussi. En mai 1968, les étudiants de plusieurs universités et écoles supérieures suivent l'exemple de leurs collègues parisiens et manifestent en faveur d'une société plus attentive à l'homme et à la qualité de la vie. Ce mouvement a d'importantes conséquences à l'ULB : réforme du Conseil d'Administration, réorganisation des enseignements et des structures internes (afin de permettre une plus grande participation des étudiants à la vie de l'institution).
Le phénomène de concentration économique se poursuit : constitution en 1972 du Groupe Bruxelles-Lambert qui, en 1980, aura, avec la Société Générale, le contrôle de presque tout le secteur de l'électricité.
A. Les Partis Politiques
Le Pacte scolaire clôt officiellement l'antagonisme catholiques-anticléricaux dans l'espace politique belge. Par contre, dès les années 1960, les préoccupations d'ordre linguistique et communautaire prennent une place de plus en plus importante dans la vie politique et favorisent la naissance de nouveaux partis dont le programme est basé sur la défense d'une communauté ou d'une région. Ces préoccupations sont aussi à l'origine de la scission de tous les grands partis nationaux en deux ailes linguistiques qui, au fil du temps, deviennent totalement indépendantes.
1. Les Partis Catholiques
À la fin des années 60, le PSC-CVP connaît d'importantes divisions internes suite à l'affaire de Louvain (voir plus bas). Il se divise en deux formations distinctes (PSC et CVP) en 1968, mais des contacts sont maintenus entre les dirigeants des deux partis qui, jusqu'en 1997, occupent le même bâtiment, rue des Deux Églises. Toutefois, les liens entre les deux formations se relâcheront progressivement notamment après leur renvoi dans l'opposition à tous les niveaux (fédéral, régionaux et communautaires), en juin 1999.
De 1958 à 1999, le PSC-CVP fait partie de toutes les coalitions gouvernementales au niveau national et le poste de premier ministre revient toujours à un membre de ce parti, généralement un CVP. Seule exception : l'éphémère gouvernement dirigé par le socialiste Edmond Leburton (1973-1974).
Les élections du 21 juin 1999 rejettent pour la première fois depuis 41 ans la famille social-chrétienne dans l'opposition au niveau fédéral. Elle y restera pendant 8 ans.
Les élections régionales de juin 2004 permettent néanmoins aux deux partis sociaux-chrétiens de revenir dans les gouvernements régionaux et communautaires, puis, après les élections fédérales de 2007, au gouvernement fédéral.
La constitution du gouvernement Michel suite aux élections fédérales de 2014 verra toutefois pour la première fois le parti social-chrétien flamand (le CD&V) participer seul au gouvernement fédéral tandis que le CDH rejoint les rangs de l'opposition fédérale.
Du PSC aux Engagés
Plusieurs familles politiques coexistaient au sein du PSC : notamment le MOC (Mouvement Ouvrier Chrétien) (tendance de gauche) et le CEPIC (Centre politique des Indépendants et Cadres chrétiens) créé en 1972 et de tendance conservatrice. Lors de son accession à la présidence du parti (1981), Gérard Deprez met un terme au poids de ces organisations au sein du PSC.
En 1997, Gérard Deprez, qui a abandonné la présidence du PSC, crée le MCC (Mouvement des Citoyens pour le Changement). Il espère ainsi arrimer le PSC à une grande fédération du Centre, mais il est désavoué puis exclu du parti. Le MCC se ralliera finalement au Parti Réformateur Libéral (PRL) dans le cadre de la fédération PRL-FDF-MCC.
Pour tenter d'arrêter l'érosion du PSC et lui donner un nouveau souffle, une refonte de son programme est entamée sous la présidence (1998-1999) de Philippe Maystadt. Elle se traduit symboliquement par la transformation du nom du parti qui devient tout d'abord « le nouveau PSC » puis en 2002 – sous la présidence de Joëlle Milquet – le « Centre Démocrate Humaniste » CDH. La disparition du « C » de chrétien constitue une petite révolution dans le paysage politique belge. Elle reflète toutefois la nette atténuation du vieux clivage entre chrétiens et laïques.
De 2011 à 2019, Benoît Lutgen succède à Joëlle Milquet à la tête du parti. Son mandat est notamment marqué par son refus de participer avec le CD&V au gouvernement fédéral dirigé par le libéral Louis Michel aux côtés de la N-VA puis par sa brutale décision en juin 2017 de « débrancher la prise » en abandonnant son alliance avec le parti socialiste à la Région wallonne pour s'allier avec les libéraux et rejeter les socialistes dans l'opposition.
En janvier 2019, Benoît Lutgen est remplacé par le Namurois Maxime Prévot à la tête du CdH qui se lance dans une profonde rénovation du parti. Celui-ci, sorti fort affaibli des élections de 2019, choisit de n'entrer dans aucun gouvernement régional ou communautaire. Il engage une vaste « réflexion citoyenne » qui débouche notamment en 2022 sur le changement de nom du parti qui se présente désormais comme un mouvement politique « Les Engagés ». Il réussit une belle remontée lors des élections fédérales et régionales du 9 juin 2024, ce qui lui permet d'entrer dans les gouvernements de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles puis, au début 2025, dans le gouvernement fédéral dirigé par Bart de Wever.
Du CVP au CD&V
Le jeune capitalisme flamand a une influence importante au sein du CVP, plus grande même que celle de l'ACW. De 1960 à 1975, de nombreux membres du CVP réussissent à se hisser dans les organes dirigeants des principales banques et des grands holdings financiers du pays.
Rejeté comme le PSC dans l'opposition en 1999, le CVP a lui aussi changé de nom en septembre 2001 pour devenir le CD&V (Christen-Democratisch en Vlaams). Par ailleurs, en 2004, le CD&V s'allie avec la N-VA (la « Nieuw-Vlaamse Alliantie », née en 2001 la même année et qui regroupe les nationalistes les plus durs de l'ex VU), ce qui accentue le caractère nationaliste des sociaux-démocrates flamands.
Ce cartel organisé en vue des élections régionales et européennes de juin 2004 lui permet de s'imposer lors de ce scrutin comme la première force politique en Flandre, mais il reste néanmoins dans l'opposition au niveau fédéral.
Il remporte ensuite un grand succès aux élections fédérales de 2007 et redevient le premier parti du pays, permettant à son président Yves Leterme de devenir premier ministre.
En septembre 2008, le cartel avec la N-VA prend fin suite à des dissensions sur la réforme de l'État. Le CD&V se présente donc seul aux élections fédérales du 13 juin 2010 et connaît une lourde défaite tandis que la N-VA poursuit, seule, sa progression électorale et s'affirme comme le premier parti flamand. Il restera néanmoins dans la majorité fédérale dans les gouvernements Di Rupo (2011-2014), Michel (2014-2019), De Croo (2020 - 2025). Dans ces deux derniers cas, il ne sera plus accompagné par le CdH, son traditionnel allié francophone, qu'il retrouvera toutefois en 2025 dans le gouvernement De Wever (sous le nom des Engagés).
On notera que du côté flamand, la transformation du parti catholique n'est pas allée jusqu'à supprimer le « C » de « Christen ». Cette différence par rapport à l'attitude adoptée par l'ancien PSC reflète une différence entre le Sud du pays et le Nord où le déclin de la pratique religieuse est moins rapide.
2. Les Partis Libéraux
En 1961, le PLP (Parti pour la Liberté et le Progrès) – PVV (Partij voor vrijheid en vooruitgang) abandonne son programme anticlérical. Il prend des positions acceptables pour les croyants et les non-croyants : défense de la paix scolaire, maintien de l'État unitaire. Sur le plan social, il défend des positions conservatrices chères aux classes moyennes. Il défend une politique de libéralisme économique. Cette nouvelle stratégie permet à ce parti de rencontrer un premier grand succès aux élections de 1965 (48 élus).
Les discussions sur la première réforme de l'État font apparaître d'importantes divergences entre les Flamands, Wallons et Bruxellois, ce qui provoque la scission de ce parti en 1972.
- Le premier congrès statutaire et doctrinaire du PVV se tient en 1974
- En 1977 : naissance du PRLW (Parti pour les Réformes et la Liberté en Wallonie), un parti purement wallon qui regroupe l'aile wallonne de l'ancien PLP et des dissidents du Rassemblement Wallon (parmi lesquels François Perin et Jean Gol qui prend la tête de ce parti). En 1979, le PRLW fusionne avec ce qui reste de l'aile libérale francophone bruxelloise de l'ex-PLP et devient le PRL (Parti Réformateur Libéral)
En 1992 :
- Le PVV devient le VLD (Vlaamse liberalen en democraten). Le nouveau parti regroupe les anciens membres du PVV auxquels se joignent d'anciens députés du SP et de la VU
- Le PRL se rapproche du FDF pour former en 1993 la fédération PRL-FDF. Elle permet à la fédération de s'affirmer comme une force politique incontournable lors de la formation du gouvernement de la Région bruxelloise en 1995
- La fédération s'élargit en 1998 au MCC (dissidence du PSC) de Gérard Deprez
Le 24 mars 2002, la fédération PRL-FDF-MCC prend le nom de « Mouvement réformateur » (MR). Louis Michel y joue un rôle fondamental et tente de tirer cette formation vers le Centre de l'échiquier politique pour profiter du déclin de l'ex-PSC.
Les élections du 21 juin 1999 permettent le retour des libéraux à tous les niveaux de pouvoir (national, régionaux et communautaires). Pour la première fois depuis 1974, le premier ministre n'appartient plus à la famille social-chrétienne (rejetée dans l'opposition). Le premier ministre VLD Guy Verhofstadt se retrouve à la tête d'une coalition inédite regroupant les libéraux, les socialistes et les écologistes. On l'appellera très vite la « coalition arc-en-ciel » (bleu-rouge-vert). Après les élections fédérales de 2003, la coalition, comprenant notamment les deux partis libéraux, est reconduite, mais sans les partis Ecolo et Groen.
Après les élections régionales de 2004, un renversement d'alliances conduit toutefois les libéraux francophones dans l'opposition aux parlements régionaux wallon et bruxellois ainsi qu'au parlement de la Communauté française. Le changement de majorité à la Région de Bruxelles-Capitale, qui fut longtemps le fief des libéraux, est historique. Les libéraux flamands perdent au même moment la Présidence du gouvernement régional flamand.
De 2004 à 2017, les libéraux francophones ne se maintiennent donc dans la majorité qu'au niveau fédéral malgré leur souhait de rentrer dans les gouvernements régionaux et communautaires. Au cours de l'été 2017, la décision du président du CdH, Benoît Lutgen, de rompre son alliance avec les socialistes permet aux libéraux de revenir dans la majorité en région wallonne.
En 2011, le FDF a par ailleurs décidé de quitter la fédération MR.
En 2010, le VLD (qui s'appelle depuis 2007 « Open VLD ») à l'origine de la chute du gouvernement fédéral dirigé par Yves Leterme, connaîtra une sévère défaite électorale lors des élections du 13 juin 2010. Les deux partis libéraux resteront néanmoins dans le gouvernement Di Rupo (2011-2014) puis dans le gouvernement dirigé par le libéral francophone Charles Michel (2014 - 2019) où le MR sera la seule force politique francophone.
Après les élections de 2019, deux des principales figures du MR quittent la politique belge pour l'Europe (Charles Michel devient président du Conseil européen et Didier Reynders commissaire européen à la Justice). Le parti fait partie des gouvernements de la Région wallonne, de la Communauté française et il reste dans la coalition fédérale (mais il n'est donc pas dans la majorité à la Région de Bruxelles-Capitale). Il est présidé depuis novembre 2019 par Georges-Louis Bouchez.
De son côté, l'Open VLD demeure dans les gouvernements flamand et bruxellois et de 2020 à 2025, c'est un de ses membres, Alexander De Croo, qui prend la tête du gouvernement fédéral.
Le MR sort victorieux des élections fédérales et régionales de juin 2024 suite auxquelles il entre en 2025 dans le premier gouvernement de Bart De Wever. À l'inverse, l'Open VLD connaît une cuisante défaite et rejoint les bancs de l'opposition au niveau fédéral et de la Région flamande. Au début de l'année 2026, l'Open VLD change de nom pour devenir Anders.
3. Les Partis Socialistes
Jusqu'en 1978, le PSB-BSP a un président francophone et un président flamand. La scission a lieu en octobre 1978 : naissance du PS et du SP.
De 1960 à 1999, les socialistes et les libéraux se relayent comme partenaires gouvernementaux du PSC-CVP. Seules exceptions : les gouvernements tripartites d'Edmond Leburton (1973-1974) et de Martens III (1980).
Les socialistes font partie de la majorité gouvernementale (au niveau national) de 1961 à 1966, de 1968 à 1973, de 1977 à 1981, de 1988 à 2014 et à partir de 2020.
Depuis le début des années 1980 et tout particulièrement sous la présidence de Guy Spitaels (1981-1992), le PS s'est engagé sur la voie de la régionalisation des institutions. En 1992, Guy Spitaels quitte la présidence du PS pour assurer la présidence de l'exécutif de la Région wallonne. Il fut remplacé par Philippe Busquin à la tête du PS. Après les élections législatives et européennes de 1999, ce dernier quitte la présidence du parti pour devenir Commissaire européen. Elio Di Rupo lui succède et dirige le parti pendant 20 ans. En 2019, il devient ministre-président du gouvernement wallon et les socialistes élisent Paul Magnette à la présidence du parti. Ce dernier avait déjà exercé cette fonction par intérim (2013-2014) pendant une partie du mandat de Premier Ministre d'Elio Di Rupo.
À partir de 1988, le PS (premier parti francophone en nombre d'électeurs) est dans la majorité à tous les niveaux de pouvoir (fédéral, Communauté française, Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale, Communauté germanophone). Il quittera le niveau fédéral en 2014 (mise en place du gouvernement Michel) puis la Région wallonne en été 2017 (lorsque le président du CdH décide de s'allier avec les seuls libéraux). Après les élections de 2019, le parti socialiste francophone retrouve sa place dans la majorité en Région wallonne, puis (en 2020) au niveau fédéral et reste également présent dans la majorité à la Communauté française et à la Région de Bruxelles-Capitale. Après sa défaite aux élections de juin 2024, le PS quitte la majorité en Région wallonne, à la Communauté française et au niveau fédéral.
Du côté flamand, le SP s'est transformé en septembre 2001 en SP.A avec un « A » pour « Anders » (autrement), le point après le P ayant été ajouté pour éviter toute confusion avec une célèbre eau minérale. En 2014, il n'est plus non plus dans la majorité fédérale mais participe uniquement au gouvernement bruxellois. En 2020, il retrouve sa place dans la majorité au niveau fédéral.
En mars 2021, le parti change de nom pour devenir « Vooruit ». Le parti est présidé depuis de 2019 par Conner Rousseau (ayant dû démissionner en novembre 2023 à la suite de propos racistes, il retrouvera toutefois la présidence de son parti huit mois plus tard).
Après les élections de 2024, Vooruit rentre dans le gouvernement régional flamand et se maintient dans le gouvernement fédéral constitué début 2025 par Bart De Wever.
4. Le Parti Communiste et les Autres Mouvements de Gauche
À partir de la fin des années 60, le poids du parti communiste va lentement s'éroder : en 1985, il perd ses derniers députés.
Le parti communiste gardera longtemps une structure unitaire. Il n'adaptera qu'en 1982 son organisation à la régionalisation.
Le PC devra aussi faire face à une concurrence d'extrême gauche :
- La LRT (Ligue révolutionnaire des Travailleurs) devenue en 1984 le Parti ouvrier socialiste (tendance trotskiste)
- AMADA-TPO (Alle Macht aan de Arbeiders-Tout le Pouvoir aux Ouvriers) qui connaît un certain succès suite aux grèves de 1970 dans les charbonnages du Limbourg. De tendance maoïste, ce mouvement participera activement à de nombreuses actions menées par des ouvriers et des étudiants un peu partout à travers le pays. Il sera très actif dans les manifestations pacifistes et la lutte contre les discriminations dont sont victimes les travailleurs immigrés. Il deviendra en 1979 le PTB (Parti du Travail de Belgique)
Le PTB, qui est donc à l'origine un petit parti d'extrême-gauche, connaît un très net regain d'intérêt à partir des élections législatives de 2010. Au fur et à mesure des scrutins suivants (communaux, régionaux, fédéraux et européens), son poids ne cesse de se renforcer.
- En 2014, il envoie ses deux premiers députés à la Chambre des Représentants et au Parlement wallon et ses quatre premiers élus au Parlement bruxellois
- Il confirme sa forte progression aux élections de 2019 (de deux à douze députés à la Chambre des Représentants, de deux à dix au Parlement wallon, de quatre à onze au Parlement bruxellois et il décroche son premier sénateur et son premier député européen), puis de 2024. Il n'entre toutefois dans aucun gouvernement régional ou fédéral
- Le PTB se renforce aussi au niveau communal. Son score lors des élections d'octobre 2024 lui permet d'intégrer la majorité dans quelques localités
5. Les Partis Communautaires
La VU (Volksunie) fondée en 1954 réalise une percée importante à partir de 1961 (5 sièges). Elle lutte pour l'amnistie, le fédéralisme et le développement économique de la Flandre. Le virage à gauche entamé suite à l'arrivée à la présidence, en 1992, de Bert Anciaux a provoqué le départ de plusieurs députés. Bert Anciaux quittera ensuite la présidence pour former le mouvement ID21 qui restera proche de la VU.
En septembre 2001, le parti impose suite aux accords de la Saint Polycarpe (voir plus loin). Les négociateurs de la VU avaient accepté ces accords (liés à la réforme des institutions) mais une partie importante du parti (dont plusieurs députés) les rejettent. Les nationalistes les plus durs se regroupent alors au sein du N-VA (Nieuwe-Vlaams Alliantie).
L'éclatement de la VU :
- Témoigne du déclin du nationalisme pur et dur en Flandre. La fédéralisation progressive de l'État et le transfert de compétences de plus en plus nombreuses vers les régions semblent en effet enlever aux partis strictement nationalistes une partie de leur raison d'être
- A pour effet de renforcer le caractère nationaliste flamand des partis traditionnels flamands qui recueillent les anciennes composantes de la VU
La N-VA (Nieuwe-Vlaamse Alliantie) issue de la VU est née en 2001 avec pour principale revendication l'indépendance de la Flandre. Atteignant difficilement le seuil électoral (5 % des suffrages par circonscription), elle choisit de s'allier en 2004 avec le CD&V avant de rompre cette alliance en 2008.
Cette stratégie se révèle très profitable puisque, sous la houlette de son emblématique et très populaire président, Bart De Wever, la N-VA se renforce d'élection en élection jusqu'à réussir à s'imposer lors des élections fédérales de juin 2010 comme le premier parti flamand (et le plus important du pays).
Cette victoire historique provoque un petit séisme politique : c'est la première fois qu'un parti favorable à l'indépendance de la Flandre devient le premier parti du pays. Il est donc appelé à jouer un rôle central dans la formation d'une nouvelle majorité fédérale, ce qui se révèle finalement impossible, engendrant la plus longue crise politique de l'histoire du pays et la mise en place du gouvernement Di Rupo dont la N-VA ne fait donc pas partie.
Lors des élections fédérales et régionales de 2014, le parti renouvelle son succès, ce qui le conduit à entrer cette fois au gouvernement fédéral et à prendre la présidence du gouvernement régional flamand. En décembre 2018, la N-VA quitte brutalement le gouvernement fédéral sous prétexte qu'elle ne peut accepter que le premier ministre Charles Michel signe le pacte de l'ONU sur les réfugiés.
Les élections de 2019 marquent un net arrêt de la progression de la N-VA qui perd une partie de ses élus (probablement au profit du Vlaams Belang), mais reste le premier parti flamand et retrouve la présidence du gouvernement flamand. Elle reste toutefois dans l'opposition au niveau fédéral.
Les élections de juin 2024 permettent à la N-VA de rester (malgré la croissance du Vlaams Belang) le premier parti flamand et le premier parti du pays. Son président Bart De Wever est appelé à former le nouveau gouvernement dont il devient Premier Ministre en février 2025.
Le Vlaams Belang : Le Vlaams Blok, constitué officiellement en 1979, est lui aussi le résultat d'une dissidence (de droite) de la VU. Il se distingue toutefois fortement de la N-VA dans la mesure où, à côté de ses prises de position communautaires, ce parti d'extrême-droite défend surtout l'idée d'une société hiérarchisée, de type corporatiste, fondée sur l'autorité et la famille. Il connut un succès croissant, notamment à Anvers, suite notamment à des campagnes électorales basées sur le rejet des immigrants.
Le Blok devient (le 13 juin 2004) le premier parti en nombre de sièges (32) du Parlement flamand, même si le cartel CD&V et N-VA permet à ces deux partis d'engranger 29 + 6 sièges (donc 35 députés) et de rester de ce fait « le premier parti de Flandre ».
Dans un premier temps, le « cordon sanitaire » (refus de gouverner avec un parti d'extrême droite) établi par les autres partis flamands permit au Blok de continuer à progresser d'élection en élection en critiquant la politique menée sans jamais participer à une coalition gouvernementale. À partir de 2010, les succès de la N-VA ouvrent une période temporaire de déclin pour ce parti qui, depuis novembre 2004, a pris le nom de Vlaams Belang. Il connaît un net regain d'intérêt lors des élections de 2019 et confirme sa progression lors des élections de 2024, tout en restant derrière la N-VA.
L'ampleur du mouvement wallon n'est nullement comparable à celle du mouvement flamand. En Wallonie, un petit mouvement s'était déjà manifesté à deux reprises en 1912 et surtout en 1945 lors d'un congrès wallon qui avait voté des résolutions très radicales. Il s'était ensuite fait beaucoup plus discret.
En 1960, les données changent. Après les grèves de l'hiver 60-61, un Mouvement populaire wallon (MPW) issu de la FGTB voit le jour. Il s'agit d'un groupe de pression et non d'un parti politique. Réuni autour d'André Renard, il souhaite enrayer le déclin économique de la Wallonie (marqué par la fermeture des charbonnages). Il propose que les Wallons prennent eux-mêmes leur avenir économique.
Peu de temps après, le Rassemblement Wallon (RW) tente de regrouper tous les partisans wallons de la fédéralisation du pays. Il connaît ses premiers succès électoraux en même temps que le FDF (Front démocratique des Bruxellois francophones) : les deux partis remportent ensemble 12 sièges en 1968 et 24 en 1971.
Le FDF (aujourd'hui DéFI) est né en 1964 avec une double revendication : l'abrogation des lois linguistiques de 1962-63 et la consultation des populations afin de déterminer l'étendue et le statut de la région bruxelloise. L'apparition de ce parti reflète la naissance d'un puissant sentiment francophone au sein d'une partie de la population bruxelloise jusque-là peu touchée par les contraintes linguistiques et dès lors très favorable au régime unitaire.
L'aiguillon représenté par ces mouvements fait pénétrer les idées fédéralistes dans les milieux socialistes, mais aussi catholiques. Désormais, il y a au Nord comme au Sud du pays des forces politiques qui demandent la fédéralisation de l'État.
Le RW décline lorsque Jean Gol et François Perin le quittent pour fonder le PRLW (1977).
Le FDF connaît sa première grande défaite en 1981 : il perd 5 de ses 11 députés. À partir de 1985, une partie de ses membres rejoindra le PS tandis que d'autres se dirigeront vers le PRL.
En 1993, le FDF se rapproche officiellement du PRL pour former la fédération PRL-FDF qui devient alors la première force politique en région bruxelloise. En 2002, le FDF, le PRL et deux plus petites formations (le MCC évoqué plus haut et le PFF – parti libéral de la Communauté germanophone) constituent le Mouvement Réformateur (MR). Le FDF et le PRL gardent toutefois leurs structures respectives.
En septembre 2011, le FDF décide de quitter le MR, mécontent de voir son partenaire libéral accepter la scission de l'arrondissement électoral de Bruxelles-Halle-Vilvorde à des conditions qui paraissent trop défavorables aux francophones de la périphérie. Il se présente donc seul aux élections fédérales et régionales de 2014. Au terme de celles-ci, il rentre dans le gouvernement régional bruxellois.
Fin 2015, le FDF change de nom et devient DéFI « Démocrate, Fédéraliste, Indépendant ». Il choisit aussi de présenter plus systématiquement des listes électorales en dehors de la Région bruxelloise, mais sans réussir à faire élire un premier député wallon. Membre du gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale à la suite des élections de 2014 puis 2019, le parti a été présidé de 1995 à 2019 par Olivier Maingain auquel succède en 2019 François De Smet.
DéFi, marqué par de profondes dissensions internes, connaît une cuisante défaite aux élections régionales et fédérales de 2024. Elles provoquent la démission de François De Smet qui est remplacé par Sophie Rohonyi.
6. Ecolo-Groen
À l'origine, les mouvements écologistes regroupent deux types de personnes :
- Ceux qui luttent exclusivement pour la conservation de l'environnement
- Ceux pour qui la protection de l'environnement doit être le point de départ de mutations économiques et sociales fondamentales
Ce parti connaît un grand succès auprès des jeunes aussi bien dans le Nord que dans le Sud du pays. Il s'affirme dans les années 80 comme la quatrième force politique. En 1986-87, le parti connaît d'importantes dissensions internes en Wallonie et à Bruxelles qui opposent la « gauche » et la « droite » du mouvement. Cette opposition provoque notamment le départ de plusieurs parlementaires.
Au cours des années 90, chaque élection voit l'électorat écologiste croître. Lors des élections législatives de 1999 (qui se déroulent sur fond de crise de la dioxine), Agalev (Anders GAan LEVen) et surtout Ecolo réussissent une importante percée électorale qui leur permet d'entrer à tous les niveaux de gouvernement (excepté à la Région bruxelloise). Les élections communales du 8 octobre 2000 confirmeront la poussée écologiste. Des élus de ce parti entrent dans un nombre croissant de collèges communaux et l'on voit apparaître les premiers bourgmestres écolos.
En 2002, on assiste à un rapprochement des Ecolos et du PS en vue de la formation d'un pôle progressiste. Suite aux élections fédérales de 2003 où les écolos francophones et flamands (AGALEV a perdu tous ses parlementaires fédéraux) connaissent un échec majeur, ils sont rejetés dans l'opposition au niveau fédéral : c'est la fin de la coalition « arc-en-ciel » (socialistes-libéraux-écolos). Un nouvel échec aux élections régionales de 2004 les conduit également à retrouver les bancs de l'opposition au Parlement wallon et au Parlement de la Communauté française. Par contre, ils entrent pour la première fois au gouvernement régional bruxellois.
Les élections régionales de 2009 permettent toutefois au parti ECOLO de réintégrer les gouvernements régionaux et communautaire (Régions bruxelloise et wallonne, Communauté française). Après sa défaite historique lors des élections f
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