Histoire de la Belgique contemporaine

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Comprendre les dynamiques sociales, économiques et politiques qui ont façonné la Belgique contemporaine, de la Révolution industrielle à nos jours.

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Review
Question
Selon Émile Durkheim, comment le droit se forme-t-il ?
Answer
Le droit se forme sous la pression des besoins sociaux et se cristallise peu à peu.
Question
Quelles sont les trois périodes du changement social selon Kurt Lewin ?
Answer
La décristallisation (remise en question), la transition (expérimentation) et la recristallisation (harmonisation des nouvelles pratiques).
Question
Quelle est la définition de la société selon Karl Marx ?
Answer
Le produit de l'action réciproque des hommes, dont l'organisation sociale est déterminée par le niveau de développement des forces productives.
Question
Quelles sont les quatre phases de la Révolution industrielle en Belgique (1770-1847) ?
Answer
1. Étape préparatoire
2. Décisions et réalisations majeures
3. Emballement financier
4. Consolidation.
Question
Quel rôle a joué l'État belge naissant dans la Révolution industrielle ?
Answer
Il fut un État interventionniste et entrepreneur, notamment par la création rapide d'un vaste réseau de chemins de fer dès 1835.
Question
Qu'est-ce que le truck system, fréquent au XIXe siècle ?
Answer
Un système où les ouvriers étaient payés en nature ou avec des bons valables uniquement dans les magasins du patron.
Question
Comment la Société Générale a-t-elle pris le contrôle d'une part de l'industrie wallonne après 1833 ?
Answer
En transformant les entreprises endettées en sociétés anonymes dont elle devenait l'actionnaire principal, créant un puissant holding.
Question
Quel était le but de la création du Royaume des Pays-Bas en 1815 ?
Answer
Il devait former un État tampon (ou barrière militaire) contre la France, confié au roi Guillaume Ier d'Orange.
Question
Qu'est-ce que l'Unionisme de 1828-1846 en Belgique ?
Answer
Une alliance stratégique entre libéraux et catholiques, issus de la même classe bourgeoise, pour obtenir l'indépendance contre le régime hollandais.
Question
Qu'imposait le Traité des XXIV Articles (1839) à la Belgique ?
Answer
La perte de la partie germanophone du Luxembourg et du Limbourg (Maastricht), ainsi qu'un péage sur l'Escaut.
Question
Quel était le régime de vote en Belgique en 1831 ?
Answer
Un suffrage censitaire et capacitaire, où seuls les hommes payant un certain montant d'impôt (le cens) pouvaient voter.
Question
Selon la Constitution de 1831, quelle langue était officielle ?
Answer
La version française des textes était la seule officielle, bien que l'article 23 autorisait la liberté des langues.
Question
En quelle année le droit de coalition (syndicats) fut-il reconnu en Belgique ?
Answer
Le droit de coalition, permettant la création d'associations syndicales permanentes comme les Trade-Unions, fut reconnu en 1866.
Question
Sur quoi se base la doctrine anarchiste de Pierre-Joseph Proudhon ?
Answer
Sur la négation de toute autorité (antiétatisme, anticapitalisme), menant à un projet de fédéralisme autogestionnaire.
Question
Qu'est-ce que la plus-value capitaliste selon Karl Marx ?
Answer
La différence entre la valeur d'un bien et la quantité de travail nécessaire à sa production, qui est une part de travail non rémunérée.
Question
Quelle est la thèse principale du révisionnisme d'Eduard Bernstein ?
Answer
Il rejette l'aspect révolutionnaire du marxisme, prônant une solution réformiste et légaliste pour améliorer le sort des ouvriers.
Question
Quand fut créé le Parti Ouvrier Belge (POB) ?
Answer
Le POB, regroupant parti, coopératives et syndicats autour des maisons du peuple, fut créé en 1885.
Question
Qu'est-ce que l'encyclique Rerum Novarum (1891) ?
Answer
Un texte du Pape Léon XIII qui rejette la lutte des classes et pose les bases du catholicisme social et de la démocratie chrétienne.
Question
Quelle loi linguistique est considérée comme la première victoire du mouvement flamand ?
Answer
La loi de 1873 autorisant l'usage du néerlandais dans les affaires pénales en Flandre.
Question
Quel événement de 1884 déplace le centre de gravité politique de la Wallonie vers la Flandre ?
Answer
La victoire électorale du Parti catholique, qui recrute majoritairement en Flandre, entamant 30 ans de gouvernements homogènes.
Question
Qui est l'auteur de la célèbre Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre ?
Answer
L'homme politique socialiste Jules Destrée, en 1912.
Question
Qu'est-ce que la Flamenpolitik menée par l'Allemagne durant la Première Guerre mondiale ?
Answer
Une politique visant à diviser la Belgique en s'alliant le peuple flamand, aboutissant à une séparation administrative en 1917.
Question
Quand le Parti libéral, première organisation politique moderne belge, fut-il fondé ?
Answer
Le Parti libéral fut fondé lors du congrès de Bruxelles en 1846, sur un programme rédigé par Walthère Frère-Orban.
Question
Qu'est-ce que la première guerre scolaire (1879-1884) ?
Answer
Un conflit politique intense entre libéraux et catholiques, suite à une loi laïcisant l'enseignement public.
Question
Quand le suffrage universel masculin a-t-il été introduit en Belgique ?
Answer
Le suffrage universel masculin, tempéré par le vote plural, a été instauré par la révision constitutionnelle de 1893.
Question
Comment le suffrage universel masculin pur et simple fut-il obtenu en 1919 ?
Answer
Il fut imposé par le gouvernement d'union nationale de l'après-guerre (le "coup de Loppem"), sans attendre une révision constitutionnelle formelle.
Question
Quand les femmes belges ont-elles obtenu le droit de vote aux élections législatives ?
Answer
Par la loi du 18 février 1948. Elles ont exercé ce droit pour la première fois aux élections de 1949.
Question
Quel traité de 1992 a instauré la citoyenneté européenne et le droit de vote municipal pour les ressortissants de l'UE ?
Answer
Le Traité de Maastricht.
Question
Qu'est-ce que le fascisme selon l'analyse de Zeev Sternhell ?
Answer
Une idéologie révolutionnaire née du rapprochement entre un nationalisme radical et une révision anticapitaliste du marxisme (ni droite, ni gauche).
Question
Quel parti d'extrême-droite fut créé en 1935 par Léon Degrelle ?
Answer
Le parti Rex (ou rexisme), qui connut un succès électoral en 1936 avant de basculer dans la collaboration.
Question
Qu'est-ce que la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier) ?
Answer
Créée en 1951, elle plaçait la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune pour garantir la paix.
Question
Qu'est-ce que l'Accord de Schengen (1985) ?
Answer
Un accord prévoyant la suppression progressive des contrôles aux frontières entre les pays signataires (Benelux, France, Allemagne initialement).
Question
Qu'est-ce que la Question Royale (1945-1950) ?
Answer
Une crise politique majeure sur le retour du roi Léopold III, contesté en Wallonie pour son attitude durant la guerre, qui mena à son abdication.
Question
Qu'est-ce que la grève contre la Loi unique en 1960-1961 ?
Answer
Une grève générale massive en Wallonie, menée par André Renard, liant refus de l'austérité et revendications fédéralistes.
Question
Qu'est-ce que le "Walen Buiten" de 1968 ?
Answer
Un slogan ("Les Wallons dehors") du mouvement flamand qui a provoqué la scission de l'Université de Louvain et l'expulsion des francophones.
Question
Que crée la grande réforme de l'État de 1970 ?
Answer
Elle crée trois Communautés culturelles et trois Régions économiques, et instaure des mécanismes de protection des minorités linguistiques.
Question
Qu'est-ce que la "sonnette d'alarme", introduite en 1970 ?
Answer
Un mécanisme permettant à un groupe linguistique de suspendre un projet de loi jugé comme portant gravement atteinte aux relations communautaires.
Question
Quelle compétence majeure est transférée aux Communautés lors de la réforme de l'État de 1988 ?
Answer
L'enseignement, y compris les universités, devenant une compétence communautaire quasi exclusive.
Question
Quelle est la principale critique d'Herbert Marcuse dans L'Homme unidimensionnel ?
Answer
Il dénonce une société d'abondance qui crée des besoins artificiels pour maintenir la productivité, aliénant l'individu dans un conformisme généralisé.
Question
Quel est le point de départ du féminisme moderne en Belgique ?
Answer
La grève des femmes de la FN Herstal en 1966, revendiquant l'égalité salariale sous le slogan "À travail égal, salaire égal".
Question
En quelle année la loi dépénalisant partiellement l'avortement fut-elle votée ?
Answer
En 1990, avec la loi Lallemand-Michielsen, malgré le refus du roi Baudouin de la sanctionner.
Question
Qu'est-ce que la loi Smet-Tobback de 1994 ?
Answer
Une loi instaurant des quotas pour promouvoir une répartition équilibrée des hommes et des femmes sur les listes électorales.
Question
Qu'est-ce que le Vlaams Blok, devenu Vlaams Belang ?
Answer
Un parti d'extrême-droite nationaliste flamand prônant l'indépendance de la Flandre et un programme xénophobe.
Question
Qu'est-ce que la "loi Moureaux" de 1981 ?
Answer
Une loi tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie, qui sert de base à la législation antiraciste.
Question
Qu'est-ce que l'affaire des "Tueurs du Brabant" ?
Answer
Une série d'attaques de supermarchés extrêmement violentes et non élucidées dans les années 1980, qui ont terrorisé la Belgique.
Question
Qui étaient les Cellules Communistes Combattantes (CCC) ?
Answer
Un groupe terroriste d'extrême-gauche qui a commis de nombreux attentats en Belgique entre 1984 et 1985, visant des cibles de l'OTAN.
Question
Qu'est-ce que l'affaire Agusta-Dassault ?
Answer
Un scandale de corruption révélé suite à l'assassinat d'André Cools, impliquant des pots-de-vin versés à des partis politiques pour des contrats militaires.
Question
Quelle affaire criminelle a provoqué la Marche Blanche de 1996 ?
Answer
L'affaire Dutroux, un pédophile récidiviste dont les crimes ont révélé de graves dysfonctionnements de la police et de la justice.
Question
Qu'est-ce que la réforme des polices "Octopus" de 1998 ?
Answer
Une réforme majeure, suite à l'affaire Dutroux, qui a fusionné gendarmerie et police communale en une police intégrée à deux niveaux (fédéral et local).
Question
Qu'est-ce que la Révolution cognitive ?
Answer
Une mutation de société où l'informatique, la communication et les sciences de la vie sont les moteurs, et la connaissance devient la matière première.

La dynamique des institutions et de la société belges de 1830 à nos jours est un sujet complexe, marqué par des évolutions économiques, sociales et politiques profondes. Pour comprendre ces dynamiques, il est essentiel d'adopter une perspective historique qui analyse comment le droit se forme sous l'influence des besoins sociaux et comment il se stabilise progressivement.

Le modèle de changement de Kurt Lewin

Kurt Lewin propose un modèle de changement en trois phases pour comprendre l'évolution sociétale :

  1. Décristallisation: Le système remet en question ses perceptions, habitudes et comportements établis. Les acteurs sociaux se mobilisent pour initier le changement.

  2. Transition: Les comportements et attitudes deviennent instables, parfois contradictoires. C'est une période d'expérimentation et d'adoption de nouvelles pratiques.

  3. Recristallisation: Le système intègre et généralise les nouveaux comportements et pratiques adaptés à la situation nouvelle, menant à un nouvel équilibre.

La Révolution Industrielle en Belgique (1770-1847)

La Révolution industrielle représente une transformation majeure vers les sociétés industrielles, caractérisée par une mutation structurelle profonde touchant divers aspects de la société. Le processus en Belgique s'est déroulé en quatre phases cruciales:

  1. Étape préparatoire (jusqu'en 1798):

    • Le développement des villes et du commerce (depuis le XIe siècle) et la naissance du capitalisme (depuis le XVIe siècle) ont permis une accumulation de connaissances et de savoir-faire.

    • Facteurs extérieurs:

      • Imitation des progrès technico-scientifiques anglais (ex : machine à vapeur de James Watt et Matthew Boulton, perfectionnée entre 1765 et 1782).

      • Transformation de la société française post-Révolution de 1789: suppression des privilèges, liberté d'accès aux métiers, dissolution des corporations, interdiction des syndicats et du droit de grève (Loi Le Chapelier de 1791), enrichissement de l'État par la confiscation des biens du clergé.

      • Intégration des Pays-Bas autrichiens et de la Principauté de Liège dans un grand marché continental protégé (rattachement à la France en 1793-1795, blocus continental). Après 1815, le marché s'étend à l'espace hollandais et colonial.

    • Facteurs intérieurs:

      • Accroissement démographique dû à l'amélioration agricole et à une activité solaire accrue (après 1716-1720).

      • Progrès des infrastructures de communication (routes, canaux, postes) dès l'Ancien Régime. L'État belge intervient activement dans la construction d'un réseau ferroviaire (1835-1843), facteur et produit de la Révolution industrielle.

      • Édification de manufactures qui concurrencent et détruisent l'organisation du travail à domicile, entraînant exode rural et misère.

    • Décisions et réalisations majeures (1798-1834):

      • Installation d'entreprises pilotes adoptant le modèle mécanisé. Pour la métallurgie liégeoise, cette période (1817-1834) est marquée par des pionniers comme John Cockerill (Seraing, 1817) et les frères Orban (Grivegnée, 1821).

      • Ces entreprises intègrent de nouvelles techniques (pompe de Newcomen, coke) et mènent des politiques d'intégration horizontale et verticale.

    • Phénomène de technicomanie et emballement financier (1834-1839):

      • La construction publique de chemins de fer relance l'économie après la Révolution belge et les pertes de marchés.

      • L'enthousiasme conduit à des risques financiers et des crises de production et de crédit.

      • Le système bancaire, notamment la Société Générale, acquiert une domination sur l'industrie par des prises de participation, notamment en transformant des entreprises endettées en sociétés anonymes.

      • Bruxelles émerge comme centre politique et financier, structurant l'espace belge et provoquant la "bruxellisation de la Wallonie"

    • Étape finale de consolidation (1839-1847):

      • Consolidation de la structure technico-industrielle et véritable point de départ de la croissance économique moderne.

      • Élimination des entrepreneurs les plus faibles au profit des "économistes".

      • Déplacement du centre de gravité de l'industrie de la fonte vers Liège et le Hainaut grâce à l'adoption du coke.

      • Vers 1850, la Belgique devient un concurrent majeur de l'Angleterre.

Conséquences de la Révolution Industrielle en Belgique

  1. Impact sur le travail: Le nombre d'ouvriers dans les secteurs clés (90 000 à 100 000 entre 1800 et 1846) reste stable, mais la production augmente grâce au machinisme. La valeur ajoutée de ces travailleurs représente 6% du revenu national en 1846, mais seulement 3% de la population active.

  2. Investissements limités: L'investissement brut dans les secteurs clés s'élève à 1165 millions de francs de 1798 à 1847 (dont 100 millions pour les chemins de fer étatiques), ne dépassant pas 2% du produit national.

  3. Plus-value capitaliste: La plus-value pour 1798-1847 atteint 2500 millions de francs, plus du double du coût total de la Révolution industrielle, permettant l'autofinancement du système par 100 à 200 entrepreneurs.

  4. Condition des travailleurs et question sociale: L'accumulation de capital entraîne une sous-rémunération et un faible niveau de vie pour les travailleurs, créant une "armée de réserve de chômeurs" et posant ainsi la question sociale.

  5. Rôle de la Société Générale: À partir de 1833, sous l'impulsion de Ferdinand de Meeûs, la Société Générale transforme les entreprises endettées en sociétés anonymes, prenant le contrôle d'une part significative de l'industrie wallonne (sidérurgie, charbonnages). C'est alors un modèle unique en Europe.

  6. Dégradation environnementale: La Révolution industrielle entraîne une dégradation sans précédent des écosystèmes par des pollutions quantitatives et qualitatives qui affectent directement les populations, instituant des systèmes non durables.

La Révolution Belge et la Question Linguistique (1794-1830)

La Belgique, issue de la Révolution française (1794-1814), subit de nombreux changements:

  • Social: suppression des privilèges, accès libre à tous les métiers.

  • Judiciaire: Code Napoléon, réorganisation des tribunaux.

  • Administratif: nouvelles divisions territoriales.

  • Religieux: Concordat.

  • Économique: développement d'un vaste marché.

Après la chute de Napoléon Ier et le Congrès de Vienne (1814-1815), le Royaume des Pays-Bas est créé pour servir de barrière militaire contre la France. Ce nouvel État fédère les Provinces-Unies et les régions du sud sous Guillaume d'Orange, mais cette union engendre rapidement des oppositions:

  1. Économiques: Intérêts divergents entre le nord et le sud, exacerbés par la crise des années 1820 et la perte des marchés impériaux, malgré les efforts royaux (création de la Société Générale en 1822).

  2. Politiques: Subordination du sud au nord, malgré une population plus nombreuse au sud. Le mécontentement des Libéraux, acquis aux idées de la Révolution française, s'accentue face à l'autoritarisme du Roi et à la non-séparation des pouvoirs.

  3. Religieux: Les Catholiques rejettent l'égalité des religions et la tentative du Roi de subordonner l'Église à l'État, notamment en matière d'enseignement.

  4. Linguistiques: Cette question est complexe:

    • 1814-1823: Liberté des langues permise temporairement par un arrêté du baron de Vincent (1814), qui exige néanmoins la traduction des actes flamands en français. Guillaume Ier rétablit l'usage du flamand dans les régions où il est parlé, exemptant les actes flamands de traduction française (1er octobre 1814).

    • 1823-1830: Politique de néerlandisation. À partir du 1er janvier 1823, le néerlandais devient l'unique langue légale pour les affaires publiques dans les provinces du Limbourg, Flandre-Orientale, Flandre-Occidentale et Anvers (arrêté royal du 15 septembre 1819). Le Roi étend cette contrainte aux arrondissements de Bruxelles et Louvain (arrêté du 26 octobre 1822), et promeut la néerlandisation dans l'enseignement.

    • 1830: Face à l'opposition populaire, Guillaume Ier autorise l'usage de la langue souhaitée par les parties dans les actes (4 juin 1830) et maintient l'usage du français dans les provinces de Liège, Hainaut, Namur et l'arrondissement de Nivelles. Ceci est une reconnaissance pré-révolutionnaire des "provinces wallonnes".

Ces tensions, le succès de la Révolution de Juillet en France et les difficultés économiques débouchent sur l'émeute à Bruxelles et dans d'autres villes des Pays-Bas. Les gardes bourgeoises rétablissent l'ordre et des notables réclament une séparation administrative du nord et du sud du royaume sous la même couronne. Le refus du Roi et le soutien français aux radicaux liégeois (Charles Rogier) mènent à la victoire des révolutionnaires.

La Naissance de la Belgique et la Constitution de 1831

Face aux troubles, un Gouvernement Provisoire est formé le 24-25 septembre 1830. Il est reconnu par les grandes puissances, marquant la rupture avec la Hollande. La Société Générale apporte un soutien financier immédiat (avances de 10 000 puis 200 000 florins, blocage de 3,8 millions). Le Gouvernement Provisoire:

  • Proclame l'indépendance (4 octobre).

  • Libère le territoire (sauf Anvers, Luxembourg, Maastricht).

  • Rétablit la confiance économique et contracte des emprunts (Rothschild).

  • Organise la garde civique, l'armée, et la justice.

Un Congrès National est convoqué (corps électoral censitaire et capacitaire masculin de 25 ans) et se réunit du 10 novembre 1830 au 7 février 1831 pour élaborer la Constitution. Érasme Surlet de Chokier assure la régence avant la désignation d'un roi. Bruxelles devient le centre névralgique du nouvel État.

La Conférence de Londres et le Traité des XXIV Articles (1830-1839)

Les grandes puissances (Russie, Autriche, Prusse, France, Angleterre) se réunissent à Londres pour régler la question belge. Un premier accord, le Traité des XVIII Articles, favorable à la Belgique, est ratifié par le Congrès le 9 juillet 1831 et désigne Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha comme roi. Cependant, Guillaume d'Orange refuse, et son invasion de la Belgique est repoussée par l'intervention anglo-française. Un second accord, le Traité des XXIV Articles, moins favorable à la Belgique, est imposé et ratifié seulement en 1839 par Guillaume Ier, entraînant:

  • Perte de la partie allemande du Luxembourg.

  • Perte de la rive droite de la Meuse dans le Limbourg (Maastricht).

  • Paiement d'une dette belge avec péage sur l'Escaut.

La Constitution Belge de 1831

Élaborée par 14 membres (notamment Jean-Baptiste Nothomb et Paul Delvaux) et acceptée le 7 février 1831, la Constitution s'inspire de:

  • La Loi fondamentale des Pays-Bas.

  • La Charte française de 1830 et de 1814, et la Constitution française de 1791.

  • Éléments du droit de l'Ancien Régime et du droit public anglais.

  • Des innovations concernant la désignation des sénateurs, la liberté d'enseignement et d'association, et les rapports Église-État.

Le régime est une monarchie constitutionnelle parlementaire et représentative.

  • Souveraineté: le peuple (article 25: "Tous les pouvoirs émanent de la Nation").

  • Séparation des pouvoirs:

    • Législatif: Roi, Chambre des Représentants, Sénat (système bicaméral). Les députés et sénateurs sont élus au suffrage censitaire (cens entre 20 et 100 florins), représentant 1% de la population. Le cens d'éligibilité au Sénat est de 1000 florins.

    • Exécutif: Roi et Ministres responsables devant le Parlement.

    • Judiciaire: Juges nommés à vie et inamovibles.

Le régime linguistique est une considération importante :

  1. Liberté des langues (1830): Un arrêté du Gouvernement Provisoire du 16 novembre 1830 confirme la liberté des langues. Le français reste la seule langue officielle du Bulletin Officiel des Lois, bien que des traductions soient demandées dans les provinces où d'autres langues sont parlées (Charles Liedts, 1830).

  2. Article 23 de la Constitution (1831): Rend facultatif l'emploi des langues en Belgique, mais stipule que son usage public ne peut être réglementé que par la loi.

  3. Prééminence du français: Le Congrès National justifie cette prééminence par l'usage historique du français (depuis les États généraux de 1465, discours d'abdication de Charles Quint).

L'Évolution des Partis Politiques (1846-1894) et la Question Sociale

La Belgique indépendante est structurée par deux forces politiques principales : les libéraux et les catholiques.

Les Libéraux

  • Origines: Josephistes, vonckistes, jacobins, républicains, bourgeois voltairiens.

  • Idéologie: Promotion d'une société libre, un État faible. Initialement, ils soutiennent les Pays-Bas, puis s'opposent à Guillaume Ier, notamment depuis Liège (Mathieu Laensbergh, Charles Rogier, Joseph Lebeau).

  • Parti Libéral: Fondé en 1846 à Bruxelles (présidé par Eugène Defacqz). Son programme, rédigé par Walthère Frère-Orban, vise la réforme électorale (abaissement du cens), l'indépendance des pouvoirs, l'enseignement public laïque, et des améliorations pour la classe ouvrière.

  • Crise de 1848: Face à la crise économique et sociale européenne (touchant les campagnes flamandes et les industries wallonnes), le Cabinet Rogier adopte des mesures interventionnistes, abaisse le cens et instaure un "gouvernement parlementaire pur" selon Henri Pirenne.

  • Politique économique: Dès 1849, Frère-Orban supprime les droits d'exportation, facilite le libre-échange (libéralisation du commerce des grains en 1853).

  • Politique laïque: La loi de 1850 sur l'enseignement moyen (création d'athénées et écoles moyennes) initie une rupture avec le pouvoir spirituel, renforçant paradoxalement l'autorité de l'État.

Les Catholiques

  • Opposition à Guillaume Ier: Malgré le Concordat de 1827, ils cherchent l'appui de Rome. Félicité Robert de Lamennais promeut une synthèse entre catholicisme et liberté.

  • L'Unionisme: Stratégie tactique d'alliance entre libéraux et catholiques pour défendre les libertés face à Guillaume Ier et instaurer un régime représentatif.

  • Regain d'influence: Vers 1860, l'Église renforce sa puissance financière et s'appuie sur les campagnes flamandes, la noblesse et les propriétaires terriens. Les Congrès de Malines (1863-1867) structurent le mouvement.

  • Division: Ultramontains (subordination du civil à l'ecclésiastique) vs. Constitutionnalistes (fidèles à la loi fondamentale belge). La réaction du Pape Pie IX (Encyclique Quanta Cura, Syllabus Errorum en 1864) mène à la formation de l'Union des catholiques de Belgique.

  • Victoire de 1870: Les Catholiques remportent les élections, Jules d'Anethan forme le Cabinet.

  • Malou (1871-1878): Poursuit une politique économique pragmatique, rachète les chemins de fer privés et soutient le Meeting Partij flamand en matière linguistique.

L'Affrontement et la Laïcisation de l'État

  • 1852-1857: Les gouvernements de Henri de Brouckère (libéral) et Pierre De Decker (catholique) tentent un retour à l'unionisme mais échouent.

  • 1857-1870: Le cabinet libéral doctrinaire de Charles Rogier et Jules Bara mène une politique anticléricale et laïque: lois sur les fondations charitables (1859), les attaques en chaire (1862), l'enseignement (1864), et les fabriques d'église (1870). Ces mesures rencontrent la vive opposition des Catholiques.

  • Réformes sociales: Malgré le refus de Rogier de légiférer sur la protection ouvrière en 1860, des progrès sont faits: Conseils de Prud'hommes (1859), Caisse d'Épargne (1865), suppression du délit de coalition (1866).

  • Guerre scolaire (1878-1884): Les libéraux remportent les élections de 1878 (où le secret du vote et l'isoloir sont introduits). Pierre Van Humbeeck crée le premier ministère de l'Instruction publique et promulgue la loi scolaire de 1879, qui laïcise l'enseignement. Cela entraîne une rupture diplomatique avec le Vatican en 1880.

  • Long règne catholique (1884-1914): La victoire des Catholiques en 1884 marque le début de 30 ans de gouvernements homogènes, dominés par la Flandre (Albert Beernaert calme la question scolaire). À la suite des émeutes de 1886 en Wallonie, une Commission du Travail est mise en place pour enquêter sur la situation ouvrière.

La Naissance du Mouvement Ouvrier

La Révolution industrielle aggrave la condition des travailleurs (horaires rigides, conditions insalubres, bas salaires, travail des femmes et enfants, absence de protection légale). L'État bourgeois maintient un "laisser-faire social", refuse le suffrage universel et interdit les coalitions.

  • Précurseurs: En Angleterre (1824), les ouvriers obtiennent le droit de coalition (Trade-Unions). Ce droit est reconnu en Belgique en 1866 et en France en 1884.

  • Coopératives: Inspirés par Robert Owen, Charles Fourier, Louis Blanc, les ouvriers créent des coopératives pour échapper au système capitaliste.

  • Proudhonisme: Pierre-Joseph Proudhon (Système de Contradictions économiques, 1847) prône l'anarchisme, l'anticapitalisme, l'antiétatisme et l'antithéisme, débouchant sur le fédéralisme autogestionnaire et la démocratie économique mutuelliste.

  • Marxisme: Karl Marx et Friedrich Engels (Manifeste du Parti Communiste, 1848 ; Le Capital, 1867) analysent le capitalisme à travers le matérialisme historique. Ils décrivent le mode de production capitaliste (forces productives élevées, classes antagonistes capitalistes/prolétaires, marchandisation, plus-value, recherche du profit). Marx prédit une lutte des classes croissante et l'avènement du communisme après une dictature du prolétariat.

  • Révisionnisme: Eduard Bernstein (Socialisme théorique et Social-démocratie pratique, 1899) constate que le capitalisme s'adapte, le prolétariat s'améliore, et remet en cause la théorie de la plus-value et la disparition des entreprises moyennes. Il en conclut que les institutions de l'État capitaliste n'ont pas besoin d'être détruites, et prône une solution réformiste par la voie démocratique et légaliste.

  • Léninisme: Lénine critique l'opportunisme de Bernstein, et révise le marxisme dans un sens volontariste. Il prône l'action révolutionnaire organisée par un groupe de professionnels, et applique l'analyse marxiste à l'impérialisme, qu'il voit comme le stade suprême du capitalisme (lutte pour le partage du monde).

  • Socialisme Chrétien: L'Encyclique Rerum Novarum (1891) du Pape Léon XIII rejette la lutte des classes et pose les bases du catholicisme social, promouvant la collaboration des classes, le rôle de l'État, l'amélioration des conditions ouvrières et la justice sociale.

Les Internationales Ouvrières

  1. Première Internationale (1864-1871): Fondée à Londres par les Trade-Unionistes, réfugiés politiques, proudhoniens et marxistes, elle vise l'union de la classe ouvrière pour la prise du pouvoir politique. Des débats internes opposent Marx et les collectivistes de Michel Bakounine. Elle perd de sa vigueur après la répression de la Commune de Paris (1871).

  2. Deuxième Internationale (1889): Après 1880, des partis nationaux marxistes se forment en Europe et se fédèrent. Elle est divisée entre le révisionnisme (Jaurès, Kautsky, Bernstein), qui prône la participation au pouvoir et des réformes, et un courant marxiste minoritaire (De Brouckère, De Man), critiquant l'économisme.

  3. Troisième Internationale (Komintern) (1919): Lénine, dénonçant les "social-chauvins" lors de la Première Guerre mondiale, conduit la Révolution d'Octobre en Russie (1917). Après l'échec de l'insurrection spartakiste en Allemagne (1919), il crée le Komintern. Cela provoque des scissions dans les partis socialistes occidentaux, donnant naissance aux partis communistes (ex: Congrès de Tours en 1920 en France, Parti Communiste Belge en 1921).

  4. Quatrième Internationale (1938): Créée par Léon Trotsky en France, elle critique la Troisième Internationale et le stalinisme. En Belgique, Ernest Mandel en est une figure marquante.

Législation Sociale en Belgique (XIXe-début XXe siècle)

Des lois importantes sont adoptées pour améliorer la condition ouvrière:

  • Abrogation de l'article 1781 du Code civil (1883).

  • Loi sur le paiement des salaires (1887): suppression du truck system.

  • Création des Conseils de l'Industrie et du Travail (1888): information, conciliation et arbitrage.

  • Loi sur le travail des femmes et des enfants (1889): interdiction du travail industriel pour les enfants de moins de 12 ans, limitation des horaires, interdiction du travail souterrain pour les femmes et jeunes garçons (complétée en 1911 et 1914).

  • Loi sur l'incessibilité et saisissabilité des salaires (1887).

  • Loi sur les Conseils de Prud'hommes (1889).

  • Loi sur l'épargne de la femme mariée et du mineur (1900).

  • Loi sur le contrat de travail des ouvriers (1900).

  • Loi sur les accidents du travail (1903): réparation forfaitaire pour le patron.

  • Loi sur le repos dominical (1905).

  • Loi sur la journée de travail des ouvriers mineurs (1909).

La Question Nationale en Belgique (1830-1914)

La Belgique de 1831, marquée par le suffrage censitaire et la prédominance du français, voit l'émergence de mouvements régionaux flamands et wallons qui contestent le projet national belge.

Dichotomie Linguistique et Culturelle

  • Prédominance française: Le français devient la seule langue officielle, malgré la richesse des dialectes flamands, wallons, picards, gaumais.

  • Reconnaissance du néerlandais:

    • 1873: Le néerlandais est reconnu pour les affaires pénales en Flandre.

    • 1878: La loi sur l'emploi des langues dans les affaires administratives des provinces flamandes impose l'usage du néerlandais.

    • 1883: Le néerlandais est introduit dans l'enseignement moyen.

    • 1898: La loi Coremans-De Vriendt (dite "loi d'égalité") accorde l'équivalence aux lois et arrêtés royaux en flamand et en français.

Un Antagonisme Croissant

  • Économique et démographique: Une Flandre majoritairement agricole et catholique contraste avec une Wallonie industrielle, à l'origine du libéralisme et du socialisme, dont la population a quasi doublé entre 1831 et 1910, bien que toujours inférieure à celle de la Flandre.

  • Polarisation politique:

    • 1884: Victoire totale du Parti Catholique (majoritairement flamand) sur les libéraux, déplaçant le centre de gravité politique vers le nord.

    • Cette situation exacerbe le mouvement wallon, qui se radicalise après 1894.

Le Mouvement Wallon

  • Précurseurs: Émile de Laveleye, professeur à Liège, publie en 1891 "Le gouvernement dans la démocratie", où il promeut le fédéralisme pour résoudre les antagonismes nationaux. Il lie dès 1871 suffrage universel et montée du mouvement flamand.

  • Radicalisation (après 1894):

    • 1897: Albert Mockel propose une séparation administrative complète de la Flandre et de la Wallonie sous une Chambre fédérale.

    • 1898: Julien Delaite soumet un projet de fédéralisme à la Ligue wallonne de Liège, et organise le premier Congrès wallon en 1905.

    • 1912: Après l'échec du cartel libéral-socialiste aux élections, Jules Destrée écrit sa "Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre" et crée l'Assemblée Wallonne comme parlement informel.

  • Paradoxe: Malgré une majorité démographique flamande (qui s'intensifiera avec le suffrage universel), le mouvement wallon émerge en réaction à la montée en puissance politique de la Flandre.

La Grande Guerre (1914-1918) et ses Conséquences

La Première Guerre mondiale est une rupture majeure, prolongeant l'industrialisation sur le champ de bataille et démocratisant la guerre par l'horreur de masse.

Invasion et Occupation de la Belgique

  • 4 août 1914: L'Allemagne envahit la Belgique après son refus de laisser passer ses troupes.

  • Bataille de Liège: La résistance belge, bien que sous-estimée, retarde l'armée allemande.

  • Occupation: La Wallonie est occupée. Les troupes allemandes commettent des atrocités et massacres de civils, motivés par la peur des francs-tireurs et une culture de guerre brutale.

  • Retraite et défense: L'armée belge se replie derrière l'Yser, où elle tient un front de 30 km jusqu'en 1918.

La Vie en Belgique Occupée

  • Déportations et exploitation: Dès 1915, l'Allemagne déporte les chômeurs vers ses usines, transformant l'occupation d'une exploitation modérée à outrancière.

  • Résistance et Aide: Un Comité National de Secours et d'Alimentation (CNSA), soutenu par des personnalités belges et étrangères (notamment Herbert Hoover, futur président des États-Unis), assure l'approvisionnement des populations.

  • Gouvernement en exil: Le gouvernement élargi se réfugie près du Havre. Le Roi Albert Ier reste en Belgique et renforce son autorité, menant des politiques indépendantes vis-à-vis des Alliés.

La "Flamenpolitik"

  • Stratégie allemande: À partir de janvier 1915, l'Allemagne met en place une "Flamenpolitik" pour s'attacher les Flamands, considérés comme un "peuple frère opprimé par les Wallons", dans le but d'intégrer la Belgique au Reich.

  • Mise en œuvre: Séparation des prisonniers de guerre flamands et wallons, budget belge scindé, néerlandisation de l'Université de Gand (1916), création du Raad van Vlaanderen (1917) qui proclame l'indépendance de la Flandre en 1918.

  • Échec de la "Wallonenpolitik": Une tentative similaire envers les Wallons échoue, bien que certains militants wallons préparent des projets de séparation administrative pour l'après-guerre.

Bilan

La guerre est un "jeu à somme nulle" (Eric Hobsbawm) aux objectifs illimités, provoquant 10 millions de morts et 20 millions de blessés. Elle révèle la faillite des institutions belges de 1830 et ne crée pas un sentiment national unifié. Au lieu de cela, elle amplifie les nationalismes.

La Démocratisation des Institutions (XXe siècle)

La Belgique passe d'un régime censitaire à une démocratie moderne par étapes, bien que non linéaire.

Suffrage Censitaire et sa Réforme

  • Constitution de 1831: Exclut les électeurs capacitaires du suffrage censitaire. Malgré cela, le cens est abaissé à 42 francs-or en 1848, augmentant le corps électoral de 46 000 à 79 000 personnes.

  • Suffrage Communal et Provincial: Cens abaissé à 10 francs et droit de vote étendu aux capacitaires avec diplôme primaire en 1883 pour les élections communales et provinciales.

  • Revendications: Le suffrage universel pur et simple est revendiqué par les libéraux radicaux, les socialistes (Léon Defuisseaux, Les hontes du suffrage censitaire, 1883) et les démocrates-chrétiens. Les libéraux doctrinaires (Walthère Frère-Orban) et le Parti Catholique s'y opposent.

  • Suffrage Universel Masculin Pluralisé (1893): Inspiré par John Stuart-Mill, la Constitution est révisée pour introduire le suffrage masculin à 25 ans avec vote plural (jusqu'à trois voix supplémentaires pour les propriétaires, chefs de famille, diplômés). Le nombre d'électeurs est multiplié par dix. Le vote devient obligatoire. Le Parti Ouvrier Belge entre au Parlement en 1894.

Suffrage Universel Masculin Pur et Simple

  • Lophem (1918): Après la Première Guerre mondiale, des entretiens à Lophem (Loppem) aboutissent à un accord pour instaurer le suffrage universel masculin (sans vote plural) à 21 ans, contournant les "formalités constitutionnelles".

  • Gouvernement Delacroix: Le gouvernement d'union nationale du catholique Léon Delacroix (premier Premier ministre) fait voter une loi électorale sans révision constitutionnelle.

  • Révision Constitutionnelle (1919-1921): Les élections de 1919 conduisent à des Chambres constituantes. Le vote des femmes est limité aux veuves et héroïnes de guerre, mais le nouvel article 47 de la Constitution (1921) prévoit l'extension future du suffrage universel aux femmes par une loi des deux tiers.

Le Fascisme et les Remises en Question de la Démocratie

Le fascisme, idéologie développée fin XIXe, est un rapprochement entre le marxisme révisionniste (Georges Sorel) et le nationalisme. Thèmes clés:

  • Irrationalisme, darwinisme social, critique de la démocratie (Gustave Le Bon).

  • Influence en Belgique pendant l'entre-deux-guerres: Légion nationale de Paul Hoornaert (1922), les idées corporatistes de Renaud de Briey (1925) et Herbert Speyer (1927), et les partis comme le VNV (1934), Verdinaso (1931), et Rex (Léon Degrelle, 1935).

  • Des personnalités socialistes comme Hendrik de Man défendent un renforcement de l'Exécutif et des pouvoirs législatifs pour l'économie (il appellera à la collaboration avec les Allemands en 1940).

Démocratisation Post-Seconde Guerre Mondiale

  • Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (1948): Affirme l'égalité des droits des hommes et des femmes.

  • Vote des Femmes (1948): La loi du 18 février 1948 accorde le droit de vote aux femmes pour les élections législatives (premier vote en 1949). Treize femmes entrent au Parlement.

  • Vote des jeunes (1979): Le Conseil européen décide d'élire l'Assemblée parlementaire européenne au suffrage universel direct. En Belgique, les jeunes de 18 ans votent aux élections européennes de 1979, puis aux législatives dès 1981 (révision article 47).

  • Vote des étrangers:

    • 1988: Directive européenne accordant le droit de vote aux citoyens européens aux élections communales (transposée en Belgique en 1999 après des réticences flamandes).

    • 1992: Traité de Maastricht crée la citoyenneté européenne, étendant le droit de vote et d'éligibilité aux citoyens de l'UE pour les élections européennes et municipales dans leur pays de résidence.

    • 2004: La loi du 19 mars reconnaît le droit de vote aux étrangers hors-UE pour les élections communales, sous certaines conditions. Première participation aux élections de 2006.

L'Accroissement de l'Interdépendance et l'Intégration Européenne (XXe siècle)

Le XXe siècle voit un renforcement de l'interdépendance internationale, qui n'est pas un phénomène nouveau (concept utilisé par Marx dès 1848).

Cadre Multilatéral et Intégration Européenne

  • Société des Nations (1920): Créée après le Traité de Versailles pour maintenir la paix et favoriser la coopération. Ni les États-Unis ni l'URSS n'en font partie.

  • Statut de la Belgique: La Belgique, neutre depuis 1831, est restaurée dans son indépendance après la Première Guerre mondiale. Elle signe un accord militaire défensif avec la France (1920).

  • Accords de Locarno (1925): Garantissent les frontières. Cependant, la Belgique revient à une politique de neutralité ("des mains libres") en 1936, sous pression flamande.

  • Après 1945:

    • Charte des Nations Unies (1945): Réaffirme le principe de souveraineté et de non-intervention.

    • Plan Marshall (1947) et OCDE (1961): Organismes de collaboration économique pour la reconstruction. La Belgique reçoit plus de 550 millions de dollars.

    • OTAN (1949): Adhésion de la Belgique pour la sécurité collective.

    • Conseil de l'Europe (1949): Promotion des droits de l'homme et convergence des politiques européennes.

La Construction Européenne

  • Déclaration Schuman (1950): Propose une entente franco-allemande sur le charbon et l'acier.

  • CECA (1951): Création de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier.

  • Projet de Communauté Politique Européenne (1952-1954): Tentative de créer une structure fédérale avec un parlement bicaméral et un exécutif intergouvernemental. Échec en 1954 avec le rejet du traité de la CED par la France.

  • Conférence de Messine (1955) et Traités de Rome (1957): Relance de la construction européenne. Fondation de la Communauté Économique Européenne (CEE) et de la Communauté Européenne de l'Énergie Atomique (Euratom).

Impact sur la Belgique

  • Croissance économique: Le PIB mondial est multiplié par 6 dans la 2e moitié du XXe siècle. Les échanges commerciaux belges avec l'UE sont multipliés par 10,8 entre 1958 et 1972.

  • Infrastructure: Développement massif (aéroports, TGV, tunnel sous la Manche, autoroutes).

  • Espace Schengen (1985): Suppression des frontières intérieures et renforcement de la coopération policière et judiciaire.

  • Globalisation économique: Les multinationales voient leur rôle s'accroître. En Belgique, l'emploi sous "contrôle étranger" passe de 17% en 1953 à 60% en 1980. En 2014, les multinationales représentent 45% de la valeur ajoutée et 37% des emplois salariés en Belgique.

La Fédéralisation de la Belgique

La Belgique, unitaire à l'origine, traverse un processus de transformations institutionnelles complexes pour répondre aux tensions communautaires.

Montée des Revendications Communautaires

  • Le "Compromis des Belges" (1929): 26 députés socialistes dénoncent le bilinguisme généralisé et reconnaissent l'homogénéité linguistique de la Flandre et de la Wallonie, ainsi que le statut spécial de Bruxelles.

  • Lois linguistiques:

    • 1930: Flamandisation de l'Université de Gand.

    • 1932: Loi sur l'emploi des langues en matière administrative, instaurant l'unilinguisme régional et limitant le bilinguisme à Bruxelles.

    • 1935: Unilinguisme régional en matière judiciaire.

    • 1938: Division de l'armée en unités unilingues.

  • Griefs wallons (jusqu'en 1960): Accroissement dû à:

    • L'évolution internationale et la politique de défense.

    • La question des prisonniers de guerre (libération différenciée des Flamands et Wallons par Hitler).

    • Le dynamisme démographique flamand (1 million de Flamands en plus).

    • L'Affaire royale (1945-1950): attitude de Léopold III pendant la guerre perçue différemment. Les Wallons s'opposent à son retour (événements de Grâce-Berleur). Léopold III abdique en faveur de Baudouin.

    • Le déclin économique de la Wallonie: vieillissement industriel, manque d'innovation, désinvestissement. La crise charbonnière (1953-1962) entraîne la perte de 42 000 emplois.

Les Premiers Projets Fédéralistes

  • Projet Truffaut-Dehousse (1938): Propose un fédéralisme régional avec la Région comme base de l'État fédéral, détenant tous les pouvoirs non expressément attribués au pouvoir central. Trois régions (Wallonie, Flandre, Bruxelles) se substitueraient aux provinces. Frontière linguistique par référendum local. Parité des représentants flamands et wallons à la Chambre fédérale, budget et compétences pour les régions. Rejeté en 1939.

  • Congrès National Wallon de Liège (1945): Après l'engagement du Mouvement wallon dans la Résistance, les délégués envisagent un rattachement à la France puis un fédéralisme.

  • Centre de Recherches pour la Solution Nationale (1946-1955): Débats sur la réforme de l'État, aboutissant à un accord sur la frontière linguistique et la limitation de Bruxelles à 19 communes.

  • Grève de 1960 et Mouvement Populaire Wallon: La Wallonie se soulève contre la Loi Unique. André Renard (FGTB wallonne) rompt avec l'aile flamande et mobilise autour du "fédéralisme et réformes de structure". Le Mouvement Populaire Wallon (1961) milite contre les partis unitaires.

Le Processus de Fédéralisation

  • Loi Gilson (1962): Modifie les limites des provinces et arrondissements, scinde l'arrondissement de Bruxelles en trois (19 communes, Hal-Vilvorde, six communes à facilités linguistiques). Le principe du caractère évolutif de la frontière linguistique est aboli.

  • Remodelage de la Belgique (1968-1970):

    • Le gouvernement Gaston Eyskens - Joseph-J. Merlot vise à "remodeler la Belgique".

    • Reconnaissance des communautés linguistiques, culturelles et régions économiques (1970).

    • Loi Terwagne (1970): organisation de la planification et décentralisation économique.

    • Révision constitutionnelle (31 décembre 1970):

      • Quatre régions linguistiques : française, néerlandaise, bilingue Bruxelles-Capitale, allemande.

      • Trois communautés culturelles (française, néerlandaise, allemande) avec conseils légiférant par décrets.

      • Trois régions politiques (wallonne, flamande, bruxelloise) dont les frontières ne coïncident pas avec les linguistiques.

    • Garanties pour francophones (Wallons et Bruxellois): groupes linguistiques au Parlement, parité linguistique au Conseil des Ministres, lois à majorité spéciale (2/3 des voix et majorité dans chaque groupe linguistique).

    • "Sonnette d'alarme" (article 38b): mécanisme permettant à 3/4 des membres d'un groupe linguistique de suspendre une proposition de loi jugée gravement préjudiciable, pour rechercher un compromis.

  • De la Régionalisation au Fédéralisme (1974-2004):

    • Gouvernement Tindemans (1974): La loi Perin-Vandekerckhove crée des institutions régionales préparatoires (Conseils et Comités ministériels spéciaux).

    • Pacte d'Egmont (1977): Accord communautaire visant à la régionalisation définitive. Échoue en 1978.

    • Gouvernement Martens (1980): La révision constitutionnelle accroît les compétences des communautés et régions. Leurs normes ont désormais force de loi. Création de la Cour d'Arbitrage (2007: Cour Constitutionnelle).

    • Réformes (1988, 1993, 2001):

      • 1988: Transferts de compétences et de moyens financiers (enseignement, universités) aux régions et communautés. Création de la Région bruxelloise. Autonomie financière (loi de 1989).

      • 1992: Accords de la Saint-Michel. Autonomie constitutive aux régions wallonne et flamande (commerce extérieur, agriculture).

      • 1993: Élection directe des membres des conseils régionaux. Réduction du nombre de députés et sénateurs fédéraux.

      • 2001: Accord du Lambermont: élargissement des compétences régionales (loi communale et provinciale, agriculture, pêche, commerce extérieur), réforme du financement des communautés.

      • 2005: Transfert de compétences à la Communauté Germanophone.

      • 2007 et 2010: Longues négociations. En 2011, transferts de compétences importantes (4.4% du PIB, notamment en sécurité sociale) et accroissement de l'autonomie fiscale des régions (financement par un % de l'IPP).

La Contestation de la Modernité (Après 1945)

La Belgique, comme l'Europe, traverse une période de reconstruction morale, idéologique et politique après la Seconde Guerre mondiale, marquée par une remise en question de la modernité.

Anxiété et l'Existentialisme

  • Dévastation: La guerre provoque des destructions massives et 50 millions de morts. Auschwitz, Hiroshima, Dresde symbolisent l'horreur. L'Europe est désespérée et divisée par la Guerre Froide.

  • Réponses culturelles et philosophiques: Le néo-réalisme italien (Rossellini, De Sica, Carlo Levi) exprime cette anxiété. L'existentialisme (Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant, 1943 ; Albert Camus, L'homme révolté, 1951) émerge comme philosophie dominante, prônant la prise en main de sa destinée face à un monde sans sens.

  • Critique de la science: La bombe atomique ébranle le scientisme et le culte de la raison. Sartre et d'autres philosophes se tournent vers le communisme face aux blocs idéologiques et à la Guerre Froide.

Nouvelles Élite et Néo-Libéralisme

  • Tertiarisation et technocratie: La société d'après-guerre est marquée par le développement du secteur tertiaire et l'émergence d'une technocratie axée sur le progrès social par la croissance et l'expansion des multinationales.

  • Renouveau libéral: Les classes moyennes participent au néo-libéralisme, combinant maximisation du profit et progrès social. En Belgique, Omer Vanaudenhove et son Parti de la Liberté et du Progrès (1961) rencontrent un succès, mais sont confrontés aux divisions linguistiques.

Contestation Universitaire et Écologisme

  • Critique de Herbert Marcuse: Dans L'Homme unidimensionnel (1964), il dénonce le marxisme soviétique et la société d'abondance qui crée des besoins artificiels, manipulée par la publicité et les médias, enfermant l'individu dans un monde conformiste. Il voit en l'informatique une voie vers la libération.

  • Mouvements de 1968: Une partie de la jeunesse rejette l'American Way of Life, contestant la société, la croissance, l'enseignement. Des mouvements de répression suivent (Berkeley, Berlin, Paris). En Belgique, la contestation étudiante (Gand, Mons, Liège, Bruxelles) se mêle aux revendications communautaires ("Walen Buiten" à Louvain, revendications de bilinguisme à l'ULB). L'engagement politique des jeunes se tourne vers des préoccupations nouvelles, au-delà du clivage gauche/droite.

  • Préoccupations écologiques:

    • Émergent avec la crise pétrolière, les accidents maritimes (Torrey Canyon 1967, Amoco Cadiz 1978), et la menace nucléaire (Three Mile Island 1979, Tchernobyl 1986, Fukushima 2011).

    • 1972: Conférence des Nations Unies sur l'Environnement (Stockholm) et création d'Inter-environnement.

    • En Flandre, des groupes comme AGALEV ("Vivre autrement", 1973) émergent, menant à des succès électoraux pour les Verts flamands dès 1979.

    • En Wallonie, le Manifeste pour la démocratie nouvelle (1973) et des listes comme "Combat pour l'Écologie et l'Autogestion" voient le jour. Fondation d'Écolo en 1980.

    • Ces mouvements introduisent la problématique écologiste dans la politique, menant aux débats sur le développement durable (Rapport Brundtland 1987, Conférence de Rio 1992).

L'Avènement Politique et Social des Femmes

Les femmes belges ont progressivement conquis leur émancipation, rompant avec le statut inférieur hérité du XIXe siècle.

Infériorité Juridique et l'Éducation

  • Code Civil Napoléon (1804): Consacre l'infériorité juridique de la femme (mariée ne peut agir en justice sans consentement du mari, homme exerce l'autorité parentale).

  • Éducation: Il faut attendre 1864 pour la première école moyenne pour filles (Isabelle Gatti de Gamond à Bruxelles). Les universités s'ouvrent aux étudiantes à partir de 1880 (Bruxelles, Liège, Gand).

  • Ligue du Droit des femmes (1892): Créée suite à l'affaire Marie Popelin (avocate refusée en 1888 et 1889 pour sa "faiblesse" et sa "mission dans l'humanité"). L'accès à la profession d'avocat n'est reconnu qu'en 1922.

Luttes pour les Droits Politiques et Sociaux

  • Le Droit de Vote:

    • 1914: Droit de vote aux veuves patriotes et prisonnières politiques de la Grande Guerre.

    • 1921: Les femmes peuvent voter aux élections communales. Les socialistes et libéraux refusent le plein droit de vote pour les législatives. L'article 47 de la Constitution (1928) prévoit une extension future par loi.

    • 1948: La loi du 18 février reconnaît le droit de vote aux femmes pour les élections législatives (doublant le nombre d'électeurs). Première participation en 1949, 13 femmes élues.

  • Égalité Professionnelle et Sociale:

    • 1966: Grève des femmes de la Fabrique Nationale d'Armes à Liège, revendiquant l'égalité des salaires (article 119 du Traité de Rome). Marque le début du féminisme moderne en Belgique.

    • Commission du Travail des Femmes (1965): Lotte pour l'égalité des salaires, la mixité scolaire, l'assurance maternité.

    • Mouvements féministes des années 1970 ("Journées F", Cahiers du GRIF): Revendiquent la fin des stéréotypes sexuels, une éducation sexuelle, la contraception (pilule réservée aux femmes mariées jusqu'en 1972).

    • 1974-1992: L'emploi des femmes passe de 30% à 42% en Wallonie.

  • Égalité Juridique: Suppression de la signature maritale pour certaines actions (1973), fin des discriminations en matière d'adultère.

  • Droit à l'Avortement:

    • L'action du Dr Willy Peers (emprisonné en 1973 pour avortement) est déterminante.

    • Loi Lallemand-Michielsen (1990): Dépénalise l'avortement sous certaines conditions (jusqu'à la 12e semaine, ou au-delà en cas de danger). Le Roi Baudouin Ier refuse de promulguer la loi au nom de sa conscience; le Conseil des Ministres le déclare temporairement incapable de régner.

  • Soutien International et Représentation Politique:

    • Nations Unies: Déclaration (1967) et Convention (1979) sur l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes.

    • Loi Smet-Tobback (1993): Impose un quota de femmes (un tiers, puis parité) sur les listes électorales aux législatives.

    • 2002: L'égalité hommes-femmes est inscrite dans la Constitution (article 10).

Le Profond Malaise Citoyen (Fin XXe Siècle)

La fin du XXe siècle en Belgique est marquée par une crise de confiance des citoyens envers les institutions publiques.

La Gendarmerie et les Dysfonctionnements

  • Autonomie excessive: La gendarmerie, service public militarisé, a joui d'une grande autonomie par rapport aux autorités civiles et d'un manque de contrôle parlementaire (loi de 1957). Elle étend ses missions (BSR, ESI, BND, GIA).

  • Affaire François (1980): Arrestation du patron du BND pour "moyens inappropriés". Des attentats et agressions contre des dénonciateurs révèlent l'opacité et les défaillances (vols de matériel à l'ESI).

  • Enquêtes Parlementaires:

    • 1978-1981: Première enquête révèle l'opacité de la Sûreté de l'État et la coordination insuffisante des services.

    • 1988-1990: Deuxième enquête sur la lutte contre le banditisme et le terrorisme met en lumière un laxisme et des "guerres des polices".

  • Réformes:

    • 1985: Gendarmerie placée sous la triple tutelle des ministres de l'Intérieur, de la Justice et de la Défense.

    • Plans Pentecôte (1990, 1992): Démilitarisation et transfert des compétences aux ministères de l'Intérieur et de la Justice.

    • Loi Octopus (1998): Réforme des polices, transformant la gendarmerie en service de police général, rattachant la police judiciaire au ministère de la Justice, et fusionnant les polices communales en zones "intercommunales".

La Montée de l'Extrême Droite et la Question de l'Immigration

  • Pacte d'Egmont (1977): Son échec entraîne la création de partis d'extrême droite. Le Vlaams Blok naît en 1978-1979 suite aux dissidences de la Volksunie, contestant la conception de Bruxelles comme troisième région.

  • Programme radical du Vlaams Blok: Indépendance de la Flandre (incluant Bruxelles), libéralisme économique, priorité à la famille, amnistie des "collaborateurs" et expulsion des immigrés. Le parti se radicalise dans les années 1980 et devient le premier parti à Anvers en 1991 ("dimanche noir").

  • Condamnation et transformation: Condamné en 2004 pour racisme, le Vlaams Blok se dissout pour renaître sous le nom de Vlaams Belang, sans perdre son électorat.

  • Politisation de l'Immigration:

    • 1974: Le gouvernement Tindemans ferme les frontières à l'immigration de main-d'œuvre non qualifiée, sauf pour le regroupement familial, étudiants et réfugiés.

    • Loi Moureaux (1981): Contre le racisme et la xénophobie, basée sur une convention internationale de 1966.

    • Loi Gol (1984): Modifie le Code de la nationalité, permettant de limiter le séjour d'étrangers dans certaines communes.

    • Front National (1985): Fondé sur la lutte contre l'immigration et la "préférence nationale". Obtient des élus à Bruxelles (1989), au Parlement wallon (1995) et aux élections communales (1994).

    • Répression de l'extrême droite violente: Condamnation du Front de la Jeunesse (1981) pour méfaits, démantèlement du groupe néo-nazi Westland New Post (1983).

    • Réformes du Code de la Nationalité (1991, 1998, 2012): Favorisent les étrangers de longue date, simplifient et accélèrent la naturalisation.

    • Centre pour l'Égalité des Chances et la Lutte contre le Racisme (1993): Créé pour combattre les discriminations.

Affaires de Corruption Politique et le Financement des Partis

  • Années 1970-1980: Les besoins financiers croissants liés aux campagnes électorales mènent à des pratiques répréhensibles (ex: Raymond Scheyven, Paul Vanden Boeynants).

  • Loi Dhoore (1989): Instaurée après la fraude du Centre Paul Hymans, elle vise une déontologie politique: transparence des comptes, financement public des partis (forfait + par voix), limitation des dépenses électorales.

  • Affaire Inusop (1989): Révèle un système de fausses facturations pour financer des hommes politiques.

  • Affaires Agusta-Dassault et Cools (1991): L'assassinat d'André Cools (PS) et les enquêtes qui suivent révèlent des pots-de-vin liés à des contrats d'armement (Agusta et Dassault), impliquant de hautes personnalités socialistes et flamandes. Le procès Agusta-Dassault (1998) confirme la corruption. L'affaire Cools révèle l'implication de membres de Cabinets politiques et conduit à des condamnations.

L'Affaire Dutroux (1996) et la Crise de Confiance

L'affaire Dutroux (enlèvements, viols et meurtres d'enfants) révèle des dysfonctionnements majeurs des systèmes judiciaire, policier et politique.

  • Éclatement: En août 1996, Marc Dutroux avoue l'enlèvement et la séquestration de deux enfants. L'enquête révèle d'autres victimes et la libération conditionnelle polémique de Dutroux en 1992.

  • Marche Blanche (1996): Une pétition recueille plus de 2,7 millions de signatures. Une immense marche de protestation réunit 300 000 personnes à Bruxelles, exprimant la méfiance envers les institutions.

  • Commission d'enquête parlementaire: Établie en 1996-1997, elle met en évidence les défaillances. Le procès de Dutroux et consorts (2004) aboutit à des condamnations mais ne démontre pas l'existence de réseaux pédophiles au sein de l'État.

  • Réformes Post-Dutroux:

    • 1999-2003: Réformes du système judiciaire: amélioration de la place des victimes dans la procédure, retrait de la décision de libération conditionnelle au ministre (réforme du Petit Franchimont).

    • Renforcement des droits des magistrats sur les enquêtes.

    • Création du Conseil Supérieur de la Justice (2000) pour contrôler la magistrature.

    • Création d'un Parquet fédéral (2002) pour coordonner l'action publique.

  • Affaire Fourniret: L'affaire Michel Fourniret (2003) montre la persistance des dysfonctionnements judiciaires et le "bégaiement" de l'histoire, malgré les réformes.

Bilan du Malaise

Le processus de perte de confiance des citoyens dans les institutions, commencé vers 1980, a été exacerbé par ces affaires, sapant la légitimité de l'État et de ses piliers (partis, gouvernement, justice, police, gendarmerie). Le Parlement, sous pression sociale, a répondu par des efforts d'objectivation et de compréhension des crises.

Vers de Nouvelles Ruptures : La Contestation de la Modernité

L'évolution de la société belge est marquée par quatre mutations fondamentales: un changement d'enveloppe culturelle, une nouvelle prise en compte du vivant, la naissance d'une société post-industrielle et post-capitaliste, et la recherche de nouvelles gouvernances.

Changement de l'Enveloppe Culturelle et Révolution Cognitive

  • Mutation Technologique: La révolution cognitive, portée par l'informatique, les technologies de la communication et les sciences de la vie, est une transformation fondamentale de la société.

  • Société de la Connaissance: Le savoir et l'information deviennent les matières premières, marginalisant l'industrie et l'agriculture en termes d'emploi.

  • Nouvelles Conditions de Compétitivité: La valeur est désormais liée à des facteurs immatériels: qualité de l'éducation, efficacité de l'organisation, recherche-développement, protection de l'environnement.

  • Conséquences Sociales:

    • Confrontation des légitimités positivistes aux savoirs sociaux.

    • Recherche des accomplissements individuels, avec une autonomisation et individuation des comportements.

    • Féminisation des valeurs: L'intégration des femmes dans la vie professionnelle et sociale depuis les années 1960 remet en question la prééminence masculine. Cela conduit à de nouvelles approches (intuition, sentiments, créativité) et renforce le pluralisme des conceptions.

Nouvelle Prise en Compte du Vivant

  • Préoccupations Écologiques et Scientifiques: L'amélioration des conditions de vie, la santé et l'écologie mènent à un "biocentrisme".

  • Avancées des Sciences de la Vie: L'accélération de la biotechnologie et de la génomique pose de nouveaux défis éthiques et nécessite des régulations politiques et juridiques.

  • Vieillissement Démographique: La baisse de la fécondité et l'allongement de la vie entraînent le vieillissement de la population, posant des questions sur le financement de la sécurité sociale et des pensions (élévation de l'âge de la retraite, capitalisation).

Naissance d'une Société Post-Industrielle et Post-Capitaliste

  • Globalisation Économique: L'imbrication des processus et stratégies mondiales conduit à une "Nouvelle Économie".

  • Nouvelle Économie: Caractérisée par:

    • La connaissance prime sur le capital matériel.

    • Le management se recentre sur l'humain.

    • Le progrès qualitatif remplace le quantitatif.

    • L'abondance d'information remplace la rareté.

  • Marginalisation du Tiers-Monde: Malgré les prévisions, le rattrapage économique n'a pas eu lieu. La situation de nombreux pays est pire qu'avant, aggravée par la détérioration des termes de l'échange et la fin de l'aide géopolitique.

Recherche de Nouvelles Gouvernances

  • Affaiblissement des Institutions Étatiques: L'interdépendance et la globalisation remettent en question la primauté des intérêts nationaux. Les systèmes étatiques de taxation et de législation économique deviennent obsolètes.

  • Nouveaux Mécanismes de Régulation: L'État-nation est "trop petit pour les grands problèmes et trop grand pour les petits" (Daniel Bell). L'Union européenne pourrait inaugurer un modèle post-étatique, global et régionalisé.

  • Dialogue et co-responsabilité: Émergence d'une gouvernance multi-acteurs (société civile, entreprises, État), avec la nécessité d'un nouveau contrat social et d'une co-responsabilité pour le bien commun.

Conclusion

La Belgique, comme le reste du monde, est dans une "éprouvette" (Hubert Reeves). L'exigence de ramener l'analyse à la réalité, en se méfiant des théories, est cruciale pour comprendre les relations entre les institutions et la société.

Points Clés et Synthèse

  • La société et les institutions belges sont en constante adaptation aux pressions sociales, économiques et technologiques.

  • Le modèle de Kurt Lewin (décristallisation, transition, recristallisation) offre un cadre pour analyser ces changements.

  • La Révolution Industrielle a jeté les bases d'une société capitaliste mais a aussi engendré la question sociale et environnementale.

  • La Révolution Belge a créé un État-nation unitaire, mais les tensions linguistiques et régionales ont émergé très tôt, menant à un processus de fédéralisation complexe.

  • Le XXe siècle a vu la démocratisation progressive du suffrage, l'intégration européenne, les mobilisations des femmes et l'émergence des questions environnementales et de l'extrême droite.

  • Les affaires de corruption et les dysfonctionnements institutionnels ont ébranlé la confiance des citoyens, poussant à des réformes judiciaires et policières.

  • La société contemporaine est marquée par une révolution cognitive, une nouvelle conscience du vivant, et la quête de nouvelles formes de gouvernance face à la globalisation.

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