Genre et Socialisation Sportive

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Ce chapitre explore la socialisation genrée et son impact sur les individus, ainsi que le sport comme bastion de la masculinité hégémonique, ses privilèges, ses coûts, et les socialisations inversées.

Lesnotes suivantes explorent le concept de socialisation genrée, la construction des masculinités et l'application de ces concepts au domaine du sport, en se basant sur des approches sociologiques, psychologiques, pédagogiques et philosophiques.

Chapitre 2 : Les socialisations genrées

A. Comprendre leconcept de socialisation

La socialisation est un concept central en sociologie, issu du courant du déterminisme, qui décritles processus par lesquels un individu est façonné par la société dans laquelle il vit, acquérant des manières de faire, de penser et d'être socialement situées. Elle implique une intériorisation des normes sociales spécifiquesaux groupes sociaux d'appartenance.

« L'ensemble des processus par lesquels l'individu est construit (...) par la société globale et locale dans laquelle il vit, processus aucours duquel l'individu acquiert – «apprend », « intériorise », « incorpore », « intègre » – des façons de faire, de penser et d'être qui sont situées socialement » (Darmon, 2006, p. 6).

Il est important de distinguer la socialisation de l'éducation, bien qu'elles soient liées.

Types de socialisation

  • Socialisation primaire :

    • S'étend de la naissance à l'adolescence.

    • Particulièrementdécisive (Berger et Luckmann, 1986) car l'enfant est très influençable, les instances sont imposées, les relations sont affectives et elle filtre les expériences futures.

    • Se déroule principalement au sein de la famille et à l'école.

  • Socialisation secondaire :

    • Processus continu qui se poursuit à l'âge adulte.

    • Elle est plus réflexive et inclut par exemple la socialisation professionnelle ou conjugale.

  • Socialisation continue : Se déroule tout au long dela vie.

Modalités de socialisation

  • Socialisation manifeste : Représente l'effort éducatif conscient de la part des adultes.

  • Socialisation latente : Correspond à une influence diffuse et non intentionnelle, ce que l'on « aspire » ou « éponge » de son environnement.

Instances de socialisation

Les instances de socialisation sont les "agents" qui participent à ce processus en transmettant des normes et des valeurs.Elles peuvent être regroupées ainsi :

Individus

Objets

Pratiques

Institutions

Parents, famille, amis, groupes de pairs, nourrices, puéricultrices, enseignant·es, animateur·rices, entraineur·ses/coachs, conjoint·es

Jouets, vêtements, livres, magazines, jeux vidéo, publicité, musique, sites internet, presse, films, séries, réseaux sociaux

Loisirs, pratiques culturelles, sportives, militantes, travail associatif

École, université, contenus d'enseignement, armée, activité professionnelle, administrations

B. La socialisation de genre

La socialisation de genre est un processus par lequel les individus, dès leur naissance, apprennent à se comporter,à ressentir et à penser selon les formes socialement associées à leur sexe assigné, et à percevoir le monde à travers le prisme de la différence des sexes (Béréni, 2012).

1. Qu'apprend-on quand on apprend le genre?

  • L'intériorisation de rôles de sexe : normes et comportements différenciés selon le sexe assigné à la naissance.

  • L'intériorisation de la hiérarchie des genres.

2. L'incorporation dugenre

L'incorporation est le processus par lequel les normes, les contraintes et les hiérarchies sociales s'inscrivent dans les corps des individus (Court, 2021). Cela entraîne des transformations corporelles et des manières spécifiques d'utiliser son corps,influencées par la classe, l'âge, le genre, l'origine ethno-raciale, etc. Ces interventions peuvent être conscientes ou inconscientes (imprégnation).

L'hexis corporelle décrit les manières durables de se tenir, de parler,de marcher, et par extension, de sentir et de penser socialement acquises. Elle révèle comment les structures sociales s'incorporent dans les corps et influencent inconsciemment les actions et interactions.

Exemples d'incorporation du genre :

  • Interventions directes sur lecorps : perçage d'oreilles, coiffure, tatouages, épilation, rasage, maquillage, manucure.

  • Interventions indirectes sur le corps : façon de marcher, de s'asseoir, de parler (intonations), de se recoiffer, de rire, musculature (ex. "rentrer le ventre", "sortir la poitrine", "casser la main", "croiser les jambes", "manspreading").

3. Socialisation primaire et reproduction du genre

La socialisation primaire joue un rôle crucial dans la reproductiondu genre.

Socialisation familiale

  • Une différenciation existe avant même la naissance.

  • Les parents investissent différemment selon le sexe de l'enfant dans les familles hétéroparentales.

  • Le comportement des parents diffère envers les filles et les garçons (interactions verbaleset physiques, interprétation des pleurs, jeux, activités sportives, division genrée du travail domestique, surveillance des fréquentations). Par exemple, en 2022, 54,5% des femmes s'attribuent la majorité des tâches ménagères, contre 6,8% deshommes, et 46,3% des femmes les tâches liées aux enfants, contre 5,6% des hommes.

Socialisation scolaire

Les enseignant·es se réfèrent aux stéréotypes de genre, consciemment ou inconsciemment, à travers :

  • La façon de s'adresser aux élèves (commentaires sur la tenue).

  • La gestion de la classe et des comportements (gestion de l'agressivité).

  • Le volume d'attention accordé.

Cela conduit à des attentesdiversifiées et genrées.

4. Les objets, supports de socialisation

Les "agents périphériques de socialisation" sont des supports importants pour l'ancrage des rôles de genre :

  • Albums pour enfants, livres, émissions de télévision.

  • Internet, réseaux sociaux.

  • Publicités.

  • Vêtements et jouets (ex. la symbolique historique de la couleur rose).

Des projets comme "The Pink and Blue Project" de JeongMee Yoon illustrent bien cette segmentation genrée des jouets et des environnements des enfants.

C. Sport et socialisations inversées

Le sport est un analyseur privilégié de la socialisation genrée, car il implique un "apprentissage par corps" du genre.

  • Le sport peut renforcer les normes de genre en promouvant des caractéristiques socialement "féminines" (souplesse, grâce) ou "masculines" (force, compétition).

  • L'implication des garçons dans des sports virils est parfois une assurance de leur masculinité, craignant une modification de leur hexis corporelle (Mennesson, 2011).

La socialisation inversée est un phénomène où la socialisation sportive et l'appartenance à un groupe de pairs masculins renforcent mutuellement des dispositions sexuées "inversées" ou "masculines"chez les filles. Ces compétences sportives facilitent leur adhésion au groupe de garçons et renforcent leurs capacités dans des pratiques valorisant la puissance physique et l'agressivité, les amenant à être qualifiées de "garçons manqués" (Mennesson, 2004).

Configurations familiales particulières favorisant la socialisation inversée :

  • Le modèle du « garçon manqué ».

  • La socialisation des sœurs par les frères et/ou cousins.

  • Une socialisation par les parents qui défie les normes de genre.

Ces expériences mènent les filles à se définir comme des "garçons manqués", avec une préférence pour la compagnie des garçons, une insertion dans des réseaux relationnels masculins, et une pratique précoce d'APSA associées au masculin. Un exemple est la navigatrice June, qui, grâce à des modèles féminins forts et un environnement familial conscient des inégalités de genre, a développé une volonté de subvertir les normes dans la voile (Schmitt & Sempé, 2022).

RÉCAPITULATIF

  • Lasocialisation de genre est l'intériorisation de rôles genrés et de la hiérarchie des genres.

  • L'incorporation fait que le genre s'inscrit dans les corps.

  • La famille, l'école et les objets (jouets) jouent un rôle majeur.

  • Lesport participe au renforcement ou à la subversion des normes de genre.

Chapitre 3 : Les masculinités

Introduction

Historiquement, les études de genre se sont focalisées sur les femmes. À partir des années 1980, le champs'est déplacé vers l'étude des hommes et des masculinités (Masculinity studies), notamment sous l'impulsion de Raewyn Connell. Il est crucial de distinguer "masculinités" et "masculinisme".

  • Masculinités :

    • Diversité des normes, pratiques, et représentations du masculin.

    • En relation/opposition avec le féminin.

    • Évoluent à travers l'histoire et diffèrent selon les contextes culturels.

  • Masculinisme :

    • Mouvement réactionnaire, conspirationniste et misogyne.

    • Antiféministe et opposé aux droits des femmes.

    • Fonction politique, souvent associée à l'extrême droite (ex. Trump, Bolsonaro, Musk).

    • Peut dériver versla violence physique (ex. mouvement « incel »).

A. Le concept de masculinité hégémonique

Raewyn Connell définit les masculinités en fonction de deux hiérarchies :

  • Une hiérarchie externe : position dominante des hommes vis-à-vis des femmes.

  • Une hiérarchie interne : au sein du groupe social des hommes, il existe des masculinités.

Ces dimensionss'articulent dans le concept de masculinité hégémonique, qui repose sur l'idée que les rapports entre les genres sont des rapports d'oppression et de domination.

La masculinité hégémoniqueest « la façon actuellement la plus reconnue d'être un homme, implique que les autres hommes se positionnent par rapport à elle, et permet de légitimer d'un point de vue idéologique la subordination des femmes à l'égard des hommes. [...] elle n'est pas considérée comme normale dans un sens statistique, car ellen'est observable que chez une minorité d'hommes. Mais elle est sans aucun doute normative. » (Connell, 2014)

La masculinité hégémonique n'est pas un trait de caractère, mais une position de domination dans l'ordredu genre, une place dans les structures de pouvoir. Elle représente l'incarnation théorique des traits masculins les plus positifs, tels que la force, le statut social, le pouvoir, et la loyauté (Wade et Ferree, 2015).

Il estimportant de noter que ces définitions sont toujours indexées à des sociétés, périodes et contextes spécifiques. La masculinité hégémonique n'est pas une construction fixe et un homme peut évoluer entre différentes masculinités au cours de sa vie. L'objectif est d'analyser les processusconduisant aux hiérarchies plutôt que de figer une forme de masculinité hégémonique.

Concrètement, la masculinité hégémonique exprime le pouvoir des hommes sur les femmes et sur d'autres hommes. Elle se manifeste par des modèles normatifs etdes pratiques, étant la façon d'être un homme la plus socialement et symboliquement valorisée à un moment donné. Elle n'est pas "normale" au sens statistique mais normative, illustrant les rapports de pouvoir qui traversent la classe des hommes.

1. La hiérarchie des masculinités

Les interactions du genre avec d'autres rapports sociaux (orientation sexuelle, classe sociale, origine ethno-raciale, handicap, etc.) dessinent la masculinité la plus socialement valorisée (Buscatto, 2014; Shilt, 2023), hiérarchisant ainsi les hommes entre eux.

Selon Connell, la masculinité hégémonique se construit en opposition aux femmes et au féminin, mais aussi à d'autres formes de masculinité :

  • Lamasculinité complice : bénéficie de certains avantages sans correspondre exactement à la MH.

  • La masculinité subordonnée : subit violence et exclusion (ex. hommes perçus comme gays).

  • La masculinité marginalisée : incarne certains traits de la MH sans en bénéficier les avantages (ex. hommes racisés, précaires, ou en situation de handicap).

Au-delà de cette typologie, les masculinités peuvent être vues comme un continuum où l'on incarne certains traits de la masculinité hégémonique à des degrés divers. La masculinité hégémonique fonctionne toujours comme une norme.

La virilité (attribut) n'est pas synonyme de masculinité hégémonique. Par exemple, la disqualification deshommes des classes populaires, la dévalorisation de la force physique ou de l'hyper-virilité ("beauf" ou "racaille") contrastent avec la valorisation de l'assurance et du sens des responsabilités, soit une "virilité civilisée" ou une "masculinité respectable" des classes favorisées.

2. Privilèges et coûts associés à la masculinité hégémonique

Les hommes bénéficient du dividende patriarcal (Connell, 1995), un ensemble d'avantages octroyés par les sociétés patriarcales : sécurité dans l'espace public, revenus financiers plus élevés, absence de discrimination à l'embauche, statut social, pouvoir, subordination des femmes, etc. Ces avantages sont cependant inégalement répartis selon l'âge, la "race", l'expression de genre, etc.

La masculinité hégémonique engendre aussi des coûts pour les hommes eux-mêmes :

  • Répression des émotions et difficultés psychologiques.

  • Répression des souffrances (physique/psychique), entraînant des maladies et une surmortalité (comparativement aux femmes).

  • Ces coûts sont liés aux conduites à risque socialement valorisées : consommation de drogues, alcool, tabac ; conduite en état d'ivresse ; rapports sexuels non protégés ; moindre suivi médical.

Être admis dans le groupe des "vrais hommes" implique des "rites d'acceptation" qui renforcent ces conduites : refuser les prises de risque ou se montrer trop sensible expose à être "subordonné" ou "marginalisé".

Exemple : lacrème solaire. La forte prévalence du cancer de la peau chez les hommes est attribuée à l'hostilité envers l'application de crème solaire, perçue comme "féminine", et à l'idée que les "vrais hommes" supportent le soleil sans protection.

Coût social et financier de la virilité pour la société : L'écrasante majorité des cas de délinquance, de criminalité et de comportements à risque sont perpétrés par des hommes (96,3% de la population carcérale, 90% des condamnés, 99% des viols, etc.). Ce coût est estimé à 92,5 milliards d'euros par an pour l'État français (dépenses en défense, justice, santé, coûts humains et matériels).

C. Le sport, domaine privilégié de l'expression de lamasculinité hégémonique

Le sport est considéré comme un "bastion de la masculinité hégémonique" (Terret, 2004), avec une mise en scène des corps et des performances viriles. Cette omniprésence de la masculinité hégémonique représenteun obstacle aux expressions de genre non conformes.

1. Un entre-soi historiquement masculin

  • Le sport a été utilisé pour former virilement la jeunesse masculine au XIXe siècle.

  • Exclusion des femmes (cf. Coubertin) et des minorités sexuelles(l'homosexualité était apparentée à une pathologie, Liotard, 2008).

  • Le sport comme "maison-des-hommes" (Godelier, 1996) favorise une socialisation homosexuée (un groupe de personnes du même sexe), l'apprentissage de la virilité et la production de hiérarchies.

2. Le modèle « puissance et performance »

Le sport encourage l'incorporation de dispositions corporelles spécifiques :

  • L'adversaire est perçu comme un ennemi.

  • Obéissance aux entraîneurs.

  • Utilisation de la force.

  • Mise en péril du bien-être pour la quête du succès, refus de la fragilité (associée au féminin).

  • Vision du corpscomme une machine, une arme, légitimant la violence, les blessures, la douleur ("no pain, no gain").

Le sport, dans ce contexte, incarne l'apparente "supériorité naturelle" des hommes sur les femmes (McKay & Laberge, 2006).

3. L'hétérosexualité obligatoire et omniprésente

L'hétéronormativité et l'omniprésence de la sexualité (au sens large) sont manifestes dans le sport :

  • Rituels, bizutages, chants, Jeux Olympiques.

  • Valorisation des conquêtes féminines.

  • Formes hyperactives et agressives (Terret, 2004), avec une augmentation des violences après une défaite (Kirby, 2014).

  • Les agressions sexuelles par des athlètes masculins et leur traitement médiatique (ex. affaires Rubiales, Jégou-Auradou).

L'affirmation de l'ordre de genre à travers l'hétéronormativité et l'hétérosexisme est centrale. Les propos homophobes sont encore très répandus dans le sport, notamment le football, renforçant l'idée d'une infériorité de l'homosexualité. Ce rôle social de l'homophobie contribue à la préservation du système de domination masculine (Liotard, 2003) :

  • Consolider les liens entre les membres du groupe.

  • Légitimer la domination des hommes non-MH.

  • Rejet du féminin.

  • Garantir que l'homosexualité resteun impensable dans le contexte sportif.

L'homosexualité masculine dans le sport demeure un tabou persistant, poussant les athlètes à dissimuler leur orientation et à "jouer le jeu" hétérosexuel, ce qui entraîne souffrance, invisibilisation et discrimination. Les coming out sont souvent tardifs, en fin de carrière (ex. Justin Fashanu).

À RETENIR

  • La hiérarchisation dans le genre opère entre les hommes et les femmes, mais aussi au sein desgroupes d'hommes et de femmes, imposant des modèles de masculinité (et de féminité).

  • La masculinité hégémonique est une norme à laquelle les autres masculinités (et féminités) se rapportent.

  • Le sport est un domaine privilégié pour étudier l'expression de ces modèles de genre, agissant comme un bastion de la masculinité hégémonique.

  • Ces idéaux normatifs de masculinité et de féminité constituent des obstacles aux expressions de genre non conformes dans le sport.

OUVERTURE

Il existe aussi une hiérarchie des féminités. Connell (1988) parle de "femininity emphasized" ou féminité accentuée et refuse le terme de "féminité hégémonique" pour ne pas occulter la primauté de l'hégémonie masculine. Cependant, le concept de "féminité hégémonique" est parfois utilisé en sociologie du sport pour désigner la forme culturellement idéalisée de la féminité qui participe à la domination des femmes et en exerce une sur les autres formes de féminité (Courcy et al.,2006).

Chapitre 1 : Le genre en sociologie

Introduction

La sociologie est la science qui étudie la structure, le fonctionnement et l'évolution des sociétés, ou en termes plus simples, la "science des sociétés" (Mauss). Fondée par Auguste Comte, elle s'inspire du modèle des sciences de la nature et analyse les comportements humains à partir des groupes plutôt que des individus, en se basant sur des enquêtes empiriques.

Émile Durkheim a introduit le concept de "fait social" pour expliquer desphénomènes comme le suicide, le considérant non comme un acte purement individuel, mais influencé par des facteurs sociaux. Un fait social se caractérise par :

  • Sa régularité : il est répandu et fréquent dans une population donnée.

  • Son extériorité : il existe dans la sphère collective et transcende l'individu.

  • Sa contrainte : il s'impose aux individus indépendamment de leur volonté.

Les écoles de pensée en sociologie :

  • Déterminisme social (Pierre Bourdieu) : les actions et pensées des individus sont fortement contraintes par la société.

  • Individualisme méthodologique (Raymond Boudon) : les phénomènes collectifs résultent de l'agrégation de comportements individuels rationnels.

La sociologie du sport étudie les déterminants sociaux et culturels des pratiques sportives et des pratiquant·es, montrant que ces pratiques sont indissociables de leur contexte social, historique et géographique. Elle permet de dénaturaliser les évidences, notamment l'idée que les performances sportives s'expliquent uniquement par des "dons" ou des "talents innés" (explications biologiques ou physiologiques). L'objectif est d'expliquer ces phénomènes par le social, à travers le prisme du genre.

A. Le genre, un concept, des théories

Le genre est conceptualisé de diverses manières, chaque théorie proposant une vision de l'identité, du pouvoir, et des rapports sociaux, tout en soulignant des dimensions spécifiques et des transformations possibles (Lépinard & Lieber, 2020).

Points d'accords sur la conceptualisation du genre :

Le genre constitue « un système de bicatégorisation hiérarchisé entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées masculin/féminin » (Bereni et al., 2012). Ce système :

  • Classe en deux catégories (binarité de genre).

  • Hiérarchise ces catégories (une est supérieure à l'autre), perceptible dans des dimensions symboliques (ex. raison/émotions, force/faiblesse, bleu/rose, Héritier, 1996).

Ce système est spatio-temporellement situé et culturellement construit, et non inscrit dans la nature. Cetteconstruction sociale binaire affirme constamment la supériorité du masculin sur le féminin.

Les inégalités de genre sont les conséquences pratiques et matérielles de cette hiérarchisation (inégalités salariales, d'accès aux responsabilités, de transmission patrimoniale).Le genre est également un ordre normatif opprimant, où ne pas s'y conformer a un coût.

Il est important de distinguer :

  • Le genre de l'identité de genre, de l'expression degenre, et de la sexualité/orientation affective.

1. Le genre comme construction sociale

La remise en cause du déterminisme biologique est au cœur des études de genre. Comme l'a dit Simone de Beauvoir (1949, p.13), « On ne naît pas femme, on le devient ». C'est un processus de socialisation qui façonne les individus.

Le genre repose sur une binarité et une opposition des caractéristiques (valeurs, émotions, représentations) associées àchaque sexe. Il est impossible d'étudier l'un sans prendre en compte sa relation avec l'autre.

2. Les théories matérialistes

Ce courant, développé en France dans les années 1970, met l'accent sur les conditionsmatérielles et économiques de production des inégalités.

  • Danièle Kergoat (1992) considère les hommes et les femmes comme des classes (par analogie avec Marx) et analyse leurs relations comme un rapport social qui transcende les individus (rapports sociaux de sexe).

  • Christine Delphy centre son analyse sur les liens familiaux, décrivant la domination à travers le patriarcat comme un mode de production spécifique. Pour elle, le travail domestique est une exploitation non rémunérée, dont la valeur dépend dusalaire des hommes à l'extérieur de la sphère familiale.

  • Colette Guillaumin (1978) utilise le terme de sexage pour décrire l'exploitation des femmes par le mariage, assimilant ce dernier à une appropriation matérielle du corps des femmes à travers un "faux contrat de travail" sans limite de temps. Elle articule également la question du genre et de la "race" (en reconnaissant qu'il n'existe qu'une seule race humaine biologiquement, mais que le racisme produit des différences sociales).

3. La domination masculine

Le concept de domination masculine de Pierre Bourdieu (1998) décrit une domination non seulement directe et consciente, mais surtout une structure symbolique profondément ancrée dans la société. Bourdieu met en avant la violence symbolique, où les individus adoptent des manières de percevoir qui sont le produit de la relation de domination, amenant les femmes à collaborer à leur propre domination.

Critiques principales de l'approche de Bourdieu :

  • Manque de références aux travaux féministes antérieurs.

  • Généralisation à partir de trop peu de cas.

  • Sous-estimation de la violence matérielle (salaires, travail domestique gratuit) et physique (réelle, concrète), qui s'exerce souvent dans la sphère intime et domestique.

  • Absence de priseen compte des luttes et des changements dans l'ordre du genre, ainsi que de la conscience et de la résistance à la domination.

4. Le courant *intersectionnel*

Ce courant, né aux États-Unis à la fin des années 1980 (Kimberlé Crenshaw), considère que le genre est imbriqué dans d'autres rapports de pouvoir (classe, âge, "race*", handicap, sexualité). Les expériences des catégories "femme" et "homme" ne sont pas homogènescar les rapports sociaux s'imbriquent et s'influencent différemment selon les contextes. L'intersectionnalité ne présuppose pas la prééminence d'une forme de domination sur une autre.

  • *Note sur le terme "race" : Biologiquement, il n'existe qu'une seule race humaine. Cependant, la sociétéet le racisme produisent socialement des différences entre groupes, en s'appuyant sur des traits physiques, accents ou comportements, faisant ainsi exister la "race" par une approche constructiviste.

Exemple : la presse sportive (Forté, 2019) illustre comment les stéréotypes de "race" se combinent avec ceux du genre. Les sportifs blancs sont souvent présentés comme sérieux et travailleurs, avec un lexique technologique, tandis que les sportifs noirs sont associés à un dilettantisme compensé par des qualités physiques "naturelles" exceptionnelles, utilisantun lexique de l'animalité. Cela est un processus de domination symbolique dans un contexte post-colonial.

L'intersectionnalité met en évidence que les différentes formes de discrimination ne sont pas isolées, mais se combinent et se renforcent mutuellement. Les inégalités nesont pas cumulatives mais multiplicatives (Bilge, 2010), c'est-à-dire que les oppressions (genre * race * classe) s'amplifient, et ne s'additionnent pas.

Exemple :les peines de prison. Aux USA, les hommes qui tuent leur partenaire reçoivent des peines de 2 à 6 ans, tandis que les femmes pour le même crime reçoivent en moyenne 15 ans, suggérant une présomption de préméditation plus forte pour les femmes. En France, les statistiques montrent que, toutes choses étant égales par ailleurs, les femmes reçoivent des peines moins lourdes pour les délits/crimes hors couple.

Exemple : les coureurs éthiopiens. Le succès des coureurs éthiopiens et kenyans n'est pas dû à un "avantage génétique" ou biologique, mais plutôt à des facteurs sociaux et économiques liés à la professionnalisation du sport et à la précarisation qui a conduit à un recul des performances européennes à partir des années 1980.

Définition de l'essentialisme : L'idée que les différences hommes/femmes seraient innées et naturelles (le biologique primant sur l'acquis), ou que les caractéristiques biologiques seraient des causes déterministes de comportements sociaux (Parini, 2007). L'essentialisme est l'opposé du constructivisme.

B. Origines et position du genre en histoire et sociologie du sport

Les études de genre connaissent une institutionnalisation lente et faible, mais constituent un champ de recherche scientifique pluridisciplinaire. Elless'institutionnalisent au sein des disciplines (ex. Master Egal Aps) et comme champ d'étude distinct (ex. Master Études de Genre à l'UBO).

Dès les années 1970, le développement des études de genre a montré que les femmes n'existaient pas comme objets de connaissance. L'androcentrisme (considérer les hommes comme le cas général) était prédominant (ex. suffrage "universel", conception des ceintures de sécurité universelles).

Dans le domaine du sport :

  • Enhistoire du sport, des résistances à l'approche de genre ont existé jusqu'aux années 1990, dues à une culture machiste en STAPS et à de faibles liens avec l'Amérique du Nord (Terret, 2009). Deux mouvements se sont développés : unehistoire du sport par les femmes (démarche compensatoire) et une histoire du genre dans le sport.

  • En sociologie du sport, un intérêt plus précoce mais relativement récent (années 1980). Des "foyers" de recherche (Paris Saclay, Lyon, Toulouse) sesont formés sous l'impulsion de chercheuses pionnières comme Catherine Louveau, Christine Mennesson, Annick Davisse.

Raisons de la lenteur de l'institutionnalisation :

  • Les politiques publiques du sport ont ignoré la question du genre.

  • La sociologie et l'histoire du sport en France restent majoritairement masculines.

  • Prépondérance de l'analyse en termes de classe sociale.

  • Difficulté du thème du genre à s'intégrer dans les cursus généraux.

  • Une forme d'anti-américanisme chez une partie des intellectuel·les français·es.

Aujourd'hui, les sujets se diversifient, mais les approches (centrées sur la construction sociale du genre) articulent encore peu leurs analyses avec d'autres formes de domination, c'est-à-dire qu'il y a peu d'intersectionnalité.

CONCLUSION

Affirmer que les catégories de sexe sont socialement construites ne signifie pas qu'elles n'existent pas, que la sociologie ne devrait plus utiliser les catégories "hommes"et "femmes", ou que les différences sont uniquement culturelles sans aucun facteur biologique. Cela souligne plutôt la complexité des interactions entre le biologique et le social.

À RETENIR

  • Le genre constitue un système :

    • Intersectionnel :la catégorie "femme" n'est pas homogène, soulignant la complexité du social.

    • Relationnel : il s'établit en opposition entre deux pôles.

    • Complexe : dû à la diversité théorique pour l'expliquer.

  • La sociologie du genre vise à dévoiler comment le genre module les expériences des individus.

  • Elle s'inscrit dans des questionnements plus larges sur la liberté, la domination et le changement social.

  • Dans le sport, comme ailleurs, les inégalités sont lefruit de mécanismes complexes, conscients et inconscients, imbriqués à plusieurs niveaux (micro, méso, macro).

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