Génocide arménien : contexte, déroulement, reconnaissance

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Ce document explore le génocide arménien, ses causes historiques, son déroulement tragique, et les enjeux persistants de sa reconnaissance et de la justice internationale. Il aborde le contexte de la Première Guerre mondiale, la situation de l'Empire ottoman, les massacres hamidiens, le rôle des Jeunes-Turcs, ainsi que les débats actuels autour de la reconnaissance de ce crime.

Le Génocide Arménien : Contexte Historique, Déroulement et Enjeux de la Reconnaissance et de la Justice Internationale

Le génocide arménien est un événement tragique et complexe qui s'est déroulé durant la Première Guerre mondiale, marqué par l'extermination planifiée des Arméniens de l'Empire ottoman. Cet événement n'est pas seulement une catastrophe humanitaire passée, mais continue de soulever des questions cruciales sur la reconnaissance, la justice internationale et les dynamiques géopolitiques contemporaines.

1. Contexte Historique et Géopolitique de l'Empire Ottoman

Pour comprendre le génocide arménien, il est essentiel de se replonger dans le contexte de l'Empire ottoman à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

1.1. L'Empire Ottoman : Un "Homme Malade"

L'Empire ottoman, fondé par des conquêtes à partir du VIe siècle, s'est étendu sur le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et l'Europe. Il était le berceau de la civilisation musulmane et regroupait une mosaïque de peuples et de cultures. Cependant, à partir du XIXe siècle, l'Empire est en déclin, souvent qualifié d'« homme malade de l'Europe ». Ce déclin se manifeste par une perte progressive de territoires, une instabilité politique et des difficultés économiques. Contrairement aux nations modernes, un empire ne vise pas nécessairement à uniformiser la culture ou la langue de ses sujets, comme en témoigne l'Empire britannique en Inde. L'objectif principal de l'empire était d'extraire des richesses pour la métropole.

1.2. La Situation des Arméniens dans l'Empire Ottoman

Les Arméniens, peuple chrétien avec une culture et une langue propres, étaient installés dans ces régions depuis au moins 1500 ans. Sous la domination ottomane, ils étaient des sujets de l'Empire, mais pouvaient préserver leur culture et leur langue. Cependant, en tant que non-musulmans, ils étaient soumis à des impôts plus élevés. Leur territoire historique était situé à cheval entre l'Empire russe et l'Empire ottoman, ce qui les plaçait dans une position géopolitique délicate. Une partie de la population arménienne était sous domination russe, l'autre sous domination ottomane.

2. Prélude au Génocide : Les Massacres Hamidiens (1895-1896)

Bien que le génocide arménien débute officiellement en 1915, des événements précurseurs ont marqué la fin du XIXe siècle, révélant la vulnérabilité des Arméniens.

2.1. Déroulement des Massacres

En 1895-1896, l'Empire ottoman a été le théâtre des massacres hamidiens, nommés d'après le sultan Abdülhamid II. Ces massacres ont été perpétrés par un corps d'armée spécialement formé par le sultan, les régiments hamidiens. Les estimations du nombre de morts sont très larges, oscillant entre 80 000 et 300 000, ce qui souligne la difficulté de documenter précisément les atrocités dans des contextes de chaos et de destruction de documents. À titre de comparaison, le génocide cambodgien (1976-1979), survenu un siècle plus tard, présente encore des fourchettes de victimes allant de 1,2 à 2,3 millions de morts.

2.2. Réactions Internationales et la Question de la Neutralité

Ces massacres ont choqué l'opinion publique européenne. Jean Jaurès, par exemple, a dénoncé l'inaction du gouvernement français, qui préférait fermer les yeux en raison d'accords commerciaux avec le sultan ottoman. En Suisse, une pétition massive, la plus signée proportionnellement à la population de l'époque, a été adressée au Conseil fédéral pour demander une action en faveur des Arméniens. Cependant, la réponse du Conseil fédéral a souligné les limites de la neutralité, rappelant qu'un pays neutre ne doit pas s'ingérer dans les affaires intérieures d'un autre État. Cette position, bien que préservant la Suisse des guerres, a soulevé des questions éthiques sur l'inaction face à des atrocités.

3. L'Ascension des Jeunes-Turcs et les Motivations du Génocide

Le début du XXe siècle voit l'émergence de nouvelles forces politiques au sein de l'Empire ottoman.

3.1. Le Coup d'État des Jeunes-Turcs

Dans un contexte de déclin de l'Empire ottoman, un mouvement nationaliste appelé les Jeunes-Turcs prend le pouvoir par un coup d'État. Ce mouvement était animé par un désir de moderniser l'Empire et de construire une nation turque forte et unifiée. Initialement, les Jeunes-Turcs ont fait des promesses aux Arméniens, leur assurant pleine reconnaissance et égalité de droits, obtenant ainsi leur soutien. Cependant, ces promesses se sont vite révélées fallacieuses.

3.2. Les Raisons du Massacre : Crise et Nationalisme

Les motivations derrière le génocide sont multiples et s'inscrivent dans un contexte de crise.
  • Crise économique et sensation de déclin : Les génocides sont souvent corrélés à des périodes de crise économique et de tensions sociales. La sensation d'effondrement de l'Empire ottoman a créé un climat propice à la recherche de boucs émissaires.
  • Projet nationaliste : Les Jeunes-Turcs aspiraient à l'édification d'une « Grande Turquie nationaliste et pure ». La présence de populations non-turques, et particulièrement non-musulmanes comme les Arméniens, était perçue comme un obstacle à cette homogénéisation ethnique et religieuse du territoire.
  • Motivations géostratégiques et économiques : Les Arméniens occupaient des hauts plateaux d'Anatolie, étant des fermiers, paysans, cultivateurs et éleveurs. Ils étaient également connectés à des commerçants dans les villes portuaires, formant un réseau commercial organisé. Leur instruction et leur réussite économique ont pu les désigner comme des cibles, les premiers à éliminer pour des raisons géostratégiques ou économiques. De plus, leur statut de chrétiens dans un empire musulman les rendait "autres".
  • Impunité et instrumentalisation : Dans des contextes de chaos, où la loi ne protège plus les individus, les gouvernements peuvent inciter ou valider des violences. Des individus profitent alors de l'occasion pour s'approprier les biens de leurs voisins, par exemple.

4. Le Déroulement du Génocide (1915-1916)

Le génocide arménien, survenu dans le chaos de la Première Guerre mondiale, a été mené par un triumvirat militaire au sein du gouvernement Jeune-Turc, notamment Talaat Pacha, Enver Pacha, et Djemal Pacha.

4.1. Les Étapes de l'Extermination

  1. Élimination des soldats arméniens : Les premiers à être ciblés furent les soldats arméniens de l'Empire ottoman. Ils furent désarmés, puis exécutés, souvent sous l'accusation de trahison, alors qu'ils n'avaient jamais été accusés de cela auparavant.
  2. Suppression des élites : Ensuite, les « têtes pensantes » de la communauté arménienne furent éliminées. Il s'agissait des personnes les plus influentes, respectées ou puissantes : intellectuels, commerçants, religieux, etc. Cette phase visait à décapiter la communauté et à empêcher toute résistance organisée.
  3. Déportations massives : La population civile fut ensuite visée. Dans les villes puis les campagnes, les Arméniens furent contraints de partir, sous prétexte que la guerre les menaçait. Ils durent emporter ce qu'ils pouvaient et se mettre en route pour des marches de la mort.
  4. Massacres et atrocités : Sur le chemin de ces déportations, les convois étaient souvent attaqués par des bataillons de "bouchers", constitués notamment de criminels libérés de prison. Les descriptions des atrocités sont indicibles : tirs, armes blanches, épuisement physique, élimination par la soif, la faim, et même le feu. Les victimes étaient soumises à la maltraitance, la torture, et des actes ignobles.
  5. Camps de concentration et extermination finale : Les survivants étaient conduits vers les déserts de Syrie, où ils étaient parqués dans des sortes de camps de concentration. En 1916, une décision fut prise d'éliminer les derniers rescapés.

Les méthodes comprenaient le mitraillage, l'utilisation d'armes blanches, la déportation vers les déserts de Syrie, l'épuisement physique, la mort par la soif et la faim. On parle de "marchés aux enfants" et "marchés aux jeunes filles" dans ce contexte.

4.2. Bilan et Conséquences

Le génocide a eu lieu principalement de janvier à août 1915, avec une deuxième vague d'extermination des derniers survivants en 1916.
  • Bilan humain : Entre 800 000 et 1,4 million d'Arméniens ont été tués. Sur environ 2 millions d'Arméniens vivant dans l'Empire ottoman, 120 000 soldats arméniens ont été tués, suivis des élites. Plus d'un million de personnes ont été déportées, et près de 400 000 ont succombé de "morts naturelles" (faim, soif, épuisement).
  • Survivants et Diaspora : Environ 700 000 Arméniens ont survécu, mais beaucoup ont dû fuir l'Empire ottoman et se sont dispersés à travers le monde. Cela a donné naissance à une importante diaspora arménienne, où l'identité culturelle continue de subsister malgré la dispersion géographique. On parle de diaspora lorsque les gens doivent partir suite à un événement majeur et que leur identité culturelle perdure ailleurs.
  • Enfants cachés : Pour sauver leurs enfants, certaines familles arméniennes ont confié leurs bébés à des voisins ottomans. De nombreux enfants ont ainsi été élevés sans connaître leurs origines, leurs parents ayant tu leur secret pour les protéger.

5. La Question de la Reconnaissance et de la Justice Internationale

La reconnaissance du génocide arménien demeure un enjeu majeur, marquant les relations internationales et la quête de justice.

5.1. Le Déni Turc et les Enjeux Diplomatiques

Aujourd'hui encore, la Turquie ne reconnaît pas officiellement le génocide arménien. Cette position est source de tensions diplomatiques. La reconnaissance est perçue comme un acte délicat, car elle pourrait entraîner des demandes de réparations, de restitution de terres, et de justice internationale.

Un exemple frappant de cet enjeu est la déclaration du président américain Joe Biden reconnaissant le génocide arménien, ce qui a eu un impact symbolique fort sur les relations avec la Turquie.

La communauté internationale est largement d'accord sur la réalité du génocide, mais les États sont souvent "embarrassés" car la Turquie est un partenaire économique et géopolitique important.

5.2. L'Obstacle de la Neutralité et les Initiatives Mémorielles

La volonté de préserver la neutralité ou des intérêts économiques freine souvent la reconnaissance. À Genève, par exemple, des communautés arméniennes ont fait pression pour l'installation d'un monument commémoratif à l'ONU. Après des années de discussions complexes, un mémorial a été érigé non pas dans l'enceinte de l'ONU, mais dans le Parc Trembley, à proximité, sous la forme de "lampadaires stylisés", illustrant la difficulté de faire entendre cette mémoire.

5.3. Le Traité de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923)

  • Traité de Sèvres (1920) : Ce traité, qui s'intéresse à la dislocation de l'Empire ottoman, prévoyait la création d'une république pour les Arméniens et les Kurdes.
  • Traité de Lausanne (1923) : Trois ans plus tard, ce projet fut complètement oublié. Les Arméniens et les Kurdes ne furent pas invités aux négociations, et leurs aspirations territoriales furent sacrifiées en raison des concessions faites aux Turcs, qui avaient regagné de l'influence sur l'échiquier international après avoir remporté une guerre. La République d'Arménie actuelle, établie en 1991, est beaucoup plus petite que le territoire envisagé en 1920.

6. L'Émergence du Concept de Génocide et la Justice Internationale

Le génocide arménien, bien qu'antérieur à la formulation juridique du terme, a fortement influencé son développement.

6.1. Le Témoignage d'Hitler et la Pérennité des Atrocités

Une citation attribuée à Hitler, bien que son authenticité soit débattue par certains historiens (comme Yann Kershaw), est devenue symbolique : "De toute façon, tout le monde a oublié les Arméniens." Cette phrase souligne la crainte que les atrocités passées ne se répètent si l'impunité prévaut. Le chaos d'une guerre est souvent un "moment idéal" pour éliminer une population indésirable et s'approprier ses biens.

6.2. Raphaël Lemkin et la Naissance du Mot "Génocide"

Le terme "génocide" n'existait pas lors des massacres arméniens. C'est l'étudiant en droit polonais Raphaël Lemkin qui, choqué par le fait que des auteurs de massacres de grande ampleur comme Talaat Pacha (qui a fui en Allemagne) ne soient pas jugés par la communauté internationale, a forgé le terme. Son professeur lui avait expliqué que selon la souveraineté nationale, un chef d'État avait le droit de faire ce qu'il voulait de sa population, comme un fermier avec ses poulets. Cette notion d'ingérence internationale était alors inexistante. Raphaël Lemkin, créateur du terme génocide Lemkin a été un acteur clé lors des procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale. Il était présent avec son mot "génocide", tandis qu'une autre partie défendait le concept de "crime contre l'humanité". Ces deux termes ont pris leur place dans le langage commun à partir de Nuremberg.

6.3. Le Blocus de la Justice Internationale et les Processus Post-Guerre Froide

La justice internationale est un "work in progress" :
  • Après la Première Guerre mondiale : Les responsables des atrocités n'ont pas été jugés de manière satisfaisante. Les procès étaient souvent internes, et les accusés étaient rapidement libérés.
  • Après la Seconde Guerre mondiale : Les procès de Nuremberg ont marqué un tournant, bien que le mot "génocide" n'ait pas figuré dans les résolutions finales des procès pour des raisons politiques. Si les nazis avaient été pleinement jugés pour génocide, d'autres pays, notamment les États-Unis pour les Afro-Américains et les Amérindiens, auraient pu être confrontés à des accusations similaires. Le mot a donc été "semé" mais pas pleinement utilisé.
  • La Guerre Froide : Cette période a gelé l'évolution de la justice internationale. Des responsables de génocides, comme ceux du Khmer Rouge au Cambodge, n'ont été jugés que des décennies plus tard, quand ils étaient déjà très âgés.
  • Développements récents : Depuis la fin de la Guerre Froide, plusieurs tribunaux pénaux internationaux ont été mis en place. Des figures comme Reed Brody, le "chasseur de dictateurs", ont contribué à faire juger d'anciens chefs d'État comme le général Pinochet ou Hissène Habré.
Le concept de féminicide (tuer une femme parce qu'elle est femme) est un exemple contemporain de l'extension de la compréhension des crimes de masse fondés sur l'altérité.

7. Les Leçons du Génocide Arménien

Le génocide arménien nous invite à une réflexion profonde sur la nature des crimes contre l'humanité et la nécessité d'une justice internationale robuste.
  • La vigilance face aux crises : Les génocides sont souvent favorisés par des périodes de crise économique et de tensions, où des boucs émissaires sont désignés.
  • L'importance de la reconnaissance : Le déni peut perpétuer la souffrance des victimes et de leurs descendants, et laisser le champ libre à la répétition de telles atrocités.
  • La fragilité de la justice internationale : Bien que des progrès aient été faits, la justice internationale reste soumise aux aléas politiques et diplomatiques. Elle est un processus continu qui dépend de la volonté des États et de l'engagement des individus.
  • Le rôle de la mémoire : Les initiatives mémorielles sont cruciales pour ne pas oublier les victimes et pour éduquer les générations futures.

Conclusion

Le génocide arménien est un chapitre sombre de l'histoire du XXe siècle, dont les répercussions se font encore sentir aujourd'hui. Il met en lumière la complexité des dynamiques impériales, l'émergence des nationalismes extrêmes, et la longue et difficile quête de reconnaissance et de justice. L'histoire des Arméniens de l'Empire ottoman rappelle l'importance de défendre les droits des minorités, de dénoncer les atrocités et de soutenir les mécanismes de justice internationale pour prévenir de futurs génocides.

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