Évolution des fonctions de l'État
18 cardsAnalyse détaillée des différentes phases historiques du rôle étatique, des approches classiques, néoclassiques, keynésiennes et du choix public, ainsi que des fonctions d'allocation, de redistribution et de stabilisation dans les contextes de marché, de guerre et de crise économique.
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Introduction à l'Économie Publique
L'économie publique est une discipline qui étudie le rôle de l'État dans l'économie, en se penchant sur ses interventions, leurs justifications et leurs conséquences. Contrairement à la microéconomie qui se concentre sur les consommateurs et les agents économiques, ou à la macroéconomie qui s'intéresse aux agrégats comme les revenus et le chômage, l'économie publique analyse spécifiquement la question de l'État et son impact sur la création de richesse, la formation des prix et la constitution des revenus.
Initialement, la microéconomie n'intègre pas directement l'État, s'intéressant principalement à la formation des prix par le marché. Cependant, l'État intervient après la création de la richesse. La théorie moderne, influencée par une perspective microéconomique, considère l'État sous l'angle de son rôle par rapport aux prix, mais aussi comme une entité agissant selon des règles et des motivations spécifiques, à l'instar d'une entreprise. En macroéconomie, l'État est étudié dans des contextes comme l'inflation, le chômage ou la croissance, cherchant à déterminer quand son intervention devient indispensable et avec quels objectifs.
L'évolution du rôle de l'État a été marquée par plusieurs courants de pensée majeurs :
- L'analyse classique (XVIIIe siècle - première moitié du XIXe siècle) : Dominée par la vision de l'« État gendarme » ou « État minimum », elle prône une intervention limitée aux fonctions régaliennes (justice, ordre, défense). Des penseurs comme Adam Smith, Boisguilbert, Sir William Petty et David Ricardo en sont les figures emblématiques. Elle se divise en plusieurs périodes : le mercantilisme (État robuste et guerrier), la physiocratie (source de richesse dans l'agriculture, État protecteur de la propriété) et l'école de Manchester (État minimal, libre-échange, valeur-travail).
- L'analyse néoclassique (à partir de 1874) : Représentée par Léon Walras, Stanley William Jevons et Carl Menger, elle maintient les principes classiques mais reconnaît un rôle plus important à l'État, notamment face aux défaillances du marché microéconomiques et pour le contrôle de l'inflation en macroéconomie. Elle voit l'État comme un régulateur des dysfonctionnements du marché.
- L'analyse keynésienne (XXe siècle) : Contemporaine des néoclassiques, elle développe une approche macroéconomique insistant sur le rôle stabilisateur de l'État, surtout pour lutter contre le chômage et les crises économiques. Elle complète l'école néoclassique en justifiant l'intervention publique pour relancer la demande.
- L'analyse du choix public (à partir des années 1960) : Une approche critique qui considère l'État non plus comme un acteur altruiste mais comme un agent cherchant à maximiser ses propres intérêts (rente, réélection), remettant en question la notion d'intérêt collectif pur.
Chapitre 1 : Évolution du Rôle de l'État
L'histoire du rôle de l'État peut se découper en quatre phases clés :
- L'État gendarme (avant 1900) : rôle minimaliste.
- L'État régulateur (1900-1912) : intervention accrue.
- L'État-providence (après 1945) : prise en charge étendue des risques sociaux.
- La Crise de l'État-providence (à partir de 1979) : remise en question et retour du libéralisme.
1.1 De l'État gendarme à l'État progressif
De la Révolution française jusqu'à la première moitié du XIXe siècle, l'idéal est celui de l'État minimal ou État-gendarme. La crise de la féodalité voit émerger la volonté d'un État serviteur du peuple et non plus maître. L'approche libérale met en avant la propriété et la souveraineté : l'État ne doit pas intervenir dans la création de richesse ni posséder de monopoles. Ses fonctions sont réduites à la protection de la propriété, la défense nationale contre les invasions étrangères et la justice contre les crimes internes. Cette vision, théorisée par Hobbes, vise à éviter le chaos et à assurer la paix interne. La richesse est considérée comme naturelle, transformée en propriété par le travail.
A - En Angleterre
Dès le XVIIe siècle, l'Angleterre nuance cette vision avec des lois contre la pauvreté (1601), accordant des rations et un revenu minimum aux plus démunis sous les Tudors. Ces lois, abrogées en 1834 sous l'influence de Malthus, étaient perçues comme un frein à la formation de la main-d'œuvre industrielle. Leur suppression visait à contraindre les pauvres à travailler. L'État intervenait également face aux maladies contagieuses, considérées comme un danger public. En 1908, une assurance sociale est créée pour les salariés agricoles pauvres, marquant un changement de perception de la pauvreté. Adam Smith lui-même prônait un rôle de l'État dans l'éducation minimale pour tous, reconnaissant son importance pour la création de richesse.
B - En France
La France a connu une tradition d'interventionnisme plus marquée. Colbert, au XVIIe siècle, a créé des manufactures d'État pour protéger l'industrie française. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), des figures comme Guizot et Laffitte ont soutenu l'industrie nationale (textile, chemins de fer), parlant de « gouvernement d'affaires ». Le traité de libre-échange franco-anglais de 1860 sous Napoléon III, bien que libéral, s'inscrivait dans cette politique industrielle visant à l'ouverture des marchés. Contrairement à l'école de Manchester, la France a souvent défendu un rôle plus large de l'État pour soutenir l'industrie nationale.
C - En Allemagne
L'Allemagne, pays industriel retardataire, a cherché à consolider son unité nationale sous Bismarck. Pour cela, un système de protection sociale corporatiste (1883-1889) a été mis en place, protégeant les salariés cotisants (modèle de Bismarck). Ce système n'est pas universel mais fondé sur les cotisations. En parallèle, l'Allemagne a adopté une politique de protectionnisme industriel pour préserver son industrie naissante de la concurrence étrangère. Ces interventions (protection sociale et protectionnisme) montrent un rôle de l'État plus régulateur que régalien.
1.2 De l'État progressif à l'État-providence
La période de préparation aux guerres mondiales (dès 1871) marque une transformation majeure. La guerre de 1870-1871 entre la France et la Prusse est une « guerre industrielle » et nationale, mobilisant toute la société. Le budget militaire devient colossal, financé par un nouveau système d'imposition sur le revenu. La santé devient une affaire d'État pour assurer la force des soldats, développant une nouvelle médecine militaire.
La guerre introduit l'idée de la « taxe du sang » : la contrepartie du sacrifice de la vie pour la patrie est une protection sociale accrue. L'économie de guerre est une économie de rationnement et de nationalisation, où la commande remplace le prix. Le chômage disparaît (mobilisation), mais l'inflation devient un danger. L'État intervient directement sur les prix et les infrastructures militaires.
La crise de 1929 et l'entre-deux-guerres, avec la montée du chômage et la paralysie industrielle, remettent en question la capacité du marché à s'autoréguler. Keynes propose une intervention de l'État pour relancer la demande par la consommation, créant du déficit et de l'inflation, considérés comme moins graves que le chômage. C'est l'émergence de l'État régulateur.
L'idée d'État-providence naît aux États-Unis avec le New Deal de Roosevelt (1930s) et en Angleterre avec le rapport Beveridge (1942), visant à « libérer l'homme du besoin » en assurant la population contre les aléas de la vie (maladie, chômage, vieillesse, etc.).
A - État-providence (welfare state) en Allemagne et pays anglo-saxons
Deux modèles principaux émergent :
| Modèle | Bismarckien (corporatif) | Beveridgien (national) |
|---|---|---|
| Fondements | Assurances proportionnelles aux cotisations | Solidarité nationale |
| Objectifs | Compenser la perte de revenus | Répondre gratuitement aux risques de la vie |
| Conditions d'accès | Avoir cotisé | Être dans le besoin |
| Financements | Cotisations en fonction des revenus | Impôt pour tous |
Le New Deal américain structure l'État autour d'un système de protection sociale pour tous les travailleurs, base du Welfare State.
B - L'État-providence en France
En France, l'État-providence, souvent appelé la « sociale », se développe après la Révolution française (aide alimentaire, contrôle des prix), et surtout après la Commune de Paris (1871) où les mairies locales organisent la gestion des biens alimentaires, le contrôle des prix et l'aide aux débiteurs. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les syndicats suppléent l'État en organisant la protection sociale. Le modèle français est un système d'autogestion des salariés, financé par la solidarité nationale, progressivement transféré sous le contrôle de l'État entre 1946 et 1996 (plan Juppé). Ce modèle d'« État fort » se maintient de 1945 à 1973, avant que les politiques keynésiennes ne soient remises en cause par l'inflation.
1.3 Crise de l'État-providence
La crise de 1979 marque un tournant avec l'arrivée de Margaret Thatcher et la vague de privatisations. C'est la politique des 3D (Décloisonnement, Déréglementation, Désintermédiation des marchés financiers), qui favorise la financiarisation de l'économie. L'État est alors vu comme un problème. Le Consensus de Washington (1989), basé sur dix principes de John Williamson, promeut la création de marchés libres (produits, travail, capitaux), la libéralisation des prix et la déréglementation, avec pour conséquence la flexibilisation du travail. L'État est considéré comme un obstacle.
Cependant, les crises des subprimes (2007-2010) et du Covid-19 ont montré la nécessité d'un retour de l'intervention étatique, notamment en santé, économie et climat. La réunion de Cornwall (G7) souligne ce rôle central de l'État, marquant un passage du Consensus de Washington vers une approche redonnant une place majeure à l'action publique.
Rappel : Politique de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC)
L'OMC promeut le libre-échange, visant à réduire les barrières juridiques et les tarifs douaniers. En théorie, cela implique d'accepter les importations autant que les exportations pour un équilibre. En pratique, la plupart des pays sont réticents à ouvrir totalement leurs marchés aux importations, considérant l'exportation comme positive et l'importation comme négative. Cette vision mercantiliste cherche l'excédent commercial, contredisant l'idéal du libre-échange équilibré.
Chapitre 2 : L'État chez les Classiques
2.1 La main invisible et le rôle de l'État
William Musgrave a classifié les domaines d'intervention de l'État en trois fonctions fondamentales :
- La fonction d'allocation des ressources.
- La fonction de redistribution.
- La fonction de stabilisation.
Ces fonctions justifient l'intervention de l'État dans l'économie.
A - Fonction d'allocation
Cette fonction englobe la définition et la protection des règles du marché. Initialement, ces règles émanent des pratiques commerciales et sont ensuite formalisées et juridicisées par l'État. L'État assure la validité et l'exécution des contrats. Elle inclut également le système de compensation (engagement et sanction). La fonction d'allocation doit aussi gérer les rendements croissants, qui peuvent conduire à des monopoles naturels (ex: R&D). L'État doit encourager l'investissement dans les secteurs stratégiques et le capital humain, notamment via l'éducation (Adam Smith). Enfin, l'État intervient en cas de défaillances de marché pour les biens et services collectifs (phare, lutte contre les maladies), les externalités (pollution) et les biens tutélaires (éducation, santé, hygiène), dont la consommation est jugée souhaitable ou nécessaire par l'État.
B - Fonction de redistribution
Elle se divise en justice commutative et justice redistributive. La justice commutative, acceptée par les libéraux, est l'égalité formelle devant la loi (ex: droit de vote universel). La justice redistributive vise à réduire les inégalités sociales créées par le marché, en intervenant via des impôts et transferts sociaux (ex: allocations chômage). Bien que potentiellement inefficaces économiquement, ces mécanismes sont justifiés socialement pour maintenir la cohésion et le bon fonctionnement de l'économie.
C - Fonction de stabilisation
Cette fonction correspond aux objectifs macroéconomiques de l'État : plein emploi, inflation modérée et croissance du PIB. L'État utilise des politiques budgétaires, monétaires et industrielles pour y parvenir. Ce rôle s'est surtout développé entre les deux guerres mondiales, avec l'apport des politiques keynésiennes pour stabiliser l'économie face au chômage et aux crises bancaires.
2.2 Laissez-faire, laissez-passer et l'abolition des monopoles
Keynes, après la Première Guerre mondiale, critiquait les accords de Versailles pour leur caractère punitif envers l'Allemagne, y voyant les germes d'une nouvelle guerre en affaiblissant l'économie globale. Il prônait l'interdépendance des pays et l'ouverture du marché mondial. Ses propositions ont été mises en œuvre après la Seconde Guerre mondiale avec le New Deal.
L'analyse classique (XVIe-XIXe siècle) comprend le mercantilisme, la physiocratie et l'école de Manchester.
2.3 Le mercantilisme et le libre-échange
Les mercantilistes (Locke, Bacon, Hobbes, Hume) pensent que la richesse d'un État se construit au détriment des autres. Ils prônent un État guerrier, actif et interventionniste (politique du « trade + raid ») pour soutenir l'exportation, accumuler de l'or, avoir une monnaie forte et instaurer des monopoles nationaux. Leur objectif est un excédent commercial. La valeur vient de l'échange et du commerce, non de la production. La société est divisée entre les « beaux mondes » (maîtres des flux monétaires) et les artisans/producteurs.
La physiocratie (Turgot, Quesnay en France, XVIIIe siècle) considère que la richesse vient de la production agricole, seule source de surplus (produit net). Ils défendent un ordre naturel et le droit naturel, où la propriété individuelle résulte du travail. L'État doit protéger cette propriété. La société se compose de la classe productive (paysans), la classe des propriétaires (prince, seigneurs) et la classe stérile (artisans, non-agricoles).
L'école de Manchester (Smith, Ricardo) s'oppose aux mercantilistes et physiocrates. Elle fonde la valeur sur le travail lui-même. Pour Smith et Ricardo, la rente foncière est un monopole naturel qui freine l'investissement. Le prix se décompose en salaire, profit et rente. Ils sont critiques envers la rente et défendent l'investissement et l'accumulation de capital productif.
2.4 Financement de la guerre et l'équivalence ricardienne
La théorie de la rente différentielle de Ricardo explique que la rente est l'écart de productivité entre terres, freinée par les Corn Laws en Angleterre qui protégeaient les propriétaires terriens. Ricardo prône l'abrogation de ces lois pour réduire la rente, baisser le coût de la vie et stimuler l'investissement capitaliste. L'école de Manchester a milité pour le libre-échange et la spécialisation internationale (avantages comparatifs) pour réduire la rente et les coûts de production.
La pensée classique prône un État minimum, serviteur de la société et protecteur de la propriété. La main invisible d'Adam Smith est l'idée que l'égoïsme individuel (le boulanger) conduit à l'intérêt collectif par un marché autorégulateur. Les prix ajustent spontanément l'offre et la demande vers l'équilibre. Kenneth Arrow et Gérard Debreu ont démontré l'existence d'un équilibre général, mais pas toujours le mécanisme de retour dynamique. Keynes a critiqué cette auto-régulation, arguant que le marché peut rester en déséquilibre, justifiant une intervention de l'État (la « main visible »).
Explication du graphique :
- Au prix , l'offre excède la demande (excédent de production). Les vendeurs baissent les prix, stimulant la demande et réduisant l'offre, ramenant le marché vers le prix d'équilibre .
- Au prix , la demande excède l'offre (pénurie). Les producteurs augmentent les prix, freinant la demande et incitant à produire davantage, ramenant également le marché vers .
Ce mécanisme est la main invisible : le marché s'autorégule et retourne à l'équilibre. Pour Smith, cet équilibre est dynamique et stable.
La question de la taxe dans l'analyse classique
L'État peut financer un déficit budgétaire par l'impôt, l'injection monétaire (risque d'inflation, "taxe sur les pauvres") ou la dette publique (emprunt sur les marchés financiers). Ricardo et les classiques estiment qu'il n'y a pas de différence économique fondamentale entre financement par l'impôt (épargne publique) et par l'emprunt (épargne privée). La différence est politique : l'impôt suscite la résistance, l'emprunt est mieux accepté.
Chapitre 3 : L'État chez les Néoclassiques
Pour les néoclassiques, et en particulier Cecil Pigou, l'État doit intervenir dès qu'il y a une défaillance de marché, c'est-à-dire quand le prix n'alloue plus correctement les ressources. Le marché ne résout pas ces problèmes par des transactions marchandes, nécessitant l'intervention d'un tiers : l'État.
Rappel des défaillances de marché :
- Défaillance de marché : Le prix n'est plus un allocateur efficace des ressources.
- Externalités : Effets positifs ou négatifs d'une activité sur une tierce partie non impliquée dans l'échange.
- Asymétrie d'information : Sélection adverse (avant l'échange) et aléa moral (après l'échange).
- Irrationalité : Les agents économiques ne parviennent pas à maximiser leurs propres intérêts.
- Monopole : Les agents ne sont plus preneurs de prix ; le prix ne reflète pas la rareté des ressources.
- Lien entre équité et efficacité : Le marché ne garantit pas l'équité, et un excès d'iniquité peut nuire à l'efficacité (ex: criminalité).
Les néoclassiques s'interrogent si l'État, agissant au nom du collectif, peut préserver les préférences individuelles. Il y a une différence fondamentale entre les décisions de l'État et celles du marché :
- L'État agit selon la majorité, c'est un choix hors marché (préférences collectives).
- Le marché se base sur des choix individuels et le consensus (préférences individuelles, transitivité des choix).
3.1 Le paradoxe de Condorcet et le théorème d'impossibilité d'Arrow
Paradoxe de Condorcet :
Le paradoxe de Condorcet (XVIIIe siècle) montre que les préférences collectives ne sont pas toujours transitives, même si les préférences individuelles le sont. Une série de votes peut aboutir à un cycle (A > B, B > C, mais C > A), rendant impossible un choix collectif cohérent sans dictature.
| Électeurs | 23 | 17 | 2 | 10 | 8 |
|---|---|---|---|---|---|
| 1er choix | A | B | B | C | C |
| 2e choix | B | C | A | A | B |
| 3e choix | C | A | C | B | A |
Dans cet exemple, A est préféré à B (33 voix contre 27), B à C (42 voix contre 18), mais C est préféré à A (35 voix contre 25). Il n'y a pas de préférence collective claire.
Théorème d'Arrow :
Kenneth Arrow a développé son théorème d'impossibilité sur la base de ce paradoxe. Il énonce l'impossibilité de trouver une procédure de décision non dictatoriale permettant de définir un ordre de préférence collectif respectant les ordres de préférence des participants. Pour qu'un ordre de préférence collectif soit cohérent, il doit respecter 4 propriétés :
- La transitivité des choix individuels.
- Le Pareto optimal des choix (améliorer le bien-être d'un individu sans détériorer celui d'un autre).
- L'indépendance des choix non pertinents (tous les choix sont indépendants, sans hiérarchie d'intensité).
- Le respect de la procédure démocratique (un vote par personne, sans délégation).
Arrow démontre qu'il est impossible de satisfaire simultanément plus de trois de ces critères. Souvent, la transitivité et le Pareto sont acceptés, mais l'indépendance des choix ou la démocratie est sacrifiée. John Rawls a proposé le concept de Maximin (maximiser le minimum) sous le voile d'ignorance pour hiérarchiser les choix sociaux, ce qui modifie le critère d'indépendance. Alternativement, une procédure dictatoriale (où l'État décide au nom de la majorité) peut être adoptée, modifiant la procédure démocratique.
Le théorème d'Arrow suppose que l'État est autonome et indépendant. Il existe deux approches concernant la nature des choix de l'État :
- L'approche altruiste/contractuelle : L'État maximise l'intérêt collectif ou le bien-être social de manière intertemporelle, agissant comme une dynastie sans intérêts privés.
- L'approche du choix public : L'État est prédateur, poursuivant les intérêts privés de ses composants (bureaucratie, lobbys).
Historiquement, des économistes comme Jean-Baptiste Say ont distingué la politique (organisation des sociétés) de l'économie politique (production et répartition des richesses), suggérant de ne pas aborder la dimension politique de la taxe.
3.2 et 3.3 : La microéconomie standard et les différentes formes de défaillance de marché (Pigou, Tiole)
La microéconomie standard, inspirée par Cecil Pigou, justifie l'intervention de l'État en cas de défaillance du marché. Ces défaillances prennent diverses formes comme les externalités, l'asymétrie d'information, les monopoles, et l'irrationalité des agents.
3.4 et 3.5 : Externalités et biens publics (Acemoglu, Lupton)
Les biens publics sont au cœur des défaillances de marché et justifient l'intervention de l'État. Selon Musgrave (1933-1936) et formalisé par Samuelson (1954), un bien est public s'il présente deux caractéristiques intrinsèques :
- La non-exclusivité : Il est impossible d'empêcher un agent de consommer le bien (ex: sans payer).
- La non-rivalité : La consommation du bien par un agent ne diminue pas la quantité disponible pour les autres.
Les biens publics purs (ex: défense militaire, éclairage public) satisfont ces deux critères. Ils sont souvent financés par la taxe pour éviter le phénomène des « passagers clandestins ». Ils sont considérés comme des biens tutélaires, garantis pour tous. L'effet d'encombrement peut apparaître si le nombre d'utilisateurs dépasse la capacité du bien/service, introduisant de la rivalité (ex: justice surchargée). L'État doit alors fournir une quantité suffisante pour éviter l'encombrement.
Il existe aussi des biens publics intermédiaires :
- Les biens de club (Buchanan, 1965) : non rivaux mais exclusifs (ex: chaînes de télévision, métro). L'exclusion par un prix (abonnement) peut poser des dilemmes d'arbitrage pour l'État.
- Les biens communs : non exclusifs mais rivaux (ex: pâturages, ressources halieutiques). L'accès ouvert peut mener à la tragédie des communs (Hardin), où la ressource est surexploitée et épuisée.
| Non-exclusion | Exclusion | |
|---|---|---|
| Non-rivalité | Bien public pur | Bien de club |
| Rivalité | Bien commun | Bien privé |
La tragédie des communs propose deux solutions : la propriété privée ou la gestion étatique (dictature). Cependant, des solutions d'auto-gouvernance ou de gestion communale existent (Elinor Ostrom).
Les biens communs peuvent être naturels (forêts, océans), manufacturés (internet, brevets) ou créés (monuments historiques). La défaillance de marché étendue aux biens communs justifie l'intervention étatique ou des mécanismes de régulation. L'alliance entre l'État et le secteur privé peut parfois conduire à l'expropriation des biens communs (ex: brevets sur les connaissances locales).
3.6 La nouvelle microéconomie et le théorème de Coase (1960)
Ronald Coase (1960) propose une vision alternative à Pigou : en cas de défaillance de marché, l'intervention de l'État n'est pas toujours nécessaire si les coûts de transaction sont nuls. Dans ce cas, les droits de propriété peuvent être redéfinis clairement et les parties peuvent négocier (marchandage) pour allouer ces droits à celui qui maximise la valeur de l'actif. L'exemple du restaurant bruyant illustre que le marchandage entre résidents peut aboutir à une solution plus efficace que l'interdiction étatique. Il faut comparer les coûts d'intervention de l'État et les coûts du marchandage. Le droit devient alors un instrument au service de l'efficacité économique.
Le concept de permis de pollution est inspiré de Coase : l'État fixe un seuil global, et le marché détermine le prix des permis. Contrairement à la taxe pigouvienne (l'État fixe un prix à la pollution), ici c'est la quantité de pollution qui est fixée par l'État, et le prix par le marché.
3.7 Défaillance du marché et défaillance de l'État
L'analyse des coûts liés à l'intervention de l'État est cruciale. La défaillance de l'État est liée à la recherche de rente, où l'État poursuit des intérêts particuliers plutôt que l'intérêt général. Cela inclut les politiciens cherchant leur réélection, les administrations cherchant à accroître leurs budgets, ou les lobbys industriels (militaires, pharmaceutiques) influençant les décisions publiques. Ces comportements engendrent des coûts cachés et des pertes sèches. L'effet d'encombrement (délais, files d'attente) est aussi un coût de l'intervention étatique.
L'analyse du marché politique transpose la logique offre-demande à la scène politique : les hommes politiques offrent des programmes, les citoyens-électeurs demandent via leur vote. Le « théorème politique de Coase » étend cette logique aux situations non économiques, suggérant que même des échanges contraints peuvent être vus comme un « deal » (ex: le bandit). Douglass North analyse comment la gestion de la violence a permis le développement de certaines sociétés, où la protection étatique est monnayée contre des impôts (analogie féodaux/paysans).
Chapitre 4 : L'État chez Keynes
Pour Keynes, l'État joue trois fonctions fondamentales : l'allocation des ressources, la redistribution des ressources et la stabilisation de l'activité économique, cette dernière étant le cœur de son analyse.
Un rôle de l'État historiquement débattu
À la fin des années 1920, la crise économique majeure remet en question le libéralisme dominant, qui prônait l'épargne pour l'investissement afin de sortir de la crise ( où ). Keynes, s'opposant à des économistes comme Hayek, conteste la capacité du marché à s'auto-réguler et à revenir spontanément à l'équilibre après un choc. Pour lui, l'équilibre peut être atteint, mais il est neutre et instable.
Keynes développe une théorie où l'épargne () n'est pas nécessairement égale à l'investissement (), car l'épargne peut être utilisée pour des produits financiers plutôt que pour l'investissement productif. Il distingue deux types d'investissement :
- L'investissement autonome : Déclenché par l'État.
- L'investissement induit : Dépend du revenu généré.
Le multiplicateur keynésien montre qu'une augmentation initiale de l'investissement autonome () entraîne un accroissement plus que proportionnel du revenu national (). L'accélérateur keynésien (, où ) suggère que l'investissement dépend aussi du niveau de revenu.
Cependant, ces concepts ont été critiqués :
- Le multiplicateur : La propension marginale à consommer (PMC) n'est pas constante (critiques de Friedman sur le revenu réel et de Modigliani sur le cycle de vie). L'effet d'éviction, où l'investissement public réduit l'investissement privé en augmentant les taux d'intérêt, limite aussi son efficacité.
- L'accélérateur : Le coefficient n'est pas constant et l'investissement dépend des anticipations des entrepreneurs, non seulement du revenu. Les capacités inutilisées peuvent aussi absorber la demande sans nouvel investissement.
La combinaison multiplicateur-accélérateur est censée expliquer les cycles économiques, mais les critiques (Lucas, Barro) soulignent que ces cycles sont influencés par des chocs et les anticipations rationnelles des agents, et non des mécanismes purement automatiques. La politique keynésienne de stabilisation peut générer de l'inflation ou un effet d'éviction plutôt qu'un investissement global plus élevé si l'économie est proche du plein emploi.
Chapitre 5 : Théorie des Choix Public
La théorie du choix public, développée dans les années 1960 par des économistes comme James Buchanan, Gordon Tullock et Mancur Olson, est une approche critique de l'économie publique traditionnelle.
Approches de l'État : Contractuelle vs Choix Public
- L'approche contractuelle (dominante) : L'État est lié à un contrat social, maximisant l'intérêt collectif de manière intergénérationnelle. Il est supposé agir de manière altruiste, comme une « dictature bienveillante » (théorème d'Arrow). Les bureaucrates sont des « anges » cherchant le bien-être collectif.
- L'approche du choix public : Critique la distinction entre motivations individuelles et étatiques. Elle soutient que les acteurs étatiques (bureaucrates, politiciens) cherchent à maximiser leurs intérêts privés (rente, réélection, privilèges), à l'instar des agents économiques. L'allocation par l'État, suivant la règle de majorité, peut laisser une minorité insatisfaite et être motivée par la recherche de rente.
L'État prédateur et la rente
Selon le choix public, l'État détient un monopole de pouvoir et peut agir comme une entreprise cherchant à maximiser sa rente. La taxation n'aurait pas pour but principal l'intérêt collectif mais la génération de rente. Cette vision « prédatrice » de l'État distingue la rente (ponction sur la production existante) du profit (production supplémentaire).
Mancur Olson distingue deux types de prédation :
- Le « roving bandit » (bandit mobile) : Prédation à court terme, non durable (pillages).
- Le « stationary bandit » (bandit sédentaire) : Prédation à long terme, l'État protège la population et la propriété pour garantir la production qu'il pourra taxer. Il a un « double visage de Janus », à la fois violent et protecteur, comme le berger qui domestique ses vaches pour maximiser sa rente.
La défaillance de l'État (recherche de rente, coûts d'intervention) est analysée en termes de coûts comparés, montrant que les interventions publiques ont un coût implicite lié aux intérêts privés des acteurs étatiques.
Section 4 et 5 : Valeur des biens et appropriabilité
La valeur d'un bien diffère selon le point de vue :
- Pour le marché : La valeur dépend de l'offre, la demande, la rareté et le désirabilité (ex: bateau, bien immobilier).
- Pour l'État : La valeur dépend de sa facilité à être taxé ou exproprié (ex: l'immobilier est plus « précieux » qu'un bateau car immobile et facilement saisissable ; les cultures de blé sont plus taxables que les pommes de terre qui poussent sous terre).
On distingue les biens selon leur appropriabilité et leur mobilité :
- Les actifs fugitifs : Difficilement appropriables et mobiles (ex: savoir-faire d'un expert). L'État en tire peu profit.
- Les actifs captifs : Facilement appropriables et immobiles (ex: terre, territoire). Facilement taxables par l'État.
La mobilité peut être physique (diamant, poivre) ou institutionnelle. La valeur effective d'un bien pour l'État repose sur sa facilité d'appropriation et sa mobilité, tandis que pour le marché, elle repose sur l'offre, la demande et la désirabilité. Ces approches sont partagées par différentes traditions intellectuelles, les sociologues démocrates et libéraux sociaux adoptant l'approche contractuelle, et les marxistes ou anarchistes celle du choix public.
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