Entrepreneuriat féminin au XIXe siècle
No cardsAnalyse du renouveau de l’histoire économique et sociale concernant les femmes, couvrant les justifications historiques de leur exclusion, la déconstruction des paradigmes juridiques et sociétaux, les archives révélatrices, ainsi que les figures marquantes d’entrepreneuses, veuves et célibataires, et les implications méthodologiques pour réintégrer l’entrepreneuriat féminin dans le récit historique.
Le renouveau de l'Histoire économique et sociale : le cas des femmes
Introduction : L'Histoire comme récit évolutif
L'Histoire économique et sociale n'est pas une accumulation objective de faits, mais un récit construit par ceux qui la racontent, influencé par leur contexte personnel et social. L'étude des femmes dans l'histoire économique illustre cette réalité fondamentale : elle exige un regard critique sur la façon dont les récits historiques se sont formés et comment les biais des historiens ont façonné notre compréhension du passé.
Déconstruire le récit historique de l'entrepreneuriat féminin
Les justifications historiques de l'exclusion des femmes
Pendant longtemps, les historiens ont soutenu que les femmes n'avaient pas entrepris. Plusieurs arguments justifiaient cette exclusion :
- Incapacité contractuelle : Le Code civil de 1804 considérait les femmes mariées comme incapables de contracter en raison d'une « faiblesse » supposée de leur statut. Le Code de commerce de 1807 renforcait cette logique. Par le langage du droit, on avait créé l'idée que l'entrepreneuriat était exclusivement une affaire d'hommes.
- Idéologie des sphères distinctes : Au siècle, une doctrine sociale divisait les rôles : la sphère extérieure (guerre, politique, commerce) était réservée aux hommes, tandis que la sphère intérieure (foyer, éducation, ménage) était celle des femmes. Cette idéologie bourgeoise s'accompagnait de celle de l'homme gagne-pain, selon laquelle seul le travail masculin était considéré comme principal ; le travail féminin était vu comme simple apport complémentaire.
- Arguments pseudo-scientifiques : Un discours médical prétendait que les femmes avaient un cerveau moins efficace, des parties molles, et une faiblesse physique et intellectuelle. Ces idées ont imprégné les institutions et les croyances collectives.
- Incompatibilité maternité-travail : On affirmait qu'il était impossible de concilier maternité et activité professionnelle. Or, des systèmes de garde (comme la mise en nourrice) existaient, permettant aux femmes de travailler dans les usines ou de développer des activités entrepreneuriales.
- Invisibilisation archivistique : Les archives publiques taisaient les femmes. Les formulaires statistiques des enquêtes sur le commerce étaient « masculinisés » par principe. Cette lacune rend difficile la reconstruction historique de l'entrepreneuriat féminin.
Dépasser les archives publiques : la recherche méthodologique
Face à cette invisibilisation, des historiens comme Arlette Farge ont exploré d'autres sources : archives privées, archives judiciaires, registres familiaux. Cette réflexion méthodologique a permis de retrouver la trace des femmes au siècle et de remettre en question l'historiographie dominante.
Identifier et déconstruire les paradigmes des historiens
Le Code civil n'était pas un obstacle absolu
Les historiens ont cru que le Code civil interdisait l'entrepreneuriat féminin, mais Hélène Richard a montré que cette vision était incomplète. En réalité :
- Les veuves et les célibataires jouissaient d'une pleine capacité contractuelle et pouvaient entreprendre librement.
- Une femme mariée autorisée par son mari à exercer le commerce retrouvait sa capacité contractuelle et était à égalité avec un homme.
- Le Code civil représentait un « libéralisme modéré » : un équilibre entre liberté économique et ordre familial.
La sphère distincte : norme prescriptive, non description réelle
Amanda Vickery et Anne Marie Sohn ont montré l'importance cruciale de distinguer la prescription sociale (ce qu'on dit que les femmes doivent faire) de la description des comportements réels (ce qu'elles faisaient vraiment). Plus les femmes accédaient à la sphère du commerce, plus les prescriptions contre elles devenaient fortes—indication que les prescriptions ne reflétaient pas la réalité.
Déconstruire les biais de la pensée économique
La pensée économique du siècle, dont nous héritons encore, était elle-même conditionnée par les idéologies des sphères distinctes. Par exemple, Paul Leroy Beaulieu affirmait que la nature et l'intensité du travail différaient entre hommes et femmes, l'homme étant « plus robuste » et la femme « sédentaire et plus faible ».
De plus, la définition classique de l'entrepreneur chez Schumpeter constituait un « idéal type masculin » : caractérisé par la prise de risque, l'innovation, la maximisation du profit. Cette définition étroite excluait d'autres motivations entrepreneuriales possibles :
- Recherche d'indépendance économique ou personnelle
- Prestige social ou sécurité économique
- Maîtrise de son temps et harmonisation vie privée-professionnelle
- Entreprises de petite ou moyenne taille (plutôt que grandes entreprises)
- Compétences entrepreneuriales non mesurables (construction de réseaux, relationnel commercial)
En élargissant les finalités et les aptitudes de l'entrepreneuriat, on permet de réintégrer les femmes dans le récit. Souvent, l'entrepreneuriat se faisait en couple : l'homme s'occupait de l'innovation ou de la gestion des employés, tandis que la femme construisait les réseaux commerciaux par le relationnel—un travail d'équipe qui restait invisible.
Reconstruire l'histoire : preuves quantitatives et qualitatives
Les conclusions de l'histoire quantitative
Béatrice Grog et d'autres chercheurs ont mené des études quantitatives en collectant des données dans les patentes (impôt sur le commerce établi à la Révolution), les actes de société, et les annuaires commerciaux, croisés avec les recensements. Résultats :
- Tourcoing : 1/4 des commerces sont tenus par des femmes au siècle, montant à 1/3 en fin de siècle.
- Lille : 12,5% des sociétés commerciales incluent des femmes en 1898.
- Paris : Entre 6 et 15% des entreprises sont féminisées.
- Belgique : 19% des patentés sont des femmes à Bruxelles ; 34% des entreprises belges sont féminisées en 1890, montant à 42% en 1930.
- Italie (Boulogne, 1813) : Environ 10% des membres de la chambre de commerce sont des femmes.
Diversité des secteurs d'activité
Contrairement à l'idée que les femmes étaient cantonnées à des activités « féminines », on trouve des femmes entrepreneurs dans des secteurs variés :
- Secteurs traditionnellement féminins : hôtellerie, textile
- Secteurs « masculins » : métallurgie, transport, construction, armement
Depuis 1804, tous les secteurs sont juridiquement ouverts aux femmes (les corporations de l'Ancien Régime avaient auparavant fermé certains secteurs).
Figures qualitatives : diversité des entrepreneures
Les veuves : entrepreneures visibles
Les veuves laissent plus de traces dans les archives car elles dirigeaient souvent des entreprises plus grandes. Déliées de la puissance maritale, elles n'avaient plus d'incapacité contractuelle et pouvaient accumuler du capital en reprenant l'entreprise familiale.
Exemples emblématiques :
- Veuve Clicquot et Veuve Pommery : Femmes à la tête d'importantes maisons de champagne au siècle. Elles ont été instrumentalisées dans le marketing (symbolisant la puissance de l'entreprise et la dévotion maternelle). Les entreprises continuent d'utiliser ces figures historiques modifiées à fins commerciales.
- Amélie de Dietrich : Veuve à 29 ans dans la première moitié du siècle, elle prend la gouvernance du groupe de Dietrich (métallurgie). Elle mène l'entreprise à travers le passage de la métallurgie traditionnelle à l'industrielle, dépose 5 brevets d'invention, et élabore des stratégies pour préserver l'entreprise. Elle assume les risques de ses investissements majeurs.
- Veuves de Marseille : Des femmes dont la mémoire avait disparu reprennent des entreprises familiales dans des secteurs diversifiés, incluant l'armement.
Femmes mariées et célibataires : entrepreneuriat moins visible
Les célibataires disposaient de capitaux moindres, donc d'entreprises plus réduites. Les femmes mariées participaient souvent à la gestion d'entreprises familiales. Elles développaient des stratégies propres—parfois avant de prendre formellement la direction après le décès du mari :
- Représentation dynamique du couple (exemple : Marie Hackman organisait des dîners d'affaires, achetait des meubles luxueux affichant la puissance économique de l'entreprise).
- Gestion de réseaux commerciaux et relationnels.
- Direction opérationnelle quand le mari était absent.
Motivations et comportements des femmes d'affaires
- Éducation supérieure : Ces entrepreneures avaient souvent reçu une meilleure éducation que les femmes de leur époque, provenant de familles déjà impliquées dans le commerce.
- Capital relationnel : Elles possédaient des réseaux et des relations d'affaires préexistants.
- Motivations multiples : Au-delà de la simple transmission familiale, elles cherchaient l'indépendance économique, le prestige social, la sécurité, et parfois à bâtir un « royaume privé ». Elles prenaient des risques entrepreneuriaux réels.
- Entrepreneurs avant tout : Bien que les normes sociales encouragent les comportements féminins, ces femmes restent d'abord des entrepreneures.
Conclusion : l'importance de l'esprit critique historique
L'Histoire économique et sociale est un récit évolutif qui change en fonction des contextes idéologiques et des méthodes de recherche. L'historien doit :
- Déconstruire ses propres biais et croyances pour adopter un regard critique.
- Prendre du recul en identifiant ses présupposés et en examinant la fiabilité de son raisonnement.
- Examiner comment, par qui, et dans quel contexte les « faits » historiques ont été produits, plutôt que de les accepter comme vérités évidentes.
- Reconnaître que le droit et la doctrine juridique sont aussi des objets construits, imprégnés des préjugés de leur époque (exemple : Edmond-Eugène Thaller affirmait que les femmes « sortaient de la sphère privée » en faisant du commerce, reflétant ses propres biais sociaux).
Cette démarche critique permet de dépasser les silences et les distorsions du passé, révélant une réalité historique bien plus riche et complexe que celle transmise par les récits dominants.
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