Économie et sociologie du développement
20 cardsCe chapitre explore les concepts de croissance et de développement, en abordant le sous-développement sous ses aspects économiques, sociaux et historiques. Il analyse la désarticulation socio-économique, le dualisme entre secteurs modernes et traditionnels, l'importance de l'économie informelle, le sous-emploi massif, ainsi que les inégalités structurelles, la faiblesse des classes moyennes et l'étroitesse du marché intérieur. Le rôle des institutions, les modèles libéraux et keynésiens, le structuralisme, le marxisme, ainsi que les stratégies d'industrialisation, d'agriculture et de désindustrialisation sont également étudiés, avec des exemples concrets comme le Brésil, l'Algérie et le Chili.
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Économie et Sociologie du Développement
L'étude de l'économie et de la sociologie du développement vise à comprendre les mécanismes complexes qui permettent à une société de passer d'un état de sous-développement à un état de bien-être économique et social accru. Ce processus est loin d'être linéaire et implique des transformations profondes des structures économiques, sociales, institutionnelles et même culturelles.I) Qu'est-ce que le Sous-Développement ?
Le sous-développement ne se réduit pas à une simple faiblesse économique ; il est un phénomène multidimensionnel caractérisé par des déséquilibres structurels persistants.A) Distinction entre Croissance et Développement
Il est fondamental de distinguer la croissance économique du développement. La croissance est une augmentation quantitative du produit réel global d'une économie. Le développement, tel que défini par François Perroux, est la "combinaison des changements sociaux et mentaux d'une population qui la rend apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global". C'est un processus complexe, qualitatif, englobant des dimensions économiques, sociologiques et culturelles, et impliquant une modification des structures de la société. Les mécanismes économiques du développement incluent le productivisme et l'industrialisation (souvent un indice-clé). L'essor du marché, avec la mise en place de marchés du travail et des capitaux, est également central. Le développement s'accompagne de mutations sectorielles et d'une évolution des mentalités, comme le désencastrement des comportements vis-à-vis des normes sociales traditionnelles et le recul de la fécondité. Sur le plan institutionnel, le développement modifie la place de certaines institutions (rôle de l'État, institutions financières et monétaires). Les institutions internationales identifient quatre composantes majeures au développement :- Productivité (composante économique)
- Justice sociale (composante sociale)
- Soutenabilité (écologique, faible/forte)
- Contrôle des personnes sur leur destinée (composante politique)
B) La Structure Socio-Économique : La Désarticulation
La désarticulation est un concept central en économie du développement. Elle décrit l'idée que les différents secteurs d'activité d'une économie sont déconnectés, voire antagonistes. La pauvreté en est une conséquence, et non une cause. Il existe un dualisme prononcé entre des secteurs traditionnels ou archaïques (peinant à subvenir aux besoins de la population) et des secteurs modernes, extravertis, tournés vers le marché mondial.1) Colonisation et Désarticulation
La colonisation a constitué un choc économique majeur. Avant celle-ci, les économies locales étaient souvent caractérisées par un équilibre de pénurie. La colonisation a introduit un choc exogène entre des niveaux technologiques très différents, entraînant la mise en place rapide d'une économie basée sur l'extraversion. Cela s'est manifesté par la construction d'infrastructures de transports, de systèmes commerciaux, de plantations et de mines, toutes orientées vers la métropole qui détenait le monopole des exportations, importations et transports. Parallèlement, les cultures vivrières et l'agriculture de subsistance, caractérisées par de faibles rendements et des structures traditionnelles, ont été maintenues. La transition démographique a commencé avec une baisse de la mortalité et une natalité élevée, menant à une augmentation de la population locale. Ce contraste a créé une désarticulation où les secteurs, au lieu de se soutenir, se sont tournés le dos. Des pays non colonisés comme le Liberia, l'Éthiopie ou la Chine (via les traités inégaux des Guerres de l'Opium) ont également connu cette désarticulation.2) Le Dualisme : Secteur Extraverti / Secteur Traditionnel
Les structures économiques désarticulées ou dualistes persistent et peuvent même être renforcées après la période coloniale. Elles sont exacerbées par des problèmes de politique interne (guerres civiles, problèmes institutionnels) et une insertion inégale dans la mondialisation.| Secteur Moderne (Extraverti) | Secteur Traditionnel (Archaïque) |
| Économies de marché ou logique productiviste, souvent capitalistique. | Faible niveau technique et capitalistique. |
| Héritages coloniaux (mines, plantations), délocalisations. | Agriculture de subsistance, faibles rendements, pression démographique. |
| Tourisme, finance. | Incapacité à atteindre l'autosuffisance alimentaire, dépendance aux importations. |
| Dépendance de l'extérieur (débouchés, transferts de technologie, firmes multinationales, cadres étrangers). | Artisanat local concurrencé par l'industrie mondiale à bas coût. |
| Objectif : montée en gamme, croissance endogène. | Mentalité d'encastrement (holisme), prévalence des normes sociales traditionnelles. |
| Détachement des comportements vis-à-vis des normes sociales traditionnelles. | Absence de véritable marché du travail, relations familiales prévalent. |
3) Le Rôle Primordial de l'Économie Informelle
L'économie informelle représente une part considérable des activités économiques (20% à 70% selon les estimations). Le BIT la définit comme des activités de petite taille, peu ou pas enregistrées, échappant aux normes officielles, au droit du travail et à la protection sociale. Elles sont caractérisées par une faible intensité capitalistique, une main-d'œuvre peu qualifiée et peu de barrières à l'entrée. Cependant, cette définition n'englobe pas toutes les formes d'activités informelles, qui peuvent inclure des activités à plus grande échelle comme la production de drogues. Si certains la combattent (absence de protection sociale, pas de participation à l'effort collectif), d'autres la considèrent comme un secteur dynamique intégré aux stratégies de développement. Aujourd'hui, elle est souvent perçue comme une stratégie de survie pour les populations les plus pauvres, avec une forte imbrication entre secteurs formels et informels. Son poids s'explique par des problèmes d'alphabétisation, de culture administrative, de confiance dans les institutions et d'une faible monétarisation de l'économie.4) Le Sous-Emploi Massif de la Main-d'œuvre
Le sous-emploi désigne un excès de main-d'œuvre employée par rapport aux tâches de production à accomplir. Cette main-d'œuvre peu qualifiée et peu coûteuse n'est pas "économisée". Dans les systèmes sociaux traditionnels, la force de travail est collective (famille, village, clan), et il n'y a pas d'ajustement entre input et output, ce qui rend la notion de "marché du travail" inopérante.C) Structure Socio-Politique
1) L'Inégalité : Structure Sociale Majeure
Les inégalités sont un trait marquant du sous-développement, particulièrement prononcées en Afrique australe et en Amérique latine. Elles sont mesurées par l'écart interdécile, l'indice de Gini et la courbe de Lorenz. Une société inégalitaire, dite pyramidale ou polarisée, se caractérise par un écart interdécile important, où les 10% les plus riches détiennent l'essentiel des revenus. Les causes des inégalités dans les pays du Sud sont multiples :- Absence de limites inférieures au revenu : le minimum tombe en dessous de la subsistance.
- Mécanismes institutionnels : légèreté des réglementations, absence de fiscalité redistributive.
- Institutions extractives : favorisent les détournements et confiscations, empêchant la mise en place d'un État-providence et la redistribution des revenus extractifs.
- Répartition des terres (inégalité foncière) : Problème central en Amérique latine, où des politiques sociales (Mexique, Brésil) ont eu des effets limités et vulnérables à la conjoncture.
- Héritages historiques : structures sociales très hiérarchisées (systèmes de castes à Madagascar, marginalisation des populations indigènes et inégalités entre catégories en Amérique latine héritées de la colonisation ibérique). L'héritage de l'Apartheid en Afrique du Sud illustre la persistance des inégalités socio-économiques entre populations noires et blanches.
- Inégalités spatiales : entre villes et campagnes, avec des régions isolées par manque d'infrastructures publiques.
- Modèles de croissance peu redistributifs.
2) Faiblesse des Classes Moyennes et Étroitesse du Marché Intérieur
Les fortes inégalités conduisent à une faiblesse des classes moyennes, avec des conséquences économiques importantes. Dans une approche keynésienne, l'étroitesse des classes moyennes limite le marché intérieur :- Le faible revenu des catégories populaires à forte propension à consommer limite les débouchés.
- Les catégories supérieures, à forte propension à épargner, n'investissent pas dans le système productif du pays, soit par anticipation pessimiste de débouchés, incertitude institutionnelle, ou coûts de transaction élevés. Cette épargne est souvent stérilisée (usages improductifs) ou placée à l'étranger.
3) Privation de Liberté et Transparence
La relation entre régime démocratique et développement est complexe. Amartya Sen affirme que la liberté est la chose "qui a le plus de valeur pour l'Homme" et que le développement doit être vu comme "l'expansion de cette liberté". L'ONU publie un indice de liberté humaine, montrant des fluctuations des phases démocratiques mondiales. L'absence d'État de droit entrave la sécurité des échanges et favorise les institutions extractives (ex : Afrique du Sud avec ESKOM et South African Airways, ou encore la corruption en Chine malgré sa croissance économique). Le cas coréen illustre cette complexité : un État fort et modernisateur au Sud, mais dont la démocratisation n'a vraiment démarré que dans les années 1980. Le "dilemme du dictateur" (Weingast) pose le choix entre préserver son pouvoir (détournement des rentes, institutions extractives) et favoriser le développement du pays (réinvestissement des rentes, institutions inclusives). La Chine, dictature communiste, a mis en place un décollage économique autoritaire avec une ouverture progressive et contrôlée à l'économie de marché, souvent associé au confucianisme (sacrifice de l'individu pour le développement). Cependant, ce modèle rencontre des limites (crise immobilière, chômage des jeunes, inégalités). En conclusion, si la démocratie semble plus favorable aux institutions inclusives (élections régulières, redevabilité des dirigeants), l'analyse empirique est nuancée.II) Modèles et Théories du Développement
Plusieurs courants de pensée ont tenté d'expliquer le sous-développement et de proposer des stratégies pour y remédier.A) Les Causes Non-Économiques du Sous-Développement
Ces causes sont diverses et incluent des facteurs géographiques, culturels, historiques ou institutionnels, souvent abordés en dehors des modèles purement économiques.B) Néo-Libéralisme et Keynésianisme : Le Rôle Central du Marché
Le courant néolibéral, défendu par des organisations comme le FMI, préconise des "plans d'ajustements structurels" ou "thérapies de choc" (ex : Javier Milei en Argentine) et des stratégies "market-friendly".1) Le Sous-Développement : Un Retard de Développement ?
Walt W. Rostow décrit le développement comme un processus linéaire en 5 étapes. D'autres auteurs, comme Gerschenkron, insistent sur les obstacles spécifiques et la notion de rattrapage. Ragnar Nurkse, avec son concept de "cercle vicieux de la pauvreté", souligne que la pauvreté engendre une faible épargne, un faible investissement et une faible croissance, menant à davantage de pauvreté. La solution, dans cette perspective keynésienne, est l'apport d'aide étrangère (IDE, endettement). Arthur Lewis propose une solution libérale au dualisme :- L'épargne productive provient des profits des capitalistes.
- Les économies sous-développées sont dualistes (secteur capitaliste et secteur de subsistance).
- L'offre illimitée de main-d'œuvre maintient les salaires à un niveau de subsistance.
2) Le Rôle des Institutions : Le Marché
Douglass North a distingué les institutions inclusives (favorables à la croissance à long terme) des institutions extractives (qui appauvrissent le pays, ex : malédiction des ressources naturelles). Acemoglu, Johnson et Robinson (Why Nations Fail, 2012) soulignent que les institutions extractives mènent à des politiques économiques incohérentes et imprévisibles, aggravant l'impact des chocs externes. Les institutions inclusives, en revanche, stabilisent l'économie. Le concept de "dépendance au sentier" (path dependency) de Douglass North explique l'inertie institutionnelle. Initiée dans l'approche scientifique et technologique (ex : claviers AZERTY/QWERTY), elle s'applique à l'économie pour expliquer pourquoi les changements institutionnels sont lents. Cela est lié aux rendements croissants, aux coûts fixes, d'installation et de sortie. Ce phénomène peut bloquer des pays dans le "piège du revenu intermédiaire", empêchant le passage d'une croissance de rattrapage à une croissance à la frontière. Le Nigeria est un exemple de pays combinant dépendance au sentier (héritage colonial d'"Indirect Rule", fragmentation du pouvoir politique, économie de rente) et malédiction des ressources naturelles (exploitation pétrolière, corruption, clientélisme). Acemoglu, Johnson et Robinson (2001) ont étudié les "origines coloniales du développement comparé", montrant que les institutions coloniales (extractives ou inclusives) ont eu un impact durable sur le développement économique.3) Libre-Échange et Croissance Transmise
Pour les libéraux (depuis Ricardo), le libre-échange est un moteur de développement. Les pays du Sud doivent se spécialiser pour avoir un avantage comparatif (matières premières, main-d'œuvre abondante). La croissance est alors transmise par :- Les prix (concurrence, prix élevés des matières premières, transferts de technologie à moindre coût).
- Le financement (accès à l'épargne internationale).
- Les débouchés (exportations pour les marchés intérieurs étroits).
4) La Croissance Endogène : L'État
Cette analyse légitime l'intervention publique dans le développement. Il s'agit d'une logique de long terme, investissant dans le capital public et humain (ex : dragons asiatiques), complétant l'approche institutionnaliste et s'appuyant sur les externalités positives et les mécanismes endogènes de croissance.5) Le Consensus de Washington : Application Théorique
John Williamson a établi une liste de 10 prescriptions (privatisation, libéralisation, discipline budgétaire) pour redresser les économies en difficulté. Ce programme est très débattu : certains le voient comme le seul moyen de se développer, d'autres comme un facteur d'appauvrissement.C) Le Structuralisme : Industrialisme sous Contrôle Étatique
Né dans les années 1950-1970 (CNUCED), le structuralisme (Raul Prebisch, François Perroux, Albert Hirschman) conteste l'analyse libérale.1) Une Industrialisation Dirigée
Les structuralistes reprennent la croissance solowienne (accumulation rapide du capital) en première phase, avec l'objectif de bénéficier des faibles coûts salariaux pour une forte compétitivité. La deuxième phase est axée sur la croissance tirée par la consommation, l'émergence d'une classe moyenne et la redistribution des richesses. Ils insistent sur le volontarisme de la puissance publique : le développement passe par l'industrialisation planifiée. L'État oriente les investissements, protège le marché national et produit via des firmes publiques, notamment dans des secteurs clés (nationalisations). La réussite de cette théorie dépend de l'efficacité administrative. Le problème est de concilier croissance équilibrée et déséquilibrée.- Big Push (Paul N. Rosenstein-Rodan) : investir simultanément dans plusieurs secteurs pour favoriser les externalités positives et les effets d'entraînement. L'État investit massivement dans les infrastructures sociales et économiques. Limites : ampleur des investissements nécessaires, faibles spécialisations.
- Pôles de développement (Hirschman et Perroux) : concentrer les investissements dans des secteurs moteurs ("branches motrices") inspirés de la destruction créatrice schumpétérienne. L'objectif est une remontée de filière (des industries légères aux industries lourdes et capitalistiques) ou des "industries industrialisantes" (de l'industrie lourde vers les industries légères, ex : URSS, Inde, Algérie).
2) Contact avec l'Extérieur : Dépendance et Danger de l'Extraversion
Les structuralistes s'appuient sur le protectionnisme éducateur de Friedrich List. Sans protection, les pays en développement ne peuvent pas s'industrialiser et restent cantonnés aux biens primaires. Le commerce n'est pas un jeu à somme positive, et toutes les spécialisations ne se valent pas. La dégradation des termes de l'échange est un point clé de leur analyse. La croissance appauvrissante de Jagdish Bhagwati montre qu'un pays peut croître tout en devenant plus pauvre si la croissance augmente fortement la production d'un bien exporté, fait baisser son prix sur le marché mondial, et détériore les termes de l'échange.D) Marxisme et Tiers-Mondisme : Domination et Exploitation
1) Lénine et l'Impérialisme
Lénine (et Samir Amin) voit l'économie mondiale comme hiérarchisée : l'accumulation capitaliste et la recherche du profit mènent à la recherche de nouveaux débouchés et fournisseurs, et à l'absorption de cercles de plus en plus larges de l'activité humaine. Le développement des uns conduit au sous-développement des autres, et l'échange est, par nature, inégalitaire et générateur de dépendance. La solution est une stratégie de développement autocentrée et étatiste, passant par une rupture avec les nations impérialistes et la logique du profit. À l'intérieur, cela implique une étatisation de la grande production, une collectivisation des terres et de la distribution (ex : URSS des années 1930, Chine de Mao Zedong).III) Le Développement en Quelques Questions
Le développement soulève des questions spécifiques dans des domaines clés.A) Agriculture
Deux problèmes majeurs :- Pression démographique (nourrir les populations).
- Pression écologique (eau, forêts, désertification, déforestation).
- Latifundiaires : grandes exploitations (souvent en Amérique latine), système extensif, extraverti, avec de nombreux paysans ouvriers. Ex : Brésil (45% des terres à 1% des propriétaires).
- Microfundiaires : petites exploitations familiales intensives visant un marché local (surtout en Asie).
- Collectivistes : transfert des grandes exploitations vers des fermes collectives (URSS, Chine, Algérie). Souvent imposées, elles ont parfois manqué de motivation paysanne, menant à leur abandon progressif au profit de réformes familiales après les années 1980.
- Familiales : distribution de terres à des exploitants familiaux qui en deviennent propriétaires (ex : Corée post-1945, avec un boom de productivité agricole et disparition de la famine). En Amérique latine, ces réformes ont eu des bilans mitigés, avec une reconstitution progressive des structures latifundiaires.
B) Les Stratégies d'Industrialisation
Les stratégies d'industrialisation visent à mettre en place un secteur industriel diversifié, soit par remontée, soit par descente de filière. Elles reposent sur quatre types d'industries :- Biens de consommations simples (industries légères) : peu d'inputs, main-d'œuvre peu qualifiée, peu de capital (textile, alimentation).
- Biens intermédiaires : plus d'inputs, équipements lourds, main-d'œuvre peu qualifiée mais ingénieurs (verre, ciment, chimie).
- Biens d'équipements/durables : équipements lourds, forte intensité capitalistique, automatisation (automobile, mécanique, aéronautique).
- Industries de pointe (high tech industry) : fabrication de biens normaux.
1) Substitution aux Importations (ISI) et Substitution aux Exportations (ISE)
- ISI (Import Substitution Industrialization) : Appliquée en Amérique latine (1930-1970), inspirée du structuralisme. L'objectif est l'indépendance économique en produisant localement des biens de consommation pour limiter les importations, puis de remonter progressivement les filières. Le cadre est le protectionnisme éducateur. Les limites sont apparues dès les années 1950 : faible rentabilité due à l'étroitesse du marché intérieur, fort endettement lié à l'importation de biens intermédiaires et d'équipement, et forte inflation.
- ISE (Export Substitution Exportation) : Adoptée à partir des années 1950, vise à substituer l'exportation de biens primaires par des produits manufacturés. Le Brésil en est un exemple : après la crise de 1929 et un effondrement du commerce mondial, il a mis en place l'ISI avec succès dans les industries légères, puis a tenté la phase 2 avec un rôle majeur de l'État (création de firmes publiques, plan de Metas en 1956). Malgré une croissance rapide, le Brésil a rencontré des difficultés dans les années 1970 : endettement, inégalités (persistance de la seconde partie de la courbe de Kuznets), étroitesse du marché intérieur (piège du revenu intermédiaire). Le "syndrome argentin" (Philippe Aghion) met en évidence la dépendance au sentier. Le Brésil a alors tenté une stratégie ISE mais a souffert de problèmes de compétitivité face au Nord (technologie) et aux NPIA (main-d'œuvre). Le Brésil reste spécialisé dans les matières premières et est aujourd'hui tertiarisé.
2) Industries Industrialisantes : Algérie
L'Algérie (années 1970-1980) s'est inspirée du modèle soviétique en finançant de gigantesques industries lourdes et capitalistiques, censées diffuser des effets d'entraînement. Ce modèle, autocentré et basé sur la fermeture à l'extérieur, était financé par les exportations d'hydrocarbures et le réinvestissement de la rente. Les premiers plans industriels (1967) ont donné la priorité aux hydrocarbures et à la sidérurgie, avec des effets d'entraînement vers la pétrochimie, les industries d'équipement et la modernisation de l'agriculture. L'Algérie a créé de grandes sociétés nationales ("complexes industriels de base"), atteignant 10% de croissance industrielle par an dans les années 1960. Malgré des succès initiaux ("20 Glorieuses de l'économie algérienne"), ce modèle a ralenti en raison de problèmes institutionnels, d'une surestimation des débouchés de l'industrie lourde, d'une négligence des industries légères, d'une dépendance extérieure croissante et d'une confiance excessive dans la manne pétrolière. Des tentatives de changement de stratégie ont lieu depuis les années 2000, visant des institutions inclusives et l'initiative entrepreneuriale.3) Promotion des Exportations : Chili
Le Chili est un exemple d'application des modèles de développement libéraux, avec une croissance extravertie dopée par les investissements étrangers. Sous le gouvernement autoritaire d'Augusto Pinochet (à partir de 1973), des politiques pro-occidentales ont été mises en œuvre, inspirées des "Chicago Boys" : privatisations massives, démantèlement des services publics, réformes des retraites, déréglementation du travail, politique monétariste. Ces politiques ont entraîné une croissance économique importante. Le Chili est devenu un pays à revenu intermédiaire, spécialisé dans les exportations primaires (blé, vins, cuivre) et capable de s'adapter aux marchés internationaux. Sa principale faiblesse reste sa forte dépendance aux capitaux étrangers. C'est un contre-modèle aux théories structuralistes ou marxistes, basé sur le désengagement de l'État et le marché comme institution clé.4) La Remontée de Filières Asiatique
Kaname Akamatsu (années 1930) décrit le "vol d'oies sauvages" : un processus de développement industriel impliquant une interaction entre pays en développement et pays avancés, souvent lié à la délocalisation. C'est un modèle en 4 phases caractérisé par une montée en gamme des industries légères vers les plus complexes :- Phase 1 (Importations) : Le pays importe l'essentiel des produits manufacturés et des ressources. La hausse des importations est financée par l'épargne nationale, concurrençant la production traditionnelle et entraînant un exode rural.
- Phase 2 (Production Nationale) : La production nationale se substitue aux importations, d'abord pour les biens de consommation, puis pour les biens d'équipement. Ce processus se fait dans un cadre protectionniste, avec un développement du marché intérieur (souvent peu inégalitaire), une protection de l'industrie nationale et une ouverture contrôlée aux IDE pour acquérir capital et machines.
- Phase 3 (Exportations) : Le pays devient une force exportatrice ("pays atelier"), exploitant ses avantages comparatifs (main-d'œuvre bon marché). Les délocalisations des pays du Nord génèrent d'énormes excédents commerciaux, réinvestis dans le capital humain et la formation.
- Phase 4 (Fin du Rattrapage) : Le pays atteint la frontière technologique, la remontée de filière est achevée. Il se débarrasse des industries légères et commence à délocaliser lui-même les biens à bas coût.
5) Le Consensus de Pékin
Le Consensus de Pékin concurrence le Consensus de Washington comme modèle de développement alternatif. Il est basé sur :- Le volontarisme de l'État.
- Un modèle expérimental et pragmatique.
- Des réformes graduelles avec pour seul objectif le développement.
- Le rôle central du capital humain.
6) Vers un Décollage Africain ?
L'Afrique présente une grande diversité de situations. On distingue :- Économies insérées, diversifiées et qualifiées (Côte d'Ivoire, Namibie, Afrique du Sud).
- Économies en transition (Cameroun, Ghana, Sénégal, Tunisie).
- Économies en pré-transition, faiblement insérées (Sierra Leone, Mali, Éthiopie).
C) Industrialisation-Désindustrialisation et Tertiarisation : Une Loi du Développement ?
1) La Classification en Secteurs
Colin Clark, s'inspirant de Fisher, a fait de la classification en secteurs une loi du développement dans *Les conditions du progrès économique*.- Secteur primaire : agriculture, mines, activités forestières et maritimes.
- Secteur secondaire (industrie) : activités manufacturières et construction. Caractérisé par la production en grande série, les économies d'échelle, le poids de l'innovation et de l'investissement.
- Secteur tertiaire (services) : Jean Gadrey parle des "4 continents sur cette planète tertiaire en expansion" :
- Commerce (gros et détail)
- Transports et télécommunications
- Services marchands aux ménages (hôtellerie, restauration, réparations, cliniques, loisirs) et aux entreprises (conseil, publicité)
- Services non marchands (administrations publiques, santé publique, enseignement)
2) Les Mutations Sectorielles
Clark observe une loi du développement :- Déclin continu du secteur primaire après le décollage économique.
- Évolution en deux temps du secteur secondaire : une première phase de croissance liée à l'industrialisation (croissance de rattrapage), suivie d'une phase de désindustrialisation après un pic de l'emploi industriel.
- Croissance ininterrompue du secteur tertiaire, accompagnant l'emploi industriel.
- Théorie du déversement d'Alfred Sauvy (*La machine et le chômage*, 1980), fondée sur la malédiction des coûts de Baumol :
- Secteurs progressifs (agriculture, industrie) : gains de productivité permettent d'économiser le facteur travail.
- Secteurs non progressifs (services) : productivité stationnaire, diminution du travail ne maximise pas le résultat, augmentation de la production nécessite plus de travail. Le coût du travail y augmente.
- Révolutions de la consommation (Daniel Bell) : L'évolution de la demande modifie la structure de la production. Avec l'augmentation des revenus, la demande se déplace (Loi d'Engel : part de l'alimentaire diminue). Les révolutions de la consommation sont passées des biens manufacturés aux services à la personne (tourisme).
- Concurrence internationale : Dans les économies extraverties, la spécialisation et la dotation factorielle influencent les mutations sectorielles. La désindustrialisation des pays du Nord s'explique aussi par les délocalisations vers les pays ateliers (désindustrialisation précoce des pays du Sud).
3) Vers une Réindustrialisation ?
La question de la réindustrialisation concerne principalement les pays développés aujourd'hui. Au début des années 2000, la tendance était à l'accentuation de la désindustrialisation, avec le concept d'"entreprise sans usine" (externalisation de la fabrication pour se concentrer sur la conception, le marketing, la distribution). Cela a mené à une diminution des effectifs et une perte de savoir-faire industriel. Aujourd'hui, il y a une évolution des modèles économiques, avec un rôle accru de la technologie et de l'innovation. Veltz, dans *La société post-industrielle*, nuance la désindustrialisation en soulignant l'importance des biens intermédiaires. La stratégie de réindustrialisation pose la question de l'État et de la stratégie à long terme. Les politiques industrielles sont les moyens dont dispose l'État pour piloter le développement de la production sur son territoire et soutenir la compétitivité. Pourquoi se réindustrialiser ?- L'industrie est un secteur progressif, créateur de richesse, facteur d'accumulation de capital et joue un rôle majeur dans la PGF et la croissance.
- Elle a de puissants effets multiplicateurs (ex : l'aéronautique avec un multiplicateur de 4,8 en France).
- Effets d'entraînement sur l'emploi (sous-traitants, consommations intermédiaires, tertiaire).
- L'industrie représente 80-85% de l'effort de R&D privée en France, contribuant à maintenir le pays à la frontière technologique.
- Elle représente 70-75% des exportations françaises.
- Création de valeur ajoutée pour financer le modèle social (redistribution, infrastructures, capital humain).
- Création d'emplois et réduction du chômage.
- Renforcement de la souveraineté économique : détenir des capacités de production dans des secteurs stratégiques (alimentation, armements, biens intermédiaires comme les composants électroniques, santé).
- Question environnementale : raccourcir les chaînes de production, produire local (réduire les externalités négatives liées au transport, différences juridiques en matière de conditions environnementales et sociales).
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