Décor monumental médiéval
50 cardsAnalyse des chapiteaux et portails sculptés, avec exemples de la période romane comme Moissac et Saint-Savin-sur-Gartempe, en explorant leur rôle architectural, décoratif et théologique.
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Chapitre 6 : Le décor monumental. La sculpture monumentale
La sculpture monumentale, longtemps éclipsée après l'Antiquité tardive, connaîtun essor spectaculaire dès le XIe siècle, investissant d'abord l'autel, puis les chapiteaux et les portails des églises.
I. Le chapiteau
Le chapiteau sculpté est l'emblème de lasculpture des XIe et XIIe siècles. Il se situe à l'aboutissement de la colonne et à la retombée de l'arc, servant d'élément de transition essentiel.
A. Un point detension architectural
Définition : Le chapiteau est un élément formant épanouissement entre le corps de la colonne/pilier et la charge supérieure.
Rôle : Il concentre et conduit verticalement les poussées, évitant la dégradation du support.
Multiplication : L'architecture médiévale, avec ses voûtements et sa modularité, a considérablement multiplié l'usage et la complexité des chapiteaux.
Marqueur architectural : Participe à l'ordonnancement de l'architecture, marquant les niveaux d'élévation, encadrant les fenêtres et soulignant les portails.
B.Signaler les seuils dans l’église
Rôle crucial : Le chapiteau est un élément de transition qui attire l'attention décorative pour marquer des seuils visuels.
Une esthétique de la vitalité
Décor végétal : Fait apparaître la colonne comme un arbre, contribuant à une esthétique de la vitalité.
Signification chrétienne : Dans un contexte chrétien, cette vitalité renvoie à la vie éternelle et à l'intervention divine, rendant l'édifice "vivant".
Unicité : Chaque chapiteau est une œuvre singulière, mais participe à un ensemble visuel sur le thème du végétal et de l'animal.
Marquer visuellement lesseuils
Guider le regard : Les chapiteaux guident le regard vers les hauteurs de la voûte (le ciel) et vers les réalités célestes.
Compartimentage : Compartimentele plan, marquant les seuils entre les espaces (du profane au sacré, vers le chœur et les chapelles).
Exemple à Chauvigny : Les chapiteaux marquent visuellement les travées et l'arc triomphal à l'entrée du chœur.
C. La volumétrie du chapiteau
Composition de base :
Corbeille : Corps principal, souvent concave ou tronconique.
Tailloir/ Abaque : Couronnement, souvent en forme de plateau, recevant les charges supérieures.
Astragale : Moulure en tore séparant la colonne du chapiteau.
Enjeu : Réaliser la transition entre leplan circulaire de la colonne et le plan quadrangulaire de l'abaque.
D. La structure décorative du chapiteau
Inspiration : Les chapiteaux des XIe et XIIe siècles reprennent la structure décorativedes chapiteaux corinthiens antiques, la révisant.
Légende de Callimaque : L'invention du chapiteau corinthien est légendaire, relatée par Vitruve (panier, tuile, acanthe).
Signification antique : L'ordre corinthien, caractérisé par la "sveltesse virginale", convenait aux divinités féminines.
E. Composition du chapiteau corinthien
Éléments :
Corbeille feuillagée : Habituellement deux rangées de feuilles d'acanthe.
Caulicoles : Tiges épaisses d'où naissent des crosses.
Calice: Partie centrale entre les caulicoles.
Crochets : Volutes des crosses principales vers les angles.
Fleuron : Fleur en médaillon au centre de la face supérieure.
Réemploi médiéval : Le Moyen Âge réutilise largement le chapiteau corinthien, souvent sous forme de chapiteau composite ou d'acanthe, avec une certaine liberté.
Raisons du réemploi :
Tradition : Renvoie à l'Antiquité (premiers temps de l'Église impériale romaine), s'inscrivant dans la longue tradition chrétienne.
Symbole : L'acanthe symbolise, dans la culture chrétienne, le végétal paradisiaque,la vie éternelle et la vitalité divine de l'architecture.
Adaptation : Les sculpteurs médiévaux comprennent et reproduisent la logique structurelle corinthienne tout en l'adaptant (ex: astragale torsadé, feuillages au lieu du fleuron).
Variété : Les médiévaux aiment la variété ; l'acanthe et le chapiteau offrent un support idéal pour les variations vitalistes.
F. Typologie de la décoration du chapiteau : quelques exemples
Le chapiteau décoratif : le végétal et l’animal
Quantité : Quantitativement plus nombreux que les chapiteaux historiés, souvent négligés par les historiens d'art.
Motifs : Ornés de végétaux (phytomorphes), d'animaux (zoomorphes) ou de chimères, souvent associés dans des compositions complexes.
Observation de la nature : Permet aux sculpteurs de transposer leurobservation de la nature, représentant la Création de Dieu.
Signification : Le "vivant" sur le chapiteau suggère la vitalité agissant dans le monde, et que l'édifice religieux est un lieu vivant où se manifeste le divin.
Exemple de lion (ME 160) :
Le corps du lion s'adapte parfaitement à la corbeille, pattes sur l'astragale (sol), corps occupant la corbeille, queue végétalisée.
Discours chrétien : Le végétal comme principe de vie éternelle, la queue entre les pattes évoquant la reproduction sexuée. Le lion se dévorant les pattes symbolise le cycle de la nature et la perpétuation de la vie sur terre.
Exemple de lions affrontés (Saint-Sernin) :
Les têtes forment le "calice" corinthien, les corps l'enroulement des crochets.
Animaux luttant dans le végétal(lianes) ; le végétal s'épanouit sur l'abaque.
Technique : Les sculpteurs évitent la corbeille, les corps se contorsionnent pour recréer sa volumétrie.
Symbolisme : Figuration du principe vital supérieur (masque léonin "vomissant" des rinceaux végétaux, grappes de raisin en référence à l'Eucharistie).
Exemples de rinceaux végétaux (ME 169 et ME 170) :
ME 169 : Grands rinceaux en spirales abritant des fruits à grains (signe de nourriture spirituelle, nouvelle vie). Vitalise le chapiteau de manière géométrique.
ME 170 : Végétal sans origine ni fin, uniquement des rinceaux accueillant des fruits, évoquant une croissance ininterrompue et une vitalité éternelle. Tressage géométrique, fruits en bourgeons feuillus.
Signification commune : Ces chapiteaux expriment une vitalité divine, éternelle, un aperçu du Paradis et de la végétation du Jardin d'Éden.
Le décor historié
Spécificité romane : Lechapiteau historié est une spécificité romane, malgré des exemples antiques. Les sculpteurs ont fait preuve d'ingéniosité pour adapter des narrations à ce support contraint.
Exemple de la chasse à l'ours (ME 178) :
Double corbeille pour colonnes jumelles. La composition figurative est traitée en frise, suivant l'enroulement.
Reconnaissance de l'atelier : rinceaux végétaux perlés, peuplés de chimères et figures humaines.
Narrations :
Chasse à la sirène : Homme nu poursuivant une sirène et un sphinx, figures mythologiques dans des volutes végétales. Symbolise la luxure et les pulsions de la chair.
Chasse à l'ours : Chasseur dévoré par la bête.
Discours moralisant : Les deux faces critiquent les pulsions de la chair menant à la damnation, surtout destiné aux jeunes clercsdans un cloître.
Exemple de l'Ascension (ME 151) :
Triple corbeille, utilisant les volumes pour sculpter l'Ascension du Christ.
Face principale : Christ glorieux, retrait dans la pierre, entouré de nuages stylisés (dentelle) qui rejoignent l'abaque. Les anges annonciateurs délimitent la forme tronconique de la corbeille.
Les apôtres sont répartis sur les autres faces.Le Christ est dérobé à leur regard, puis se révèle.
Mise en scène : Exploitait pleinement le positionnement à hauteur d'homme dans le cloître pour une découverte progressive de la scène.
La Fuite en Égypte (Saint-Benoît-sur-Loire & Autun) :
Saint-Benoît-sur-Loire (chapiteau de colonne engagée) : Vierge à l'Enfant frontale, personnages latérauxmoulés sur l'arête (archange Michel, Joseph).
Autun (chapiteau de pilastre) : Traité en bas-relief, moins de contraintes volumétriques.
G. Faire dialoguer les chapiteaux
Exemple de Sainte-Marie d'Audignon : Les chapiteaux sont mis en correspondance pour former un discours complexe, particulièrement à l'entrée du chœur (arc triomphal).
Singularité :Cette concentration narrative est caractéristique du roman tardif.
Chapiteau Nord (Offrande de Caïn et Abel) :
Personnages : Caïn (gerbe), Abel (agneau) de part et d'autre d'un Christ-Logos en majesté.
Histoire : Dieu refuse l'offrande de Caïn, accepte celle d'Abel. L'âme d'Abel, martyre, est portée par un ange.
Exploitation du support :
Les offrandes de Caïn et l'âme d'Abel se confondent avec les arêtes/crochets du chapiteau.
La corbeille est un "champ vertical" : personnages sur l'astragale (terre), sommet (céleste, âme d'Abel).
Le Christ se partage entre ciel et terre (pieds sur l'astragale, tête dans le registre céleste).
Iconographie revisitée : La main divine est remplacée parle Christ en Majesté assis sur un trône (ressemblant à une table d'autel).
Discours eucharistique : L'offrande des frères évoque le sacrifice eucharistique (blé/agneau christique), Dieu choisissantd'intervenir.
Chapiteau Sud (Offrande des Mages) :
Structure : Centré sur une Vierge à l'Enfant en majesté, assise sur un trône telun autel.
Le fond de la corbeille recouvert d'un voile (rideaux de ciborium).
Narration : Rois mages offrant leurs présents à gauche, ange avertissant les mages en songe à droite.
Exploitation du support :
Vierge à l'Enfant dans l'axe, pieds sur l'astragale (terrestre), tête nimbée (céleste).
Enfant et buste dans le calice.
Anges porteurs de l'étoile/délivrant le message dans le registre céleste (crochets).
Discours théologique : La procession des mages vers la Vierge/Autel symbolise le sacrement eucharistique, les offrandes des Mages devenant eucharistiques.
Dialogue : Mis en dialogue, ces deux chapiteaux délivrent un discours cohérent avec leur positionnement à l'entrée du chœur.
II. Le portail : l'exemple du portail de Moissac
Le portail méridional de Moissac (début XIIe siècle) est un exemple précoce d'adaptation de la sculpture à tous les éléments architecturaux d'une porte d'église.
A. Le tympan et le linteau
Structure : Se présente comme un arc de triomphe antique, surplombé d'un tympan sur linteau, reposant sur des piédroits et un trumeau.
Commanditaire : Abbé Roger (1115-1131).
Fonction : Accueillir les fidèles et visiteurs du bourg monastique.
Tympan :
L'un des plus grands du XIIe siècle (avec Vézelay). Formé de 26 dalles.
Iconographie : Vision apocalyptique (Apocalypse), avec un Christ-Logos bénissant et portant le livre, entouré dutétramorphe et de séraphins.
Trois registres de vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse (Ap 4, 2-7; 5, 1-9) avec instruments de musique et coupes.
Motifs ondulés évoquant les nuéesou la mer de cristal.
Synthèse iconographique de la gloire du Christ.
Linteau : Entièrement sculpté de rosaces (repris de Thézels), réinterprétées dans un rinceauvégétal craché par des quadrupèdes et marqués par des masques léonins.
Trumeau :
Prouesse des sculpteurs. Lions aux corps étirés, entrelacés, montrant des individus mâleset femelles.
Rosaces en arrière-plan, évoquant le principe vital divin de la reproduction ("soyez féconds, multipliez-vous" de la Genèse).
Symbole : Linteau et trumeau (rosaces végétales =lumière) forment un tau (T grec = croix).
Statues : Jérémie, Isaïe (côtés du linteau), Paul, Pierre (côtés du trumeau).
B. Les écrans sculptés latéraux
Singularité du portail de Moissac, avec deux registres de décoration sous une double arcature et une frise historiée.
L'écran sculpté oriental (Cycle de l'Incarnation et de l'Enfance du Christ)
Registre inférieur :
Annonciation (Gabriel face à Marie) à gauche.
Visitation (Marie face à Élisabeth) à droite.
Registre médian :
Adoration des Mages : Mages offrant des sphères à une Vierge à l'Enfant inhabituelle, assise sur le lit de la Nativité, avec bœuf, âne et Joseph.
Partie supérieure :
Présentation au Temple : Siméon porte l'enfant sur l'autel (préfigurant le sacrifice), Joseph, Marie et suivantes.
Fuite en Égypte (Sohennen/Héliopolis) : Scène de l'évangile apocryphe où les idoles tombent à l'entrée du Christ. Les remparts de la cité ressemblent à l'abbatiale de Moissac (message sur l'évangélisation).
L'écran sculpté occidental (Parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare)
Frise supérieure :
Mauvais riche : Festin avec sa femme. Détails sur l'opulence.
Pauvre Lazare : Mourant, couvert d'ulcères, près du porche. Son âme est recueillie par un ange et emportée dans le sein d'Abraham (le Paradis, avec un arbre de vie à fruits à grains = nourritures spirituelles).
Prophète : Tient les Écritures, désignant les enseignements de charité.
Registre inférieur :
Mort du riche : Démons extirpent son âme desa bouche, bourse attachée au cou (supplice des avares). La femme pleure, mais est rendue coupable.
Enfer : Le mauvais riche et sa femme sont précipités en enfer, suppliant Abraham d'envoyer Lazare les rafraîchir ou avertir leur famille.
Enseignement : "Ils ont Moïse et les prophètes ; qu'ils les écoutent."
Figures allégoriques : Avaricieux ployant sous la bourse (le mauvais riche), figure de la luxure (sa femme).
Message global : Mise en garde chrétienne pour le fidèle, l'abbatiale étant l'agent de salut des âmes. Le porche représentait la Jérusalem céleste.
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