comment est structurée la société française ?
No cardsCe cours explore les facteurs qui structurent la société française, les différentes théories sociologiques sur les classes sociales (Marx, Weber), et l'évolution de la structure socioprofessionnelle en France depuis 1950, incluant la salarisation, la tertiarisation, l'élévation du niveau de qualification et la féminisation des emplois.
Chapitre : Comment est structurée la société française ?
La structure sociale (ou espace social) désigne l'organisation de la société en groupes sociaux hiérarchisés. Ces groupes sont considérés comme hiérarchisés car certains dominent d'autres. Comprendre cette structure implique d'analyser les facteurs qui la façonnent et les évolutions qu'elle connaît.
Pour aborder ce chapitre, il est utile de considérer chaque partie comme une réponse distincte à la question de la structuration de la société française, bien que certaines puissent être liées, notamment les parties III et IV.
I. Quels sont les facteurs de structuration et de hiérarchisation de l'espace social ?
Avant la Révolution française, la société était structurée par l'appartenance à un ordre (tiers-état, noblesse, clergé). Aujourd'hui, des facteurs différents continuent de classer les individus en groupes partageant des modes de vie similaires et des inégalités communes. Les sociologues distinguent sept facteurs, répartis en deux catégories.
Un facteur de structuration et de hiérarchisation de l'espace social est un critère qui permet de classer les individus dans des groupes dont les membres ont un mode de vie proche et qui sont hiérarchisés entre eux.
A. Les facteurs socioéconomiques
- La catégorie socioprofessionnelle (PCS) : Elle classe les Français (ouvriers, employés, professions intermédiaires, cadres, ACCE, agriculteurs exploitants) en groupes hiérarchisés. Les cadres, par exemple, sont plus favorisés que les ouvriers (revenus élevés, propriétaires de leur logement, meilleure santé).
- Le revenu : Il permet de diviser la population en groupes (ex: les 10% les plus pauvres, les 10% les plus riches), qui sont hiérarchisés. Les plus riches bénéficient de meilleures conditions de vie (espérance de vie plus longue, plus de vacances, accès à la propriété).
- Le diplôme : Il classe les individus selon leur niveau d'études (sans diplôme, CAP, Bac, Bac+2, Bac+5). Les diplômés d'un Bac+5 sont généralement les plus favorisés (accès à des postes de cadres, protection contre la pauvreté et le chômage, fréquentation des lieux culturels).
B. Les facteurs sociodémographiques
- Le sexe : Classe les individus en hommes et femmes. Les hommes sont généralement plus favorisés (revenus plus élevés, moins de temps aux tâches domestiques, meilleure représentation politique), bien que l'espérance de vie des femmes soit supérieure. Les rapports sociaux de genre sont les inégalités entre le groupe social des hommes et celui des femmes.
- La position dans le cycle de vie (l'âge) : Classe les Français par tranches d'âge. Le groupe des 40-50 ans est souvent le plus favorisé (revenus élevés, moins de chômage, accès à la propriété).
- Le lieu de résidence : Classe les habitants selon le type de territoire (grandes villes, petites villes, banlieues, zones rurales). Les habitants des grandes villes sont souvent plus favorisés (meilleur accès aux services publics, plus d'emplois salariés).
- La composition du ménage : Classe les foyers selon le nombre d'adultes et d'enfants. Les familles monoparentales sont souvent les moins favorisées, avec un taux de pauvreté nettement plus élevé.
Il est important de noter qu'un facteur de structuration permet de classer les individus dans des groupes ayant un mode de vie similaire, au-delà de la seule classification. Par exemple, les cadres partagent des modes de vie comme des horaires flexibles, des pratiques culturelles et des voyages.
II. Comment la structure socioprofessionnelle française a-t-elle évolué depuis 1950 ?
La structure socioprofessionnelle française a connu quatre grandes évolutions depuis 1950, modifiant profondément les caractéristiques des emplois et la composition des groupes sociaux.
A. La salarisation
Depuis 1950, la France a connu un processus de salarisation : la part des emplois salariés a fortement augmenté au détriment des emplois non-salariés. Ce phénomène est lié à l'augmentation de la taille des entreprises, avec le remplacement des activités artisanales et des petits commerces par de grandes entreprises et des supermarchés. La part des ACCE (Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise) et des agriculteurs exploitants a diminué, tandis que celle des PCS salariées (ouvriers, employés, professions intermédiaires, cadres) a progressé.
B. La tertiarisation
La tertiarisation est une forte augmentation de la part des emplois dans le secteur tertiaire (services) et une diminution dans les secteurs primaire (agriculture, mines) et secondaire (industrie). Elle s'explique par deux facteurs :
- L'augmentation des revenus des ménages après la Seconde Guerre mondiale, permettant une consommation accrue de services (vacances, transports, éducation).
- La délocalisation des usines du secteur secondaire dans des pays à bas salaires, entraînant une diminution des emplois ouvriers.
C. L'élévation du niveau de qualification
Depuis 1950, il y a eu une élévation du niveau de qualification des emplois : la part des emplois qualifiés (cadres et professions intermédiaires) a augmenté, tandis que celle des emplois peu qualifiés (ouvriers et employés) a diminué. Ceci est principalement dû à l'allongement de la durée des études et à l'augmentation du nombre de travailleurs diplômés, poussant les entreprises à proposer des postes nécessitant plus de qualifications.
D. La féminisation des emplois
La féminisation des emplois désigne la forte augmentation de la part des emplois occupés par des femmes depuis 1950. Ce phénomène est multi-factoriel :
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Évolutions légales : Suppression de restrictions comme l'autorisation maritale pour travailler (jusqu'en 1965).
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Développement de la scolarisation des femmes : Accès croissant à l'éducation et aux diplômes, permettant aux femmes d'accéder à des emplois plus qualifiés.
Aujourd'hui, les femmes occupent 48% des emplois, une proportion proche de celle des hommes. Cette féminisation a particulièrement impacté la PCS "employé", où les femmes sont sur-représentées. Il est important de souligner que les femmes ont toujours travaillé, mais leurs activités (travail agricole familial, petits commerces non déclarés, tâches domestiques) n'étaient pas toujours prises en compte dans les statistiques officielles.
III. Les approches de la structure sociale dans la tradition sociologique
Pour comprendre la structure sociale, deux approches fondamentales ont émergé au XIXe-début XXe siècle : celles de Marx et de Weber.
A. La théorie des classes sociales (Marx)
Karl Marx (1818-1883) développe une vision dichotomique de la société, structurée par deux véritables classes sociales antagonistes :
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Les bourgeois : Propriétaires des entreprises et des moyens de production, ils perçoivent les profits.
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Les prolétaires : N'étant pas propriétaires, ils sont contraints de travailler pour un salaire afin de survivre (ex: ouvriers).
Selon Marx, l'appartenance à une classe est définie par :
- La même position dans le processus de production de biens et services.
- Une conscience de classe, c'est-à-dire le sentiment d'appartenir à un même groupe en raison d'intérêts communs.
Ces deux classes entretiennent des relations conflictuelles ("lutte des classes") car les bourgeois exploitent les prolétaires en cherchant à maintenir les salaires bas pour maximiser leurs profits. Les prolétaires luttent pour l'amélioration de leurs conditions.
B. la théorie de la stratification sociale (Weber)
Max Weber (1864-1920) propose une vision plus complexe de la structure sociale, appelée stratification sociale, qui se distingue de Marx sur trois points :
- La société est composée de trois structures hiérarchiques (ordres) : économique, sociale et politique, et non une seule.
- Chacune de ces structures comporte plusieurs groupes sociaux, pas seulement deux.
- Ces groupes ne sont pas nécessairement en conflit.
Weber identifie trois ordres hiérarchiques :
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L'ordre économique : Divisé en classes sociales, définies par le niveau de richesse (revenus et patrimoine). Weber distingue les possédants (en haut), les ouvriers (en bas), et la "petite bourgeoisie" et les "intellectuels" (classes moyennes).
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L'ordre social : Divisé en groupes de statut, rassemblant les individus bénéficiant du même prestige social ou honneur. Ce prestige dépend de la naissance, de la profession, du diplôme ou du mode de vie.
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L'ordre politique : Classe les individus selon leur pouvoir dans les partis politiques (dirigeants, membres actifs, simples électeurs).
Ces trois hiérarchies ne se recoupent pas toujours. Par exemple, un noble ruiné pourrait être en bas de la hiérarchie économique, mais conserver un prestige social élevé.
IV. L'approche en termes de classes sociales est-elle encore pertinente ?
Si la théorie de Marx correspondait bien au XIXe siècle, sa pertinence est débattue après les années 1960. Certains sociologues pensent que les classes sociales existent toujours (notamment une "classe populaire" et une "classe bourgeoise"), d'autres non.
Pour affirmer l'existence des classes sociales, il faut démontrer que :
- Leurs membres subissent/bénéficient encore de fortes inégalités.
- Leurs membres ont une conscience de classe (identification subjective ou mobilisation collective).
A. Les classes sociales semblent ne plus exister...
Deux arguments principaux suggèrent un déclin des classes sociales :
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Distances intra-classes élevées : Les inégalités et les différences de modes de vie au sein d'une même classe se sont accrues. La montée du chômage de masse et de la précarisation du travail a fragmenté la "classe populaire", rendant les écarts de revenus et de modes de vie importants entre les travailleurs stables et ceux en situation précaire. La distance intra-classe mesure le niveau d'inégalités et de différences de mode de vie entre les membres d'une même classe. Plus elle est élevée, plus le groupe est hétérogène.
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Déclin de l'identification subjective : Les sondages montrent que moins de Français s'identifient à une classe sociale depuis les années 1980. Cela s'explique par :
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Les facteurs d'individualisation du travail : Le travail est de plus en plus personnalisé (salaires, contrats, horaires, primes, évolutions de carrière diffèrent d'un individu à l'autre au sein d'une même entreprise), ce qui réduit le sentiment d'intérêts communs entre les travailleurs.
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L'identification à d'autres groupes sociaux : Les individus peuvent s'identifier à d'autres groupes, comme le genre. Les femmes, par exemple, subissent des inégalités transversales à toutes les classes sociales et peuvent se mobiliser en tant que groupe social indépendant de leur appartenance de classe (ex: mouvement #MeToo). Les sociologues parlent d'« articulation des rapports de classe avec ceux de genre ».
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B. ... Mais certains estiment que les classes sociales n'ont pas complètement disparu
D'autres arguments soutiennent la persistance des classes sociales :
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Distances inter-classes fortes : Les inégalités de revenus entre les "classes populaires" et la bourgeoisie demeurent importantes et ont même réaugmenté depuis 1980. La distance inter-classes correspond au niveau des inégalités et des différences de modes de vie entre deux classes sociales. Plus ces inégalités sont grandes, plus la distance est forte. Le creusement des écarts de revenus et de patrimoine, avec d'un côté la progression de la bourgeoisie et de l'autre la précarisation des classes populaires, rend difficile d'affirmer la disparition des classes sociales.
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Identification subjective bourgeoise persistante : La classe bourgeoise conserve une forte conscience de ses intérêts et se mobilise activement pour les défendre. Des pratiques comme les "rallyes" (fêtes organisées pour que les enfants bourgeois se rencontrent et se marient entre eux) illustrent le désir de la grande bourgeoisie de maintenir son entre-soi et de transmettre ses normes sociales. Ces stratégies témoignent d'une conscience de classe active. Les mobilisations sociales, comme celles des Gilets Jaunes, peuvent également être interprétées comme une forme d'identification des classes populaires à leurs intérêts communs.
ANNEXES
Objectifs
- Savoir identifier les multiples facteurs de structuration et de hiérarchisation de l'espace social (catégorie socioprofessionnelle, revenu, diplôme, composition du ménage, position dans le cycle de vie, sexe, lieu de résidence).
- Comprendre les principales évolutions de la structure socioprofessionnelle en France depuis la seconde moitié du XXe siècle (salarisation, tertiarisation, élévation du niveau de qualification, féminisation des emplois).
- Connaître les théories des classes et de la stratification sociale dans la tradition sociologique (Marx, Weber) ; comprendre que la pertinence d'une approche en termes de classes sociales pour rendre compte de la société française fait l'objet de débats théoriques et statistiques : évolution des distances inter- et intra-classes, articulation avec les rapports sociaux de genre, identifications subjectives à un groupe social, multiplication des facteurs d'individualisation.
Définitions à connaître
- Structure sociale / espace social : Organisation de la société en groupes sociaux hiérarchisés.
- Facteur de structuration et de hiérarchisation de l'espace social : Critère permettant de classer les individus dans des groupes ayant un mode de vie proche ET hiérarchisés.
- Structure socioprofessionnelle : Proportion de chaque PCS dans l'emploi total.
- Tertiarisation : Forte augmentation de la part des emplois dans le secteur tertiaire, parallèlement à une diminution dans les secteurs primaire et secondaire.
- Élévation du niveau de qualification des emplois : Forte augmentation des emplois qualifiés (cadres et professions intermédiaires) et diminution des emplois peu qualifiés.
- Féminisation des emplois : Forte augmentation de la part des emplois occupés par des femmes.
- Classe sociale (dans la théorie des classes de Marx) : Groupe d'individus ayant la même position dans le processus de production ET une conscience de classe.
- Classe sociale (dans la théorie de la stratification de Weber) : Groupe d'individus ayant un même niveau de richesses.
- Distances interclasses : Niveau des inégalités et des différences de modes de vie entre deux classes sociales.
- Distances intraclasses : Niveau des inégalités et des différences de mode de vie entre les membres d'une même classe sociale.
- Rapports sociaux de genre : Inégalités entre le groupe social des hommes et celui des femmes.
- Facteurs d'individualisation du travail : Facteurs ayant personnalisé les éléments du contrat de travail pour chaque salarié (salaire, horaires, type de contrat, etc.).
Définitions utiles supplémentaires
- Professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) : Outil de l'Insee pour regrouper les individus en catégories homogènes selon leur profession.
- Secteur primaire, secondaire et tertiaire :
- Secteur primaire : Extraction de matières premières (agriculture, mines).
- Secteur secondaire (ou secteur industriel) : Fabrication de biens.
- Secteur tertiaire : Production de services.
- Biens et services : Les biens sont des produits matériels et stockables (ex: casquette), tandis que les services sont immatériels et non stockables (ex: coupe de cheveux, voyage).
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