Chap 7 - lMLe monde d’après la civilisation du travail, du ralentissement à l’arrêt - Conférence de Henri Jorda
20 cardsThis note explores the historical evolution and societal implications of the "civilization of work," focusing on the acceleration of time and rhythms of life. It examines philosophical and economic perspectives on time, productivity, and the consequences of industrialization and capitalism, contrasting them with concepts of slowness, leisure, and alternative societal models like degrowth.
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Le monde d'après la civilisation du travail : du ralentissement à l'arrêt
Cette conférence aborde la question de la transition écologique et sociale sous l'angle de l'emploi du temps. Elle explore la genèse de la "civilisation du travail" qui a comprimé le temps humain, ses conséquences néfastes, et les alternatives possibles basées sur le ralentissement et la revalorisation de l'oisiveté.
I. La Civilisation du Travail : Accélération et Épuisement
A. Les fondements d'une "Mathesis" et le désenchantement du monde
Au XVIIIe siècle, la "civilisation du travail" s'est construite sur une vision rationalisée du monde. Selon Michel Foucault, le monde a été soumis à une "mathesis", une grille mathématique transformant les éléments naturels et les êtres vivants en ressources productives à exploiter. Cette rationalisation, comme l'a souligné Max Weber, a mené au "désenchantement du monde", chassant toute magie et tout surnaturel, ne laissant que des relations de cause à effet visant l'efficacité et la performance. Cela a paradoxalement conduit à une perte de sens de la vie, un sentiment d'être enfermé dans une "cage d'acier".
B. L'Ancien Régime : Patience et Temps Sacré
Dès le Moyen Âge, la préoccupation de l'emploi du temps était présente, influencée par la chrétienté. Le temps chrétien était considéré comme un don de Dieu, donc sacré et ne devant pas être gaspillé. La patience était une vertu essentielle pour les grands marchands, car les profits les plus importants demandaient du temps, notamment dans le commerce international. Le temps était alors plus étiré et poreux. Les marchands médiévaux suivaient un cycle de sept ans, marquant une année de pause pour faire le bilan et planifier l'avenir, illustrant que même alors, le temps avait déjà de la valeur ("le temps c'est de l'argent"), mais l'argent n'avait pas l'importance qu'il a aujourd'hui.
C. La Rupture Industrielle : Temps-Ressource et Vitesse
Le XVIIIe siècle marque une rupture avec l'avènement de la civilisation industrielle, annoncée par Jean-Jacques Rousseau et les Encyclopédistes en France, et par Adam Smith au Royaume-Uni. Le temps n'est plus sacré, mais devient une ressource productive, un moyen de calcul des efforts et de la production. La paresse et la lenteur sont stigmatisées comme un "crime" contre la société. La formule de Rousseau, « tout citoyen oisif est un fripon », résume cette condamnation.
L'accélération devient un impératif, et la machine est perçue comme le moyen d'y parvenir, entraînant les humains dans son rythme. Dès le XIXe siècle, les manufactures envisagent une automatisation quasi totale pour se passer d'une main-d'œuvre jugée "pas assez docile" ou "pas assez rapide".
D. Division du Travail et Épargne du Temps
La division du travail, théorisée notamment par Adam Smith, a pour objectif d'augmenter la performance, l'efficacité et la rapidité. Elle vise à :
Gagner du temps et réduire le temps de production.
"Éduquer" les ouvriers en leur faisant perdre l'habitude de "flâner" ou de "prendre leur temps", considérées comme des "mauvaises habitudes".
Pour les Encyclopédistes français comme Denis Diderot, les machines devaient supprimer tous les "temps inutiles". L'objectif est d'automatiser le travail et de soumettre les humains au rythme des machines.
E. L'Horloge : Métronome de la Société Industrielle
L'horloge mécanique devient l'emblème de la société industrielle, dictant le temps de travail. Elle vise à produire un "temps intégralement utile" (Michel Foucault), sans perte de temps. La patience est reléguée. Les manufactures s'organisent autour de l'horloge :
Des cloches sonnent le début, la fin et les pauses du travail.
Les activités sont réglementées, inspirées des ordres monastiques (règle de Saint-Benoît). Les monastères sont considérés comme les premières formes d'organisation du travail rationalisé.
F. Les Figures de l'Accélération
Frederick Winslow Taylor (fin XIXe - début XXe siècles) : Le chronométrage
Innovation majeure : le chronométrage des temps élémentaires. Les opérations sont découpées en micro-tâches, minutées et recomposées pour une exécution plus rapide.
Objectif : faire passer les ouvriers d'une "allure lente ordinaire" à une "allure très rapide". Taylor estime que les ouvriers n'en faisaient pas assez et "flânaient".
Henry Ford (début XXe siècle) : La chaîne de montage
Application de la chaîne de montage (existante avant lui pour d'autres produits) à l'industrie automobile.
Principe : l'outil vient à l'ouvrier, le tapis roulant impose la cadence. L'ouvrier est entraîné dans la machine et ne peut échapper au tempo.
Conséquence : automatisation progressive et perte de savoir-faire de l'ouvrier (illustré par Les Temps modernes de Charlie Chaplin).
Taiichi Ohno (après Seconde Guerre mondiale) : Le Toyotisme et le Juste-à-Temps
Fondateur du système Toyota (aussi appelé Ohnisme).
Partage le respect de Ford pour le tempo régulier, mais va plus loin : la suppression des stocks.
Idée clé : "le stock, c'est du temps gaspillé". Le juste-à-temps (just in time) élimine les stocks intermédiaires, forçant un rythme de production continu et une accélération encore plus forte.
Critique : les organisations américaines sont "obèses" (trop de production et de stocks). L'objectif est de produire "juste à temps" pour réduire les "gaspillages" et augmenter la réactivité.
Le Lean Management (XXIe siècle) : L'optimisation continue
Extension du Toyotisme à toutes les industries, puis aux services (banque, hôpital).
Principe : mesurer précisément les temps, coordonner toutes les opérations, et éliminer tout gaspillage à chaque cycle de production. Le premier gaspillage est le temps.
Conséquences : les ouvriers se déplacent le moins possible; le système lui-même devient le "chef".
Critique de Jeffrey Liker : repérer les temps "réellement utiles" (ceux qui rapportent) et supprimer les "temps inutiles" (ceux qui coûtent, comme les transports ou inspections post-production).
Exemple : suppression du temps des infirmières pour dire bonjour/au revoir aux patients, considérés comme des respirations inutiles.
G. Le Diagnostic de l'Accélération Sociale (Hartmut Rosa)
Le sentiment général de manquer de temps au XXIe siècle, malgré les outils qui en font gagner, est analysé par le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa dans Aliénation et accélération (années 2010).
Sa théorie de l'accélération sociale se compose de trois dimensions interdépendantes :
Accélération technique : progrès des transports, communications, production.
Accélération du changement social : nos modes de vie, comportements, pensées et valeurs évoluent de plus en plus vite. Cela engendre une perte des traditions et une "dictature du présent", où passé et futur sont évincés. Cela rappelle la "société liquide" de Zygmunt Bauman.
Accélération des rythmes de vie : le désir et le besoin de faire plus de choses en moins de temps, entraînant une réduction du temps de sommeil, de repas, de communication sociale.
La compétition, inhérente au capitalisme, est le moteur de cette accélération. La peur de perdre la course pousse chacun à aller toujours plus vite. Rosa utilise l'image du « hamster dans sa roue » pour décrire cette aliénation moderne : nous agissons librement mais ne faisons pas vraiment ce que nous voulons, nourrissant inconsciemment la machine.
H. Pathologies de l'Accélération
Cette accélération génère de nouvelles pathologies :
Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) : Les corps craquent sous l'intensité du travail (augmentation spectaculaire des TMS depuis les années 90).
Pathologies mentales : Augmentation des dépressions et des burn-out, que Christophe Dejours décrit comme de l'« usure mentale ».
Le philosophe Christophe Bouton (Le temps de l'urgence) et la sociologue Nicole Aubert (Le culte de l'urgence) convergent sur le constat d'une urgence généralisée. Ce n'est pas tant l'accélération elle-même que l'« urgence » qui pose problème, car elle conduit au sentiment de mal faire son travail et de manquer de temps, sans pouvoir s'arrêter.
II. Les Alternatives : Du Ralentissement à l'Arrêt
A. La Lenteur et la Paresse : De la Stigmatisation à la Résistance
Longtemps condamnées, la lenteur et la paresse deviennent des instruments de résistance. Dès la fin du Moyen Âge, la lenteur est associée à la lâcheté et à des animaux perçus négativement (escargot, limace, âne). Cette disqualification, d'abord religieuse puis économique, s'est accentuée avec la modernité.
L'historien Laurent Vidal, dans Les hommes lents, montre comment la modernité a érigé la vitesse comme vertu cardinale (associée à la puissance masculine), tandis que la lenteur était liée à la fragilité, l'inadaptation, voire au féminin. Les figures de l'homme lent ont évolué :
L'Indien (décrit comme paresseux et immoral par Christophe Colomb).
Les Noirs et les colonisés (à partir des XVIIe-XVIIIe siècles, considérés comme naturellement paresseux et soumis aux émotions).
Les ouvriers (pour Taylor, des "flâneurs" dont la paresse peut être naturelle ou calculée pour cacher les temps de travail réels).
Face à cet ordre, la lenteur devient une forme de résistance, comme en témoigne Jean-Jacques Rousseau lui-même, cherchant la contemplation et la rêverie pour échapper à l'agitation du monde (Les Rêveries du promeneur solitaire).
B. Éloges de la Paresse et de l'Oisiveté
Malgré la stigmatisation, des "éloges de la paresse" apparaissent :
Avant le XVIIIe siècle : L'éloge de la paresse et des paresseux de Marivaux, ou Le Paresseux de Samuel Johnson. Ils décrivent le paresseux comme un honnête homme, sans ambition ni volonté de nuire.
Entre 1870 et 1930 : Période de forte accélération du travail, de nombreux éloges émergent, la paresse et l'oisiveté devenant des actes de résistance.
Au XXe et XXIe siècles : Ces éloges ne ciblent plus seulement le capitalisme, mais affirment que le travail "détruit ce que nous avons d'humain", notre capacité à rêver et à s'émerveiller. L'exemple de Newton sous l'arbre est souvent cité, la gravitation étant "la fille du temps perdu".
Herman Hesse, Prix Nobel de Littérature, célèbre "les joies modestes de l'existence" détruites par la "valorisation excessive de chaque minute" et la "domination de la vitesse".
Corinne Maier (Bonjour paresse, 2004) : Son livre marque un renouveau des éloges de la paresse, ciblant cette fois les cadres et les dysfonctionnements bureaucratiques des grandes organisations. Son message : faire semblant, porter un masque, et « faire le moins possible » dans un système absurde.
Cependant, une hiérarchie de la légitimité du temps perdu persiste. Les intellectuels peuvent "s'autoriser" le repos et la rêverie, tandis que la "populace" est jugée pour son "temps libre" (ex: la Saint-Lundi ouvrière, souvent associée à l'oisiveté et la débauche).
C. Le Mouvement Slow : Le Bon Rythme Plutôt que la Vitesse
Le mouvement Slow, né en 1986 avec Carlo Petrini (symbole : l'escargot), s'est opposé à la fast food symbolisée par McDonald's. Son principe n'est pas d'aller lentement tout le temps, mais de « trouver le bon rythme selon les activités ». Certaines activités demandent du temps, un temps détruit par le "turbo capitalisme".
Ce mouvement s'est étendu à d'autres domaines :
Slow Food : Promotion d'une alimentation locale, conviviale, respectueuse des rythmes naturels, et soutien aux petits producteurs.
Citta Slow : Villes lentes, où l'on prend le temps, où la voiture (symbole d'accélération) est moins présente, pour favoriser la respiration et les relations.
Slow Science : Dans le monde académique (Isabelle Stengers), critique du "publish or perish" et appel à ralentir la production pour retrouver la fierté du travail bien fait.
D. La Décroissance : Une Critique Radicale du Capitalisme
La décroissance, dont Serge Latouche est une figure majeure en France, oppose une critique plus virulente au capitalisme que le mouvement Slow. Elle vise à réaliser les « promesses trahies de la croissance industrielle » (travailler moins, mieux partager le travail, profiter des technologies pour réduire l'effort).
Le projet des décroissants est de construire une "société d'abondance frugale" ou de "prospérité sans croissance", en arrêtant l'accélération.
Georgescu-Roegen, économiste, a démontré l'impossibilité d'une croissance infinie dans un monde fini.
Ivan Illich, avec la « sagesse de l'escargot », propose une "croissance négative" : l'escargot cesse de produire sa coquille au-delà d'une certaine taille pour ne pas s'effondrer. Les humains doivent apprendre à vivre dans certaines limites, faute de quoi ils devront dépenser toujours plus d'énergie à réparer les dégâts.
Pour les décroissants, la réduction du temps de travail est l'outil principal pour cette révolution des mentalités. Timothée Parrique propose une réduction du temps de travail ciblée sur les activités néfastes pour la planète et les humains (le "grand ralentissement"), visant un état stationnaire où les besoins sont satisfaits sans accumulation infinie.
D'autres, comme Pierre Rabhi avec la "sobriété heureuse", ou André Gorz, insistent sur la reconquête de l'autonomie et la nécessité de déconnecter le revenu du travail (allocation universelle). Il s'agit de rémunérer le "temps rendu disponible" comme une valeur cardinale.
E. L'Utopie du Temps Retrouvé : Le Mythe de Cocagne
La capacité d'utopie est mise à l'épreuve au XXIe siècle, marqué par les dystopies (catastrophes climatiques, dictatures) plutôt que les rêves d'un monde meilleur.
Pourtant, cette utopie existe : le mythe de Cocagne, un pays d'abondance où l'on ne travaille pas.
Paul Lafargue (gendre de Karl Marx), dans Le Droit à la paresse, dépeint un monde où la machine (dans un système sans capitalisme) libère les humains du travail. Dans cette vision, les hommes et les femmes n'auraient à travailler que 3 heures par jour. Lafargue soutient que l'emploi du temps est mal distribué socialement, les puissants le maîtrisant, les ouvriers y étant soumis.
Dans l'art, des œuvres comme Le Jardin des délices de Jérôme Bosch ou Le Pays de Cocagne de Brueghel (où les aliments tombent tout cuits) reflètent ces rêves d'une société sans hiérarchie, sans travail, et sans guerres.
Ces idéaux se retrouvent dans des mouvements plus récents, comme des petits collectifs de Mai 68 (ex: "2h de travail par jour") ou le film Alexandre le Bienheureux (Yves Robert, avec Philippe Noiret), qui met en scène les effets d'un homme refusant de travailler.
F. "Va d'abord t'amuser" : Repenser l'Intelligence
Raoul Vaneigem, dans son Adresse aux vivants, critique l'adage "Travaille d'abord, tu t'amuseras ensuite!", y voyant une retraite de l'intelligence au profit d'une "intelligence où le cœur compte le moins et se pétrifie le mieux" – une réflexion pertinente à l'ère de l'intelligence artificielle.
Conclusion
L'histoire du capitalisme est intrinsèquement liée à celle de l'emploi du temps. La "civilisation du travail" a mené à une accélération constante, à un épuisement des ressources et des humains, et à une perte de sens. Face à cette dynamique, les mouvements pour le ralentissement et la décroissance proposent de reconquérir notre autonomie temporelle. Cela implique de repenser notre relation au travail, à la productivité, et de réhabiliter la lenteur et l'oisiveté comme vertus nécessaires pour retrouver le rêve d'un monde meilleur, à l'image du mythique Pays de Cocagne.
Keynes, dès 1930, avait anticipé que les sociétés riches auraient moins besoin de travailler, mais soulignait la nécessité d'une "désintoxication du travail" et de la vitesse pour y parvenir. Le défi est de réorienter nos mentalités et nos pratiques pour ne plus nous laisser submerger par une accélération sans fin, mais plutôt construire une société où le temps retrouvé nourrit l'humain et le sens.
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