Chap 2 - Le(s) féminisme(s) au cœur des combats pour l’égalité - Conférence de Djaouidah Sehili
117 cardsThis note details the evolution, different waves, and ongoing debates within feminism, exploring its intersection with societal changes and inequalities.
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Cette leçon, donnée le 8 mars 2024 par Djaouidah Sehili, enseignante à l'INSPE de Reims et chercheuse au CEREP de l'Université de Reims Champagne-Ardenne, explore les féminismes dans le cadre de la formation "Transition écologique pour un développement sociétal". L'objectif est de comprendre les apports des mouvements féministes à l'égalité, en analysant leur histoire, les inégalités persistantes et les controverses internes et externes, sans visée apologétique mais pédagogique.
Quel est l'objectif de cette conférence ?
L'objectif pédagogique est de comprendre l'histoire et les apports des mouvements féministes pluriels (les féminismes) pour la transition sociale et l'égalité. Il ne s'agit pas de défendre une doctrine, mais de constater l'existence des luttes féministes comme réponse aux inégalités persistantes entre hommes et femmes.
Contextualisation TEDS (Transition Écologique pour un Développement Sociétal) : La conférence s'inscrit dans cette formation en se focalisant sur la soutenabilité des organisations sociales et les inégalités.
Rôle des luttes féministes : Elles sont essentielles dans la lutte contre les inégalités et les discriminations, participant à une transition sociale vers plus d'égalité.
Valeur de l'égalité : Rappel que l'égalité est une valeur républicaine inscrite dans la Constitution, aux côtés de la liberté et de la fraternité.
Critique de la "fraternité" : Le terme est interrogé pour son exclusion implicite des femmes, le masculin l'emportant grammaticalement, alors que le mot "sororité" existe pour désigner les liens entre femmes.
Importance du pluriel : L'usage du terme "féminismes" dès le titre souligne la diversité des approches et des courants.
Qu'est-ce que le féminisme ? Que sont les féminismes ?
Le féminisme, selon Karine Bergès, est un mouvement social et politique œuvrant à l'émancipation des femmes et à leur construction comme sujets autonomes. Les luttes féministes, comprenant des hommes également, sont le moteur de la transformation sociale et non une évolution naturelle.
Définition de Karine Bergès : "Le féminisme est un mouvement social et politique œuvrant de longue date à l'émancipation des femmes et leur construction en tant que sujet autonome."
Apport à la transformation sociale : L'émancipation des femmes et la consolidation de leurs droits proviennent de mobilisations féministes et non d'une évolution naturelle de la société.
Intérêt croissant : Augmentation des publications, des formations universitaires (études de genre, féminisme) et des événements académiques (colloques, séminaires) liés à l'égalité hommes-femmes.
Visibilité sociétale : Médiatisation croissante du féminisme (lois sur le mariage/adoption homosexuels, éthique procréative, droits sexuels et reproductifs, prostitution, pornographie, religion/laïcité, violences faites aux femmes). Ces débats sociaux accroissent la visibilité des questions féministes et interrogent les frontières mouvantes des féminismes.
Comprendre l'histoire en marche : Nécessité d'explorer l'histoire féministe à la lumière des bouleversements législatifs et sociétaux ayant impacté hommes et femmes, et des défis contemporains (mutations politiques, sociales, culturelles, technologiques).
Décloisonner les regards : Approche multiple et non unilatérale du féminisme, intégrant controverses et nouvelles problématiques.
Les inégalités hommes-femmes existent-elles encore en France ?
Malgré une réduction des inégalités ces dernières décennies, l'égalité est loin d'être atteinte en France. Des chiffres concrets de l'Observatoire des inégalités montrent des disparités persistantes dans de nombreux domaines.
1. Éducation
Présence féminine accrue à l'université : 58,7 % de femmes contre 41,3 % d'hommes en 2019.
Écarts de filières :
Filles majoritaires en lettres et sciences humaines (70 %) et médecine/pharmacie (64 %).
Filles minoritaires (<30 %) dans les écoles d'ingénieurs (carrières plus prestigieuses et rémunératrices).
Moins de filles en filières scientifiques au lycée.
Inadéquation "diplôme/marché du travail" : Les femmes, bien que globalement plus diplômées, sont "moins rentables" sur le marché du travail.
2. Emploi et salaires
Chômage : Taux similaire entre hommes (8,5 %) et femmes (8,4 %), suggérant une "égalité dans la précarité". Cependant, les femmes ont majoritairement intégré des secteurs de services moins prestigieux et rémunérateurs (distribution, domestique, enseignement, santé), souvent liés à la sphère domestique.
Salaires persistants :
Tous temps de travail confondus : les hommes gagnent 30 % de plus que les femmes ; les femmes gagnent 23 % de moins que les hommes (Insee).
Temps complet : 16,8 % d'écart.
Poste et temps de travail équivalents : 5,3 % d'écart.
Les écarts augmentent avec la hiérarchie : Cadres femmes gagnent 18 % de moins que cadres hommes.
Écart le plus faible chez les employés (6 %), catégorie féminisée.
Temps partiel subi : Prédominant chez les femmes (1 million de femmes souhaitant travailler à temps plein ne trouvent que des emplois à temps partiel ou en cumulent plusieurs).
Pauvreté des familles monoparentales : 23,8 % des familles monoparentales (majoritairement des femmes seules avec enfants) sont en situation de pauvreté. Les femmes seraient plus nombreuses que les hommes à être considérées comme pauvres si seuls les revenus personnels étaient pris en compte.
3. Conditions de vie (travail domestique)
Partage inégal des tâches domestiques : Les femmes supportent massivement la charge du travail domestique, même avec un emploi. L'arrivée du premier enfant renforce ce schéma.
Chiffres (Insee) : Femmes consacrent en moyenne 3h26 aux tâches domestiques, contre 2h pour les hommes. Ce chiffre est à nuancer car le temps passé avec les enfants (regarder la télévision) est comptabilisé pour les hommes, gonflant le total.
Lenteur du changement : Malgré les générations, le partage des tâches dans la sphère privée reste inégal.
4. Vie politique
Parité injonctive mais insuffisante :
Députés à l'Assemblée nationale (chiffres 2017) : 61,3 % hommes, 38,7 % femmes.
Maires (chiffres 2020) : 80,2 % hommes, 19,8 % femmes.
Freins à l'accès exécutif local : Les femmes peinent à accéder aux positions exécutives.
5. Violences
Agressions sexuelles : 14,5 % des femmes déclarent avoir subi au moins une agression sexuelle dans leur vie, contre 3,9 % des hommes (enquête VIRAGE - Ined).
Violences conjugales et sexuelles : Les femmes sont en première ligne. En 2023, 134 femmes ont été tuées (associations), contre 96 annoncées par le gouvernement.
Les féminicides sur très jeunes filles sont en augmentation.
Exemple tragique d'Emma (14 ans), victime de son petit ami qui avait évoqué des pulsions meurtrières aux institutions sans que cela ne l'arrête.
Pourquoi parle-t-on de différentes vagues de féminisme ? Que recouvrent ces quatre vagues ?
La métaphore des "vagues" permet de structurer l'histoire des luttes féministes, mais elle est critiquée pour son caractère réducteur. On distingue quatre vagues principales, chacune avec ses spécificités et ses avancées.
Critique de la métaphore des vagues
La métaphore des vagues, popularisée par des travaux comme ceux de Geneviève Fraisse, Michelle Perrot et Christine Bard, permet d'organiser la généalogie des luttes.
Cependant, cette approche peut masquer la multiplicité des courants et l'hétérogénéité des engagements, même au sein d'une même période.
Le pluriel "féminismes" est donc essentiel pour insister sur les continuités, les filiations et les ruptures.
Les quatre vagues
1. Première Vague (fin XIXe - début XXe siècle)
Origine : États-Unis (1848), Grande-Bretagne (1851).
Objectif : Acquisition de l'égalité juridique, civile et politique entre les sexes.
Actrices : Majoritairement des féministes issues de la bourgeoisie (ex: Hubertine Auclert, Céline Brunschvicg en France).
Avancées en France : Droit de vote en 1944.
2. Deuxième Vague (années 1960-1970)
Origine : États-Unis (1968), déferle sur l'Europe dans les années 70.
Objectif : Lutte contre le patriarcat, déconstruction de la domination masculine, revendication de nouvelles libertés.
Revendications emblématiques : Droit à l'avortement (loi Veil en France, 1975).
Mouvement et slogan : Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en France. Slogan : "Le personnel est politique".
Théorisation : Politisation de l'intime, visibilité des questions sexuelles et corporelles.
3. Troisième Vague (années 1980-2000)
Contexte : Émergence après le "backlash" (contre-pied, retour de bâton) des années 80, analysé par Susan Faludi. Ce backlash dénonçait la prétendue "victoire" des féministes et leur rôle dans le malheur des femmes.
Caractéristiques :
Mobilisation de femmes marginalisées : femmes de couleur (black féminisme), immigrées latino-américaines (chicanas), féministes lesbiennes. Elles ne s'identifient pas au "nous, les femmes" de la deuxième vague.
Reconnaissance de l'enchevêtrement des discriminations (classe, race, genre, sexualité).
Intersectionnalité : Concept introduit en France (affaires du foulard 1989/2004, révolte des quartiers populaires 2005).
Diffusion de théories postcoloniales, queers, transidentitaires qui visent à déshomogénéiser et décoloniser le féminisme.
Croisement des luttes : Antiracisme, anticapitalisme, altermondialisation, santé, écologie (écoféminisme).
Controverses : Débats au sein du mouvement sur des concepts comme l'écoféminisme (accusé de renvoyer les femmes à la nature) ou le sujet universel de la "femme".
Apports : Réactualisation des cadres d'analyse sans se désolidariser des théoriciennes matérialistes francophones (Christine Delphy, Colette Guillaumin).
4. Quatrième Vague (années 2010 à aujourd'hui)
Contexte : Essor des réseaux sociaux, "Printemps féministes" (à partir de 2010).
Caractéristiques :
Extension des idées féministes grâce aux plateformes en ligne (mouvement #MeToo, décompte des féminicides, collectifs comme "Nous toutes").
Articulation des mobilisations en ligne et hors ligne.
Objectif : Transformer l'individu et les normes, au-delà de l'égalité en droits, vers l'égalité de fait.
Accent sur l'autocensure, la sensibilisation et la déconstruction des stéréotypes de genre.
Gouvernement de soi : Intégration du travail domestique par les enfants, politiques de diversité et d'égalité en entreprise.
Intégration des nouvelles technologies dans la pratique militante (Pussy Riot, Femen, féministes espagnoles des Indignés, collectifs français).
Internationalisation des combats.
Est-il pertinent de parler de vagues de féminismes ?
Bien que la métaphore des vagues soit utile pour la chronologie, elle fait l'objet de critiques pour son incapacité à refléter la nature non consensuelle et plurielle des féminismes. Les tensions persistent, notamment entre les générations et les courants (universaliste vs décolonial, queer/trans vs "ancien").
Non-consensus : Le découpage chronologique par vagues ne fait pas l'unanimité. En France, la présence active des militantes des vagues précédentes complique l'identification d'une "troisième" ou "quatrième" vague distincte.
Tensions et clivages :
Féminisme décolonial français : Remet en question le féminisme "classique" (égalitaire, universaliste, laïque) en croisant les luttes (sexe, genre, race, classe, religion) et en donnant la parole aux femmes des marges (afro-féminismes, féminismes musulmans). Il dénonce le racisme institutionnel et l'instrumentalisation des femmes racisées. Le collectif "Mwasi" (afro-descendantes) en est un exemple.
Slogan : "Ne nous libérez pas, on s'en charge".
Féminisme queer et trans vs "à l'ancienne" : Remise en question de l'homogénéité du sujet "femme" de la deuxième vague, qui supposait une expérience commune de la domination pour toutes les femmes. Des débats vifs subsistent sur cette question.
Difficulté à catégoriser : La terminologie pour les jeunes féministes (nouvelles, du XXIe siècle, du temps présent, post-féministes) témoigne de la difficulté à appréhender des générations militantes qui échappent aux catégories.
Effet de ricochet : Les contre-courants (anti-IVG des années 90) ont paradoxalement pu entraîner une remobilisation féministe, montrant la complexité et la non-linéarité de l'histoire des luttes.
Critique de Karen Hoffmann : Récuse la métaphore des vagues pour préférer celle du volcan ("éruptions, coulées, fissures, lave en fusion, magma") pour décrire un mécontentement insaisissable qui s'attaque aux points faibles du patriarcat.
Danger d'affaiblissement : Les controverses internes, bien que nourrissant le mouvement, peuvent affaiblir sa portée et ternir son image, exploitées par l'anti-féminisme.
L'anti-féminisme est un contre-mouvement inventé par Alexandre Dumas, opposé à l'émancipation des femmes.
Qu'est-ce qui explique que ces luttes féministes connaissent des périodes de stagnation ou de retours en arrière ?
Les périodes de stagnation s'expliquent par les controverses internes aux féminismes et par l'émergence d'un puissant discours différentialiste (soutenue par la psychologie évolutionniste et largement diffusée par les médias et le monde de l'entreprise) qui réaffirme une spécificité féminine et tend à remplacer la lutte pour l'égalité par une injonction à la complémentarité.
1. Controverses internes aux féminismes
L'éclatement des féminismes, bien que moteur de renouvellement, peut aussi être perçu comme une faiblesse et donner des arguments à l'anti-féminisme ("elles ne sont même pas d'accord entre elles").
Malgré cela, un "fer de lance commun" pour l'égalité persiste.
2. L'argumentation différentialiste et ses vecteurs
Des recherches menées par Djaouidah Sehili et Irène Jonas ont mis en évidence un retour de l'argumentation différentialiste (« les hommes et les femmes sont différents ») en opposition aux avancées féministes et aux théories de genre (qui voient le genre comme construction sociale).
Origines et supports :
Psychologie évolutionniste (PE) : Courant scientifique qui tente de donner une caution objective aux différences H/F en utilisant des tests cognitifs, gènes, imagerie cérébrale (rappelant le XIXe siècle avec la craniométrie). Elle prône une explication "scientifique" des différences pour "se comprendre" et "construire un idéal de vie".
Littérature grand public : Nombreux ouvrages dans les années 1980-2000 (ex: Allan et Barbara Pease "Pourquoi les hommes n'écoutent jamais rien et les femmes ne savent pas lire les cartes routières", John Gray "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus") ayant eu un succès commercial mondial. Ces best-sellers vulgarisent des idées essentialistes.
Presse magazine : Diffuse ces discours (Marie-Claire, Elle, Figaro Magazine, Psychologies Magazine, Management).
Marketing et coaching : Discours des cabinets de conseil et consultants sur le "management au féminin", promouvant une "spécificité professionnelle féminine" (approche consensuelle, écoute, convivialité, gestion multi-tâches issue de la maternité).
Discours entrepreneurial : Idée d'un "leadership féminin" plus humain, pragmatique, dont on postule qu'il serait plus rentable (sans preuves).
Effets pervers :
Essentialisation des femmes : Attribution de compétences innées, non évaluées car "naturelles", ce qui peut conduire à dévaloriser ces compétences en entreprise.
Injonction à l'auto-responsabilisation : Le coaching et certains discours poussent les femmes à travailler sur leurs "propres défaillances" ("libérez-vous du corset invisible"), plutôt que de remettre en question les inégalités sociales.
Retour à l'éternel féminin : Réactualisation de l'idée d'une complémentarité entre sexes, amoindrissant la lutte féministe et présentant les femmes comme non concurrentielles.
Idéologisation : Ces discours, qui s'appuient sur des prétendues différences de nature, divisent la société et hiérarchisent les individus en leur attribuant des rôles sociaux et statuts spécifiques, fixant les hommes et les femmes dans des catégories immuables.
Accusation du féminisme : Certains ouvrages attribuent aux mouvements féministes la souffrance des hommes, les problèmes conjugaux, le désarroi.
La complémentarité, nouveau paradigme : Le discours dominant tend à remplacer la lutte pour l'égalité par une quête de "pacification des relations hommes-femmes" via la complémentarité. Pour de nombreux chercheurs, cela représente un recul car cela place la responsabilité de cette pacification sur les femmes, les enjoignant à ne plus lutter.
Points clés à retenir
Les féminismes sont des mouvements sociaux et politiques essentiels à la transformation sociale et à la lutte pour l'égalité, qui est loin d'être acquise en France.
Plusieurs "vagues" historiques ont marqué des avancées distinctes (droits civiques, émancipation du patriarcat, intersectionnalité, mobilisations numériques), mais cette métaphore est critiquée pour occulter la diversité et les controverses internes.
Les inégalités persistent dans l'éducation, l'emploi (salaires, temps partiel, type d'emplois), le partage du travail domestique, la vie politique et sont criantes en matière de violences faites aux femmes.
Un retour de discours différentialistes et essentialistes (par la psychologie évolutionniste, les médias, le management) pose un risque de stagnation, en présentant les hommes et les femmes comme intrinsèquement différents et complémentaires, et en minimisant la nécessité de la lutte pour l'égalité.
Les féminismes : Histoire, courants et défis contemporains
Cette note synthétise les concepts, l'histoire et les débats actuels entourant les mouvements féministes. Elle se base sur une analyse des inégalités persistantes, des différentes phases historiques du féminisme, et des contre-courants qui cherchent à freiner ses avancées.
Fondements et persistance des inégalités hommes-femmes
Le féminisme est fondé sur le constat que les inégalités entre les hommes et les femmes existent et sont le produit d'une construction sociale, et non d'une évolution naturelle. Ces combats visent à déconstruire ces inégalités pour atteindre une société plus juste et durable.
Définition du féminismeSelon Karine Bergès, le féminisme est un mouvement social et politique œuvrant de longue date à l'émancipation des femmes et leur construction en tant que sujet autonome. Ce sont les mobilisations féministes, et non une "évolution naturelle" des sociétés, qui ont permis la consolidation des droits des femmes.
La devise républicaine "Liberté, Égalité, Fraternité" est elle-même interrogeable. Le terme fraternité renvoie étymologiquement aux liens entre frères, incluant les sœurs sans les nommer, à l'image de la règle grammaticale où le masculin l'emporte. Le terme sororité, qui désigne les liens entre sœurs, existe pourtant.
Florilège des inégalités persistantes en FranceMalgré des progrès, l'égalité est loin d'être atteinte. Les données suivantes, issues notamment de l'Observatoire des inégalités, le démontrent.
Éducation : Les femmes sont majoritaires à l'université (58,7 %), mais restent sous-représentées dans les filières scientifiques et les écoles d'ingénieurs (< 30 %), qui mènent aux carrières les plus rémunératrices. Leur diplôme est "moins rentable" sur le marché du travail.
Emploi et Salaires :
À temps de travail confondu, les femmes gagnent en moyenne 23 % de moins que les hommes.
À poste et temps de travail équivalent, l'écart est de 5,3 %.
Plus on s'élève dans la hiérarchie, plus l'écart se creuse (18 % de moins pour les femmes cadres).
Les femmes occupent 80 % des emplois à temps partiel, souvent subi. Un million de femmes souhaiteraient travailler à temps plein.
Travail domestique : Les femmes consacrent en moyenne 3h26 par jour aux tâches domestiques, contre 2h pour les hommes. Cet écart se creuse souvent avec l'arrivée du premier enfant et la nature des tâches effectuées par les hommes (ex : regarder un documentaire avec les enfants) est souvent différente.
Politique : La parité est loin d'être une réalité. En 2020, seulement 19,8 % des maires étaient des femmes. En 2017, l'Assemblée Nationale ne comptait que 38,7 % de députées.
Violences :
Une femme sur sept est agressée sexuellement au cours de sa vie (14,5 % des femmes contre 3,9 % des hommes).
En 2023, 134 féminicides ont été recensés par les associations (contre 96 selon le gouvernement, les modes de calcul différant). On note une recrudescence inquiétante des féminicides sur de très jeunes filles.
Les "Vagues" du féminisme : une métaphore historique
L'histoire du féminisme est souvent découpée en "vagues". Cette métaphore, bien que critiquée pour sa simplification, permet de périodiser les grandes phases de mobilisation.
La Première Vague (fin XIXe - 1944) : Le féminisme suffragiste
Objectif : L'égalité juridique, civile et politique.
Actrices : Principalement des femmes issues de la bourgeoisie comme Hubertine Auclert.
Conquête majeure en France : Le droit de vote et d'éligibilité pour les femmes en 1944.
La Deuxième Vague (années 1960-1970) : La libération du corps et de l'intime
Objectif : Lutter contre la domination masculine (patriarcat) et obtenir de nouvelles libertés.
Slogan emblématique : "Le personnel est politique", popularisé par le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en France.
Conquête majeure en France : Le droit à l'avortement (Loi Veil) en 1975, dont l'inscription dans la Constitution en 2024 est un héritage direct.
La Troisième Vague (années 1980-2000) : Intersectionnalité et nouvelles théories
Contexte : Émerge en réaction au backlash (retour de bâton) des années 80, théorisé par Susan Faludi, une contre-offensive médiatique et culturelle visant à disqualifier les combats féministes.
Actrices : Des femmes qui ne se reconnaissaient pas dans le "nous, les femmes" de la deuxième vague (souvent perçu comme blanc, bourgeois, hétérosexuel) : féministes noires (black feminism), lesbiennes, immigrées (chicanas).
Concept central : L'intersectionnalité, qui analyse l'enchevêtrement des discriminations (sexe, classe, race, orientation sexuelle).
Nouveaux courants : Diffusion des théories queer, postcoloniales, transidentitaires et de l'écoféminisme (qui, malgré sa pertinence, est parfois critiqué pour un risque de naturalisation et d'essentialisation des femmes).
La Quatrième Vague (à partir des années 2010) : Le cyberféminisme
Caractéristique : L'utilisation massive d'Internet et des réseaux sociaux pour la sensibilisation et la mobilisation (ex: #MeToo, collectifs "Nous Toutes").
Objectif : Extension des idées préexistantes. Il ne s'agit plus seulement d'obtenir l'égalité en droit, mais de transformer les consciences et les comportements individuels (déconstruction des stéréotypes, autocensure).
Stratégie : Une visibilité permanente en ligne qui permet d'internationaliser les combats et de donner la parole à des groupes minoritaires.
Controverses et fractures au sein des féminismes
La métaphore des vagues masque la complexité et les tensions qui traversent le féminisme. Loin d'être un bloc uni, il est parcouru de débats vifs qui, s'ils sont stimulants, peuvent aussi être exploités par les courants anti-féministes.
L'historienne Karen Hoffmann propose de remplacer la métaphore marine des vagues par une métaphore volcanique (éruptions, coulées de lave, magma) pour mieux décrire un mouvement "menaçant et insaisissable" qui attaque les points faibles du patriarcat.
Tableau comparatif des principaux clivages | |
Féminisme "universaliste" | Féminisme "intersectionnel" ou "décolonial" |
|---|---|
Défend des valeurs jugées universelles : égalité des droits, laïcité. | Critique l'universalisme comme étant un point de vue masqué (blanc, occidental, bourgeois). |
Considère que la lutte principale est celle contre le sexisme. | Insiste sur le croisement des luttes (sexe, race, classe, religion). |
Peut percevoir certains signes religieux (voile) comme un symbole d'oppression. | Dénonce l'instrumentalisation des corps des femmes racisées et défend le droit des femmes à disposer de leur corps, y compris dans leurs choix vestimentaires. Slogan : "Ne nous libérez pas, on s'en charge". |
D'autres tensions existent, notamment :
Le clivage générationnel : Des jeunes militantes veulent rompre avec un "féminisme à la maman" incarné par les figures de la deuxième vague.
La remise en cause du sujet "femme" : Les théories queer et trans critiquent l'idée d'une identité "femme" homogène, montrant que l'expérience de la domination varie grandement.
Stagnation et backlash : l'offensive du différentialisme
Les périodes de stagnation et de recul des droits s'expliquent en partie par des contre-offensives idéologiques puissantes. L'une des plus prégnantes est le retour du discours différentialiste, qui postule une différence de nature essentielle entre les hommes et les femmes.
Origine et diffusion du discours différentialiste
La caution pseudo-scientifique : Ce discours s'appuie sur la psychologie évolutionniste (PE), qui utilise la neurobiologie et l'imagerie cérébrale pour "prouver" des différences cognitives et comportementales innées.
La vulgarisation massive : Ce courant est popularisé par des best-sellers mondiaux comme "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus" ou "Pourquoi les hommes n'écoutent jamais rien et les femmes ne savent pas lire les cartes routières".
La diffusion dans le monde du travail :
On assiste à la promotion du "management au féminin" ou du "leadership féminin", qui attribue aux femmes des compétences "naturelles" : empathie, écoute, gestion du multitâche (souvent lié à leur rôle de mère).
Le danger : Ces compétences, perçues comme innées et non acquises, sont dévalorisées et ne sont pas reconnues à leur juste valeur. Cela renforce les stéréotypes et justifie des inégalités.
Le coaching invite les femmes à "travailler sur leurs propres défaillances" plutôt qu'à remettre en cause le système inégalitaire.
De l'égalité à la complémentarité : le véritable enjeu du backlashLe but ultime de ce discours différentialiste est de déplacer le débat.
L'objectif n'est plus la lutte pour l'égalité, mais la recherche d'une complémentarité entre les sexes pour "pacifier" les relations. Cette mission de pacification est implicitement assignée aux femmes, qui sont sommées de cesser la "lutte" pour préserver l'harmonie sociale.
Cette idéologie de la complémentarité est un frein majeur, car elle naturalise les rôles et vide les revendications féministes de leur portée politique et transformative.
Points clés à retenir
Les inégalités entre les hommes et les femmes en France sont factuelles, mesurables et persistantes dans tous les domaines (salaires, politique, tâches domestiques, violences).
Le féminisme n'est pas un mouvement monolithique. Il faut parler "des féminismes" pour rendre compte de la diversité des courants, des stratégies et des débats internes.
L'histoire des féminismes est marquée par des avancées majeures (droit de vote, avortement) mais aussi par des périodes de "backlash" (retour de bâton).
Les courants contemporains (3ème et 4ème vagues) sont marqués par l'intersectionnalité et l'usage du numérique, tout en générant des tensions avec les générations précédentes.
Le principal obstacle actuel est une contre-offensive idéologique différentialiste qui, sous une apparence bienveillante et pseudo-scientifique, vise à substituer l'idée de complémentarité à la lutte pour l'égalité.
Les Féminismes au Cœur des Combats pour l'Égalité et le Développement Sociétal
Cette leçon explore les diverses facettes du féminisme, non pas comme une apologie, mais comme une analyse des mouvements sociaux et politiques qui œuvrent pour l'égalité face aux inégalités persistantes entre les hommes et les femmes. Le cadre de cette analyse s'inscrit dans la formation TEDS (Transition Écologique pour un Développement Sociétal), soulignant la nécessité d'une transformation sociale vers plus d'égalité comme pilier d'un développement durable.1. Objectif de la Conférence et Contexte TEDS
La conférence a pour but pédagogique de transmettre les apports des mouvements féministes pluriels à la cause de l'égalité. Elle s'inscrit dans une dynamique de transition sociale, visant un changement de vie vers plus d'égalité, en lien avec la question de la soutenabilité de nos organisations sociales et la réduction des inégalités.1.1. Les Féminismes face aux Inégalités Persistantes
Les luttes féministes sont intrinsèquement liées à l'existence des inégalités entre les hommes et les femmes, qui persistent encore aujourd'hui en France. Contrairement à une idée reçue, l'émancipation des femmes et la consolidation de leurs droits ne sont pas le fruit d'une évolution naturelle des sociétés, mais bien des mobilisations féministes, incluant parfois des hommes.1.2. La Valeur "Fraternité" et la Question de la Sororité
La devise républicaine "Liberté, Égalité, Fraternité" est analysée sous l'angle du genre. La valeur de fraternité, renvoyant traditionnellement aux liens entre "frères" et à la "famille humaine", pose question, car elle inclut les femmes sans les nommer spécifiquement. Le terme de sororité, désignant les liens entre sœurs, n'est pas retenu dans la Constitution, reflétant une asymétrie linguistique où le masculin "l'emporte" sur le féminin dans la grammaire. Ceci met en lumière la nécessité d'une réflexion sur l'inclusion et la représentation linguistique.1.3. La Demande Sociale et la Visibilité du Féminisme
Les débats sociétaux autour de sujets comme le mariage et l'adoption pour les personnes homosexuelles, les questions éthiques liées aux nouvelles technologies de procréation, les droits sexuels et reproductifs, la prostitution, la pornographie, les liens entre religion, laïcité et féminisme, et la lutte contre les violences faites aux femmes, donnent une visibilité accrue aux questions féministes. Ces débats interrogent constamment les frontières mouvantes du ou des féminismes et la diversité de leurs approches.2. Qu'est-ce que le/les Féminisme(s) ?
Le féminisme est défini comme un mouvement social et politique œuvrant à l'émancipation des femmes et à leur construction en tant que sujet autonome. Il s'agit d'un mouvement qui a historiquement œuvré et continue d'œuvrer pour la transformation sociale, et non d'une simple réaction à l'évolution naturelle des sociétés.2.1. L'Apport des Luttes Féministes à la Transformation Sociale
C'est la mobilisation féministe, à travers ses luttes et ses théorisations, qui a permis les avancées en matière d'émancipation et de droits pour les femmes. L'intérêt pour l'histoire des femmes, le genre et le féminisme est croissant dans le milieu universitaire français, avec l'émergence de parcours d'études dédiés, de colloques et de séminaires.2.2. L'Histoire en Marche et les Nouveaux Défis
Comprendre le féminisme, c'est comprendre une histoire en constante évolution, marquée par des bouleversements législatifs et sociétaux qui ont impacté aussi bien les femmes que les hommes. Le féminisme contemporain doit faire face à de nouveaux défis à l'aune des mutations politiques, sociales, culturelles et technologiques, tout en explorant l'histoire féministe à travers ses multiples modulations et contextes.3. Les Inégalités Hommes-Femmes Existent-elles Encore en France ?
Malgré une réduction des inégalités ces dernières décennies, particulièrement en matière d'éducation, de participation professionnelle et politique, l'égalité est loin d'être atteinte. Des données concrètes de l'Observatoire des inégalités et de l'Insee illustrent cette persistance.3.1. Éducation
Bien que les femmes soient majoritaires à l'université (58,7 % en 2019), et que les filles réussissent globalement mieux et obtiennent des diplômes plus élevés, des écarts subsistent dans les choix de filières.- Exemple : 70 % des étudiantes en lettres et sciences humaines, 64 % en médecine et pharmacie, mais moins de 30 % dans les écoles d'ingénieurs (filières prestigieuses et rémunératrices).
- Constat : Malgré un niveau de diplôme plus élevé, les femmes restent "moins rentables" sur le marché du travail.
3.2. Emploi et Salaires
Le taux de chômage est similaire pour les hommes (8,5 %) et les femmes (8,4 %), suggérant une "égalité dans la précarité". Cependant, l'intégration des femmes sur le marché du travail s'est faite majoritairement dans des secteurs moins prestigieux et rémunérateurs : services, distribution, emplois domestiques, enseignement, santé. Ces secteurs sont souvent liés aux sphères domestiques.- Écart salarial : Tous temps de travail confondus, les hommes gagnent 30 % de plus que les femmes, et les femmes gagnent 23 % de moins que les hommes.
- Temps partiel : Le temps partiel est essentiellement féminin et souvent subi (1 million de femmes souhaitant travailler à temps plein ne trouvent que du temps partiel). Il conduit à des emplois de "mauvaise qualité" avec moindres responsabilités.
- Hiérarchie : Plus on s'élève dans la hiérarchie, plus les écarts de salaires sont grands. Les femmes cadres touchent en moyenne 18 % de moins que les hommes cadres. L'écart le plus faible est parmi les employés (6 %), une catégorie majoritairement féminisée.
- Précarité des familles monoparentales : 23,8 % des familles monoparentales (majoritairement des femmes seules et leurs enfants) sont en situation de pauvreté. Si l'on ne considérait que les revenus personnels, beaucoup plus de femmes que d'hommes seraient considérées comme pauvres.
3.3. Conditions de Vie et Partage du Travail Domestique
Le partage du travail domestique reste inégal et se creuse souvent après l'arrivée du premier enfant.- Temps consacré : Les femmes consacrent en moyenne 3h26 aux tâches domestiques, contre 2h pour les hommes (données Insee).
- Définition du "temps domestique" : Les recherches montrent que les 2h des hommes incluent souvent des activités avec les enfants comme regarder des documentaires, ce qui peut "grossir" le nombre d'heures sans refléter un partage équitable des tâches ménagères ou de la charge mentale.
- Stagnation : Malgré les générations, le "vrai" partage des tâches dans la sphère privée progresse lentement.
3.4. Vie Politique
Malgré les lois sur la parité, des disparités importantes persistent.- Assemblée Nationale (2017) : 61,3 % d'hommes, 38,7 % de femmes.
- Maires (2020) : 80,2 % d'hommes, 19,8 % de femmes au niveau local.
- Accès aux postes exécutifs : Les femmes peinent à accéder aux positions exécutives locales.
3.5. Violences
Les violences sexuelles et conjugales touchent majoritairement les femmes.- Agressions sexuelles : Une femme sur sept (14,5 %) déclare avoir vécu au moins une forme d'agression sexuelle au cours de sa vie, contre 3,9 % des hommes (Enquête Virage de l'Ined).
- Viols : Le décalage est encore plus net pour les viols et tentatives de viol.
- Féminicides : En 2023, 134 femmes ont été tuées (chiffres associatifs, contre 96 selon le gouvernement), montrant la réalité de la violence la plus extrême en France. Une recrudescence des féminicides chez les très jeunes filles est également constatée.
4. Les Différentes Vagues du Féminisme
La métaphore des "vagues" permet de reconstruire la généalogie des luttes féministes, bien qu'elle soit sujette à des critiques pour son approche parfois réductrice de la diversité des courants. L'utilisation du pluriel "féminismes" est essentielle pour reconnaître cette hétérogénéité.4.1. Première Vague (XIXe - début XXe siècle)
Origine aux États-Unis (1848) et au Royaume-Uni (1851).- Objectif principal : Acquisition de l'égalité juridique, civile et politique (droit de vote, par exemple en France en 1944).
- Porteuses : Féministes issues principalement de la bourgeoisie.
- Pionnières françaises : Hubertine Auclert, Céline Brunschvicg.
4.2. Deuxième Vague (années 1960 - 1980)
Déploiement aux États-Unis (1968) et en Europe (années 1970).- Objectif principal : Lutte contre le patriarcat et pour de nouvelles libertés.
- Revendications : Libération des femmes des normes imposées par la société patriarcale (ex. : droit à l'avortement en France en 1975, désormais inscrit dans la Constitution).
- Slogan emblématique : "Le personnel est politique" (popularisé par le Mouvement de Libération des Femmes - MLF en France).
- Théorisation : Politisation de l'intime, visibilité des questions sexuelles et corporelles.
4.3. Troisième Vague (années 1980 - 2000)
Émerge en réaction au "backlash" (retour de bâton) des années 1980, période de forte réaction sociale contre les avancées des droits des minorités, y compris les femmes.- Contexte du "backlash" : Montée d'un discours médiatique, publicitaire et de pop culture affirmant que les mouvements féministes avaient atteint leurs objectifs et que cette "égalité" avait rendu les femmes malheureuses.
- Caractéristique : Reconfiguration du féminisme avec la mobilisation des femmes dites de couleur (black feminism), des émigrées latino-américaines (chicanas), et des féministes lesbiennes, qui ne s'identifient pas au "nous, les femmes" universel de la deuxième vague.
- Concepts clés : Intersectionnalité – reconnaissance de discriminations multifactorielles (classe, race, genre, sexualité). Ce concept est introduit en France via les affaires du foulard (1989, 2004) et la révolte des quartiers populaires (2005).
- Diversité : Hybridation des identités, ouverture aux personnes trans, prise en compte de la diversité culturelle, d'origine, d'orientation sexuelle.
- Théories : Diffusion de théories postcoloniales, queer, transidentitaires. Nécessité de déshomogénéiser et même de décoloniser le féminisme.
- Nouveaux champs de bataille : Croisement des luttes féministes avec l'antiracisme, l'anticapitalisme, l'altermondialisation, les questions de santé et l'écologie (écoféminisme).
- Controverses sur l'écoféminisme : Critiqué pour potentiellement renvoyer les femmes à leur "nature originelle" ou à un féminisme spirituel plutôt que politique. Émilie Hache réhabilite l'écoféminisme en réconciliant le dualisme nature/culture.
4.4. Quatrième Vague (années 2010 - aujourd'hui)
Générée par l'essor des réseaux sociaux, sensibilise fortement les nouvelles générations.- Mouvements emblématiques : #MeToo, visibilisation des féminicides, collectifs comme "Nous Toutes".
- Caractéristique : Extension des idées féministes préexistantes facilitée par les plateformes en ligne, articulée avec des mobilisations hors ligne.
- Objectif : Au-delà de l'égalité en droits, l'inscription dans les faits. Transformer l'individu par la déconstruction des stéréotypes de genre, la sensibilisation et l'autocensure.
- Gouvernement de soi : Impact sur les familles (initiation des enfants au travail domestique) et le monde du travail (politiques de diversité et d'égalité).
- Intégration technologique : Utilisation systématique d'Internet, des blogs, des réseaux sociaux pour la visibilité militante (Pussy Riot, Femen, féministes des indignés, collectifs français). Permet l'internationalisation des combats.
5. Pertinence des "Vagues" et les Controverses Internes
Le découpage du féminisme en vagues n'a jamais fait consensus et peut occulter la complexité et la diversité des courants. Les tensions entre les différentes générations et approches féministes sont réelles.5.1. Critique du Modèle des Vagues
- Continuum et ruptures : La métaphore des vagues peut donner l'impression qu'une vague annule la précédente, masquant un continuum et des lignes de filiation et de rupture.
- Multiplicité des courants : Le féminisme est hétérogène, avec de multiples courants qui cohabitent, parfois avec des conflits.
- Karen Hoffmann et la métaphore volcanique : L'historienne Karen Hoffmann propose la métaphore volcanique ("éruption, coulées, fissures, lave en fusion, magma") pour illustrer le féminisme comme une force constante attaquant les points faibles du patriarcat, traversant ses cuirasses institutionnelles.
5.2. Tensions et Clivages au Sein des Féminismes Français
L'absence de consensus est notable, notamment entre les militantes des différentes vagues.- Féminisme égalitaire/universaliste vs. Féminisme décolonial : Le féminisme classique français défend des valeurs universalistes et laïques, tandis que le féminisme décolonial vise à croiser les luttes (sexe, genre, race, classe, religion) et à donner la parole aux femmes des marges.
- Slogan : "Ne nous libérez pas, on s'en charge."
- Alliances : Tisse des alliances au-delà des différences religieuses et culturelles (afro-féminismes, féminismes musulmans).
- Dénonciations : Racisme institutionnel, instrumentalisation des femmes racisées (ex: débats sur le voile), etc.
- Exemple : Collectif "Mwasi" (afro-descendantes, femmes noires) fondé en 2014, très actif sur les réseaux sociaux.
- Féminisme queer/trans vs. Féminisme dit "à l'ancienne" : La notion d'une identité "femme" homogène, fondement du mouvement des femmes des années 1970, est remise en question par les théories féministes renouvelées et les collectifs LGBTI+. L'idée que toutes les femmes partagent une expérience commune de domination est fortement débattue.
- Générations militantes : Des termes comme "nouvelles féministes", "féministes du XXIe siècle", "post-féministe", illustrent la difficulté à catégoriser des jeunes militantes qui ne s'identifient pas toujours aux mouvements précédents, voulant "en finir avec un féminisme à la maman".
5.3. Conséquences des Controverses
Les controverses internes au mouvement féministe, bien que porteuses de renouveau, peuvent parfois affaiblir sa portée et ternir son image, offrant des arguments aux courants anti-féministes (néologisme inventé par Alexandre Dumas au XIXe siècle).6. Les Périodes de Stagnation et les "Retours en Arrière"
Les luttes féministes connaissent des périodes de stagnation et de critiques virulentes, en partie dues aux controverses internes, mais aussi à la résurgence d'un discours différentialiste.6.1. Le Discours Différentialiste et le "Retour de l'Argumentation Différentialiste"
Des recherches menées par Djaouidah Sehili et Irène Jonas ont mis en évidence un retour en force d'une argumentation différentialiste entre hommes et femmes, souvent perçue comme une offensive contre les avancées féministes.- Contrepoint aux théories du genre : Alors que les théories du genre ont montré que le genre est une construction sociale permettant de déconstruire les stéréotypes, un discours différentialiste réapparaît.
- Sources : Littérature de psychologie évolutionniste, presse féminine, propagande marketing des consultants et du coaching, communication d'entreprise.
- Justification : S'appuie sur une prétendue "spécificité professionnelle féminine", affirmant que les femmes "apportent autre chose" au monde du travail, notamment une "performance économique" (approche équivoque de discours essentialistes).
- Exemples concrets : Ouvrages comme "Pourquoi les hommes n'écoutent jamais rien et les femmes ne savent pas lire les cartes routières" (Allan et Barbara Pease) ou "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus" (John Gray), qui s'appuient sur une psychologie évolutionniste pour expliquer des différences psychologiques "innées" entre les sexes.
- "Caution objective" : Ces discours sont souvent soutenus par des scientifiques qui, malgré leur bagage, défendent des thèses contestables sur les différences cérébrales ou comportementales jugées "innées".
- Effets : Fixe les hommes et les femmes dans des catégories immuables, hiérarchise les individus, et réactualise le débat nature/culture dans le féminisme. Contribue à balayer les analyses basées sur les inégalités sociales au profit de prétendues différences naturelles.
6.2. Le "Leadership Féminin" et l'Éternel Féminin
Ce discours différentialiste se manifeste aussi dans l'idée d'un "leadership féminin" avec des compétences spécifiques aux femmes (approche humaine, pragmatique, souci d'autrui, etc.).- Risque : Ces "compétences" sont souvent considérées comme innées et non acquises, ce qui peut les dévaloriser sur le marché du travail.
- Raison d'être : Parfois promues sous l'angle de la rentabilité (les entreprises cherchant à recruter des femmes pour améliorer l'ambiance ou la performance, sans étude confirmant ce lien direct).
- Coaching : Les femmes sont encouragées à "travailler sur leurs défaillances" et leurs "spécificités" (ex: "libérer le corset invisible") plutôt que de remettre en question les inégalités sociales.
- "Éternel Féminin" : Ce sentiment de spécificité féminine conduit à un "retour de l'éternel féminin", contredisant les avancées féministes en ancrant les femmes dans des places et des modes de management spécifiques, voire rentables.
- Injonction à la complémentarité : Ce discours vise à "pacifier les relations hommes-femmes" en promouvant la complémentarité plutôt que la lutte pour l'égalité. Il rend les mouvements féministes responsables du désarroi masculin et des problèmes conjugaux.
- Conséquence : C'est aux femmes qu'incombe la mission de pacification, une injonction à œuvrer pour la complémentarité afin d'arrêter la lutte. Ce n'est pas une posture favorisant l'égalité.
Conclusion : Diversité, Tensions et Persistance du Combat
Les féminismes sont des mouvements vibrants, complexes et en constante évolution. Leur hétérogénéité, bien que source de controverses internes, est également un moteur de renouvellement. Cependant, la persistance des inégalités structurelles et la résurgence des discours différentialistes, fondés sur des prétendues différences "naturelles", soulignent que la lutte pour une réelle égalité est loin d'être achevée. La reconnaissance et l'analyse de ces dynamiques sont essentielles pour comprendre les défis contemporains des féminismes dans la construction d'un développement sociétal juste et équitable.Le(s) Féminisme(s) au Cœur des Combats pour l'Égalité et la Transition Sociale
Cette leçon explore les féminismes comme moteur essentiel de la transition écologique et du développement sociétal, en se focalisant sur la soutenabilité des organisations sociales et la lutte contre les inégalités. Elle insiste sur le caractère pluriel et dynamique des féminismes, souvent marqué par des controverses et des ajustements contextuels, mais toujours avec une visée commune : l'égalité entre les sexes.1. Objectif Pédagogique de la Conférence : Comprendre l'Histoire en Marche
L'objectif principal de cette démarche n'est pas de faire l'apologie des féminismes, mais bien d'analyser leur rôle fondamental dans la remise en question et la transformation des inégalités. Les mouvements féministes sont présentés comme des vecteurs de changement social, cruciaux pour un développement sociétal juste et équitable.1.1. Les Féminismes face aux Inégalités Persistantes
Le point de départ est l'existence avérée et persistante des inégalités entre les hommes et les femmes en France. Ces inégalités justifient l'existence et la nécessité des luttes féministes. Ces combats s'inscrivent dans une dynamique de transition sociale, visant un changement profond vers plus d'égalité, valeur fondatrice de la devise républicaine française. Une critique est d'ailleurs apportée à la valeur de "fraternité" qui, bien que se voulant inclusive, omet les "sœurs" là où le terme "sororité" existe, soulignant une lacune dans le langage constitutionnel.1.2. Apports Clés des Mouvements Féministes
Les féminismes ont joué et continuent de jouer un rôle direct dans l'émancipation des femmes et la consolidation de leurs droits. L'évolution des sociétés vers plus d'égalité n'est pas "naturelle" mais le résultat de mobilisations et de théories féministes. L'intérêt pour l'histoire des femmes et des études de genre est croissant dans l'université française, avec l'organisation de colloques, journées d'études et de formations dédiées, comme cette leçon TEDS. Les débats sociétaux récents (mariage homosexuel, droits reproductifs, violences faites aux femmes, etc.) témoignent de la visibilité accrue des questions féministes et de leurs frontières mouvantes. L'histoire féministe est un long parcours marqué de bouleversements législatifs et sociétaux, remettant constamment en question les défis du féminisme contemporain face aux mutations politiques, sociales, culturelles et technologiques. Il est crucial de décloisonner le regard et d'explorer l'histoire féministe dans ses multiples modulations et contextes, sans chercher une définition unilatérale.2. Définition et Caractéristiques des Féminismes
Le terme "féminisme" au pluriel est privilégié pour refléter la diversité et la complexité des courants et des approches.2.1. Définition du Féminisme
Selon Karine Bergès, le féminisme est unmouvement social et politique œuvrant de longue date à l'émancipation des femmes et leur construction en tant que sujet autonome.Cette définition souligne l'action collective et politique pour l'autonomie des femmes, loin d'une simple évolution naturelle. Elle englobe également la théorisation féministe qui a soutenu et permis cette transformation sociale.
2.2. Pluralité des Féminismes
L'utilisation du pluriel insiste sur un continuum, des lignes de filiation et de rupture qui structurent les féminismes, permettant de prendre en compte et de refléter les controverses et les multiples courants. Les féminismes ne sont pas une entité monolithique unifiée.3. État des Lieux des Inégalités Hommes-Femmes en France
Contrairement à l'idée parfois répandue que les inégalités auraient disparu, les données actuelles montrent leur persistance, même si des progrès ont été réalisés.3.1. Éducation
* Les femmes sont plus nombreuses à l'université (58,7% en 2019) que les hommes (41,3%), une inversion par rapport aux années 1960. * Cependant, des écarts de filières subsistent : 70% des étudiantes en lettres et sciences humaines, 64% en médecine/pharmacie, mais moins de 30% dans les écoles d'ingénieurs (filières plus prestigieuses et rémunératrices). * Moins de filles en séries scientifiques au lycée. * Conclusion : les filles ont un niveau de diplôme globalement plus élevé et réussissent mieux, mais restent "moins rentables" sur le marché du travail.3.2. Emploi et Salaires
* Taux de chômage : quasi-égalité numérique (8,5% hommes, 8,4% femmes), mais les emplois féminins se concentrent dans des secteurs moins prestigieux et rémunérateurs (services, distribution, emplois domestiques, enseignement, santé), souvent liés à la sphère domestique. * Écart de salaires : * Tous temps de travail confondus : les hommes gagnent 30% de plus que les femmes ; les femmes gagnent 23% de moins que les hommes. * Temps complet : les femmes touchent 16,8% de moins. * À poste et temps de travail équivalent : les femmes touchent 5,3% de moins. * L'écart s'accroît avec la hiérarchie : 18% de moins pour les femmes cadres, contre 6% pour les employées (catégorie majoritairement féminisée). * Temps partiel subi : les femmes sont majoritairement concernées. Un million de femmes à temps partiel souhaiteraient travailler à temps plein. * Précarité : 23,8% des familles monoparentales (majoritairement des femmes seules avec enfants) sont en situation de pauvreté. Si l'on ne considérait que les revenus personnels, beaucoup plus de femmes seraient considérées comme pauvres.3.3. Conditions de Vie et Partage du Travail Domestique
* Le partage des tâches domestiques reste inégal : les femmes consacrent en moyenne aux tâches domestiques, contre pour les hommes (données INSEE). * L'arrivée du premier enfant accentue ce schéma traditionnel. * Il est important de noter que le temps "passé avec les enfants" chez les hommes peut inclure des activités comme regarder un documentaire ou des dessins animés, ce qui ne correspond pas toujours à une prise en charge active des tâches éducatives ou domestiques. * Malgré une lente évolution, un réel partage des tâches dans la sphère privée n'est pas encore acquis.3.4. Vie Politique
* Malgré la loi sur la parité, des inégalités persistent. * En 2017 (chiffres cités), l'Assemblée nationale comptait 61,3% d'hommes et 38,7% de femmes députées. * Au niveau local (2020), les femmes maires représentent seulement 19,8%, contre 80,2% d'hommes. * Les femmes peinent à accéder aux positions exécutives et, bien qu'elles représentent 42,4% des conseillers municipaux, le chemin reste long.3.5. Violences
* Les femmes sont en première ligne face aux violences conjugales et sexuelles. * 14,5% des femmes déclarent avoir vécu au moins une agression sexuelle au cours de leur vie, contre 3,9% des hommes (enquête Virage, INED). * femmes agressées sexuellement sur une année. * Le décalage est encore plus net pour les viols et tentatives de viol. * En 2023, 134 femmes ont été tuées (féminicides) selon les associations, contre 96 annoncées par le gouvernement, montrant l'importance de déconstruire les données. * Recrudescence des féminicides sur des adolescentes, dont le cas d'Emma (14 ans) est cité, soulignant l'extrême violence et l'augmentation préoccupante de ces actes.4. Les "Vagues" du Féminisme : Une Métaphore pour Saisir la Complexité
La métaphore des "vagues" est utilisée pour structurer la chronologie des luttes féministes, tout en reconnaissant ses limites et les critiques qu'elle suscite. Elle sert à articuler les dynamiques de filiation et de rupture entre les différents mouvements.4.1. Critique de la Métaphore des Vagues
* La chronologie par vagues ne fait pas consensus et peut masquer la multiplicité des courants et des positions qui ont toujours coexisté, souvent non sans conflits. * Elle pourrait occulter l'hétérogénéité des engagements individuels et collectifs. C'est pourquoi le pluriel "féminismes" est essentiel. * La coexistence de différentes "vagues" (avec des militantes des générations précédentes toujours actives) complexifie la notion d'une vague en recouvrant et faisant disparaître la précédente. * L'historienne Karen Hoffmann récuse cette métaphore et préfère celle "volcanique" () pour décrire une force menaçante et insaisissable qui s'attaque aux points faibles du patriarcat.4.2. Les Quatre Vagues du Féminisme
| Vague | Période et Contexte | Revendications Principales | Acteurs et Théories Clés | Impact et Caractéristiques |
|---|---|---|---|---|
| Première Vague | Fin XIXe - début XXe (USA 1848, GB 1851) | Égalité juridique, civile et politique (droit de vote, accès à l'éducation, à la propriété) | Mouvement suffragiste, féministes bourgeoises (Hubertine Auclert, Céline Brunschvicg) | Avancées significatives : droit de vote pour les femmes en France en 1944. |
| Deuxième Vague | Années 1960-1970 (USA 1968, Europe 1970s) | Libération des femmes, lutte contre le patriarcat, droits sexuels et reproductifs (avortement) | MLF (Mouvement de Libération des Femmes), "Le personnel est politique", théorisation de la politisation de l'intime | Analyse de la domination masculine, droit à l'avortement (loi Veil 1975), questions de sexualité et du corps, critique des rôles sociaux. |
| Troisième Vague | Années 1980 et suivantes (post-backlash) | Intersectionalité (prise en compte de la classe, race, genre, sexualité), hybridation des identités, diversité des enjeux et stratégies | Femmes de couleur (black féminisme), émigrées latino-américaines (chicanas), féministes lesbiennes. Nouveaux concepts comme l'intersectionnalité (introduite en France après les "affaires du foulard" 1989/2004 et les révoltes des quartiers populaires 2005). Théories postcoloniales, queers, transidentitaires. | Émergence d'un féminisme plus inclusif, dépassant le "nous les femmes" homogène. Décolonisation du féminisme, croisement des luttes (antiracisme, anticapitalisme, altermondialisme, écologie, santé). Controverses sur l'écoféminisme ("retour à la nature" vs "féminisme politique"). Réactualisation sans rupture avec les théoriciennes matérialistes francophones (Delphy, Guillaumin, Mathieu, Kergoat, Wittig). |
| Quatrième Vague | Années 2010 et suivantes (printemps féministes) | Diffusion des idées féministes grâce aux réseaux sociaux, visibilité des violences, déconstruction des stéréotypes, transformation individuelle | Mouvement #MeToo, décompte des féminicides, collectif "Nous Toutes", Pussy Riot, Femen, féministes des Indignés. | Extension et accélération de la diffusion des idées féministes. Utilisation des NTIC pour la visibilité militante et l'internationalisation des combats. Non plus seulement l'égalité en droits, mais l'égalité de fait, la transformation de l'individu, l'autocensure, la sensibilisation et la déconstruction des stéréotypes de genre. Intégration des nouvelles technologies dans l'activisme. |
4.3. Controverses et Clivages Internes au Féminisme
* Anciennes vs Nouvelles Générations : Tensions entre militantes historiques (MLF, féminisme universel, laïc) et jeunes féministes (féminisme décolonial, queer). Les premières sont parfois qualifiées de "féminisme à la maman". * Féminisme Universaliste vs Décolonial : Le féminisme décolonial vise à "décoloniser" le féminisme en croisant les fronts de luttes (sexe, genre, race, classe, religion) et en donnant la parole aux femmes des marges. Il se démarque des valeurs de laïcité défendues par le féminisme "classique", comme en témoigne le slogan "Ne nous libérez pas, on s'en charge" ou les débats autour du port du voile et du burkini. * Féminisme "à l'ancienne" vs Queer et Trans : Remise en question de l'homogénéité du "sujet femme" et de l'idée d'une expérience commune de domination. Les collectifs LGBTI et les théories queer contestent une identité femme figée, hégémonique, souvent blanche, hétérosexuelle, occidentale et de classe moyenne. * Ces controverses, bien que parfois affaiblissantes, sont aussi des moteurs de renouvellement et de dynamisme. L'anti-féminisme, lui-même inventé par Alexandre Dumas au XIXe siècle, exploite ces divisions pour décrédibiliser le mouvement.5. Les Périodes de Stagnation et les Critiques des Luttes Féministes
Les luttes féministes rencontrent des périodes de stagnation, de retours en arrière et de critiques virulentes. Ces phénomènes peuvent être expliqués par les controverses internes au mouvement, mais aussi par une résurgence d'argumentaires différentialistes dans la société.5.1. L'Argumentaire Différentialiste et ses Conséquences
* Retour en force dans les années 1980 et 2000 : Malgré les avancées des mouvements féministes et des théories du genre (genre comme construction sociale), il y a eu une résurgence d'un discours insistant sur les différences "innées" entre les hommes et les femmes. * Sources de diffusion : * Littérature grand public basée sur la psychologie évolutionniste (ex: Allan et Barbara Pease, John Gray avec "Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus"). * Presse féminine et magazines spécialisés (Marie Claire, Elle, Management, Psychologies Magazine). * Propagande marketing, consultants et coaching en entreprise. * Séries télévisées et publicités. * Contenu de l'argumentaire : * Assertion bienveillante d'une "spécificité professionnelle féminine", suggérant que les femmes apporteraient "autre chose" au monde du travail (approche humaine, pragmatique, capacité à gérer plusieurs dossiers). * Exemples cités : Valérie Perruchot (Saint-Gobain) affirmant que les femmes "ne se prennent pas au sérieux" et, par leur expérience de mère et d'épouse, sont capables de "gérer des centaines de choses en même temps". * Des ouvrages comme "Et si les femmes réinventaient le travail" ou "La croissance dépend aussi des femmes" de Muriel Fitoussi et d'autres mettent en avant des "compétences spécifiques" des femmes, parfois justifiées par des différences "biologiques" ou dues à des expériences de vie différentes (maternité, conciliation vie pro/perso). * Ces compétences (approche consensuelle, convivialité, facilité à travailler en équipe, écoute) sont souvent perçues comme innées et non comme des compétences acquises, ce qui tend à les dévaloriser dans le milieu professionnel. * La psychologie évolutionniste (PE) : Cherche à donner une caution scientifique aux différences sexuelles en s'appuyant sur des tests cognitifs, la génétique ou l'imagerie cérébrale. Des "scientifiques" affirment des différences profondes (ex: Brizendine sur les différentes zones cérébrales utilisées ou la "programmation" des filles à préserver la paix sociale). * Réponse scientifique : Des chercheurs comme Dominique Vidal réfutent ces conclusions, montrant que les différences individuelles du cerveau sont bien plus grandes que les différences entre les sexes.5.2. Impact du Différentialisme
* Idéologie sous-jacente : Ce discours tend à balayer les analyses des inégalités sociales pour suggérer des différences de "nature" irréductibles entre les sexes. * Hiérarchisation et catégorisation : Il fige hommes et femmes dans des catégories immuables, leur attribuant des caractéristiques, des attitudes et des rôles sociaux spécifiques. * Réactivation du débat nature/culture : Ce différentialisme réactualise la vieille opposition entre nature et culture, masquant les constructions sociales des différences. * Discours entrepreneurial : Création du concept de "leadership féminin" qui, sous couvert d'une approche plus humaine ou pragmatique, renvoie à des stéréotypes. On y associe aux femmes le souci d'autrui, la force morale, le charisme affectif, l'équilibre, l'autorité incitative. * Rentabilité et Bien-être : La promotion des femmes au leadership est parfois justifiée par une supposée "rentabilité" accrue ou une "meilleure ambiance" au sein des entreprises, assertions rarement appuyées par des études concrètes.5.3. Le Retour de l'Éternel Féminin et la "Pacification" des Relations
* Le différentialisme mène à un "retour de l'éternel féminin", contredisant les avancées féministes. * Selon Buschini, l'éternel féminin "amoindrit le sentiment de l'interdépendance entre les sexes" et "les fait apparaître comme complémentaires de l'homme." * Ce discours prône une "pacification des relations hommes-femmes" plutôt qu'une lutte pour l'égalité. * Des ouvrages affirment que les mouvements féministes seraient responsables de la souffrance masculine, des désamours et des problèmes conjugaux. * L'injonction est faite aux femmes de "travailler sur leurs propres défaillances" (libération du "corset invisible" selon Wittenberg-Cox) pour expliquer les défaillances sociales, détournant l'attention des inégalités structurelles. * Cette vision de la "complémentarité" vise à enterrer la lutte pour l'égalité, confiant aux femmes la mission de pacification.Conclusion : L'Importance de la Vigilance et du Pluriel
Les féminismes sont hétérogènes, sujets à controverses, mais sont des forces motrices pour l'égalité. L'éclatement des courants, loin d'être un signe de faiblesse, est considéré comme porteur de renouveau. Cependant, la persistance des inégalités et la résurgence d'arguments différentialistes imposent une vigilance constante pour ne pas glisser vers une "pacification" qui masquerait les inégalités au profit d'une "complémentarité" réductrice. La reconnaissance de la pluralité des féminismes et de leurs combats est essentielle pour comprendre les défis actuels et les voies futures de la transition sociale vers plus d'égalité et de justice.Podcasts
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