Chap 1 - Une nouvelle perspective sur l'évolution des inégalités
65 cardsAn analysis of the evolution of inequalities, focusing on income and wealth disparities, the role of the welfare state, and the impact of progressive taxation. It also touches upon discrimination based on gender, race, and socioeconomic background.
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Une Nouvelle Perspective sur l'Évolution des Inégalités
Cette leçon, dispensée par Fabien Tarrit de l'Université de Reims Champagne-Ardenne, offre une vue d'ensemble de l'évolution des inégalités sur le long terme, avec un accent particulier sur la France. Elle vise à déconstruire les fatalismes actuels concernant la progression des inégalités en montrant que, sur plus de deux siècles, la tendance a majoritairement été à la réduction, malgré des périodes de contre-tendance.
Fabien Tarrit a souhaité faire de cette leçon un bien commun. Cela signifie que vous pouvez la diffuser et en citer, modifier et adapter les contenus comme bon vous semble aux trois conditions suivantes :
cette diffusion ne peut se faire à des fins commerciales ;
en cas de citation, l'attribution doit se faire de la manière suivante : « Fabien Tarrit, enseignant-chercheur à la faculté des sciences économiques, sociales et de gestion et au laboratoire REGARDS-CRIEG (EA 6292) de l'université de Reims Champagne-Ardenne » ;
en cas de modification ou d'adaptation de cette leçon, le contenu que vous créez sur la base de celle-ci est susceptible d'être diffusé, cité, modifié et adapté sous les mêmes conditions que celle-ci.
1. Introduction : Une Tendance de Long Terme à la Réduction des Inégalités
Malgré le creusement des inégalités observé ces dernières décennies, une analyse sur le long terme révèle une tendance générale à la diminution des inégalités depuis plus de deux siècles. Cette perspective offre une "dose d'optimisme rationnel", démontrant que l'action humaine et les mobilisations sociales peuvent influencer positivement cette évolution. L'objectif n'est pas de juger si les inégalités sont justes, mais de postuler qu'une société moins inégalitaire est préférable.
1.1. Amélioration Générale du Niveau de Vie
Le niveau de vie global de l'humanité s'est considérablement amélioré au cours des deux derniers siècles, se manifestant par :
Croissance démographique et richesse : La population mondiale a été multipliée par seize depuis le 18ᵉ siècle, passant d'environ 500 millions à près de 8 milliards. Le revenu moyen par habitant a aussi fortement augmenté, de 70-75 € à plus de 800 € (en euros constants).
Santé et longévité : L'espérance de vie à la naissance est passée de 26 ans en 1820 à 72 ans en 2020. La mortalité infantile a radicalement diminué.
Éducation et savoir : Le taux d'alphabétisation est passé de 12 % en 1820 à 85 % en 2020, permettant un accès accru à l'information et à la connaissance.
Bien que ces statistiques reflètent une amélioration globale, il est crucial de noter qu'elles masquent des disparities importantes et des contre-tendances régionales.
1.2. Définition des Inégalités Abordées
Cette leçon se concentre principalement sur les inégalités de revenus et de propriété (patrimoine), tout en reconnaissant que les inégalités sont multifactorielles (accès à la culture, éducation, santé, etc.).
Revenu : flux, ce qu'on perçoit régulièrement (salaires, allocations, dividendes).
Patrimoine : stock, ce qu'on détient (biens immobiliers, actifs financiers). Les écarts de patrimoine sont accentués car le patrimoine est un revenu accumulé.
1.2.1. Outils de Mesure des Inégalités
Pour mesurer la concentration des richesses, l'intervenant choisit d'utiliser les déciles et les centiles pour une meilleure saisissabilité, plutôt que des outils comme l'indice de Gini ou la courbe de Lorenz, même s'ils sont pertinents.
Indice de Gini: Mesure de l'inégalité de distribution, allant de 0 (égalité parfaite) à 1 (inégalité totale).
Courbe de Lorenz: Représentation graphique de la distribution des richesses ; plus elle est courbée vers le bas, plus les inégalités sont fortes.
Un accent particulier est mis sur les ultra-riches, en analysant la part de propriété détenue par les 10 % les plus riches, les 1 % les plus riches, et même les 0,01 % les plus riches.
2. Évolution Longue des Inégalités de Propriété en France (1780-2020)
L'étude de la propriété en France sur plus de deux siècles révèle des dynamiques non linéaires et complexes.
2.1. Avant la Première Guerre Mondiale (1780-1910) : Concentration Abyssale
Pendant tout le 19ᵉ siècle et jusqu'en 1910, la concentration de la propriété était extrêmement élevée :
Les 1 % les plus riches détenaient plus de la moitié de la propriété (jusqu'à 50 % en 1840, et dépassant les 50 % en 1910).
Les 50 % les plus pauvres détenaient à peine 2 % de la propriété, illustrant des inégalités abyssales.
Des événements comme la Révolution Française et l'Empire ont entraîné des redistributions temporaires, mais la bourgeoisie a rapidement reconstitué son patrimoine.
2.2. Période de Réduction (1914-1980) : Le Grand Rééquilibrage
Entre 1914 et 1980, la France a connu une diminution radicale de la part de la propriété détenue par les plus riches :
Les 1 % les plus riches ont vu leur part chuter à 16-17 % (milieu des années 1980), soit trois fois moins qu'un siècle auparavant.
Les 50 % les plus pauvres ont vu leur part augmenter jusqu'à près de 10 %.
Cette réduction a surtout profité aux 40 % du milieu (la "classe moyenne"), dont la part est passée d'à peine 10 % au début du 20ᵉ à 40 % au début des années 1980. Ceci correspond à leur accession à la propriété.
Plusieurs facteurs expliquent cette période :
Guerres mondiales et crises économiques : Destruction massive de propriétés (y compris celles des riches) et appauvrissement général.
État social et politiques fiscales : Mise en place de politiques sociales (Sécurité Sociale) et développement de l'impôt progressif.
2.3. Nouvelle Hausse des Inégalités (Depuis 1980) : La Contre-tendance
Depuis les années 1980, la tendance s'est inversée : les inégalités de propriété recommencent à se creuser :
Les 1 % les plus riches détiennent à nouveau près de 25 % de la propriété (en 2020).
Les 50 % les plus pauvres voient leur part diminuer à 7 % en Europe et à 4 % aux États-Unis (en 2020), après une brève augmentation.
Malgré cette remontée, la concentration de la propriété n'a pas retrouvé les niveaux d'avant 1914.
2.4. Composition de la Propriété
La composition du patrimoine varie fortement avec le niveau de richesse :
Les 30 % les plus pauvres : Leur patrimoine est principalement constitué de liquidités (comptes bancaires), possédant peu ou pas de biens immobiliers ou financiers.
La "classe moyenne" (30 % à 95 %) : Leur patrimoine est majoritairement composé d'actifs immobiliers (logement principal, biens locatifs).
Les 5 % les plus riches : Détiennent l'essentiel des actifs financiers (actions, obligations).
Ces observations mettent en lumière des stratégies d'enrichissement et de conservation de la richesse différentes selon les classes sociales.
3. Évolution des Inégalités de Revenus en France (1780-2020)
Les inégalités de revenus sont généralement moins prononcées que celles de propriété, mais suivent une dynamique similaire sur le long terme.
3.1. Avant la Première Guerre Mondiale : Inégalités Constantes
Fin 18ᵉ et 19ᵉ siècle : Les 10 % les plus riches percevaient la moitié des revenus.
Les 50 % les plus pauvres percevaient à peine 15 % des revenus.
Les 40 % du milieu percevaient 35 % des revenus.
3.2. Période de Réduction (1914-1980) : Convergence Salariale
La période 1914-1980 a vu une diminution significative des inégalités de revenus :
Les 10 % les plus riches : Leur part est passée de 50 % (en 1910) à environ un tiers (33-34 %) aujourd'hui. Leurs revenus absolus continuent d'augmenter, mais leur part relative diminue.
Les 50 % les plus pauvres : Leur part est passée de 15 % à 22-23 %.
Les 40 % du milieu : Ont le plus bénéficié, passant de 35 % à 45 % des revenus.
Cette évolution est similaire à celle de la propriété, montrant que les « classes moyennes » ont été les principales bénéficiaires de la réduction des inégalités.
3.3. Écarts Actuels Colossaux
Malgré les réductions historiques, les écarts de revenus restent très importants :
Les moins riches des 10 % les plus riches touchent 8 fois plus que les plus riches des 50 % les plus pauvres.
Pour les 1 % les plus riches, l'écart est de 20 fois.
Pour les 0,1 % les plus riches, l'écart est de 70 fois.
4. Les Moteurs de la Réduction des Inégalités (1914-1980)
La période de forte redistribution des richesses s'explique par deux phénomènes majeurs et interconnectés.
4.1. Les Guerres Mondiales
Les deux guerres mondiales ont eu un impact profond sur les inégalités :
Destruction de capital : Les propriétés immobilières et physiques des plus riches ont subi d'énormes destructions, ce qui a réduit leur patrimoine relatif.
Réduction relative de la richesse : Les riches (propriétaires) ont proportionnellement plus perdu que les pauvres (qui avaient peu à perdre).
4.2. La Montée de l'État Social
L'essor de l'État social (ou État-providence) a profondément modifié la structure des dépenses publiques et la redistribution des richesses.
Dépenses publiques en hausse : De moins de 10 % du revenu national avant 1910 à 47 % en 2020.
Changement de nature des dépenses : Avant 1910, les dépenses étaient principalement régaliennes (armée, police, justice), garantissant l'ordre social et la propriété. Après 1910, la part des dépenses sociales (allocations chômage, familiales, retraites, éducation, santé) a explosé, absorbant les deux tiers des dépenses publiques dès les années 1950.
Mutation de l'État : L'État est passé d'un garant des droits de propriété à un acteur majeur de la protection sociale, injectant une partie significative de la richesse (environ un tiers du PIB) dans des logiques "hors-marché" et "hors-capitalisme".
4.2.1. L'Impôt Progressif
Le développement de l'impôt progressif a été un levier essentiel de cette redistribution :
Origines : Apparu début 20ᵉ siècle, accentué par les besoins de financement des guerres mondiales et la pression politique des mouvements sociaux (révolution russe de 1917).
Principe : Les revenus et patrimoines les plus élevés sont taxés à un taux plus important.
Taux Historiques : Les taux marginaux supérieurs de l'impôt sur le revenu ont atteint des sommets, dépassant 90 % aux États-Unis et au Royaume-Uni au milieu du 20ᵉ siècle (jusqu'à 98 % au Royaume-Uni). L'impôt sur les héritages a également connu des taux élevés (plus de 80 % au Japon, au Royaume-Uni, aux États-Unis).
Conséquences : Cette forte progressivité de l'impôt a contribué à la baisse de la concentration du capital privé par rapport au revenu national, réduisant ainsi les inégalités de propriété.
4.3. Impôt Progressif et Croissance Économique
Contrairement à l'idée reçue, un impôt progressif élevé n'a pas nécessairement entravé la croissance :
Observation aux États-Unis : Les périodes de forte progressivité de l'impôt (1900-1990) ont coïncidé avec des taux de croissance économique plus élevés (autour de 2 % ou plus) que les périodes de faible progressivité (1870-1900 ou depuis 1990, avec une croissance à 1,1 %).
Théorie du ruissellement : L'idée selon laquelle l'enrichissement des plus riches bénéficierait aux plus pauvres n'est pas étayée par les faits ; au contraire, les données suggèrent que des taux d'imposition élevés réduisent les inégalités, développent l'État social et s'accompagnent d'une meilleure performance économique.
5. La Contre-Tendance des Inégalités depuis les Années 1980
Depuis les années 1980, on observe une remontée généralisée des inégalités de revenus et de patrimoine, tant en Europe qu'aux États-Unis.
5.1. Inversion des Tendances
Propriété : La part des 10 % les plus riches est repassée à 55 % en Europe (contre un peu plus de 50 % en 1980) et à 72 % aux États-Unis (contre un peu plus de 60 % en 1980). Les 50 % les plus pauvres ont vu leur part diminuer.
Revenus : La part des 10 % les plus riches est remontée à 45 % aux États-Unis (comme au début du 20ᵉ) et a également augmenté en Europe, même si la réduction y avait été plus forte.
5.2. Causes de la Remontée des Inégalités
Cette inversion s'explique par un changement dans les rapports de force et les politiques publiques :
Pouvoir du capital : Le rapport de force est devenu plus favorable au capital (les 1 % les plus riches) qu'au travail (les 50 % les plus pauvres).
Néolibéralisme et New Public Management : L'État s'adapte davantage aux besoins du marché, au détriment des politiques sociales. Cela inclut :
Optimisation fiscale et contournement de l'impôt.
Libéralisation des flux de capitaux (déréglementation, décloisonnement, désintermédiation), facilitant l'enrichissement rapide des plus riches.
Le discours du « ruissellement » qui justifie la non-imposition des riches par la crainte qu'ils ne partent.
Politiques aux USA : Politiques antisyndicales, diminution du salaire minimum, réduction du taux supérieur de l'impôt sur le revenu ont exacerbé les inégalités.
6. Les Inégalités au-delà du Revenu et du Patrimoine
Au-delà des inégalités économiques, persistent des discriminations profondes.
6.1. Inégalités Éducatives
L'école, bien que facteur d'amélioration des connaissances et de lutte contre les inégalités, ne parvient pas à éliminer le tri social.
Accès universel vs. Inégalités de fait : L'enseignement primaire et secondaire est généralisé et gratuit. Cependant, la qualité de l'enseignement est inégale (quartiers populaires vs. écoles privées chic).
Enseignement supérieur : L'accès aux grandes écoles est nettement moins égalitaire que l'université :
Le financement par étudiant est trois fois plus élevé dans les grandes écoles.
À l'université (Licence-Master), les étudiants issus de familles pauvres (36 %) représentent 20 % des effectifs, tandis que les enfants des familles riches (23 %) représentent 47 %.
Dans les établissements d'élite (Sciences Po, ENS Ulm, HEC, Polytechnique), la proportion d'étudiants issus de familles pauvres est infime, voire nulle (0 % à Polytechnique), tandis que ceux issus de familles riches atteignent 73 % à 92 %.
Cas des États-Unis : La probabilité d'accès à l'enseignement supérieur est quasi-strictement proportionnelle au revenu parental. Les frais d'inscription exorbitants (jusqu'à 100 000 $ à Harvard) et l'opacité des conditions d'inscription contribuent à cette situation.
6.2. Discriminations Sociales et Raciales
Les inégalités persistent sous forme de discriminations basées sur l'origine, le genre, etc.
Discrimination à l'emploi (testing) : À CV et lettres de motivation identiques, des noms à consonance maghrébine reçoivent significativement moins de rappels et plus de refus que des noms à consonance française (22,8 % de rappels contre 33,3 %).
Inégalités raciales historiques :
Afrique du Sud : Malgré la fin de l'apartheid, le revenu moyen des Noirs est encore cinq fois inférieur à celui des Blancs (avant, c'était dix fois).
États-Unis : L'écart de revenu entre Noirs et Blancs persiste (50-60 % depuis les années 1950), en partie dû à l'accès inégal aux postes mieux rémunérés.
Inde : Une réduction des inégalités entre les castes basses et le reste de la population est observée, passant de 60 % de leur revenu moyen en 1950 à environ 75 % aujourd'hui.
6.3. Discriminations de Genre
Les sociétés sont majoritairement patriarcales, et des inégalités persistantes entre hommes et femmes sont observées, même dans les pays développés.
Égalité juridique mais inégalité de fait : L'égalité juridique des sexes est relativement récente et parfois incomplète (droit de vote des femmes : Nouvelle-Zélande 1893, France 1944, Suisse 1971).
Charges domestiques : Les femmes hétérosexuelles assument les deux tiers des tâches ménagères.
Écarts de revenus : Les femmes perçoivent 36 % des revenus globaux alors qu'elles représentent la moitié de la population (c'était 20 % en 1970). L'écart de rémunération global est de 14 % pour tous les postes, et de 4 % pour le même poste et la même durée de travail (le temps partiel, souvent contraint, étant plus fréquent chez les femmes).
Accès aux postes à responsabilités : La proportion de femmes diminue à mesure que le niveau de revenu des postes augmente. Seulement 19 % des 1 % les mieux payés sont des femmes, et 15 % des 0,1 % les mieux payés. Les professions les mieux rémunérées sont majoritairement occupées par des hommes.
7. Conclusion
Les inégalités sont une réalité complexe influencée par des dynamiques économiques, sociales, et politiques sur le long terme. Sur plus de deux siècles, la tendance a été majoritairement à la réduction des inégalités de revenus et de patrimoine, notamment grâce aux guerres mondiales, l'impôt progressif et le développement de l'État social. Cependant, depuis les années 1980, une contre-tendance à la hausse des inégalités est observée, liée à des changements dans les rapports de force en faveur du capital et à des politiques économiques libérales.
Au-delà des aspects économiques, des inégalités profondes persistent dans l'éducation et sous forme de discriminations raciales et de genre. Ces processus sont multifactoriels et nécessitent du temps pour évoluer. La persistance de ces inégalités repose non seulement sur des rapports de force, mais aussi sur des croyances et préjugés.
L'exemple des inégalités salariales femmes-hommes, qui ne devraient être "quasiment annulées" que d'ici la fin du 22ᵉ siècle à ce rythme, souligne l'ampleur du défi et la nécessité d'une action continue et déterminée.
Points Clés
La tendance historique (200 ans) est à la réduction des inégalités, malgré la perception actuelle d'aggravation.
L'action humaine, les mobilisations et les politiques publiques ont un impact décisif sur l'évolution des inégalités.
La période 1914-1980 a été marquée par une forte réduction des inégalités grâce aux guerres, à l'essor de l'État social et à l'impôt progressif.
Depuis les années 1980, une remontée des inégalités est observée, due à des politiques favorables au capital.
Les inégalités ne sont pas seulement économiques, mais aussi éducatives, raciales et de genre, avec des écarts importants persistants.
Les croyances fausses (racisme, sexisme) et les rapports de force structurent les inégalités.
L'égalité est un processus long et non linéaire qui demande persévérance.
Une perspective de long terme sur l'évolution des inégalités
Cette note synthétise une analyse de l'évolution des inégalités sur le long terme, montrant que malgré une augmentation récente, la tendance historique depuis deux siècles est à leur réduction. Cette évolution n'est ni linéaire ni déterministe, mais le fruit complexe de crises, de mobilisations sociales et de changements institutionnels.
Partie 1 : La tendance séculaire à la réduction des inégalités
L'analyse des inégalités doit s'inscrire dans une perspective historique large pour dépasser le fatalisme lié à leur creusement depuis 40 ans. Sur deux siècles, la tendance de fond est à la diminution, même si elle est complexe, contrastée et non-linéaire.
1.1 - L'amélioration globale du niveau de vie mondial
L'amélioration générale des conditions de vie depuis le 18ème siècle fournit un contexte crucial à l'étude des inégalités.
Croissance démographique et économique : La population mondiale est passée d'environ 500 millions au 18ème siècle à près de 8 milliards aujourd'hui (une multiplication par seize). Simultanément, le revenu moyen par habitant est passé d'environ 75 € par an à plus de 800 € par an (en euros constants). Cette double augmentation du nombre d'habitants et de la richesse moyenne par habitant est un indicateur fondamental d'amélioration.
Santé et longévité : L'espérance de vie à la naissance a connu une progression spectaculaire, passant d'environ 26 ans en 1820 à 72 ans en 2020. Cette évolution est en partie due à la réduction drastique de la mortalité infantile (l'écart entre l'espérance de vie à la naissance et à un an a presque disparu).
Éducation et savoir : Le taux d'alphabétisation mondial pour les 15 ans et plus est passé de 12 % en 1820 à 85 % en 2020. Cela signifie qu'une écrasante majorité de la population peut désormais lire, écrire et accéder à l'information, une rupture majeure avec le début du 19ème siècle.
Bien que ces indicateurs (revenu, santé, éducation), souvent regroupés dans l'Indice de Développement Humain (IDH), montrent une amélioration globale, ils ne décrivent pas la répartition de ces gains.
1.2 - L'évolution des inégalités de patrimoine en France (1780–2020)
Le patrimoine (un stock de ce que l'on détient) est plus inégalement réparti que le revenu (un flux de ce que l'on perçoit). L'étude de sa concentration révèle des dynamiques profondes.
L'ère de l'extrême concentration (1780-1914) :
Au cours du 19ème siècle, les 1 % les plus riches possédaient environ 50 % de tout le patrimoine national. Après une brève redistribution post-Révolution française, la concentration au profit de la nouvelle bourgeoisie s'est accentuée, dépassant 55 % en 1910.
En contrepartie, les 50 % les plus pauvres ne détenaient quasiment rien, avec une part stable autour de 2 %. Les inégalités étaient alors abyssales.
La grande réduction (1914-1980) :
Cette période a vu une diminution radicale de la concentration. La part du patrimoine des 1 % les plus riches a chuté à moins de 20 % au milieu des années 1980.
Les causes sont multiples : destruction de capital durant les guerres mondiales, crises économiques (1929), et surtout la mise en place de l'État social avec des politiques fiscales et sociales redistributives.
La constitution d'une "classe moyenne patrimoniale" :
La réduction de la part des plus riches n'a que modestement profité aux 50 % les plus pauvres (dont la part est passée de 2 % à environ 7-10 %).
Les véritables bénéficiaires de cette période sont les 40 % du milieu (entre les 50 % les plus pauvres et les 10 % les plus riches). Leur part du patrimoine national est passée de 13 % au début du siècle à plus de 40 % dans les années 1980, principalement via l'accession à la propriété immobilière.
Le retour des inégalités (depuis 1980) :
La tendance s'est inversée. La part des 1 % les plus riches est remontée, atteignant près de 25 % en 2020. Cette nouvelle phase de concentration s'est faite au détriment des plus pauvres et, dans une moindre mesure, de la classe moyenne.
Composition du patrimoine selon la richesse
La nature du patrimoine varie fortement selon le niveau de richesse :
Groupe de population | Type d'actif principal | Description |
|---|---|---|
Les 50 % les plus pauvres | Actifs liquides (comptes courants, livrets) | Leur patrimoine est quasi exclusivement monétaire, ils ne possèdent ni bien immobilier ni actif financier significatif. |
Les 40 % du milieu ("Classe moyenne") | Actifs immobiliers | Leur richesse est principalement constituée de leur résidence principale ou d'autres biens immobiliers. |
Les 10 % les plus riches (et surtout les 1% et 0,1%) | Actifs financiers (actions, obligations) | La détention d'actifs financiers est quasi exclusive aux plus hauts patrimoines, leur permettant de capter les rendements du capital productif. |
1.3 - L'évolution des inégalités de revenus en France
Moins extrêmes que pour le patrimoine, les inégalités de revenus suivent une trajectoire historique similaire.
Avant 1914 : Forte concentration. Les 10 % les plus riches captaient environ 50 % du revenu national, tandis que les 50 % les plus pauvres n'en recevaient que 15 %.
La réduction (1914-1980) : La part des 10 % les plus riches a chuté à environ 33 %. Celle des 50 % les plus pauvres est montée à 22 %, mais ce sont encore les 40 % du milieu qui ont le plus gagné, leur part passant de 35 % à 45 %.
Situation actuelle : Malgré la réduction sur un siècle, les écarts restent colossaux. Le revenu le plus bas des 10 % les plus riches est 8 fois plus élevé que le revenu le plus haut des 50 % les plus pauvres. Cet écart est de 20 fois pour les 1 % et 70 fois pour les 0,1 %.
Partie 2 : Les moteurs de la réduction des inégalités (1914-1980)
La période de forte réduction des inégalités au 20ème siècle n'est pas un accident, mais le résultat de deux mécanismes majeurs : la montée de l'État social et l'instauration de l'impôt progressif.
2.1 - La montée de l'État social
La nature et la taille de l'État ont été radicalement transformées.
L'État régalien (avant 1914) : Les dépenses publiques représentaient moins de 10 % du revenu national et étaient consacrées à 80 % aux fonctions régaliennes (armée, police, justice) pour garantir l'ordre social et les droits de propriété.
L'État social (après 1945) : Les dépenses publiques ont explosé pour atteindre près de 50 % du revenu national. Surtout, leur composition a changé : les dépenses sociales (santé, retraites, éducation, allocations) en représentent désormais les deux tiers.
L'État n'est plus seulement "des armes et des matraques", mais aussi un pourvoyeur de services essentiels (santé, éducation) et de revenus de transfert (retraites, allocations chômage), plaçant une part significative de l'économie (environ un tiers du PIB) hors de la logique marchande et capitaliste.
Ce modèle s'est généralisé dans le monde occidental : New Deal aux États-Unis (1933), État-providence en Suède (1932), Sécurité Sociale en France (1945), National Health Service (NHS) au Royaume-Uni (1948).
2.2 - Le développement de l'impôt progressif
L'impôt progressif, où le taux d'imposition augmente avec le revenu, a joué un rôle clé dans la redistribution.
Contexte de son émergence : Il s'est développé après 1914 pour deux raisons principales : le besoin de financer l'effort de guerre en taxant les richesses, et la pression politique des mouvements sociaux et la crainte d'une contagion révolutionnaire après 1917.
Des taux marginaux supérieurs historiquement élevés :
Au milieu du 20ème siècle, les taux d'imposition sur les plus hauts revenus ont atteint des niveaux aujourd'hui inimaginables.
Aux États-Unis et au Royaume-Uni, le taux marginal supérieur de l'impôt sur le revenu a dépassé les 90 % pendant plusieurs décennies. Le taux sur les plus grosses successions y a atteint près de 80 %.
La France, bien que progressiste, fut plus "tiède" avec des taux supérieurs peinant à dépasser 70 %.
Le lien avec la croissance économique :
La théorie du "ruissellement", selon laquelle baisser les impôts des riches stimule l'économie au profit de tous, n'est pas une théorie validée par les faits, mais une construction idéologique.
Les données historiques, notamment pour les États-Unis, montrent une corrélation inverse : les périodes de plus forte croissance économique (1950-1990, croissance à 2,2 %) coïncident avec les taux d'imposition les plus élevés (taux marginal sup. à 70 %), tandis que la période de faible imposition (après 1990) coïncide avec une croissance plus faible (1,1 %).
Partie 3 : La contre-tendance : le retour des inégalités depuis 1980
Depuis les années 1980, la marche vers l'égalité a connu une pause, voire un recul, sous l'effet d'un changement d'équilibre des forces politiques et économiques.
3.1 - Une divergence transatlantique
Au début du 20ème siècle, l'Europe était plus inégalitaire que les États-Unis. Aujourd'hui, la situation est inversée : les États-Unis sont nettement plus inégalitaires.
La remontée des inégalités depuis 1980 a été beaucoup plus rapide et forte aux États-Unis, en raison de politiques antisyndicales, d'une stagnation du salaire minimum et de baisses d'impôts massives pour les plus riches.
3.2 - Les mécanismes de la nouvelle concentration
Changement du rapport de forces : Le pouvoir de négociation s'est déplacé du travail vers le capital.
Transformation de l'État ("Néolibéralisme") : L'État s'est de plus en plus mis au service du marché. Cela s'est traduit par :
La libéralisation des flux de capitaux ("déréglementation, décloisonnement, désintermédiation"), facilitant l'enrichissement rapide des détenteurs de capital.
La tolérance pour l'optimisation fiscale et la concurrence fiscale entre nations.
Le retour en force du discours du "ruissellement" et du "chantage à la délocalisation" des riches pour justifier des baisses d'impôts.
Partie 4 : Au-delà de l'économie : inégalités d'accès et discriminations
L'égalité formelle des droits ne garantit pas l'égalité des chances ni l'égalité réelle.
4.1 - L'inégalité face à l'éducation
L'école est un outil majeur de progrès, mais reste un lieu de reproduction sociale.
En France : L'accès à l'enseignement supérieur est fortement corrélé à l'origine sociale.
Origine sociale des étudiants dans certaines filières sélectives en France
Formation
Part d'étudiants issus des 36 % de familles les plus pauvres
Part d'étudiants issus des 23 % de familles les plus riches
Licence-Master (Université)
20 %
47 %
HEC
3 %
89 %
Polytechnique
0 %
92 %
Aux États-Unis : La probabilité d'accès à l'enseignement supérieur est quasi-strictement proportionnelle au revenu des parents, exacerbée par des frais de scolarité exorbitants et des processus d'admission opaques.
4.2 - Les discriminations raciales et de genre
Des préjugés profondément ancrés maintiennent des hiérarchies, même en l'absence de lois discriminatoires.
Discriminations raciales :
En France, des expériences de "testing" montrent qu'à CV égal, un candidat au nom à consonance maghrébine a 31,5 % de chances en moins d'être rappelé qu'un candidat au nom à consonance française.
Les écarts de revenus persistent : en Afrique du Sud, le revenu moyen d'un Noir est 5 fois inférieur à celui d'un Blanc ; aux États-Unis, l'écart de revenu entre Noirs et Blancs stagne autour de 40-50 % depuis les années 1950.
Discriminations de genre (système patriarcal) :
Malgré l'égalité juridique (droit de vote en France en 1944, en Suisse en 1971), les inégalités persistent.
Les femmes assurent encore les deux tiers des tâches ménagères et subissent un écart de salaire global de 14 % (dû en grande partie au temps partiel contraint).
La part des femmes diminue à mesure que l'on monte dans la hiérarchie des revenus : elles représentent 44% des 50% des salaires les plus élevés, mais seulement 19 % du top 1 % et 15 % du top 0,1 %.
Conclusion : Principaux points à retenir
Tendance de long terme : Sur plus de deux siècles, la tendance générale est à la réduction des inégalités, contredisant l'idée d'une fatalité.
Absence de déterminisme : L'évolution des inégalités est le résultat de rapports de force sociaux, de choix politiques et de dispositifs institutionnels (État social, impôt progressif).
Une contre-tendance puissante : Depuis les années 1980, nous vivons une période de remontée des inégalités, alimentée par des changements politiques et idéologiques favorisant le capital.
Persistance des discriminations : Au-delà des inégalités économiques, les discriminations de genre et de race restent des obstacles majeurs à une véritable égalité.
La lutte pour l'égalité est un processus lent et continu. À titre d'exemple, au rythme actuel, l'égalité salariale homme-femme ne serait atteinte qu'à la fin du 22ème siècle.
Une Nouvelle Perspective sur l'Évolution des Inégalités : Réduire le Fatalisme pour Mieux Agir
Cette conférence, donnée par Fabien Tarrit, enseignant-chercheur à l'université de Reims Champagne-Ardenne, propose une analyse approfondie des inégalités en les inscrivant dans une perspective de long terme. Loin d'un fatalisme courant, elle cherche à montrer qu'à l'échelle de plus de deux siècles, les inégalités mondiales ont tendance à diminuer, malgré un creusement récent. L'objectif n'est pas de juger si les inégalités sont justes ou injustes, mais de considérer qu'une société moins inégalitaire est préférable, plus facile à vivre et plus propice à la communication et à la cohésion sociale. Cette évolution des inégalités est complexe, non linéaire, et dépend largement de l'action humaine, des mobilisations et des dispositifs institutionnels mis en place.I. Tendance de Long Terme à la Réduction des Inégalités (1800-1980)
Depuis environ deux à trois siècles, des améliorations globales du niveau de vie et des conditions de vie sont observables, même si elles ne sont pas uniformes.1. Amélioration du Niveau de Vie et des Conditions de Vie Globales
Le niveau de vie global de l'humanité s'est considérablement amélioré.- Croissance Démographique et Richesse (18e-21e siècles):
- La population mondiale a été multipliée par seize, passant de 500 millions au début du 18e siècle à près de 8 milliards aujourd'hui, un signe que les populations vivent et vivent plus longtemps.
- Le revenu moyen par habitant (en euros constants) est passé d'environ 70-75 € par an au début du 18e siècle à plus de 800 € aujourd'hui. Ces chiffres cachent des disparités importantes, mais la tendance globale est à l'augmentation.
- Progrès en Santé et Éducation (1820-2020):
- L'espérance de vie à la naissance est passée d'environ 26 ans en 1820 à 72 ans en 2020, soit une multiplication par trois. La mortalité infantile a radicalement diminué, passant de 20% à moins de 1%.
- Le taux d'alphabétisation des plus de 15 ans est passé de 12% en 1820 à 85% en 2020. Cela signifie qu'une grande majorité de la population a accès à la lecture, à l'écriture et à l'information, ce qui était loin d'être le cas au 19e siècle.
- Ces améliorations signifient que les gens vivent plus longtemps, en meilleure santé et avec plus de connaissances, suggérant une vie globalement meilleure qu'au 19e siècle.
2. Inégalités : Revenus et Propriété
Bien que le niveau de vie s'améliore, la question des inégalités demeure centrale. Les inégalités sont un concept multidimensionnel (revenu, patrimoine, accès à la culture, éducation, santé). La conférence se concentre sur les inégalités de revenus et de patrimoine (argent), qui sont des indicateurs mesurables.- Distinction revenu et patrimoine :
- Le revenu est un flux (ce qu'on perçoit régulièrement, comme un salaire).
- Le patrimoine est un stock (ce qu'on détient, comme des biens ou de l'argent accumulé).
- Les écarts de patrimoine sont structurellement plus importants que ceux de revenus, car le patrimoine est du revenu accumulé, amplifiant les inégalités au fil du temps.
- Outils de mesure :
- L'Indice de Gini et la Courbe de Lorenz sont des outils classiques ( pour une société égalitaire, pour une société totalement inégalitaire). Cependant, pour plus de clarté, l'approche par déciles et centiles (les 10%, 1% les plus riches, etc.) est préférée.
3. Évolution de la Concentration de la Propriété en France (1780-2020)
L'analyse de la concentration de la propriété révèle des dynamiques non linéaires et des tournants historiques majeurs.
- Du 19e siècle à la Première Guerre Mondiale (jusqu'en 1910) :
- Les 1% les plus riches détenaient plus de 50% de la propriété. Un événement notoire comme la Révolution Française (1789-1800) a temporairement réduit cette part (à 43%), mais la propriété a été rapidement récupérée par la classe bourgeoise dès le 19e siècle, atteignant plus de 50% en 1910.
- Les 50% les plus pauvres détenaient une part infime, environ 2% de la propriété, témoignant d'inégalités "abyssales".
- Les inégalités sont souvent plus fortes dans la capitale (Paris) que dans le reste du pays, mais la tendance générale est la même.
- Période de Réduction des Inégalités (1914-1980) :
- Après 1914, la part des 1% les plus riches en France a chuté radicalement pour atteindre 16-17% au milieu des années 1980.
- Facteurs expliquant cette réduction :
- Les guerres mondiales : Les destructions massives de capital et de propriétés ont impacté principalement les plus riches, qui en étaient les détenteurs. Les plus pauvres n'ayant pas de propriétés importantes, n'avaient pas grand-chose à perdre matériellement.
- Crises économiques : La crise de 1929 a également contribué à un appauvrissement généralisé, y compris des détenteurs de patrimoine.
- L'État social : Des politiques économiques et sociales, comme celles mises en œuvre après la Seconde Guerre mondiale (notamment la Sécurité sociale en France), ont significativement réduit les inégalités par la redistribution.
- La part de propriété des 50% les plus pauvres a augmenté à près de 10% dans les années 1980, ce qui, bien que faible, représente une amélioration notable comparée aux 2% d'un siècle auparavant.
4. Évolution de la Répartition des Revenus (18e-21e siècles)
Les inégalités de revenus sont moins extrêmes que celles de propriété mais suivent une dynamique similaire sur le long terme.
- Jusqu'au 19e siècle : Les 10% les plus riches percevaient environ la moitié des revenus, tandis que les 50% les plus pauvres recevaient à peine 15%.
- Période de Réduction (1914-1980) :
- La part des revenus des 10% les plus riches a diminué de 50% en 1910 à environ 33-34% aujourd'hui. Il est crucial de noter que cette diminution de *part* ne signifie pas une baisse de leur revenu absolu, qui a continué d'augmenter, mais que leur part relative dans le total des revenus a diminué.
- Les 50% les plus pauvres ont vu leur part passer de 15% à 22-23%.
- Les 40% du milieu (souvent qualifiés de "classes moyennes") sont les principaux bénéficiaires de cette évolution, leur part des revenus passant de 35% à 45%. Cette classe a également bénéficié de l'accès à la propriété immobilière.
- Écarts de revenus persistants (post-1980) :
- Malgré cette réduction historique, les écarts restent colossaux : le plus "pauvre" des 10% les plus riches gagne huit fois plus que le plus "riche" des 50% les plus pauvres. Pour les 1% les plus riches, c'est 20 fois plus, et pour les 0,1% les plus riches, c'est 70 fois plus.
II. La Contre-Tendance Récente et le Creusement des Inégalités (Depuis 1980)
Depuis les années 1980, une inversion de tendance est observée, avec une remontée des inégalités dans de nombreux pays.1. Remontée des Inégalités de Propriété et de Revenus
- Propriété : En 2020, les 1% les plus riches en France détenaient près de 25% de la propriété, contre 17% quarante ans auparavant. Même si cette part est inférieure à celle du début du 20e siècle, la remontée est significative.
- Bénéficiaires de la réduction des inégalités (1914-1980) : Principalement la classe moyenne (les 40% du milieu), dont la part de propriété est passée de 13% début 20e siècle à 40% dans les années 1980, grâce notamment à l'accession à la propriété immobilière. La part des 50% les plus pauvres n'a que légèrement augmenté.
- Concentration des richesses :
- Les 10% les plus riches détiennent encore 55% de la propriété en 2020.
- Les 0,001% les plus riches (quelques milliers de personnes) détiennent 6% de la richesse nationale, soulignant une concentration extrême au sommet.
- Composition de la propriété selon le niveau de richesse :
- Les 30% les plus pauvres (P0-P30) : possèdent principalement des liquidités (argent liquide, comptes en banque). Ils ne sont propriétaires de presque rien d'autre.
- Les classes moyennes (P30-P95) : détiennent majoritairement des actifs immobiliers (leur logement ou d'autres biens immobiliers).
- Les 5% les plus riches : détiennent quasiment tous les actifs financiers (actions, obligations).
Catégorie de richesse Type de propriété principale Exemples Pauvres (P0-P30) Liquidités Argent liquide, comptes courants Classes moyennes (P30-P95) Actifs immobiliers Logement principal, logements locatifs Très riches (les 5% supérieurs) Actifs financiers Actions, obligations, fonds d'investissement
III. Les Moteurs de la Réduction et de la Remontée des Inégalités
1. Facteurs Historiques de la Réduction des Inégalités (1914-1980)
Cette période de "rééquilibrage" est multifactorielle :
- Deux Guerres Mondiales :
- Destruction de capital : Les guerres ont entraîné une destruction massive des propriétés, principalement détenues par les plus riches, réduisant ainsi leur patrimoine relatif.
- Conséquences humaines : Bien que les guerres tuent majoritairement les pauvres, la destruction matérielle affecte disproportionnellement les riches.
- L'État Social :
- Montée en puissance des dépenses publiques : Au début du 20e siècle (jusqu'en 1910), les recettes fiscales représentaient moins de 10% du revenu national et étaient majoritairement consacrées aux dépenses régaliennes (armée, police, justice) pour maintenir l'ordre social.
- Tournant après 1910 : Les dépenses publiques ont augmenté radicalement pour atteindre 47% du revenu national en 2020 en Europe. Cette augmentation est principalement due à l'instauration et au développement de l'État social.
- Redistribution via l'État social : Les dépenses sont désormais orientées vers les allocations chômage, familiales, les retraites, l'éducation et la santé. L'État social absorbe les deux tiers des dépenses publiques dès les années 1950.
- Exemples : New Deal aux États-Unis (1933), État social en Suède (1932), Congés payés en France (1936), Sécurité sociale en France (1945), National Health System (NHS) au Royaume-Uni.
- Ces dépenses "hors-marché" ou "hors-capitalisme" (un tiers du PIB) ont permis de démarchandiser certains aspects de la vie (éducation, santé, transports, énergie), contribuant à une forme de "communisme social" (référence à Bernard Friot).
- L'Impôt Progressif :
- Historique : Jusqu'au début du 20e siècle, les impôts étaient faibles et souvent régressifs (le taux d'imposition diminuait avec l'augmentation du revenu).
- Nécessité de financement : La Première Guerre mondiale a exigé des fonds massifs, poussant les États à chercher des ressources "là où elles sont", c'est-à-dire chez les riches.
- Rapports de force sociaux : La Révolution russe de 1917 et la "peur du rouge" ont généré des mouvements sociaux puissants en Europe occidentale, forçant les gouvernements à des concessions, notamment une imposition plus forte des riches.
- Taux marginaux d'imposition élevés :
- Le taux marginal supérieur de l'impôt sur le revenu a atteint des niveaux "inimaginables" aujourd'hui. Par exemple, au Royaume-Uni, il a atteint 98% dans les années 1940-50 et fin 1970 ; aux États-Unis, il a dépassé 90% après la Seconde Guerre mondiale et dans les années 1950-60.
- L'impôt sur les héritages a également connu des taux élevés (80% voire plus au Japon, Royaume-Uni, États-Unis), contrairement à la France qui a toujours eu une imposition plus "tiède" sur ce point.
- Lien impôt progressif et capital privé : La forte progressivité de l'impôt a réduit l'importance de la propriété par rapport au revenu national. Le capital privé est passé de 6-8 fois le revenu national avant 1910 à environ le double dans les années 1950-60.
2. Mythe du Ruissellement et Croissance Économique
La période de forte imposition des plus riches (1950-1990) a également coïncidé avec une meilleure performance économique.
- Contre l'idéologie : L'argument selon lequel l'impôt élevé nuit à la croissance et à la productivité est contredit par les faits.
- Exemple des États-Unis (1870-2020) :
- 1870-1900 (impôt quasi-nul) : Croissance de 1,8%.
- 1900-1950 (taux marginal à 55%) : Croissance de 2,1%.
- 1950-1990 (taux marginal > 70%) : Croissance de 2,2%.
- Après 1990 (taux marginal à 35%) : Croissance à 1,1%.
- Conclusion : Ce graphique suggère une corrélation positive entre des taux d'imposition élevés sur les hauts revenus et une meilleure croissance économique. L'enrichissement des plus riches ne semble pas bénéficier aux plus pauvres (théorie du ruissellement), qui est plutôt une "prétendue observation des faits" et une "idéologie".
- Lorsque l'impôt est élevé, les inégalités et la pauvreté sont réduites, l'État social se développe grâce à des ressources accrues, et la performance économique est meilleure.
3. Facteurs de la Remontée des Inégalités (Depuis 1980)
- Changement d'équilibre des rapports de force : Les années 1980 ont marqué un déplacement des forces en faveur du capital et des 1% les plus riches, au détriment du travail et des 50% les plus pauvres.
- Politiques de "néolibéralisme" :
- Changement de forme de l'État : L'État s'adapte davantage aux besoins du marché et du capital (New Public Management), menant des politiques au service des plus riches.
- Optimisation fiscale : Le développement des pratiques d'optimisation et de contournement de l'impôt (ex: comptes en Suisse).
- Libéralisation des flux de capitaux (les "3D") :
- Déréglementation : Réduction des règles encadrant les marchés financiers.
- Décloisonnement : Abolition des frontières entre les différents marchés financiers.
- Désintermédiation : Réduction du rôle des intermédiaires financiers traditionnels.
- Discours du ruissellement : Le chantage selon lequel une imposition trop forte des riches les ferait partir, et qu'il faut leur permettre de s'enrichir pour que la richesse "ruisselle" vers le bas.
- Comparaison Europe / États-Unis :
- Début 20e siècle : Concentration de propriété plus forte en Europe (90% pour les 10% les plus riches) qu'aux États-Unis (80%).
- Années 1980 : Point bas des inégalités de propriété (Europe: 50% pour les 10% les plus riches ; États-Unis: 60%).
- Depuis 1980 : Remontée des inégalités dans les deux zones. En 2020, les 10% les plus riches détiennent 55% en Europe et 72% aux États-Unis.
- Impact différencié : En Europe, ce sont principalement les 50% les plus pauvres qui ont le plus souffert (perte de 10% à 7% de la propriété). Aux États-Unis, ce sont surtout les classes moyennes qui ont perdu.
- Inégalités de revenus : Une remontée plus rapide aux États-Unis qu'en Europe due à des politiques anti-syndicales, la baisse du salaire minimum et la réduction de l'impôt progressif.
IV. Les Inégalités au-delà de l'Économie : Éducation et Discriminations
1. Justice Éducative face au Tri Social
L'école est un outil central de lutte contre les inégalités et d'amélioration du niveau de vie (via l'alphabétisation), mais elle reproduit aussi des inégalités.
- Accès à l'enseignement en France : L'enseignement primaire et secondaire est généralisé et gratuit. Cependant, les conditions d'enseignement diffèrent grandement (ex: entre les quartiers populaires et les écoles privées).
- Enseignement supérieur :
- Il existe un enseignement supérieur de masse (universités) et un enseignement d'élite (grandes écoles). Le financement par étudiant est trois fois plus élevé dans les grandes écoles.
- Représentation des catégories sociales (France) :
Formation Étudiants issus de catégories pauvres (36%) Étudiants issus de catégories riches (23%) Licence-Master (Université) 20% 47% Sciences Po 8% 73% ENS-Ulm 7% 75% HEC 3% 89% Polytechnique 0% 92%
Ceci montre que l'université française, malgré son faible coût, ne parvient pas à assurer une égalité d'accès aux différentes catégories sociales, et que cet écart se creuse considérablement dans les filières d'élite.
- Exemple des États-Unis :
- La probabilité d'accès à l'enseignement supérieur est quasi-strictement proportionnelle au revenu parental.
- Les frais d'inscription dans les universités privées d'élite (comme Harvard) sont exorbitants (30 000 à 100 000 $ par an).
- Les "Community colleges" offrent une alternative plus accessible, mais la forte opacité des conditions d'inscription dans les grandes universités privées suggère que le financement privé (souvent lié à des parents riches) peut faciliter l'accès, exacerbant les inégalités.
2. Discriminations Sociales et Raciales
Au-delà des inégalités économiques et éducatives, les discriminations de genre, sociales et raciales persistent, freinant l'égalité.
- Testing à l'emploi (France) : Un testing anonyme sur l'envoi de CV avec des noms à consonance française ou maghrébine montre une discrimination claire.
Nom Rappel Refus Non-réponses Français·e 33,3% 17,1% 49,6% Maghrébin·e 22,8% 20,6% 56,6% Écart brut -31,5 *** 20,5 *** 14,1 *** Ratio 1,5 0,8 0,9
Le taux de rappel est significativement plus faible pour les noms à consonance maghrébine, et le taux de refus est plus élevé, démontrant des préjugés raciaux tenaces. - Discriminations dans le monde (historique) :
- Revenus entre castes en Inde : Les basses castes recevaient moins de 60% du revenu moyen en 1950, cela a progressé pour atteindre environ 75% aujourd'hui, marquant une réduction des inégalités (comparable à l'écart hommes-femmes en Occident).
- Revenus Noirs/Blancs aux États-Unis : L'écart persiste depuis les années 1950, avec des revenus des Noirs représentant 50-60% de ceux des Blancs, en raison de l'occupation de catégories d'emplois moins bien rémunérées.
- Revenus Noirs/Blancs en Afrique du Sud : Les inégalités raciales y sont les plus importantes. Avant la fin de l'apartheid, les revenus moyens des Noirs étaient dix fois inférieurs à ceux des Blancs. Aujourd'hui, ils sont "seulement" cinq fois inférieurs, ce qui reste un écart considérable (ex: 1000 € vs 5000 €).
3. Discriminations Liées au Genre (Patriarcat)
Malgré l'égalité juridique formelle dans de nombreux pays occidentaux, le patriarcat persiste et engendre des inégalités de genre.
- Droits politiques : Le droit de vote des femmes a été acquis très tardivement (Nouvelle-Zélande 1893, France 1944, Suisse 1971, Arabie Saoudite 2015), signalant une reconnaissance tardive de l'égalité.
- Répartition des tâches et revenus :
- Les femmes assurent les deux tiers des tâches ménagères (dans les couples hétérosexuels).
- Elles ne perçoivent qu'un peu plus de 36% des revenus alors qu'elles représentent 50% de la population (contre 20% en 1970).
- Écart de rémunération :
- Un écart de 14% de rémunération entre hommes et femmes pour l'ensemble des postes.
- Pour un même poste et une même durée de travail, l'écart est de 4%.
- La durée de travail est souvent plus faible chez les femmes en raison du temps partiel (souvent contraint) lié à la prise en charge des tâches familiales.
- Accès aux postes à responsabilités et hauts revenus :
- Seulement 19% de femmes parmi les 1% les mieux payés (15% parmi les 0,1% les plus élevés).
- 44% de femmes parmi les 50% des rémunérations les plus élevées.
- La proportion de femmes diminue à mesure que le niveau de revenu augmente, ce qui signifie que les professions les mieux rémunérées sont majoritairement occupées par des hommes.
- À ce rythme, la parité salariale ne sera atteinte qu'à la fin du 22e siècle.
Conclusion et Perspective d'Avenir
En conclusion, les inégalités sont une réalité persistante, mais l'analyse sur le long terme révèle une tendance historique à leur réduction, initiée après la Révolution Française et accélérée entre 1914 et 1980, grâce aux guerres mondiales, à l'essor de l'État social et à l'impôt progressif. Cette période a été marquée par une redistribution significative des richesses du haut vers les classes moyennes.
Cependant, depuis les années 1980, une contre-tendance forte est observée, avec un creusement des inégalités de revenus et de patrimoine, notamment en raison d'un changement dans les rapports de force (en faveur du capital), du développement d'un État adapté aux besoins du marché, de l'optimisation fiscale, de la libéralisation des flux de capitaux et de la prédominance du discours du ruissellement. Cette nouvelle donne est d'autant plus préoccupante que les faits montrent que l'augmentation des inégalités n'a pas d'impact positif sur la croissance économique, et sont au contraire souvent corrélées à une moindre performance économique.
Au-delà de l'économie, les inégalités se manifestent dans l'accès à l'éducation (malgré l'école gratuite, un fort tri social perdure, surtout dans l'élite), et à travers des discriminations raciales et patriarcales toujours très présentes. Ces inégalités sont basées non seulement sur des rapports de force réels, mais aussi sur des croyances et des préjugés.
Il n'y a pas de déterminisme immuable. L'évolution des inégalités dépend de l'action humaine, des mobilisations sociales, et des dispositifs institutionnels qui seront mis en place. Alors que les inégalités sont extrêmement fortes aujourd'hui et tendent à augmenter, seule une volonté collective et des politiques volontaristes pourront inverser la tendance et relancer la marche vers une société plus égalitaire.
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