Révisions de Science Politique
Nessuna cartaSynthèse des concepts clés, dates, notions et auteurs en science politique, couvrant la nature de la discipline, l'État, la nation, les idéologies et les régimes politiques, les acteurs politiques (partis, syndicats, médias) et les mécanismes de participation politique.
La Science Politique : De la Réflexion Morale à l'Analyse Scientifique
La science politique, dans son sens commun, est souvent associée à la philosophie politique, cherchant à définir le gouvernement idéal. Cependant, la discipline moderne se distingue par son approche scientifique rigoureuse.
Philosophie Politique vs. Science Politique Moderne
- Philosophie Politique :
- Se concentre sur la définition d'un régime ou d'un gouvernement idéal.
- Exemples de penseurs: Aristote, Platon, Montesquieu, Rousseau, Tocqueville.
- Aborde la "Res Publica" et les conditions d'un vivre-ensemble harmonieux.
- Souvent basée sur des jugements de valeur, des postures éthiques et morales, visant à construire la cité idéale.
- Science Politique Moderne :
- Ne juge pas ni ne définit le "meilleur" régime ou gouvernement.
- Ne prend pas parti moralement.
- Objectif : produire des connaissances scientifiques pour comprendre la politique.
- La politique est entendue comme tout ce qui se rattache à la compétition pour le pouvoir.
- Le politique (avec un grand P) est la régulation des conflits par un pouvoir ayant le monopole de la force (coercition légitime).
- Basée sur l'observation rigoureuse des faits, l'explication et l'analyse.
Obligations du Chercheur en Science Politique (Politiste)
- Neutralité Axiologique :
- Séparer le plus rigoureusement possible le regard scientifique de tout jugement de valeur.
- Concept de Max Weber (« Le savant et le politique », 1959).
- Objectivité maximale, maintien d'une distance par rapport à l'objet d'étude.
- Méthodes et Techniques d'Observation :
- Utiliser des outils des sciences sociales : observation de terrain, archives, entretiens, statistiques.
- Permet de recueillir des faits précis et rigoureux, initiant une méthode comparative.
- Cadre Conceptuel et Théorique :
- Proposer des concepts, théories, modèles pour comprendre les phénomènes politiques (logiques, enjeux, ressorts des acteurs et actions politiques).
- Identifier des causalités, lois.
Institutionnalisation de la Science Politique en France
- Fin XIXe siècle - Début XXe siècle :
- Pierre Favre situe la naissance entre 1870 et 1914.
- Reconnaissance comme discipline scientifique à part entière.
- Critères d'une Discipline Scientifique :
- Mode de raisonnement particulier (outils, démarche).
- Communauté scientifique insérée dans des cadres institutionnels stables (diffusion du savoir).
- Événements Clés :
- 1871 : Création de l'École Libre des Sciences Politiques par Émile Boutmy (ancêtre de Sciences Po Paris). Objectif : former de nouvelles élites pour gouverner la France.
- 1945 :
- Transformation de l'École Libre en IEP (Instituts d'Études Politiques).
- Création de la FNSP (Fondation Nationale des Sciences Politiques) pour gérer les IEP et promouvoir la discipline.
- Création d'autres IEP en France (Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Aix, Saint-Germain-en-Laye).
- 1949 : Création de l'AFSP (Association Française de Science Politique).
- 1951 : Création de la RFSP (Revue Française de Science Politique).
- À partir de 1954 : Enseignements de science politique en licence de droit.
- 1956 : Création du doctorat en science politique.
- 1973 : Création de l'agrégation de science politique.
- 1977 : Premiers masters de science politique.
Figures Fondatrices et Champs d'É tude Initiaux
- Auteurs Pionniers : Raymond Aron, Georges Balandier (venant d'autres disciplines).
- Maurice Duverger (1917-2014) :
- Constitutionnaliste et fondateur du département de science politique à la Sorbonne (1969).
- Travaux sur la structuration des partis politiques et leur lien avec les modes de scrutin (ex: scrutin majoritaire favorisant la bipolarisation).
- « Les partis politiques » (1951).
- Concept de régime "semi-présidentiel" pour la Ve République.
- François Goguel (1909-1999) :
- Spécialiste du référendum, de la géographie et sociologie électorale.
- Analyse des élections françaises de 1945 à 1980 (« Chroniques électorales »).
- Georges Lavau (1918-1990) :
- Intérêt pour le rôle des partis politiques dans une démocratie (programmes, tactiques, fonctions).
- Spécialiste du Parti Communiste Français (PCF).
- Concept de "fonction tribunitienne" du PCF (contestation sans révolution, canalisation du mécontentement).
- Sujets Initiaux : Vie politique française, élections, partis politiques, idées politiques.
- Pierre Favre : Problématiques institutionnalisées : Régimes politiques, systèmes politiques (partis), rapports de force électoraux.
Diversification de la Science Politique (à partir des années 70)
Due à l'augmentation des approches théoriques et des objets d'étude.
- Essor de la Sociologie : (années 60-70-80) avec des auteurs comme Pierre Bourdieu, Michel Crozier.
Les Quatre Sous-Disciplines de la Science Politique
- Théorie Politique :
- Étude des idées, concepts politiques (État, pouvoir, nation).
- Analyse de textes et discours (proche de la philosophie politique).
- Ex: Philippe Raynaud sur les principes républicains et les idées libérales/extrême gauche.
- Institutions Politiques :
- Proche du droit constitutionnel, étudie les gouvernements centraux et locaux, l'administration.
- S'intéresse à l'usage des institutions par les acteurs politiques (ex: interprétation des textes en période de cohabitation), et aux rites institutionnels (protocoles).
- Ex: Jean-Luc Parodi.
- Relations Internationales :
- Étudie les interactions entre États et autres acteurs sur la scène internationale.
- Raymond Aron (« Paix et guerre entre les nations », 1962) : relations internationales centrées sur les États et leurs motivations (survie, expansion).
- Sociologie Politique : (branche dominante)
- Étudie les institutions (au sens large) et les pratiques politiques.
- Analyse sémiotique des termes politiques.
- Ex: Philippe Braud sur la symbolique et l'émotion en politique (« L'émotion en politique »).
- S'intéresse à la mobilisation politique via les affects et la professionnalisation de la vie politique.
- Objets d'étude variés : politiques publiques, citoyens, socialisation politique, communication politique.
- Ex: Philippe Braud (« Sociologie politique », 1992), Dominique Chagnollaud (« Sciences Po », 2004), Yves Surel (« La science po et ses méthodes », 2015).
L'État : Définitions, Critiques et Formation Historique
L'État est un phénomène politique central, faisant l'objet de diverses définitions, critiques et analyses de sa genèse.
Phénomènes Politiques et l'État
- La plupart des phénomènes politiques concernent l'État.
Critiques de l'État
- Libéraux :
- L'État entrave le libre jeu du marché et nuit au bonheur individuel.
- Principe du laisser-faire.
- Anarchistes et Anarcho-Individualistes :
- Condamnent l'État comme oppressif.
- Friedrich Nietzsche : « L'État est le plus froid de tous les monstres froids ».
- Max Stirner : promeut la liberté individuelle totale.
- Marxistes :
- Voient l'État comme un instrument au service de la classe bourgeoise.
- Non neutre, il favorise les dominants pour exploiter les prolétaires (droit, enseignement).
- Partisans de l'État Fort :
- Fascisme, Bolchevisme.
- Un État fort est nécessaire pour l'identité et la force du pays, doit dominer la société et l'individu.
Théorie Classique de l'État (Jellinek, Duguit)
- Définition juridique de l'État (fin XIXe - début XXe siècle) : Une population résidant sur un territoire délimité, soumise à un pouvoir juridiquement organisé.
- Population :
- Ressortissants nationaux (bénéficient de la nationalité).
- Étrangers (n'ont pas la nationalité).
- Enjeux de sécurité (police), légaux, statistiques (Patrick Weil, Gérard Noiriel sur la nationalité française).
- Dispositifs de l'État : déclaration, recensement, fichiers, pièces d'identité (Alphonse Bertillon, Crettiez).
- Technologies biométriques : justifiées par la lutte contre le terrorisme, fraude, mais remises en cause (données personnelles, vie privée, liberté).
- Les citoyens ne sont pas seulement assujettis : ils participent (vote, pétitions, manifestations).
- Territoire :
- Espace à trois dimensions : sol, sous-sol, espace aérien.
- Délimité par des frontières (artificielles ou naturelles), fruits de conventions et traités.
- Les frontières légales ne séparent pas paysages/cultures, mais régimes de droit.
- Stabilisées fin XIXe, début XXe siècle par les États-nations, puis tracées dans les colonies (Conférence de Berlin).
- Source de tensions et conflits (Corée, conflits commerciaux).
- Remise en cause par l'intégration régionale (UE - Schengen) et par des partis nationalistes (fermeture des frontières).
- Dimension symbolique de la frontière (flux, rassurance).
- Pouvoir Juridiquement Organisé :
- Capacité d'imposer des normes valables au-delà de l'assentiment des personnes.
- Garantit l'effectivité des normes (tribunaux, sanction).
- Dispose du monopole de la coercition légitime (ex: peine d'emprisonnement).
- Un État est un État de droit s'il se soumet lui-même au droit qu'il édicte.
Théories Philosophiques sur la Naissance de l'État
- Thomas Hobbes (1589-1679) : (« Le Léviathan », 1651)
- État de nature : Guerre permanente de chacun contre chacun, violence, crainte d'une mort violente. L'homme n'est pas heureux.
- Contrat social : Les individus, par raison, s'unissent pour se protéger. Ils délèguent une partie de leur souveraineté à une autorité indépendante.
- Léviathan (l'État) : Un État puissant qui protège les individus de la violence mutuelle par la crainte de son autorité (monopole de la force légitime).
- John Locke (1632-1704) : (« Traité du gouvernement civil », 1690) - Précurseur des Lumières et de l'État libéral.
- État de nature : Prospère, liberté et égalité totales, les individus sont raisonnables, exploitant la nature. Vision optimiste.
- Perturbations : Monnaie (accumulation, inégalités) et absence d'autorité tierce pour régler les litiges (jalousie, disputes).
- Contrat social : Créer une paix civile pour préserver libertés, propriétés, égalité. Pas un Léviathan, mais un État minimaliste.
- Fonction de l'État : Protéger l'intégrité physique, les propriétés et les libertés individuelles. Faire respecter les lois naturelles (vie, biens, liberté). Sauvegarder l'état de nature.
- Modèle : l'État faible (modèle américain).
- Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) :
- S'oppose à l'État fort d'Hobbes et au modèle "bourgeois" de Locke.
- État de nature : Homme bon, en paix, non corrompu par la société.
- Contrat social : Créer une association où chacun, en s'unissant, n'obéit qu'à lui-même et reste libre.
- Fondation sur l'amour de la citoyenneté, pour un bien collectif (souveraineté).
- L'État incarne la volonté générale (somme des volontés individuelles). Les citoyens se gouvernent eux-mêmes en adhérant à l'État.
L'État, un Construit Social, Historique et Politique
- L'État n'est pas naturel : il résulte d'un processus complexe de domination politique, d'avancée territoriale et d'institutionnalisation.
- Émile Durkheim (1893) : L'État est la résultante de la différenciation des tâches dans les sociétés modernes. Les fonctions de l'État se diversifient et s'autonomisent de la société civile.
- Stein Rokkan (1921-1979) : Développement de l'État en Europe lié aux cités indépendantes et riches (commerce) -> culture à l'État national.
- Immanuel Wallerstein (1980) : Échanges internationaux et économie-monde (capitalisme marchand) -> États-nations pour réguler et contrôler (colonies).
L'État et le Conflit (Max Weber, Charles Tilly)
- Max Weber (1959) : L'État est un groupement politique qui exerce une domination continue par des règlements et lois, et qui a le monopole de la violence légitime sur un territoire.
- Charles Tilly (1929-2008) : « La guerre a fait l'État, et l'État a fait la guerre » (« La formation des États nationaux en Europe de l'Ouest »).
- Lien entre naissance de l'État & guerre (appropriation de la force, agrandissement du territoire).
- L'État se consolide par des dispositifs militaires, l'organisation du territoire (infrastructures) et la ponction fiscale.
Avènement et Consolidation de l'État en France (Strayer, Elias)
- Joseph Strayer (« Les origines médiévales de l'État moderne », 1979) et Norbert Elias (« La dynamique de l'Occident », 1975) :
- L'État français plonge ses racines dans la féodalité (faible institutionnalisation, fragmentation du pouvoir).
- Processus de concentration, centralisation, monopolisation des ressources du pouvoir par un centre politique.
- Issu de conflits, rivalités et alliances entre seigneuries.
- Processus :
- XIe siècle : Centaines de seigneuries, les Capétiens veulent consolider leur pouvoir sur le duché de France.
- Absorption des maisons rivales, diminution du nombre de grandes maisons.
- Louis XI (1483) : Élimination des rivaux -> monopole absolu du pouvoir.
- François Ier (1515-1547) : Processus presque achevé.
- Monopolisation des Ressources Clés :
- Monopole Fiscal : Le souverain centralise l'impôt et les taxes -> permet de rétribuer les serviteurs (monétarisation du lien - Elias).
- Monopole Militaire : Exclusivité de la force militaire (guerre externe, police interne). Permet le maintien de la paix.
- Ces monopoles sont imbriqués (fiscalité finance le militaire, paix militaire assure les rentrées fiscales).
- Conséquences :
- Louis XIV (1643-1715) : armée professionnalisée, permanente (dès 1726).
- Renforcement des mécanismes de ponction fiscale et création d'une administration spéciale.
- Vaste bureaucratie : « socialisation du monopole étatique » (Elias). Lutte pour l'accès à l'appareil administratif.
- Développement des fonctionnaires, spécialisation des tâches (ex: concours d'ingénieurs des Ponts et Chaussées en 1747).
- L'administration s'autonomise du reste de la société -> pouvoir moderne, dépersonnalisé, anonyme, bureaucratique.
L'État, Moteur Économique et Culturel
- Fin XVIIe - XVIIIe siècle : Triomphe de l'étatisme, lié à Colbert (contrôleur des finances de Louis XIV).
- Actions Économiques : Création de manufactures (Gobelins, Saint-Gobain, Saint-Étienne), réglementation (savon de Marseille), subventions, tarifs douaniers protectionnistes.
- Actions Culturelles :
- Création de la Gazette de France (1631) -> diffusion de l'information officielle.
- L'État s'érige en moteur culturel, surtout après la Révolution (diffusion des Lumières).
- École devient une institution d'État (loi du 12 décembre 1792, corps des instituteurs) au détriment de l'Église.
- Monopole sur les universités, éducation secondaire.
- Recrutement et contrôle du personnel (fonctionnaires comme "Hussards Noirs de la République" sous la IIIe - Charles Péguy).
- Application des lois Jules Ferry (instruction obligatoire, gratuite, laïque).
Monopolisation et Institutionnalisation Croissantes
- Processus flagrant de monopolisation (force, impôt, enseignement) pour asseoir l'autorité de l'État.
- Processus croissant d'institutionnalisation, de bureaucratisation, d'interventionnisme : autonomisation de l'État vis-à-vis de la société (ex: création de l'ENA en 1945).
L'État Social Utopique et l'État Providence
Dès le XIXe siècle, l'État français vise à modeler la société et l'individu, évoluant vers un État-providence au XXe siècle.
L'État Social Utopique (Fin XIXe siècle)
- Homogénéisation et Transformation du Lien Social :
- Abolition des langues régionales (patois) via l'école et documents officiels.
- Objectif : créer un idéal national, une sociabilité nouvelle (langue unique, presse, chemins de fer, armée, justice, poste).
- Construire une mémoire commune (commémorations) pour forger la nation et un sentiment d'appartenance.
- État Éducateur et Hygiéniste :
- Après la Révolution, l'État éducateur vise à changer l'Homme et parfaire la nature humaine.
- Asile et Prison : Agir sur les maux de la société (folie, crime) avec l'idée de soigner et rééduquer (Michel Foucault : « Surveiller et punir », « Histoire de la folie à l'âge classique »).
- L'État acquiert une fonction utopique : gérer et agir sur les individus, transformer leurs comportements et leur "âme".
- Concept de gouvernementalité (Foucault) : encadrer et surveiller rationnellement la population, "conduire les conduites".
- Passage de contraintes cruelles à des formes plus douces (pouvoir disciplinaire), utilisant techniques d'enregistrement (registres, statistiques) et dispositifs architecturaux (panoptique).
- État Hygiéniste : (fin XIXe - début XXe) : améliorer la santé du peuple (productivité, espérance de vie) et donner une image saine de la nation.
- Initiatives : Habitations à Bon Marché (loi 1894 - Jules Siegfried), création de sanatoriums (tuberculose), service national de médecine gratuite (loi 1893).
L'État Providence (XXe siècle)
- Ambition : Assurer le bien-être à chaque individu, garantir le bonheur de chacun (au-delà de l'État social du XIXe).
- Interventions : Dans la sphère sociale et économique, protège contre les risques sociaux.
- Origines :
- Effets néfastes de la révolution industrielle (pauvreté ouvrière).
- Solidarisme : Porté par Léon Bourgeois (« Solidarité »-1896) : nécessité d'une solidarité sociale (protection sociale, éducation).
- Lois sociales : indemnisation accidents du travail (1898), assistance aux vieillards/infirmes (1905).
- Alain Desrosières (« La politique des grands nombres », 1993) : la statistique aide à gérer les risques sociaux.
- Base Constitutionnelle :
- Préambule de la Constitution de 1946 (puis 1958) : l'État assure conditions de développement, protection de la santé, sécurité matérielle.
- Rupture liée à la reconstruction d'après-guerre (rationnement, redistribution -> sentiment d'égalité).
- Mise en Œuvre :
- Loi du 22 mai 1946 : principe de la Sécurité Sociale universelle.
- Objectif : soustraire les besoins primaires (santé) des régulations du marché.
- Politiques publiques : couverture sociale (chômage, retraite), aides spécifiques (logement, éducation).
- Critiques (années 70 - période libérale) :
- Liées aux crises économiques (chocs pétroliers), remettant en cause la capacité de l'État à assurer la sécurité sociale.
- Dénonciation de l'"assistanat", des dépenses exorbitantes, frein à l'initiative individuelle.
- Friedrich Hayek (« La route de la servitude », 1944) : État interventionniste dangereux, infantilise, menace les libertés (influence sur G-B, E-U).
- Distinction :
- État Providence : Individualisme démocratique (règles de justice, redistribution).
- État Hygiéniste : Collectivisme autoritaire (société vue comme un tout, action sur un effectif).
- Références : Pierre Rosanvallon (« L'État en France », 1993, « La crise de l'État providence », 1981), François Ewald (« Histoire de l'État providence », 1986).
L'État-Nation et les Conceptions de la Nation
L'État-nation est le fruit d'une action volontariste de l'État pour construire et matérialiser une nation par des lois, politiques publiques et symboles.
L'État Façonne la Nation
- L'État matérialise et structure la nation par son action ( lois, politiques, transport, presse) et ses symboles (Marseillaise, drapeau, monuments aux morts - Pierre Nora : « Les lieux de mémoire »).
- Question : l'État préexiste-t-il à la nation ? La nation est-elle une création de la modernisation étatique ?
Deux Grandes Conceptions de la Nation
- Conception Française (Idéaux des Lumières, Contractualiste) :
- Formulée pendant la Révolution Française (1789).
- Emmanuel-Joseph Sieyès (« Qu'est-ce que le Tiers État », 1789) : la nation est un corps d'associés vivant sous une loi commune, représentée par la même législature.
- Fondée sur l'union des volontés individuelles, une association librement consentie par l'adhésion à de grands principes (contrat social).
- Ernest Renan (« Qu'est-ce qu'une nation ? », 1882) : « L'existence d'une nation est un plébiscite de tous les jours ». C'est un acte de volonté, un choix personnel.
- La nationalité n'est pas un déterminisme naturel : on ne naît pas français, on le devient par adhésion aux valeurs (ex: DDHC).
- Ex: Décret du 26 août 1792 accordant la citoyenneté d'honneur à des étrangers pour leur adhésion aux principes révolutionnaires.
- Conception Allemande (Romantique, Organique, Ethno-Culturelle) :
- Développée par des philosophes allemands (milieu XVIIIe - milieu XIXe).
- Johann Gottfried von Herder, Johann Fichte.
- La nation est une réalité naturelle, basée sur le partage de caractéristiques objectives.
- La langue est l'incarnation de la nation (Fichte : « Discours à la nation allemande », 1807).
- Fondements : langue, sang, race, tradition, coutumes.
- Les frontières de la nation sont figées (liées à ces caractéristiques).
- Question philosophique : la nation a-t-elle un fondement ethnique, culturel, voire racial, ou est-elle une construction historique ?
Débats sur la Formation de la Nation
- Modernistes (Nation Building) : Proches de la vision française : la nation est une construction historique où l'État joue un rôle essentiel.
- L'apparition d'une communauté nationale est l'articulation entre unité politique et unité culturelle.
- La nation n'est pas une donnée essentialiste, mais le produit d'une entreprise politique de l'État.
- Ernest Gellner (« Nation et nationalisme », 1999) :
- Ancrage moderne de la nation : les sociétés féodales étaient stratifiées, peu de contacts.
- La révolution industrielle (XIXe siècle) -> mobilité accrue, besoin d'une haute culture commune.
- L'école, garantie par l'État, impose une langue, éducation, savoir, mémoire communs.
- « C'est sur les bancs de l'école que naît la nation ».
- Le nationalisme est la conséquence d'une nouvelle organisation sociale dépendante de l'éducation.
- Karl Deutsch : Reprend les idées de Gellner : la nation émerge dans les sociétés modernes par brassage, urbanisation, uniformité linguistique (liées à la Révolution Industrielle).
- Rôle de l'État : Moteur économique (communications, transports, manufactures) et facteur de guerre (défense de la nation, économie de guerre, conscription).
- Limites : Les interventions de l'État peuvent susciter un rejet et des formes de nationalisme périphérique (Corse, Breton).
- Primordialistes : Proches de la vision allemande : la nation préexiste à l'État, basée sur une identité ethnique, des liens primordiaux (sang, ancêtres).
- M. Gordon, M. Connor.
- La nation ne serait qu'une forme modernisée de l'ethnie ancienne.
- M. Connor : Un groupe ethnique devient nation quand il prend conscience de sa singularité (souvent par la violence subie).
- La Nation comme Affect (Sentiments) :
- Max Weber : « communalisation » = sentiment subjectif d'appartenir à une même communauté.
- Benedict Anderson (« L'imaginaire national », 1983) : La nation est une « communauté politique imaginée ».
- Lien entre individus malgré la distance physique.
- Développement lié à la révolution de l'imprimerie et au capitalisme éditorial (presse quotidienne).
- Partage d'une même langue, actualité -> conscience nationale.
- L'État soutient la presse, la cartographie, les musées pour matérialiser l'identité nationale.
Fragilisation de l'État-Nation dans la Scène Internationale
L'État-nation doit faire face à de nouvelles dynamiques qui remettent en cause son autorité et sa souveraineté, et entraînent des abandons de souveraineté.
Libéralisation des Échanges et Globalisation Économique
- Entreprises Multinationales : Puissance financière et diplomatique (CA supérieur au PIB de certains États). Influence sur les politiques publiques.
- Organisations Mondialisées : OMC, FMI. La régulation normative se fait aussi à ce niveau, réduisant la marge de manœuvre des États.
- Flux Financiers Échappant aux États : Paradis fiscaux, blanchiment d'argent. Ex: « Appel de Genève » (1996) des juges anti-corruption.
- La capacité réglementaire des États se réduit : ils doivent interagir avec une multitude d'acteurs privés et publics.
- Les politiques budgétaires et économiques sont conditionnées par des sociétés privées internationales (ex: agences de notation).
- L'action publique est de plus en plus une construction collective, non plus seulement étatique.
Construction Européenne
- Les États membres cèdent une partie de leur souveraineté (commerce, agriculture, régaliens - Europol). Logique supranationale.
Acteurs Infra-Nationaux et Privés
- La police est concurrencée par le secteur privé de la sécurité (F. Ocqueteau).
- Développement des polices municipales.
- Le domaine militaire utilise des sociétés privées (logistique, gestion de camps).
- Justice : concurrence par des procédures d'arbitrage privées (rapides, confidentielles).
- Ces phénomènes résultent du désengagement des États (pas les ressources financières suffisantes).
Acteurs Non-Étatiques
- Concurrence par des acteurs mafieux, non-étatiques, terroristes (ex: Al-Qaïda). Leurs actions modifient les enjeux politiques et diplomatiques, impactant les principes des États de droit.
Mobilité et Technologies de Communication
- Mobilité Générale de la Population et Nouveaux Médias : Affaiblissent la capacité des États à contrôler les mouvements d'individus et l'information.
- Ex: Printemps arabes (difficulté à contrôler l'information), crise des migrants (difficulté à contrôler les frontières).
Crise de Légitimité de l'État
L'État-providence fait face à une crise de légitimité due à l'individualisme croissant, la méfiance envers les dirigeants et l'inefficacité perçue.
Individualisme et Érosion des Valeurs
- La crise de légitimité liée au triomphe des valeurs individualistes (Pierre Rosanvallon : « La crise de l'État providence », 1981).
- Remise en cause des valeurs de l'État-providence : égalitarisme, justice sociale, solidarité.
Méfiance et Corruptions
- Perte de confiance dans l'État et ses représentants (Mattei Dogan, Philippe Garraud, Jean-Louis Briquet : « Juger la politique », 2002).
- Perception des gouvernants comme corrompus, dépourvus de morale, cyniques (alimentée par les médias). Ex: affaire du sang contaminé.
Incompétence et Inefficacité
- Citoyens estiment que les gouvernants ne sont pas assez compétents et efficaces.
- Dogan : Décalage entre discours volontariste des candidats et réalité vécue des citoyens (ex: Gilets Jaunes).
- Méfiance envers les partis politiques traditionnels, sentiment de non-représentation.
Banalisation et Affaissement du Monopole
- Banalisation de l'État comme instance privilégiée.
- Faible mobilisation lors des scrutins.
- Effritement du monopole des institutions étatiques : désyndicalisation, érosion du militantisme (nombre d'adhérents), disparition d'associations.
Réinvention de la Politique
- Nouveau rapport à la politique, moins centré sur l'État, avec des actions plus individuelles et associatives (coordinations paysannes, "mouvements des sans").
- L'État doit co-produire les politiques publiques, prenant en compte les idées de segments de la société.
- Réactivation des cadres de la démocratie participative (grand débat, conventions citoyennes).
- Réactivation des revendications communautaires (ex: voile) contre lesquelles l'État-nation s'était imposé.
Idéologies et Doctrines Politiques
Les idéologies offrent des cadres conceptuels pour comprendre et gouverner les sociétés, influençant les hiérarchies de valeurs. Le libéralisme, le conservatisme et le socialisme libertaire offrent des visions distinctes.
Libéralisme
Doctrine philosophique et politique se développant à partir de la fin du XVIIe siècle.
- Critiques :
- Du pouvoir monarchique absolu (susceptible de despotisme).
- De la concentration du pouvoir religieux.
- Aspirations :
- Attitude intellectuelle critique basée sur la raison, rejetant tout pouvoir oppressif.
- Liberté de conscience sur le plan religieux (État doit se libérer de la tutelle ecclésiastique).
- Droits Inaliénables : (Déclaration d'Indépendance américaine, 1776) droit à la vie, à la liberté, à la recherche du bonheur.
- Théorie de la Limitation de la Souveraineté de l'État : L'État ne doit pas menacer la liberté, d'où la séparation et l'équilibre des pouvoirs.
Philosophie de John Locke (1632-1704)
- Développement d'une pensée libérale sur l'organisation des pouvoirs publics.
- Dimension anticléricale (tolérance) et anti-étatique (faveur du laisser-faire économique).
Droits de l'Homme et DDHC (1789)
- Droits Naturels : Pré-politiques, universels, attachés à la nature humaine (existence, liberté, propriété). Aucune autorité ne peut les contester.
- DDHC (26 août 1789) formalise ces idées.
- Libertés Clés :
- Liberté individuelle : (art. 4 DDHC) Faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. La loi garantit cette liberté. Protection contre les intrusions du pouvoir, abus de pouvoir (arrestations arbitraires, liberté de culte).
- Propriété individuelle : (art. 17 DDHC) Condition de la liberté, fruit du travail. Droits inviolables et sacrés, sauf nécessité publique avec indemnisation.
- Droit de résistance à l'oppression : (art. 2 DDHC) Si l'État viole les droits naturels, la résistance est légitime (Benjamin Constant : désobéissance civile comme obligation morale).
- Principe d'Égalité : (art. 1 DDHC) Les hommes naissent libres et égaux en droit.
- Arme politique contre la société d'ordre aristocratique (propre à la pensée bourgeoise libérale).
- L'égalité est un idéal philosophique, mais les inégalités de condition (richesse) sont acceptées car issues du travail et des compétences.
- L'égalité est cantonnée au domaine politique (pas économique).
Formes d'Organisation du Pouvoir
- Idéal de la Nation : (art. 3 DDHC) La souveraineté réside dans la nation.
- Séparation des Pouvoirs : (art. 16 DDHC) Exécutif, législatif, judiciaire (Montesquieu).
- Constitutionnalisme : Mettre en place un pouvoir de la loi et du droit (la Constitution) pour limiter l'action étatique et protéger les droits.
Libéralisme Économique (à partir du XVIIIe siècle)
- La société civile, incarnée par le marché, doit réguler les besoins. L'État doit s'en tenir à un rôle minimal.
- Commerce : Les échanges génèrent des sociétés plus pacifiées (Montesquieu).
- Intérêt Particulier -> Intérêt Général :
- Turgot, Adam Smith (« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », 1776).
- Concept de la main invisible : la poursuite de l'intérêt individuel conduit au bien commun par le marché.
- Ordre spontané du marché, harmonie sociale, articulation offre/demande.
- Concurrence : Bénéfique, elle détermine des prix naturels et une meilleure qualité (Sieyès).
- Rôle de l'État : Diminué. S'il intervient il entrave la concurrence et le bonheur. Au mieux, il garantit le bon fonctionnement du marché.
- Limites :
- Monopoles : (ex: Sherman Antitrust Act - 1890). Nécessité d'une intervention étatique (pragmatisme).
- Externalités Négatives : L'État peut intervenir pour modifier les comportements nuisibles (taxes).
Tendances du Libéralisme
- Libéralisme Politique et Économique : Généralement vont de pair (refus de l'intervention de l'État dans le social).
- Débats : La place de l'État divise les libéraux. Certains, influencés par John Rawls (« Théorie de la justice », 1971), préconisent une intervention de l'État en faveur des plus démunis (libéralisme de l'équité).
Libertarianisme
- Principe Fondateur : Propriété absolue de soi-même (corps et esprit).
- Rejet :
- De l'État (rapport de force illégitime, impose des volontés non choisies).
- De l'idée que l'État puisse définir le bien commun.
- Du jeu démocratique (majorité impose sa volonté, exploitation des minorités).
- Revendications :
- Droit de légitime défense contre toute atteinte de l'État à la liberté individuelle.
- Suppression de l'impôt (considéré comme vol), de la conscription, des réglementations contraignantes.
- Slogan du mouvement Tea Party : « Moins de gouvernement, moins d'impôts ».
- Philosophie :
- Anarcho-capitalisme : Combinaison de l'anarchisme et du capitalisme.
- Le marché est le remède aux maux de l'État, solution à tous les problèmes.
- Lysander Spooner (XIXe siècle) : « Tout gouvernement n'est qu'une association secrète de voleurs, tyrans et assassins ».
- Milton Friedman : Désengagement de l'État, privatisation des secteurs économiques, abolition des contraintes sur le marché du travail (pas de salaire minimum, chômage, syndicats).
- Robert Nozick : Pas besoin de l'État pour réguler la société. Le droit peut être produit par les acteurs privés.
- L'objectif est de dissoudre le politique dans l'économique.
- Pensée profondément apolitique, refus d'un idéal commun, valorisation du marché comme lieu d'épanouissement individuel.
Conservatisme
Attitude politique favorable à la conservation de l'ordre social et politique existant.
- Origines : Apparaît avec le traditionalisme en réaction à la Révolution Française (1789).
- Critiques de la Révolution Française et des Lumières : (Edmund Burke : philosophe irlandais).
- Caractère abstrait des droits de l'Homme.
- Dérèglement des mœurs, anarchie, confiance excessive dans le progrès.
- Critique de la modernité (le mal) versus l'ordre monarchique (le bien).
- Mouvement contre-révolutionnaire : Joseph de Maistre, Louis Gabriel de Bonald.
- Philosophie :
- Pouvoir Politique et Religieux : Demande la restauration de la monarchie, défense de la tradition séculaire contre l'abstraction universalisante des Lumières.
- La providence et Dieu ne sont pas contre la raison.
- Conception de l'Homme : Être faible, dépendant de la société particulière, qui a ses propres traditions.
- Critique du rationalisme : La raison vient de Dieu, pas de l'Homme. Le révolutionnaire est orgueilleux.
- Critique politique : L'idée démocratique conduit à l'anarchie et le désordre (ex: la Terreur). Recherche de stabilité politique par le respect de la coutume et des traditions.
- Critique sociologique : L'individualisme est un danger. La société est un corps uni, obéissant des règles immuables (Dieu, religion, Église, monarchie).
- Critique de l'universalisme : La liberté abstraite ne veut rien dire. L'ancrage dans une communauté conditionne la vie en société.
- Les individus doivent se soumettre à un ordre qui les dépasse (religieux, transcendant, traditionnel, monarchique) pour le bien de tous.
- Sous-Courants :
- Conservatisme libéral : (Ex: Tory en Grande-Bretagne). S'associe à la modernité, conserve les valeurs monarchiques et coutumes (ex: Margaret Thatcher : conservatrice en valeurs, ultra-libérale en économie).
- Traditionalisme conservateur : (Ex: Charles Maurras, Action Française). Nationalisme intégral, société d'ordre (40 rois), rejet des "allogènes" (discours antisémite), catholicisme exacerbé, repli nationaliste.
Socialisme Libertaire (Proudhon, Bakounine)
Combine la défense de la liberté individuelle avec la recherche de l'égalité sociale.
- Convergences avec le Libéralisme : Promotion de l'individu, réduction de la sphère d'intervention de l'État.
- Cible Spécifique : Le système capitaliste (mode de production, développement) vu comme une menace aux libertés.
- Pierre-Joseph Proudhon (« Qu'est-ce que la propriété ? », 1840) :
- Garantir la liberté totale contre toutes les autorités et une démocratie socialiste (fin aux inégalités).
- Concilier liberté et socialisme.
- Objectifs : Abattre l'État (trop puissant, centralisé, oppressif) et le système capitaliste (exploite l'immense majorité).
- « La propriété, c'est le vol » : Dénonce l'usage égoïste de la propriété qui met les ouvriers sous domination.
- Rejet du communisme : Serait une autre forme d'oppression étatique.
- Troisième voie : Organisation mutuelliste de l'économie et de la société.
- Mutuellisme : Exploitation des travailleurs sur un fondement économique égalitaire, gestion autonome du travail (auto-gestion), partage des bénéfices.
- Républiques fédérées et auto-gouvernées.
- Principes philosophiques : égalité, pluralisme (petites unités de production en concurrence -> prix justes).
- Anarchisme (Fin XIXe siècle) :
- Rejet de l'autorité comme source d'oppression (politique: État, économique: Capital, morale: Religion).
- « Ni Dieu, ni Maître » : Refus de toute forme d'autorité spirituelle ou temporelle.
- Révolte violente : Nécessité d'affaiblir les gouvernements nationaux. Justification de l'assassinat politique, du terrorisme (« la propagande par le fait »).
- Michel Bakounine, Pierre Kropotkine.
- Anti-libéralisme anarchiste :
- Rejet du contractualisme : L'homme est apte à s'auto-gouverner, pas besoin de contrat social ou d'État.
- Condamnation de l'État : Limite, enchaîne, assujettit l'individu (Max Stirner).
- Rejet de la religion : affaiblit l'esprit critique.
- Rejet du capitalisme : source d'injustices, pouvoir aux banquiers/financiers, atteinte à la majorité par la pauvreté.
- Actions : Black Blocks (guérilla urbaine, s'en prendre aux symboles de l'État et du capitalisme).
Régimes Politiques : Typologie et Évolution
L'étude des régimes politiques est fondamentale en science politique, cherchant à classifier et analyser les formes de gouvernement, de l'Antiquité aux dynamiques contemporaines.
Aristote et la Classification Antique
- Considéré comme le fondateur de la réflexion sur la classification politique (IVe siècle av. J.-C.).
- « L'homme est un animal politique ».
- « La Politique » (-340) : typologie des 158 régimes de cités-États grecques et barbares.
- Analyse morale : Recherche de régimes vertueux (intérêt général, bien commun, justice) vs. régimes corrompus (intérêt personnel des gouvernants).
- Critères de classification : nombre de titulaires du pouvoir et finalité (juste ou corrompu).
| Nombre de Titulaires | Régime Juste (Intérêt Général) | Régime Corrompu (Intérêt Particulier) |
|---|---|---|
| Un seul Titulaire | Royauté | Tyrannie |
| Plusieurs Titulaires | Aristocratie (les meilleurs) | Oligarchie (les plus aisés) |
| Multitude de Titulaires | République (Politeia) | Démocratie (des pauvres contre les riches) |
- Définitions aristotéliciennes :
- Tyrannie : Monarchie au profit du monarque.
- Oligarchie : Avantage des gens aisés.
- Démocratie : Avantage des gens modestes, gouvernement des pauvres contre les riches.
- Bons régimes : République (démocratie tempérée), Aristocratie (gouvernement des plus capables).
- Organisation fonctionnelle : Législatif (fonctions délibératives), exécutif (magistrature), judiciaire (justice). Pas de séparation organique des pouvoirs.
- Limites : Sa classification biaise sur de petits territoires (monarchie rarement absolue, démocratie rarement par tous).
Montesquieu et la Séparation des Pouvoirs
- Théorie dans « L'Esprit des lois » (1748).
- Inspiré par le régime parlementaire britannique et les idées de Locke.
- Objectif : Éviter la concentration du pouvoir et l'absolutisme pour préserver les libertés individuelles.
- Contres-pouvoirs : « Le pouvoir doit arrêter le pouvoir ».
- Trois pouvoirs à équilibrer et neutraliser :
- Exécutif : Au monarque, avec droit de veto sur le législatif.
- Législatif : Contrôle l'exécution des lois, peut sanctionner un ministre.
- Judiciaire : Indépendant, ne doit pas intervenir dans la vie politique.
- Formes de régimes et principes :
- Monarchie : Honneur (chacun à son rang), tempérée par des corps intermédiaires.
- Aristocratie : Modération, risque d'oligarchie.
- Démocratie : Vertu civique (obéissance aux lois, dévouement à la collectivité), risque de despotisme par démagogie.
- Despotisme : Crainte, pouvoir arbitraire et violent.
- Deux formes de gouvernement républicain :
- Démocratie républicaine : Peuple exerce sa puissance souveraine directement (possible dans petites cités).
- Aristocratie républicaine : Pouvoir aux plus instruits, éclairés, riches (gouvernent avec modération).
Rousseau et le Peuple Souverain
- Distingue la démocratie (peuple exerce souveraineté), l'aristocratie (minorité), et la monarchie (une seule personne).
- Taille des États : Démocratie pour petits États pauvres ; Aristocratie pour États moyens ; Monarchie pour grands États opulents.
- Démocratie directe : Nécessite petites tailles, débat public, absence de richesse excessive.
- Critique de la monarchie : Peut tourner à la tyrannie, s'intéresse aux intrigues de cour plutôt qu'au peuple.
- Aristocratie :
- Naturelle : (peuples primitifs) les plus âgés et sages gouvernent, reconnus pour leurs compétences.
- Héréditaire : (noblesse) Compétence importe peu, basée sur le rang social, critiquée par Rousseau.
- État fort : « Il n'y a que la force de l'État qui fasse la liberté de ses membres ». L'État représente l'intérêt général et fait appliquer des lois.
Évolution vers les Régimes Pluralistes et Totalitaires (XXe siècle)
- Régimes Pluralistes (Démocratiques) :
- Système de partis politiques multiples et concurrents.
- Chaque parti représente une idée, une philosophie, une opinion.
- Confrontation des partis permet l'émergence de l'intérêt général.
- Critères : élections libres et régulières, liberté d'expression politique.
- Régimes Totalitaires :
- Apparaissent au XXe siècle (fascisme, nazisme, stalinisme).
- Benito Mussolini (1925) : « féroce volonté totalitaire ».
- Giovanni Gentile : État totalitaire incarne conscience de la nation et englobe la société civile.
- Hannah Arendt (« Les origines du totalitarisme », 1951) : analyse du totalitarisme après la Seconde Guerre Mondiale.
- Préalable : Atomisation de la société (dilution des classes, des organisations représentatives) -> masse d'individus apolitiques, liens sociaux brisés.
- Rhétorique totalitaire : Effacement du modèle libéral, opposition ami/ennemi.
- Le parti unique devient tout-puissant, pénètre l'État et la société, s'organise autour d'un leader charismatique.
- Les institutions étatiques sont dédoublées par des instances du parti (ex: SS en Allemagne).
- Terreur généralisée : Obligation de dénonciation, procès d'exemple.
- Camp d'extermination : outil d'élimination de la spontanéité humaine, destruction des opposants réels et "ennemis" (race, classe).
- Idéologie : Combler le besoin de cohérence de l'individu atomisé. Loyauté totale, sentiment d'appartenance. Vise à faire plier le réel au nom de lois supérieures, crée une vérité unique.
Démocratie : Définitions et Défis
- Étymologie : « Gouvernement du peuple » (grec).
- Définition d'Abraham Lincoln : « Gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
- Du peuple : gouvernement qui porte sur le peuple (insuffisant, s'applique à tout régime).
- Pour le peuple : en faveur du peuple (tout gouvernement prétend agir pour le bien du peuple).
- Par le peuple : exercice direct des responsabilités par le peuple (difficile à mettre en œuvre).
- Démocratie Directe :
- Exercice direct du pouvoir par le peuple.
- Conditions : petit État, débat public (Rousseau). Ex: Suisse (initiative populaire, référendum).
- Problèmes : incohérences (baisse impôts / plus de dépenses), tyrannie de la majorité, difficulté en cas d'urgence.
- Problèmes techniques (accès internet, contrôle d'identité) et socio-psychologiques (activité prenante, peu d'envie de responsabilités).
- Démocratie athénienne : Participation limitée (exclut femmes, esclaves, étrangers).
- Démocratie Représentative :
- Désignation de représentants par élections régulières qui agissent au nom du peuple.
- Nature du mandat :
- Mandat représentatif : L'élu est libre d'agir une fois élu (pas lié à la volonté des électeurs), agit en conscience pour l'intérêt général.
- Mandat impératif : L'élu doit se conformer aux souhaits des électeurs, respecter son programme (peu de liberté). Possibilité de recall (révocation - ex: Californie).
- Inconvénients : Rousseau critique le mandat représentatif (peuple n'est plus libre). Mandat impératif risque de blocage décisionnel et minorité active bloquante.
Régimes Démocratiques : Critères Communs
- Choix de représentants par procédures électorales concurrentielles (populaire, libre, non discriminatoire).
- Responsabilité politique des gouvernants.
- Respect des libertés et droits fondamentaux.
Typologies des Régimes Démocratiques (selon constitution et pouvoirs)
- Régime Parlementaire : (Séparation souple des pouvoirs)
- L'exécutif procède du législatif (chef du gouvernement choisi par la majorité parlementaire).
- Chef de l'État (monarque ou président) a un rôle symbolique.
- Interdépendance : députés peuvent renverser le PM, PM peut dissoudre l'assemblée.
- Risque : instabilité politique (pas de majorité claire).
- Régime Présidentiel : (Séparation stricte des pouvoirs)
- Exécutif et législatif sont élus séparément (par le peuple).
- Risque : conflits ouverts entre exécutif et législatif sans solution politique (ex: impeachment aux E-U).
- Limites des classifications binaires :
- Ignorance des régimes d'assemblée (tout pouvoir à l'assemblée - ex: Convention) ou régimes mixtes (semi-présidentiel - ex: Vème République française).
- Président français à la fois responsable devant le parlement (PM) et non (ses propres pouvoirs).
- Variabilité des pouvoirs présidentiels ou des fonctionnements parlementaires.
Évolution des Régimes et Renforcement de l'Exécutif
- Médiatisation de la vie politique : Personnalisation du pouvoir, mise en avant des "hommes forts".
- Rôle accru de l'exécutif :
- Dans l'élaboration des lois (maîtrise de l'ordre du jour, ordonnances).
- Dans la nomination des hauts responsables.
- Accentuation du rôle du pouvoir judiciaire (cours constitutionnelles, cours internationales).
- Encadrement juridique : Règles pour réguler financement des campagnes, partis politiques, patrimoine des élus.
Dérives Populistes de la Démocratie
- Rhétorique du "peuple" contre les élites, valorisation d'idées simplistes et mensongères.
- Recours aux émotions, instincts primaires (rejet des étrangers, complotisme).
- Utilisation de nouveaux modes de communication (réseaux sociaux) pour contourner les institutions représentatives et les médias traditionnels (rumeurs, fake news).
Régimes Autoritaire et Totalitaire : Dissemblance et Traits Communs
Les régimes autoritaires et totalitaires se distinguent des démocraties par leur contrôle du pouvoir et la répression des oppositions, mais diffèrent dans leur degré d'emprise sur la société.
Régimes Autoritaire
- Le pouvoir est accaparé par une personne, famille, groupe, ou institution.
- Objectif : Se maintenir en place, contrôler l'appareil d'État.
- Manque de participation populaire (pas d'élections pluralistes, truquées).
- Pas de séparation des pouvoirs indépendants ni de respect des principes de l'État de droit.
- Répression des opposants, censure des médias.
- Distinction des régimes totalitaires : Pas le même degré de violence, pas d'idée exterminatrice, pas de volonté d'osmose totale entre chef et peuple.
- Trois caractéristiques :
- Absence d'idéologie volontariste de transformation de la société.
- Acceptation d'un pluralisme limité.
- Répression d'intensité moyenne, discriminée.
Sous-Types d'Autoritarisme
- Autoritarisme Patrimonial :
- Projet individuel des dirigeants : s'enrichir, faire fructifier leurs intérêts.
- Autorité prédatrice : confusion entre loi et intérêts personnels, ressources publiques utilisées à des fins d'enrichissement.
- Ex: Jean-Bedel Bokassa (Centrafrique), Marcos (Philippines). Phénomène des "biens mal acquis".
- Autoritarisme Réactionnaire :
- Vise l'immobilisme de la société, éviter la modernisation.
- Retour à un fonctionnement politique traditionaliste et passéiste.
- Ex: Salazar (Portugal) : « Dieu, patrie et famille », repli isolationniste. Franco (Espagne) avant 1960. Vichy (France) : « travail, famille, patrie ». Omar al-Bashir (Soudan) : impose la Charia.
- Autoritarisme Réformiste :
- Le dirigeant autoritaire est contraint de changer de politique (ouverture économique) pour se maintenir au pouvoir.
- Ex: Franco (Espagne) après 1960, fait entrer des technocrates, ouverture au tourisme, développement industriel.
Pluralisme Limité et Répression
- Les régimes autoritaires acceptent une certaine forme de pluralisme (armée, associations, église) mais sous contrôle.
- Répression ciblée (dissidents, radicaux, syndicats, groupes ethniques "virulents") et non généralisée.
- Ex: Pinochet (Chili) cible les militants de gauche. Franco cible les Basques.
La Citoyenneté : Droits, Devoirs et Modèles
La citoyenneté est un concept évolutif, désignant l'appartenance à une communauté politique, avec des droits et des devoirs. Différents modèles existent, de l'antique à la contemporaine.
Définition de la Citoyenneté
- Un citoyen est un membre d'une communauté politique (un État) avec des droits et des devoirs.
- L'appartenance implique des responsabilités, notamment la participation à la Res Publica (chose publique).
Évolution Historique des Droits du Citoyen
- Antiquité (Cités Grecques) :
- Civis (latin) = celui qui jouit du droit de cité. Civitas = la cité.
- Athènes : Citoyen = participe aux décisions, égalitaire (homme, majeur, libre, de père athénien). 10% des habitants d'Athènes.
- Monarchie : Le citoyen disparaît au profit du sujet du Roi (représentant de Dieu, pouvoir absolu).
- XVIe-XVIIe siècles : La notion revient chez Jean Bodin, Thomas Hobbes.
- XVIIIe siècle (Révolutions Française et Américaine) : La notion revient en force.
- XVIIIe siècle : Droits Civils (liberté d'expression, de conscience, propriété, égalité en droit).
- XIXe siècle : Droits Politiques (élargissement du suffrage, droit de désigner des représentants, droit d'éligibilité).
- XXe siècle : Droits Économiques et Sociaux (découlent de l'État-providence : santé, éducation, logement).
- Fin XXe - Début XXIe siècles : Dimension Supranationale (citoyenneté européenne : médiateur européen, droit de pétition).
Devoirs du Citoyen
- Voter : (Article 3 Constitution 1958) Le vote fonde et légitime la démocratie représentative.
- Théorie de l'électorat-fonction : Le vote est un devoir absolu (ex: Belgique, Australie, Brésil - vote obligatoire).
- S'acquitter de l'impôt : (Article 13 DDHC) Indispensable aux services publics (éducation, hôpital, justice, police).
- Principe de consentement à l'impôt (art. 14 DDHC), voté par le parlement.
- Conscription (service militaire) : (Sous sa forme moderne depuis Révolution Française).
- Intégration des citoyens à l'État-nation, fidélité aux idéaux républicains (Annie Crépin).
- Supprimé en 1997 en France, remplacé par dispositifs comme le Service Civique Universel (Hollande), la JDC, la Réserve Citoyenne de l'Éducation Nationale, et le SNU (Macron).
Modèles de Citoyenneté
- Modèle Républicain Français :
- Deux piliers : Individualisme et Universalisme.
- Individualisme : Confère des droits à chaque individu, sans droit particulier pour les groupes (culturels, religieux, ethniques).
- Le citoyen doit se défaire de ses affiliations particulières pour s'exprimer dans la sphère publique.
- Universalisme : Droits à caractère général (non particulariste). Les citoyens sont politiquement égaux.
- L'intérêt général prime sur les intérêts particuliers (art. 1 Constitution 1958 : interdiction de distinction).
- Découle du principe de laïcité : les particularismes relèvent de la sphère privée.
- Affirmation d'un État fort (détachement de l'autorité religieuse, unification culturelle et politique).
- Modèles Libéraux (Ex: Grande-Bretagne, États-Unis) :
- Reconnaissent les différences entre identités particulières.
- Mettent en œuvre des politiques publiques favorisant les minorités (ex: discrimination positive aux E-U après la fin de la ségrégation).
- Objectif : Égalité des chances, éviter la marginalisation.
- Quotas : Dans l'éducation, travail, politique.
- Problèmes des quotas : Effets stigmatisants, manque d'effort, entretien du communautarisme.
Socialisation et Compétence Politique
La socialisation politique est le processus par lequel les individus acquièrent une culture politique, influencée par divers agents et facteurs. La compétence politique en découle et est inégalement répartie.
La Socialisation Politique
- Processus d'acquisition de la culture politique (apprentissage, connaissance de l'univers politique).
- S'opère via les interactions avec l'environnement et le rôle des agents de socialisation.
- Annick Percheron (« La socialisation politique », 1993) :
- Socialisation politique primaire : Avant 10 ans, utilisation de vocabulaire politique.
- À partir de 12-13 ans : émergence d'un raisonnement critique, compréhension des conflits sociaux.
- Agents décisifs : Famille (discussions, échanges), école (enseignement, instruction civique), médias.
Médias dans la Socialisation Politique
- Paul Lazarsfeld (1944, 1948) : Étude de l'influence de la radio sur les convictions politiques aux E-U.
- Conclusion : Influence jugée très faible (impacte seulement 5% des votants).
- Trois raisons :
- Usages des informations politiques varient selon la position sociale (le public n'est pas homogène).
- Comportements électoraux déterminés surtout par les caractéristiques sociales et l'entourage (relations interpersonnelles).
- Exposition aux discours des médias est sélective (confortent les prédispositions politiques).
- Messages médiatiques sont polysémiques (interprétation varie selon l'individu).
- Ces travaux relativisent l'idée d'un pouvoir dictatorial des médias.
- Études Confirmées : Les recherches sur la télévision (René Rémond, Guy Michelat, R. Cayrol) reprennent les mêmes conclusions.
- Jean Cazeneuve (« Les pouvoirs de la télévision ») : ne pas surestimer l'influence des médias de masse.
- Impact des médias : pas tant sur ce qu'il faut penser, mais sur ce à quoi il faut penser.
- Thèse de l'agenda-setting (Shan & Mc Combs, 1972) : Les médias hiérarchisent l'information, influencent le contenu du débat public et l'agenda politique.
- Effets de cadrage (Framing - Shanto Iyengar, 1991) : Les médias imposent un cadre interprétatif aux événements, orientent les perceptions et les comportements politiques.
- Effets d'amorçage (Priming) : Certaines informations médiatisées obligent les responsables politiques à s'en emparer, influençant les débats et les jugements des individus.
Défis de l'Analyse de la Socialisation Politique
- Milieux de socialisation multiples : Famille, école, médias, partis, syndicats, associations. Non étanches, interactions complexes.
- Agents de socialisation diversifiés : Parents, enseignants, pairs. Messages parfois contradictoires.
- Le contexte politique, la forme, le ton du message sont porteurs de sens.
- Obstacles pratiques et méthodologiques pour les chercheurs.
La Politisation et la Compétence Politique
- Politisation : Attention et intérêt accordés à la vie politique.
- Tendances actuelles : Moins d'intérêt pour la politique, moins d'axe gauche-droite, méfiance croissante envers la classe politique.
- Lien politisation - compétence : Les plus intéressés sont les plus compétents. Plus on s'intéresse, plus on acquiert des compétences, et vice versa (rapport circulaire).
- Compétence politique : Être informé sur l'univers politique, ses enjeux, les acteurs (Daniel Gaxie : « Le cens caché », 1978).
- Disparités :
- Positionnement social : Les dominés socialement se perçoivent comme incompétents politiquement (Pierre Bourdieu : « La Distinction », 1979).
- Niveau d'instruction : Corrélation positive avec l'intérêt et la compétence politique (Pierre Bréchon).
- Autres facteurs : âge, sexe (Michel Simon, Guy Michelat).
- La compétence politique est multiforme : pas seulement savoir savant, mais aussi perceptions ordinaires, affectives, morales.
- Nonna Mayer : La politisation et les compétences politiques augmentent avec l'âge (jusqu'à 60-65 ans).
Partis Politiques et Syndicats
Les partis politiques et syndicats sont des institutions de représentation cruciales dans les démocraties, ayant des fonctions et missions distinctes mais avec des histoires et des proximités idéologiques communes.
Distinction entre Partis Politiques et Syndicats
- Syndicats :
- Charte d'Amiens (CGT, 1906) : lutter contre la classe capitaliste par la grève générale.
- Indépendance vis-à-vis des partis politiques (syndicalisme révolutionnaire).
- Défense des intérêts particularistes (économiques, sociaux).
- Objectif : influencer le pouvoir.
- Partis Politiques :
- Objectif : conquête et exercice du pouvoir.
- Défense de l'intérêt national (selon eux).
- Points Communs :
- Tiennent le rôle de corps intermédiaires (entre individu et État).
- Transmettent les demandes sociales et les organisent.
- Canalisent les conflits, agrègent les préférences.
- Fonction de représentation : proposent des candidats aux postes institutionnels (politiques ou syndicaux).
- Reconnaissance légale (loi 2007 : syndicats interlocuteurs privilégiés de l'État pour les réformes).
Problèmes Actuels de Représentativité
- Déconnexion croissante avec la société civile (Erik Neveu).
- Faible représentativité (déclin des adhésions).
- Recours aux think tanks et sondages, politisation des classes populaires.
- Professionnalisation de la politique, stratégies marketing.
Histoire et Cadre Légal
- Origines tardives : Fin XIXe siècle.
- Révolution Française : Opposition aux corps intermédiaires (perçus comme facteurs de division).
- Décret d'Allarde (1791), Loi Le Chapelier (1791) : interdiction des corporations, des rassemblements professionnels.
- Partis politiques considérés comme des factions nuisant à la volonté générale (Rousseau).
- XIXe siècle : Apparition du mouvement ouvrier de masse -> émergence des partis et syndicats.
- France : Autorisation des syndicats (Loi Waldeck-Rousseau, 1884). Objectif : canaliser la colère ouvrière.
- Max Weber (1919) : « Les partis politiques sont des enfants de la démocratie, du suffrage universel, de la nécessité de recruter et d'organiser les masses ».
- Loi de 1901 sur les associations : cadre légal pour l'activité politique organisée.
Proximités Idéologiques et Formes d'Action
- Public cible initialement commun (ouvriers).
- Interpénétration : Syndicat à l'origine du parti (ex: Labour Party britannique) ; symbiose (modèle social-démocrate : ex: SPD allemand).
- Militants peuvent appartenir aux deux. Alliances de circonstance.
- Partis peuvent s'appuyer sur les ressources syndicales pour un enracinement social.
- Domination politique des partis sur les syndicats (ex: Lénine : syndicats doivent lutter sous direction du parti révolutionnaire).
- Aujourd'hui : politisation accrue des syndicats due à l'interpénétration des sphères politique, économique, sociale.
Définitions et Typologie des Partis Politiques
- Ouvrages fondateurs : Roberto Michels (1911), Mosei Ostrogorski (1902).
- Critère majeur : La conquête du pouvoir.
- Définitions :
- Giovanni Sartori (1976) : Groupe politique identifié par une étiquette officielle, présente des candidats aux élections et peut en désigner.
- Georges Burdeau (1982) : Tout groupement d'individus professant les mêmes vues politiques, cherchant à les faire prévaloir en ralliant des citoyens et en cherchant à conquérir ou influencer le pouvoir.
- Myron Weiner et Joseph La Palambara (1966) : Organisations durables avec ancrages locaux, visant la conquête du pouvoir par le soutien populaire.
- Quatre critères communs aux définitions :
- Durabilité : Permanence au-delà de ses fondateurs.
- Visibilité à tous les niveaux : Local, national, international (distingue du groupe parlementaire).
- Volonté d'accéder au pouvoir : Objectif de conquête (distinct de simple influence).
- Recherche d'un soutien populaire maximal : Distingue du club de réflexion ou du groupe terroriste.
- Typologie de Maurice Duverger (1951) : Basée sur l'élargissement du suffrage et la structuration du mouvement ouvrier.
- Parti de Cadres :
- Premiers partis, s'appuient sur les élites locales (notables).
- Apparaissent avec l'élargissement du suffrage (besoin de s'organiser pour capter les votes).
- Ressources financières importantes, forte notoriété locale.
- Organisation souple, peu hiérarchisée, peu disciplinée, faible base militante.
- Ex: UDF, Parti Conservateur britannique, Parti Radical français.
- Parti de Masse :
- Apparaissent dans le monde ouvrier (socialiste, communiste) avec l'extension du suffrage.
- Grand nombre d'adhérents/militants issus des classes populaires.
- Objectif : éduquer, socialiser, encadrer, discipliner les militants.
- Financement par les cotisations des militants. Permet la propagande.
- Organisation très hiérarchisée, bureaucratisée (cellules locales, conseil national, permanents).
- Relations étroites avec des organisations-relais (média, caisses ouvrières).
- Ex: SPD allemand, PCF, PCI.
- Typologie de Stein Rokkan (1970) : Basée sur l'importance des clivages sociaux.
- Liés à la consolidation des États-nations et la Révolution Industrielle.
- Quatre clivages :
- Centre/Périphérie : Résistance à la centralisation de l'État-nation (partis centralistes vs. indépendantistes/régionalistes).
- Église/État : Affirmation des États-nations face aux Églises (partis laïcs/anticléricaux vs. confessionnels).
- Rural/Urbain : Conséquence de la Révolution Industrielle et urbanisation (Partis Agrariens vs. autres).
- Travailleur/Possédant : Conséquence de la Révolution Industrielle (partis ouvriers vs. capitalistes/conservateurs).
Évolution et Nouveaux Modèles
- Partis attrape-tout (Catch All Party - Otto Kirchheimer, 1966) :
- Tendances de certains partis à devenir plus pragmatiques, moins clivants.
- Objectif : séduire un large électorat.
- Développement de discours consensuels, recentrage autour d'un leader, utilisation des médias de masse.
- Partis-cartels (Richard Katz & Peter Mair) :
- Partis qui abandonnent leur fonction de représentation pour devenir des courtiers de l'État.
- S'appuient sur les ressources étatiques (subventions), se répartissent les postes (Lottizzazione en Italie).
- Nouveaux clivages : Daniel-Louis Seiler (2003) : Le clivage européen (pro-européens vs. souverainistes).
- Concurrence interne : Les partis sont aussi des espaces de lutte pour s'approprier les ressources (investitures, finances - Michel Offerlé).
Fonctions Essentielles des Partis
- Animer la vie électorale :
- Sélection des candidats (cooptation, primaires).
- Financement (public et plafonné, loi 1988), mobilisation militante, stratégie médiatique.
- Ressources programmatiques : diffuser des idées, structurer le débat.
- Reconnu par l'article 4 de la Constitution française.
- Agents de socialisation :
- Véhiculent informations, connaissances, valeurs (démocratiques : pluralisme, vote, rejet de la violence).
- Contribuent à l'intégration des citoyens au système politique.
- Socialisation des militants (réunions, lectures, réseaux). Ex: PCF (Annie Kriegel), FN (Guy Birenbaum).
- Exercer ou contrôler le pouvoir :
- Aident le gouvernement à améliorer les lois (députés de la majorité).
- Coordination des élus (discipline de vote).
- Justifient les décisions, remontent les attentes.
- Dans l'opposition : contrôlent l'action du gouvernement, saisissent le Conseil Constitutionnel.
- Fonction "tribunitienne" (relais politique pour certaines catégories).
Défis des Partis
- Tendances oligarchiques : Nombre restreint de dirigeants se maintiennent au sommet, se détachent de la base.
- Distances entre représentants et représentés.
- Émergence de nouveaux partis (ex: Podemos) : moins hiérarchisés, plus représentatifs, militantisme numérique, rupture avec les partis traditionnels.
Les Médias en Politique : Pouvoir, Fonctions et Transformation
Les médias sont des instruments de communication essentiels qui informent, divertissent et influencent l'opinion publique. Leur rôle dans les démocraties et les régimes autoritaires est complexe et évolutif.
Définition et Historique des Médias
- Ensemble des instruments et dispositifs permettant la communication de données (informer, cultiver, distraire).
- Exemples : presse écrite, radio, cinéma, internet, télé.
- Quatre étapes du développement des sociétés :
- Civilisation traditionnelle : Transmission orale, stabilité, coutumes, mythes.
- Civilisation graphique : Écrit, imprimerie (XVe siècle) -> démocratisation du savoir, échanges culturels.
- Civilisation audiovisuelle : XXe siècle (radio, télé) -> information en direct, culture de masse. Débat sur le rôle des médias (contre-pouvoir ou inféodé au pouvoir).
- Civilisation numérique : Fin XXe, début XXIe siècle (digital) -> diffusion/réception d'information par tous, multiplication des supports, société en réseaux, économie des données personnelles.
- Question des effets politiques des médias : réels ou fantasmés ?
Influence des Médias sur l'Opinion Politique
- Rôle d'interface, vecteurs de construction de l'opinion.
Théorie Classique de la Démocratie Représentative
- Les citoyens autonomes se déterminent politiquement par un suivi attentif de l'actualité, comparaison des programmes.
- Médias jouent un rôle pour l'électeur stratège (bonne connaissance de l'offre politique, choix rationnels).
Théories Critiques du Pouvoir des Médias
- Les individus sont isolés et démunis face à une communication politique persuasive.
- Serge Tchakhotine (« Le viol des foules par la propagande politique », 1939) : la propagande manipule les masses (musiques, slogans des régimes totalitaires).
- Croyance dans le pouvoir des médias entretenue par les professionnels de la communication (légitime leur profession, importance de la visibilité médiatique).
Relativisation de l'Impact : Les Travaux de Paul Lazarsfeld
- « Le choix du peuple » (1944), « L'écoute de la radio aux États-Unis » (1948).
- Conclusion : la radio n'influence que très peu les choix de vote.
- Arguments de Lazarsfeld :
- Les choix électoraux sont déterminés par les caractéristiques sociales, l'entourage et les groupes d'appartenance. Les leaders d'opinion sont plus influents que les médias.
- Les individus s'orientent vers les messages qui confortent leurs positions politiques (renforce l'opinion déjà ancrée).
- Les informations sont appropriées et interprétées différemment selon les individus (le public n'est pas homogène).
- Ces conclusions sont confirmées par des études sur la télévision dans les années 70-80 (R. Rémond, G. Michelat, R. Cayrol, J. Cazeneuve).
- Persistance de ces observations malgré l'évolution des médias : les médias n'imposent pas ce qu'il faut penser mais ce à quoi il faut penser.
- Thèse de l'agenda-setting (1972) : Les médias hiérarchisent les informations, influencent le contenu du débat public et l'agenda politique.
- Effets de cadrage (Framing, Shanto Iyengar, 1991) : Les médias imposent un cadre interprétatif aux événements, influençant la définition des problèmes publics et les perceptions du monde.
- Effets d'amorçage (Priming) : Certaines informations médiatisées obligent les responsables politiques à s'en emparer, influençant les débats politiques et les jugements des individus.
- Difficile de prouver et mesurer scientifiquement l'influence des médias.
Transformation de la Vie Politique par les Médias de Masse
- La télévision a amplifié la personnalisation et la théâtralisation de la vie politique.
- Appel aux professionnels du marketing (Mitterrand, Chirac).
- Transformation des règles démocratiques : importance de l'image, de la visibilité constante.
- Ex: Ségolène Royal filmée après accouchement.
- Simplification du discours, slogans, storytelling au détriment de l'approfondissement.
- Adaptation aux temps médiatiques et sondages : réactivité constante.
- La personnalisation de la vie politique s'explique aussi par la présidentialisation des institutions et le déclin des oppositions (Bernard Manin).
- La légitimité politique dépend désormais de la maîtrise des médias, de l'image, de la popularité (Donald Trump).
- Modification de l'action politique : accélération du temps médiatique -> gouverner à court terme, gérer les urgences.
- Décalage entre le temps médiatique et le temps long des politiques publiques.
- Influence des sondages : tentation de suivre l'opinion publique.
Limites et Nuances
- Le spectacle est inhérent à la politique (pas une perversion nouvelle).
- Pas de déterminisme technologique : le même médium peut susciter des appropriations différentes.
- Pas d'avènement d'une "démocratie électronique" totale : le développement d'internet et des réseaux sociaux a des effets ambivalents.
- Visions enchantées : Revivifie la démocratie, renforce la participation, facilite la prise de parole, rend les institutions transparentes, communication plus directe.
- Visions pessimistes : Appauvrissement des débats (absence de médiateurs), équivalence des opinions (compétences inégales), affaiblissement des frontières entre information et rumeur/journalisme et communication, fragmentaion de l'espace public, fake news (big data, WhatsApp).
Rôle des Médias dans les Démocraties
- Nouvelles possibilités pour les acteurs politiques (sites internet, réseaux sociaux).
- Communication plus directe, sans l'intermédiaire des journalistes.
- Rationalisation de l'activité militante (collectifs dispersés, vidéos, pétitions).
- Les médias sont une ressource pour prouver la popularité.
- Cependant, l'accès à l'information politique sur internet reste socialement sélectif.
- La coupure entre professionnels et citoyens ordinaires n'est pas affectée en profondeur.
- Les délibérations en ligne sont peu prises en compte dans les politiques publiques.
Relations Pouvoir - Médias en Démocratie
- Trois périodes historiques :
- Contrôle du pouvoir : Censure (presse), contrôle financier, ORTF (« voix de son maître »).
- Remise en cause des monopoles publics : Autonomie accrue, privatisation, institutions garantissant l'indépendance (ex: CSA en 1989).
- Omniprésence des médias (actuelle) : Arènes centrales des débats politiques, dépendance des acteurs politiques, lieu de passage obligé.
- Préoccupations du pouvoir en démocratie :
- Tentation d'exploiter les informations (internet, opérateurs, réseaux sociaux) pour contrôler et surveiller (ex: écoutes à grande échelle).
- Utilisation des médias pour diffuser de fausses informations et légitimer son action.
- Définition et application des politiques publiques dans le champ médiatique (réglementation, autorisations).
- Pression sur les journalistes, contrôle des médias (y compris privés).
- Dépendance des médias envers les grands groupes industriels/financiers (rentabilité, publicités), qui peuvent influencer les hommes de pouvoir.
- Les médias comme contre-pouvoir :
- Expression d'opinions et de critiques diverses que les gouvernants ne peuvent ignorer.
- Révélation d'abus de pouvoir, de scandales (journalisme d'investigation - ex: affaires Boucaut, Bettencourt, Panama Papers).
- Rapport direct avec les dirigeants (conférences de presse), permettant aux citoyens d'évaluer. Ex: débat Le Pen-Macron 2017.
- Relais des témoignages citoyens pour dénoncer certaines institutions (ex: #balancetaudis).
- Mise en forme des débats publics pour informer et sensibiliser les citoyens.
Nuances des Relations Journalistes - Pouvoir
- Contact nécessaire, mais formes variées (distance, révérence, connivence).
- Proximité de cursus, engagement de certains journalistes pour des personnalités politiques.
- Dépendance vis-à-vis des sources d'information (agences de presse).
- Homogénéisation du traitement de l'information (même actualité, mêmes priorités).
- Hiérarchisation problématique de l'information.
- Accaparation des médias par les grands groupes financiers (nuisance à l'indépendance).
- Recherche d'audience -> déformation de l'événement (ex: Guerre du Golfe, reportages sensationnalistes).
- Question de l'objectivité et de la sincérité des journalistes : Connaissances/compétences pour sujets complexes, influence des sources (ex: Michel Aubier).
- Urgence et concurrence -> analyse pauvre, infos infondées.
- Internet et réseaux sociaux : diffusion de rumeurs, fake news, complotisme. Ne garantissent pas un meilleur contrôle du pouvoir.
Le Vote : Histoire, Motivations et Pratiques
Le vote est une pratique fondamentale dans les démocraties, ayant une histoire complexe marquée par l'élargissement du suffrage et l'évolution des motivations électorales. Son rôle et sa signification sont constamment réévalués.
Naissance et Mise en Forme du Corps Électoral
- Vote imposé à partir du XIXe siècle dans les régimes démocratiques (suffrage universel).
- Origines antiques : Rome (élection des magistrats, assemblée du peuple).
- Moyen Âge : Église (cardinaux élisent le pape), magistrats urbains.
- Jusqu'au XVIIIe siècle, le vote n'est pas le mode idéal de désignation (préférable au tirage au sort).
- Montesquieu (« L'Esprit des lois » (1748)) : tirage au sort = nature de la démocratie, choix = aristocratie.
- Aujourd'hui : le tirage au sort peut compléter le vote (Gil Delannoi).
- Importance du vote : Fonde le contrat social, obligation de consentir au pouvoir, légitimation des dirigeants (Bernard Manin).
- Processus d'élargissement du suffrage :
- XIXe siècle : Reconnaissance de la valeur de l'individu (autonome, détaché des appartenances).
- Structuration d'un espace public (presse) et des marchés politiques.
- Marchés censitaires : (Monarchie de Juillet, 1830-1848) Proximité notables-électeurs. Pratiques clientélistes (Daniel Gaxie : « L'explication du vote », 1995).
- Marchés élargis : (France, 1848) Suffrage universel masculin. Le politicien devient professionnel.
- Restrictions au vote :
- Historiquement : vote plural (plusieurs voix selon statut, richesse). Ex: France (loi du double vote, 1820), Belgique, Grande-Bretagne.
- Ère révolutionnaire : citoyens actifs (critère financier) vs. passifs (femmes, mineurs, domestiques).
- Consulat et Irer Empire : faux suffrage universel (listes de confiance).
- Restauration et Monarchie de Juillet : suffrage censitaire restreint.
- Extension du droit de vote en France :
- 1848 : Suffrage universel masculin.
- 1944 : Femmes (élections municipales).
- 1945 : Militaires.
- 1988 : Sans domicile fixe.
- 1994 : Personnes détenues (non condamnées).
- 1992 : Étrangers de l'UE (Traité de Maastricht).
- 2019 : Majeurs sous tutelle.
Le Secret du Vote et le Rituel Électoral
- Le vote doit exprimer une opinion politique libre, affranchie des pressions.
- Importance de l'isoloir : Pratique du vote secret dans les démocraties (Article 3 Constitution, Article 21 DDHC USA).
- Apparition de dispositifs : bulletins uniformes publics, enveloppes fermées, urnes inviolables.
- L'isoloir s'impose en France en 1913 (loi du 29 juillet). Instauré d'abord en Australie (Secret Ballot).
- Signification de l'isoloir (Alain Garrigou : « Le vote et la vertu ») :
- Individualise le vote, affranchit des allégeances communautaires et du contrôle nobiliaire.
- Permet à l'État d'entrer en contact direct avec le citoyen, assure la confidentialité.
- Crée un espace privé au sein de l'espace public.
- Permet d'éviter des sanctions et de masquer son choix (J-P. Sartre critique cela, "élection piège à con").
- Vote comme Rituel : Lieux, temporalité, messages, pratique.
- S'est mis en place en opposition à la violence.
- Permet l'expression pacifique de la nation, éduque à la citoyenneté.
- Refus de la violence par le vote (1848, Honoré Daumier : bulletin de vote comme arme).
- Civilité électorale (Yves Déloye et Olivier Ihl) : Le vote désarme la violence, l'encadre en :
- Imposant les résultats des urnes comme mode de gestion des conflits.
- Incitant à la patience civique (calendrier électoral).
- Apprentissage de nouvelles règles de conduite, maîtrise de soi au bureau de vote.
- Sacralisant le bureau de vote comme espace pacifié.
Motivation du Vote : Approches Sociologiques et Psychologiques
- Approche écologique : (André Siegfried : « Tableau politique de la France de l'ouest », 1913)
- Corrélation entre variables écologiques et morphologiques (nature du sol, habitat, propriété) et les tempéraments électoraux.
- Ex: Vote conservateur (sol granitique, habitat dispersé) vs. vote à gauche (sol calcaire, habitat regroupé).
- École de Columbia (E-U, années 40) :
- Prolonge Siegfried ; insiste sur les variables écologiques et l'influence du milieu social.
- Concept de leaders d'opinion : les interactions interpersonnelles sont déterminantes pour le vote.
- École de Michigan (E-U, années 60) :
- Sondages par questionnaire.
- Angus Campbell : « The American Voter », 1960.
- Modèle déterministe ; importance des variables sociales, mais aussi des facteurs psychologiques.
- Facteurs sociologiques clés :
- Âge : Corrélation entre âge élevé et vote conservateur (ex: Nicolas Sarkozy, François Fillon).
- Géographie : (Jacques Lévy, Hervé Le Bras) Spécificité du vote périurbain (extrême droite), contraste entre grandes villes (Macron) et périphéries (Le Pen, Mélenchon).
- Catégorie socio-professionnelle (CSP) : (Nonna Mayer) Le vote des petits commerçants (droite), des indépendants.
- Vote de classe : Moins prégnant pour les ouvriers (jadis vote majoritairement à gauche, aujourd'hui divisé) -> lié aux transformations industrielles, à l'abstentionnisme.
- Religion : Pratique religieuse catholique intense -> vote à droite. Vote musulman -> vote à gauche.
- Niveau d'études : Élevé -> plus d'intérêt politique, comportement stratège.
- Limites des analyses sociologiques :
- Corrélation ≠ causalité.
- Multiples facteurs influencent le vote (sexe, revenu, CSP, religion, éducation etc...).
- Difficulté à prédire le vote face à la volatilité électorale.
Approche par l'Offre Politique (Issue Voting)
- Anthony Downs : « An Economic Theory of Democracy » : l'électeur opère un choix individuel en fonction des enjeux primordiaux (Issue Voting).
- Norman Nie, John Petrocik : « The Changing American Voter », 1979 : émergence d'un nouvel électeur.
- En France : Alain Lancelot, Philippe Habert : « Le Nouvel électeur », 1987.
- Électeur rationnel : Bien informé sur l'offre politique, fait des choix coûts-avantages.
- Problèmes : Les électeurs sont-ils toujours bien informés ? Sont-ils capables de comprendre et comparer les offres ? Le calcul coûts-avantages est-il le seul facteur ?
- Le vote est influencé par des motivations imaginaires, symboliques, émotionnelles (vote de proximité, vote sanction, vote par habitude).
- Les questionnaires sur les "enjeux" peuvent biaiser les réponses.
L'Abstention et les Votes Blancs/Nuls
- L'abstention est en hausse (sauf présidentielles).
- Alain Lancelot : « L'abstentionnisme électoral en France », 1968 :
- Accidentel : empêchement.
- Conjoncturel : manque de mobilisation.
- Désintérêt politique : inintégration sociale (« abstentionnisme d'indifférence »).
- Aujourd'hui, l'abstention peut être une réponse politique à part entière (Anne Muxel), un mode de sanction, un refus de l'offre politique.
- Votes blancs et nuls : Symbole de contestation, crise de la représentation politique.
- Distinction légale depuis 2014, mais sans effet sur le décompte du suffrage exprimé.
- Quantités non négligeables (ex: 2nd tour 2017: 11,5% des votants).
Participation Politique et Mouvements Sociaux
La participation politique ne se limite pas au vote, mais englobe diverses formes d'actions, des plus traditionnelles aux plus protestataires, et les mouvements sociaux sont des expressions collectives de revendications face au pouvoir.
Mouvements Sociaux et Action Collective
- Actions volontaires et concertées menées par des individus exprimant des revendications face à une autorité.
Analyses Précoce des Foules
- Fin XIXe siècle : Gustave Le Bon : « Psychologie des foules », 1895 ; Gabriel Tarde : « L'opinion et la foule », 1901.
- Analyses irrationnelles : les individus seraient hypnotisés par des meneurs, agissent par contagion, perdent leur raison dans la foule.
- Reflet de la peur bourgeoise face à la classe ouvrière (Louis Chevallier : « Classes laborieuses, classes dangereuses », 1958).
Théories de l'Action Collective
- Mancur Olson : « La logique de l'action collective », 1965 :
- Pourquoi les individus se mobilisent-ils malgré les coûts et si l'action est rationnelle ?
- Thèse du Free Rider (passager clandestin) : Un individu rationnel ne se mobilise pas si son abstention ne le pénalise pas (bénéficie des avantages sans les coûts).
- Solution :
- Taille du groupe : Plus il est restreint, plus les passagers clandestins sont repérés.
- Incitations sélectives :
- Positives : récompenses (aide financière, juridique, matérielle) pour ceux qui se mobilisent.
- Négatives : pénalités pour ceux qui ne participent pas.
- Les incitations sélectives sont essentielles à la mobilisation.
- Ted Gurr : « Why Men Rebel », 1970 :
- Théorie de la frustration relative (état de tension entre satisfaction attendue et refusée) comme moteur de l'action collective.
- Frustration relative : Écart négatif entre ce qui est légitime d'obtenir et ce qui est réellement obtenu.
- Le diagnostic est relatif : dépend des comparaisons avec d'autres groupes ou d'évolutions historiques.
- Ex: La perception du déclin des agriculteurs, la souffrance liée à la position sociale.
- La force de la frustration est le carburant de l'action collective.
- Ce potentiel peut déboucher sur la violence, mais est aussi modulé par la mémoire collective, la tradition de mobilisation, la couverture médiatique.
La Manifestation
- Dans les régimes autoritaires : acceptées si organisées par le pouvoir pour le magnifier.
- En démocratie : Fait de se rassembler en cortèges dans l'espace public pour faire entendre des revendications.
- La manifestation s'impose fin XIXe, début XXe siècle.
Répertoires d'Action Collective (Charles Tilly : « La France conteste », 1986)
- Moyens utilisés par les groupes pour défendre leurs intérêts.
- Choix de la forme d'action selon le marché disponible, les préférences, la culture collective, les réponses des autorités.
- Deux grandes époques :
- 1650-1850 : Répertoire « communale et patronnée ».
- Action collective locale (cadre communal).
- Recherche du soutien d'un patron (notable, bourgeois, homme d'Église).
- Formes : détournement des moyens de l'autorité (parodies de justice), pression locale sur les notables.
- À partir de 1850 : Nouveau répertoire (confrontation avec les autorités nationales) avec l'entrée des masses dans la citoyenneté.
- Défis directs au pouvoir central, autonomie des notables locaux.
- Organisations, programmes, slogans, signes de ralliement.
- Actions dans des lieux visibles (bâtiments publics).
- 1650-1850 : Répertoire « communale et patronnée ».
- La manifestation est la pièce maîtresse du nouveau répertoire (liée au renforcement de l'État central et au capitalisme industriel).
Évolution des Formes de Manifestation
- Isabelle Sommier : Rôle des services d'ordre dans les manifestations (CGT).
- Professionnalisation de l'organisation :
- Négociation avec l'État, sécurisation du parcours.
- Maîtrise d'un savoir-faire manifestant (itinéraire symbolique, slogans).
- Les services d'ordre donnent du sens à la manifestation, canalisent les motivations.
- Géographie de la manifestation (Danielle Tartakowsky : « Le pouvoir est dans la rue », 1998) :
- Jusqu'en 1920 : manifestations à Paris.
- À partir de 1930 : provincialisation, autonomisation par rapport à la capitale.
- Ex: Culture manifestante du Sud-Ouest (viticulteurs), Bretagne (agriculteurs, éleveurs).
- Nouvelle rhétorique des gouvernants (depuis les années 2000) : « La démocratie ce n'est pas la rue » (Raffarin, Valls, Macron).
- Gilets Jaunes (décembre 2018) : Transformation des manifestations.
- Sans déclaration préalable, utilisation des réseaux sociaux.
- Occupation durable du territoire (ronds-points).
- Recours à la violence, mais aussi brutalisation du maintien de l'ordre (LBD, grenades).
- Mobilisation de forces non spécialisées (BAC).
- Conquête symbolique des lieux (Champs-Élysées).
Types de Manifestations (Pierre Favre)
- Initiatrices :
- Objectif : formuler une nouvelle revendication, la faire reconnaître.
- Ex: Premières manifestations féministes (Hubertine Auclert), marches LGBT.
- Caractéristiques : groupe potentiel sans organisation, ciblage multiple, forte séduction des médias, engagement extrême des manifestants.
- Service d'ordre inexistant, l'essentiel est de se faire connaître.
- Commémoratives :
- Rappel d'un événement fondateur, pérennisation de la domination d'un syndicat/parti.
- Organisation structurée (parcours, slogans, matériel).
- Rarement violentes, strictement encadrées, faible engagement.
- Conforter l'image que l'on a de soi, montrer la force.
- Absence de cible symbolique, défiler se suffit à lui-même.
- Conjoncturelles :
- Liées à une situation de crise (historique : mai 68, Révolution Française, Gilets Jaunes).
- Tension entre autorité et manifestants, engagement induit par la crise.
- Difficulté d'organisation de maîtriser les débordements (émeute).
- Le regard des médias est naturellement attiré, alimente le mouvement.
Sens et Symbolique des Manifestations
- Une manifestation est un défilé physique et une production symbolique (signes, symboles, costumes, slogans).
- Patrick Champagne : « Faire l'opinion : le nouveau jeu politique », 1990.
- Les manifestations sont dépendantes du sens que leur donnent les médias.
- De plus en plus acceptées par les autorités publiques, le danger perçu diminue.
- Transformation par le rôle des médias : les manifestations sont conçues pour avoir un maximum d'effet médiatique (sensationnel, spectaculaire).
- Importance de la « manifestation de papier » (le compte rendu médiatique).
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