Méthodes de recueil de données qualitatives
Nessuna cartaCe chapitre présente les principales méthodes de recueil de données qualitatives, notamment les entretiens et l'observation, en détaillant leurs principes, déroulements, variantes, avantages et limites. Il aborde également d'autres types de données qualitatives et les techniques d'échantillonnage en recherche qualitative.
Méthodes de Recueil de Données Qualitatives
Ce chapitre vise à présenter les principales méthodes de recueil de données qualitatives, en se concentrant sur l'utilisation située de ces méthodes dans le processus de recherche. Les méthodes phares sont l'observation et l'entretien, mais il existe également d'autres techniques.
Les objectifs spécifiques incluent :
- Identifier les différentes méthodes de recueil de données qualitatives (entretien, observation, autres méthodes).
- Choisir une méthode de recueil adaptée à une problématique.
- Élaborer un outil de recueil (guide d'entretien, grille d'observation) en fonction d'une problématique donnée.
- Définir une population à investiguer, construire un échantillon et déterminer l'accès au terrain.
I - L'Entretien
L'entretien est la méthode de recueil de données qualitatives la plus courante, particulièrement privilégiée dans le domaine de la santé. L'entretien individuel semi-directif est idéal pour l'investigation qualitative car il respecte le point de vue de l'enquêté et permet une collecte organisée de données pertinentes.
1. Principes et Objectifs de l'Entretien
L'entretien est préconisé pour :
- Étudier des phénomènes et variables complexes (valeurs, croyances, représentations sociales, pratiques, habitudes). Le sujet peut s'exprimer avec ses propres mots.
- Étudier des populations pour lesquelles d'autres méthodes (comme le questionnaire directif) ne sont pas adaptées, soit par refus, soit par le besoin d'établir un contact (populations marginales, enfants).
Les entretiens produisent des données verbales qui seront ensuite transformées en texte pour l'analyse.
Types d'entretiens
Il existe plusieurs types d'entretiens, distingués par la place du chercheur et du participant :
- Entretien directif : Questions fermées avec des choix de réponses prédéfinis (similaire aux questionnaires standardisés). Vise la vérification d'hypothèses avec une analyse quantitative. Moins adapté à la recherche qualitative en raison de sa rigidité.
- Entretien semi-directif : L'enquêteur pose des questions à partir d'une liste prédéfinie tout en laissant le participant s'exprimer librement. L'enquêteur peut poser d'autres questions en fonction des réponses. C'est l'un des types les plus utilisés car il offre un cadre tout en permettant la liberté d'expression.
- Entretien non directif : Le moins structuré. Le chercheur suit et soutient le participant, encourageant l'expression libre. L'objectif est d'analyser tous les éléments du discours (idées, enchaînements, intonations, etc.).
Dans un entretien semi-directif, le chercheur définit les thèmes en fonction des questions de recherche, mais reste ouvert aux thèmes imprévus qui peuvent s'avérer pertinents. La production des données est mutuelle, fruit de l'interaction entre l'enquêteur et le participant.
2. Déroulement d'un Entretien Semi-Directif
La préparation d'un entretien semi-directif implique plusieurs étapes clés.
2.1. Préparer son Entretien
- Choix de la population : Ne se fait jamais au hasard et doit être lié à la question de recherche. Même si l'exploration est clé en qualitative, il est essentiel d'identifier les caractéristiques des participants potentiels.
- Il est recommandé que les personnes rencontrées ne soient pas trop proches de l'enquêteur afin d'éviter les biais liés à la familiarité. À l'inverse, il faut savoir établir une relation de confiance avec des personnes trop éloignées.
- Solliciter les personnes à rencontrer :
- Se présenter et présenter le thème de la recherche de manière courte et concise pour expliquer le but de la démarche.
- Indiquer les grands thèmes généraux pour que l'interlocuteur se sente guidé et en confiance.
- Expliquer que l'entretien est un échange, pas un interrogatoire, pour dédramatiser la situation. L'interlocuteur ne doit pas se sentir jugé.
- Expliquer pourquoi l'interlocuteur a été choisi pour le rendre légitime et lever d'éventuelles réticences.
- Définir les conditions de réalisation :
- La date : Convenir d'un rendez-vous proche ou prévoir une confirmation.
- La durée : Proposer une durée indicative (1h à 1h30) en expliquant que cela peut varier et dépend de l'interlocuteur.
- Le lieu : Choisir un endroit calme et adapté à la discussion, de préférence laissé au choix de l'interlocuteur pour qu'il se sente plus à l'aise. L'enquêteur doit se montrer disponible.
2.2. Élaborer le Guide d'Entretien
Un guide d'entretien n'est pas une liste rigide de questions, mais un aide-mémoire des thèmes et sous-questions à aborder. Il doit être bien maîtrisé pour permettre à l'enquêteur de mener l'entretien avec aisance, de rebondir sur les propos du participant et d'assurer une interaction fluide.
Comment préparer un guide d'entretien :
- Rappel de l'objectif de l'étude et de son déroulement (anonymat, etc.).
- Une première consigne standardisée pour tous les enquêtés.
- Les différentes thématiques (principales et secondaires) et sous-thématiques, organisées logiquement (général au particulier, neutre au sensible, chronologique).
- Adapter le guide et le langage à l'interlocuteur (âge, profession, etc.), en utilisant un langage clair, ni trop académique ni trop familier.
Il est crucial de ne pas confondre les questions de recherche avec les questions du guide d'entretien. Le guide doit permettre de recueillir des données utiles pour explorer les dimensions pertinentes de la problématique, sans poser directement les questions de recherche aux participants.
2.3. Lier le Guide à la Problématique : le Modèle « 3 Colonnes »
Ce modèle assure la cohérence entre le guide et la problématique de recherche :
| Thèmes de la recherche | Questions | Commentaires |
|---|---|---|
| Thème 1 ou Question de recherche 1 (Rappeler les objectifs) |
1re question large et ouverte (+ exemples de relance) 2e question (+ exemples de relance) Autres questions liées au thème |
Justifier pourquoi la question est posée (lien avec problématique et thème) Espérer recueillir telles données / S'attendre à cela Autres commentaires/observations |
| Thème 2 ou Question de recherche 2 | ... | ... |
| Thème 3 ou Question de recherche 3 | ... | ... |
| Autres thèmes / Autres questions | ... | ... |
Seule la 2e colonne (Questions) est utilisée pendant l'entretien. Les 1re et 3e colonnes sont des outils de travail pour le chercheur afin d'assurer la rigueur et la cohérence de l'étude. Cet exercice est essentiel, surtout en cas de recherche impliquant plusieurs enquêteurs, pour une compréhension partagée des questions.
3. La Réalisation de l'Entretien
La pratique de l'entretien repose sur une attitude spécifique de l'enquêteur.
3.1. L'Attitude Non Directive
Fondée sur les travaux de Rogers (1973), cette attitude est caractérisée par trois dimensions principales :
- Empathie : Capacité à comprendre ce que l'autre ressent en se plaçant dans son cadre de référence, sans ressentir les mêmes émotions.
- Acceptation inconditionnelle : Disponibilité envers l'autre, capacité à l'accepter tel qu'il est et à s'intéresser à son discours, sans que ses propres croyances soient menacées.
- Non-directivité : Abstention de toute intervention visant à modifier ou infléchir les propos, pensées ou comportements de l'enquêté. Cela ne signifie pas une non-intervention, mais un rôle d'écoute active pour inciter à l'expression.
La non-directivité n'est pas innée ; elle s'apprend. Porter (1950) identifie des attitudes à éviter :
- Attitude de conseil : Vise à orienter le sujet.
- Attitude d'évaluation : Porte des jugements de valeur.
- Attitude d'aide : Manifeste un intérêt personnel par le réconfort.
- Attitude investigatrice : Recherche d'une information précise ou vérification d'hypothèse.
- Attitude interprétative : Propose un schéma d'explication au comportement du sujet.
3.2. Les Techniques et les Types d'Intervention
L'enquêteur utilise deux types d'interventions :
- Interventions thématiques :
Consignes : Questions préparées à l'avance formant le cœur du guide. Elles doivent être claires, simples, non suggestives et privilégier les questions ouvertes. L'ordre peut être flexible.
Exemple :
- Bonne consigne : « Selon vous, quelles sont les raisons qui vous poussent à fumer ? »
- Mauvaise consigne : « Malgré les effets néfastes connus et attestés de la cigarette, vous fumez. Pourquoi ? »
- Relances : Interventions improvisées pour approfondir un aspect du thème traité trop rapidement ou superficiellement par l'enquêté. Elles dépendent du déroulement de chaque entretien.
- Interventions relationnelles (interventions-commentaires) : Permettent de montrer l'écoute et d'aider l'enquêté à s'exprimer. Elles sont non-directives. Blanchet et Gotman (1992) en distinguent six types :
- Interprétation : Exprime une attitude non explicitée de l'enquêté (Ex : « Vous craignez des conséquences néfastes ? »).
- Complémentation : Ajoute un élément d'identification à l'énoncé précédent (anticipation, inférence, synthèse).
- Question sur l'attitude : Demande une identification de l'attitude propositionnelle de l'enquêté (Ex : « Qu'est-ce que vous en pensez ? »).
- Question sur le contenu : Demande une identification supplémentaire de la référence (Ex : « Dans quel cas ? », « À quel moment ? »).
- Reflet : Reprend la dernière phrase de l'enquêté avec un préfixe modal (Ex : « À votre avis donc, elles sont courageuses ? »).
- Écho : Répète ou reformule un énoncé référentiel sans préfixe modal (Ex : « Elles sont courageuses »).
3.3. Les Aspects Pratiques
Un entretien est une situation d'interaction sociale, et les données sont déterminées par cette interaction. L'analyse doit donc considérer les processus interactifs en jeu.
- Utilisation du guide d'entretien :
- Avantages : Assure la préparation, sert de support et aide l'enquêteur à ne pas oublier de thèmes clés. Il peut rassurer l'interlocuteur sur le sérieux de la démarche.
- Inconvénients et écueils : Un usage trop strict peut donner l'impression que l'enquêteur n'écoute pas, entraver la fluidité de la discussion et créer un malaise. Il peut aussi accentuer la distance sociale, faire sentir à l'enquêté qu'il est soumis à un "examen" et l'inciter à donner des "bonnes réponses" (biais de désirabilité sociale).
Les chercheurs doivent donc savoir utiliser le guide comme un support, s'y référer et s'en détacher, en le connaissant parfaitement.
- La nécessité de l'enregistrement :
- Il est essentiel d'enregistrer l'entretien (généralement avec un dictaphone) pour retranscrire fidèlement et complètement les propos, y compris intonations, silences, hésitations.
- L'enregistrement permet à l'enquêteur de se concentrer sur l'écoute et la relance sans devoir constamment prendre des notes.
- Les réécoutes permettent une meilleure analyse et de nouvelles pistes d'hypothèses.
- Toujours obtenir l'autorisation de la personne interviewée. Expliquer que l'enregistrement est lié à l'étude, que l'anonymat est préservé, et qu'il garantit la fidélité des propos.
- Si l'enregistrement est refusé, l'entretien reste possible, mais une retranscription rapide post-entretien à partir de notes est nécessaire.
- Après l'entretien :
- La retranscription doit être réalisée rapidement.
- Les conversations informelles post-entretien sont souvent précieuses, apportant des informations complémentaires et permettant à l'enquêteur une auto-analyse de sa pratique.
4. Variantes
4.1. Les Entretiens Exploratoires ou de Pré-enquête
Utilisés lors de la phase de problématisation ou de pré-enquête, ils ont plusieurs fonctions :
- Compléter la recherche théorique : Obtenir des informations complémentaires sur le phénomène.
- Étudier un contexte socioculturel : Préciser les valeurs, normes, mœurs des groupes étudiés.
- Préparer un questionnaire : Identifier des indicateurs, des réponses possibles et analyser le langage utilisé.
Ces entretiens doivent être peu directifs, souvent non-directifs, pour permettre la découverte de nouvelles idées plutôt que la validation d'idées préconçues.
4.2. Les Entretiens de Groupes et Focus Groupes
Permettent d'interviewer plusieurs participants simultanément.
- Entretien de groupe : Répond aux mêmes exigences que l'entretien individuel. Enrichit les données par la confrontation de perspectives. Peut rendre certains participants plus à l'aise qu'en individuel et éviter les discours "lisses". Le défi pour le chercheur est d'assurer que toutes les voix soient entendues et qu'aucun leader ne domine.
- Focus groupe : Originaire du marketing, il cherche l'interaction entre les participants pour explorer un nouveau champ de recherche, formuler des hypothèses, évaluer un site ou une population, préparer un guide ou un questionnaire, ou recueillir des points de vue sur les résultats d'une étude. Il est conseillé la présence de deux enquêteurs (un modérateur, un observateur).
En santé publique, ces entretiens collectifs permettent de recueillir rapidement des données qualitatives diverses (idées, opinions, croyances) pour l'exploration, l'approfondissement ou le développement d'outils/programmes.
4.3. Les Entretiens d'Experts
Pertinents en santé publique, ils se concentrent sur le profil de compétences de la personne plutôt que sur son expérience personnelle. L'enquêteur doit bien connaître le domaine de l'expert pour éviter de se retrouver en position d'apprenant et doit maintenir un guide d'entretien plus directif pour éviter de dériver vers des aspects trop techniques ou personnels.
5. Limites et Avantages de l'Entretien Semi-Directif
5.1. Ses Atouts
- Méthode préparée (guide) mais flexible (liberté de parole).
- Courante, très pratiquée et accessible.
- Économique et facile d'accès (nécessite un dictaphone, courage et capacité à nouer le dialogue).
- Permet de recueillir les propos des personnes concernées, donnant de l'importance à leur point de vue, pratiques et représentations (par opposition au discours dominant).
5.2. ... et ses principales limites
- Le chercheur "produit" l'entretien, ce qui signifie que les réponses de l'enquêté ne sont pas spontanées mais construites dans le contexte de l'interaction. Il faut donc toujours considérer le contexte de la collecte lors de l'analyse.
- Risque que l'enquêté cherche à donner la "bonne réponse" (biais de désirabilité sociale), surtout si la situation d'entretien est perçue comme un entretient d'embauche, un examen ou un interrogatoire policier. Cela peut masquer des pratiques réelles (ex: consommation de drogues, non-observance thérapeutique).
- Le rôle de l'enquêteur est de légitimer la démarche comme une discussion libre pour instaurer la confiance.
- Prend du temps : la préparation et le traitement post-entretien (retranscription) sont longs. La logistique de contact et de déplacement avec les enquêtés demande un investissement important. La recherche qualitative est rarement "rapide".
II - L'Observation
Alors que l'entretien recueille le récit d'événements passés, l'observation permet de saisir l'action au moment où elle se produit.
1. Principes et Objectif
L'observation peut avoir lieu dans un contexte habituel, aménagé ou transformé. Ce n'est pas un simple enregistrement de données, mais une réponse à des questions spécifiques. On y a recours lorsque :
- Les phénomènes étudiés ne sont pas conscients ou ne laissent pas de traces mémorielles (ex: comportements d'achat impulsifs).
- On ne peut prévoir les moments où les phénomènes se produiront ou les reconstruire ultérieurement (ex: troubles de mémoire chez les personnes âgées).
- Le message verbal n'est pas l'élément central (comportements, gestes routiniers, interactions non verbales).
- Le message verbal peut ne pas correspondre à la réalité (distinction attitude souhaitée / comportement effectif).
Six critères définissent les types d'observation : degré de réactivité de l'observé, place de l'observateur, engagement de l'observateur, interactions, moment de l'observation, degré de structuration des données. Cependant, deux types sont couramment distingués : l'observation participante et l'observation non-participante.
1.1. L'Observation Participante vs Non-Participante
- Observation Participante : L'observateur est reconnu et admis dans le groupe, participant aux activités observées. Il s'immerge pour appréhender les mœurs et modes de pensée du groupe. Utilisée pour des phénomènes qui ne peuvent être étudiés qu'au moment où ils se produisent, sans provocation. L'observateur est témoin privilégié et note ses observations dans un carnet.
- Un informateur (membre du groupe ou proche) présente et guide le chercheur.
- Limites : Objectivité du chercheur, impact de sa présence, généralisation des résultats.
- Utile pour des groupes restreints et difficiles d'accès (familles, toxicomanes) et pour étudier l'évolution temporelle d'un phénomène.
- Permet des réorientations théoriques pendant le recueil.
- Observation Non-Participante : L'observateur reste le plus neutre possible, témoin des événements. Il utilise une grille d'observation pour structurer les observations.
Quatre caractéristiques : phénomène observé au moment où il se produit ; rôle neutre de l'observateur ; utilisation d'une grille d'observation avec catégories définies a priori ; observation basée sur une formalisation préalable des données, sans réorientations théoriques en cours de collecte.
2. Déroulement d'une Observation (Participante et Non Participante)
2.1. La Prise de Notes
Pour des observations complètes et exhaustives, quatre règles doivent être suivies :
- Prendre des notes immédiatement et régulièrement, en respectant la chronologie et les détails.
- Noter tous les événements, comportements verbaux et non verbaux.
- Retranscrire le discours le plus précisément possible, incluant tournures, expressions, silences, lapsus.
- Noter ses propres impressions (malaise, agrément), qui peuvent apporter des éléments d'explication.
Ce carnet de notes est le matériau qualitatif central, surtout en anthropologie et sociologie. En psychologie, la grille d'observation a une place plus centrale, et les notes l'accompagnent.
2.2. La Grille d'Observation
La grille d'observation est un ensemble de catégories de comportements (verbaux et/ou non verbaux) définies à priori pour classer les données. Son élaboration se fait en quatre étapes :
- Étape 1 : L'observation préalable : Observation "sauvage" d'un phénomène similaire pour définir les catégories initiales de la grille.
- Étape 2 : La définition des catégories : Les catégories sont l'opérationnalisation des variables dépendantes et doivent être :
- Homogènes : Définies par un même critère.
- Exhaustives : Permettent de classer tous les comportements.
- Exclusives : Ne se chevauchent pas.
- Pertinentes : Correspondent aux objectifs de la recherche.
- Objectives : Ont une définition opératoire précise.
- Étape 3 : La mise en œuvre de la grille : Définition de trois unités :
- Unité d'analyse : Les catégories elles-mêmes.
- Unité d'enregistrement et de codage : Permet de découper l'observation (phrase, intervention, laps de temps). Chaque unité est classée dans une seule catégorie.
- Unité de contexte : Le segment d'observation auquel on se réfère pour classer une unité d'enregistrement, souvent appelée unité de compréhension.
- Étape 4 : La vérification de la qualité des catégories : Comparaison des résultats codés par le même observateur après un certain délai.
L'enregistrement vidéo est idéal pour des données exhaustives mais nécessite l'accord des sujets. Souvent, la transcription manuelle sur le terrain est utilisée, ce qui requiert une bonne préparation et de l'entraînement.
Exemple de grille d'observation (Étude RESIST sur sevrage tabagique) :
- Éléments relatifs à l'environnement physique et matériel : Classe (salle, disposition), matériel, environnement de l'établissement (ambiance, espaces fumeurs, messages préventifs).
- Éléments relatifs aux acteurs : Qui est présent, posture (comportementale, vestimentaire) des élèves, interactions (qui interagit avec qui, comment, avant/après/hors conférence).
- Éléments relatifs au réseau entre élèves : Positionnement en classe, échanges (style, fréquence), groupes/bandes, élèves isolés ou meneurs, échanges sur la conférence.
- Éléments relatifs à l'intervention : Déroulement, difficultés, succès, réactions des élèves, intérêt, volontariat.
Les enquêteurs n'interagissent pas avec les élèves et les éléments verbaux peuvent être retranscrits en préservant l'anonymat. La prise de notes doit être continue et complète, y compris les impressions personnelles.
3. Limites et Avantages de l'Observation
3.1. Ses Atouts
- Recueille des données extrêmement riches et précises.
- Indiquée pour l'exploration et l'approfondissement de phénomènes.
- Permet d'être au plus près des acteurs et de saisir l'action directe.
- En santé publique, elle complète souvent les données d'entretiens.
- Rend compte de situations et de phénomènes parfois très éloignés des représentations initiales.
- Utile pour réfléchir à l'amélioration et l'adaptation d'interventions ou de pratiques.
3.2. ... et les difficultés couramment rencontrées
- L'observation n'est pas un enregistrement passif : le chercheur est actif, choisit les traits à recueillir et interprète en fonction de ses concepts et présupposés.
- Risques de subjectivité :
- Effet de halo : observation selon une impression dominante.
- Effet de congruence : ne retenir que ce qui est en accord avec l'expérience passée.
- Effet de contraste : se focaliser sur ce qui est en désaccord avec les connaissances.
- Nécessite la formation de l'observateur, l'utilisation systématique de grilles, et la discrétion.
3.3. Réfléchir à sa place d'observateur
L'observateur doit choisir sa place : se présenter comme chercheur ("à découvert") ou observer "incognito".
- Observation "à découvert" : Se présenter comme chercheur, négocier sa position, expliquer l'étude sans créer de méfiance ou déranger.
- Observation "incognito" : Ne pas révéler le but de la présence. Risque d'être "démasqué". Principalement utilisée dans les lieux publics.
- Souvent, les situations sont intermédiaires et le statut de l'observateur peut évoluer. Il ne faut pas être perçu comme un intrus.
Les conséquences de la participation sur :
- La relation enquêteur/enquêté : La participation peut favoriser l'acceptation (ex: l'observateur qui aide en milieu hospitalier). Cependant, il y a un risque d'être perçu comme un fouineur ou un « imbécile ». La présence de l'observateur affecte souvent les relations sociales observées (ex: un espion de la direction). Nécessite de montrer sa neutralité bienveillante et impartialité.
- La collecte des données : La participation peut faciliter l'accès à des informations et zones "privées". La non-participation peut limiter la compréhension. Inversement, la participation exige un grand effort de distanciation pour ne pas se laisser submerger par l'émotion ou le rôle joué, perdant ainsi son objectivité.
3.4. ... et « trouver sa place »
Conseils pratiques pour l'observateur :
- Tenue vestimentaire/apparence : Adapter son apparence aux critères du lieu pour une image acceptable.
- Langage : Adapter le langage à la situation (soutenu, professionnel, etc.).
- Valeurs : Préparer aux situations qui peuvent choquer. Il est important de noter ce qui dérange ou émeut, mais sans se laisser submerger pendant l'observation.
- Émotions : Ne pas se laisser submerger par les émotions (indignation, approbation) pour maintenir la clarté d'esprit et la capacité à comprendre la situation. Ces émotions, notées après coup, peuvent révéler des éléments de compréhension essentiels.
4. Autres types de données qualitatives et de recueils
Au-delà des entretiens et observations, d'autres types de données qualitatives existent. U. Flick distingue :
- Données verbales : Tous types d'entretiens.
- Données observationnelles : Tous types d'observation (directe ou médiatisée), y compris les données visuelles (photographies, films).
- Données documentaires : Données secondaires déjà existantes provenant d'organismes officiels, bibliothèques, archives, littérature scientifique, littérature grise, presse.
- Supports médiatiques : Textes, photos, sons.
Les données documentaires, telles que les statistiques de recensement ou les rapports internes d'hôpitaux, peuvent être analysées en elles-mêmes pour étudier des phénomènes à un niveau macro-social ou l'évolution de politiques de santé. Le Web représente également un terrain d'étude à part entière, soit comme sujet d'étude, soit comme support de données.
Les données visuelles (photographies, films) sont de plus en plus utilisées, notamment en anthropologie, pour étudier l'espace et son influence sur les pratiques quotidiennes.
5. L'Échantillonnage
L'échantillonnage est une étape cruciale qui découle de la question de recherche et peut valider ou invalider une étude.
5.1. Principes d'échantillonnage en recherches qualitative
En recherche qualitative, l'échantillonnage diffère de l'approche quantitative :
- La recherche qualitative vise à approfondir plutôt qu'élargir, à recueillir des informations riches et complexes.
- L'échantillon est choisi pour sa pertinence par rapport à l'objet d'étude.
- L'objectif n'est pas la généralisation statistique, mais la compréhension des significations.
- Les considérations conceptuelles définissent la sélection de l'échantillon.
5.2. Les Possibilités d'Échantillonnage (Quivy et Van Campenhoudt, 2006)
- 1ère possibilité : Étudier la totalité de la population : Applicable si la population est réduite (ex: personnel soignant d'un service hospitalier) ou pour des phénomènes macro-sociaux avec données globales.
- 2e possibilité : Étudier un échantillon représentatif de la population : Typique de la recherche quantitative.
3e possibilité : Étudier des composantes non strictement représentatives mais caractéristiques de la population : La plus courante en recherche qualitative. Il s'agit d'inclure des profils variés pour explorer l'objet d'étude en profondeur, sans viser la représentativité statistique. Ex: assurer la diversité maximale des profils des proches de patients atteints de cancer.
5.3. Les Types d'Échantillonnage en Recherche Qualitative
Deux approches principales :
- Échantillon théorique (inspiré de la "Grounded Theory" de Glaser et Strauss, 1967) :
- Débute par la collecte de données sur un nombre limité d'individus.
- L'échantillonnage est continu et graduel, guidé par les données recueillies et analysées. La question est : « Que dois-je apprendre d'autre et auprès de qui pour affiner ma compréhension ? »
- L'échantillonnage se termine lorsque la saturation théorique est atteinte (quand de nouvelles données n'apportent plus de nouvelles informations pertinentes).
Variantes : recherche de la diversité des profils (inclure des profils rares ou extrêmes) ; échantillon de commodité (inclure les participants disponibles).
Échantillonnage théorique Échantillonnage statistique L'étendue de la population n'est pas connue à l'avance L'étendue de la population est connue à l'avance Les caractéristiques de la population de base ne sont pas connues à l'avance Les caractéristiques de la population peuvent être estimées à l'avance Les critères de sélection sont redéfinis à chaque étape de la recherche Les critères de sélection sont définis à l'avance, en une seule étape La taille de l'échantillon n'est pas connue à l'avance La taille de l'échantillon est connue à l'avance L'échantillonnage se termine lorsque la saturation théorique a été atteinte L'échantillonnage se termine lorsque tout l'échantillon a été étudié - Échantillon a priori ou préalable :
- Le plus courant en santé publique pour la recherche opérationnelle.
- Basé sur des groupes déjà existants et définis (ex: groupe de patients, professionnels) ou sur des groupes aux caractéristiques pertinentes par rapport à l'objet de recherche (ex: jeunes adolescents d'un certain milieu).
- C'est le chercheur qui fixe les critères d'échantillonnage en fonction de la question posée, sans exigence de généralisation.
- Cet échantillon, bien que défini par des critères, reste ouvert à l'évolution en fonction des raisons pratiques ou de recherche.
Les modes d'échantillonnage qualitatifs exigent une problématisation solide mais aussi une grande flexibilité, permettant à l'enquêteur de s'adapter aux situations inattendues sur le terrain.
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