Histoire de la pensée sociologique

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Aperçu des principaux courants et théoriciens de la sociologie, de ses origines à l'époque contemporaine.

Histoire de la pensée sociologique en France, en Allemagne et aux États-Unis

La sociologie étudie le social par le social, ses fondements, ses évolutions et ses acteurs, en adoptant diverses approches méthodologiques et théoriques.

1. Naissance et institutionnalisation de la sociologie en France

1.1 L'émergence de la sociologie

1.1.1 Les considérations sociologiques à partir du XVIIIe siècle
  • Remise en cause de l'ordre social : Dès le XVIIIe siècle, les Lumières (`Montesquieu`) critiquent l'ordre établi, révélant que normes et valeurs sont construites socialement et non naturelles. La Révolution française et l'industrialisation renforcent l'idée d'un ordre social changeant.
  • Auguste Comte et le positivisme :
    • La sociologie est une physique sociale qui cherche les relations de cause à effet.
    • Théorie des trois états des sociétés :
      1. théologique
      2. métaphysique
      3. scientifique
  • Question sociale : Le désencastrement économique (`Polanyi`) et la dégradation des conditions de vie ouvrières (`L. Villermé`) mettent en lumière la nécessité d'une analyse sociologique.
1.1.2 La sociologie comme discipline universitaire
  • Institutionnalisation : Création de l'École Pratique des Hautes Études (1868), *Revue Internationale de Sociologie* (1893), *Institut International de Sociologie* (1894).
  • Gabriel Tarde :
    • La vie sociale est régie par l'invention (innovation des classes supérieures) et l'imitation (diffusion en cascade).
    • Intègre une dimension psychologique aux comportements individuels, basée sur les perceptions et interactions.
  • Thèmes initiaux : Réflexion sur l'ordre social (cohésion) et la stratification sociale (hiérarchie et inégalités).

1.2 L'apport d'Émile Durkheim

1.2.1 Qu'est-ce qu'un fait social ?
  • Objectif : Expliquer le social par le social (`Les règles de la méthode sociologique`, 1895).
  • Perspective holiste : La société influence les comportements individuels.
  • Définition du fait social : « Toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure; ou bien encore, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel. »
  • Le sociologue doit considérer les faits sociaux comme des choses, en adoptant une distance objective et en utilisant des méthodes comparatives (statistiques).
1.2.1.2 Un cas d'école, le suicide
  • **Analyse** : Dans *Le Suicide* (1897), Durkheim analyse le suicide non comme un acte individuel isolé, mais comme un fait social avec des taux stables dans le temps et variant selon les groupes.
  • **Typologie des suicides** :
    • Égoïste : Manque d'intégration (ex: célibataires).
    • Altruiste : Excès d'intégration (ex: suicides sacrificiels).
    • Anomique : Manque de régulation (ex: crises économiques).
    • Fataliste : Excès de régulation (ex: esclaves).
  • **Facteurs d'intégration** : Le taux de suicide varie inversement au degré d'intégration des groupes sociaux (religion, mariage).
  • **Critique** : `M. Halbwachs` (`Les causes du suicide`, 1930) contredit Durkheim sur la relation entre suicide et religion.
1.2.2 Solidarités, division du travail, et anomie
  • Objectif : La sociologie durkheimienne est à la fois morale et scientifique, visant à proposer des remèdes aux problèmes sociaux.
  • Solidarité mécanique :
    • Caractérise les sociétés primitives.
    • Basée sur la ressemblance des individus et une forte conscience collective.
    • Droit répressif.
  • Solidarité organique :
    • Caractérise les sociétés modernes.
    • Basée sur la complémentarité des fonctions individuelles (division du travail).
    • Droit restitutif.
  • Transition expliquer par:
    1. densité matérielle
    2. densité morale
    3. mobilité géographique
    4. montée des grandes villes
  • Anomie :
    • Affaiblissement des normes, entraînant une perte de repères pour l'individu.
    • Résulte d'une transition problématique entre les types de solidarité.
    • La solution selon Durkheim : développement des groupes intermédiaires (associations professionnelles).

2. Les classiques allemands et américains

2.1 Les classiques allemands

2.1.1 Les fondements de la sociologie allemande : F. Tönnies et G. Simmel
  • Querelle des méthodes : Opposition entre sciences naturelles et sciences de l'homme. La sociologie allemande penche vers la compréhension (`Verstehen`) par interprétation (`W. Dilthey`), impliquant l'empathie du sociologue.
  • Ferdinand Tönnies (`Communauté et société`, 1887) :
    • Communauté : Basée sur l'instinct, l'affectivité, les traditions (famille, village).
    • Société : Basée sur la volonté libre, le calcul, l'intérêt individuel (ville, industrie, relations impersonnelles).
  • Georg Simmel :
    • La société est construite par les interactions réciproques entre individus.
    • Intérêt pour la dimension microsociale (interactions quotidiennes) et macrosociale (cadre structurant produit par la coopération).
    • L'ordre social repose sur l'apprentissage et la maîtrise des règles sociales ordinaires (savoir-vivre).
2.1.2 Max Weber, le père fondateur de la sociologie allemande
  • Conception sociologique : Science empirique, compréhensive, cherchant à expliquer causalement le déroulement et les effets de l'activité sociale en se basant sur les intentions et motivations individuelles.
  • Quatre types d'actions sociales :
    • Traditionnelle : Routine, habitudes.
    • Affective : Sentiments, émotions.
    • Rationnelle en valeur : Conformité à des principes.
    • Rationnelle en finalité : Évaluation moyens-fins.
  • Idéal-type : Modèle abstrait pour comprendre les phénomènes, à confronter à la réalité sans s'y substituer.
  • Neutralité axiologique (`Essai sur le sens de la neutralité axiologique`, 1917) :
    • Le sociologue doit distinguer les propositions scientifiques des jugements de valeur.
    • La science empirique ne dicte pas ce qu'il faut faire, mais ce qui est possible.
2.1.2.2 Représentation, désenchantement et religion
  • Questionnement : Comprendre comment les représentations religieuses influent sur la conduite, notamment économique.
  • L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1901) :
    • Le calvinisme a favorisé le développement du capitalisme.
    • L'ascétisme et le travail comme vocation (signe d'élection divine) incitent à la prudence, à l'épargne et à l'accumulation rationnelle.
    • Il existe une affinité élective entre l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme.
  • Désenchantement du monde :
    • Élimination progressive des explications magiques par la raison et la science en Occident.
    • Le capitalisme est la traduction de ce désenchantement dans la sphère économique (rationalisation, comptabilité).
  • L'éthique économique des religions universelles (1920) :
    • Compare les incitations religieuses à l'action.
    • Le confucianisme chinois, malgré son organisation, a freiné le capitalisme par sa valorisation du traditionalisme et la soumission à l'ordre existant.

2.2 Les principales écoles américaines

2.2.1 Le culturalisme

Courant ethno-sociologique où les comportements individuels sont déterminés par la culture (nationale, de classe).

  • Influence de la psychanalyse : `A. Kardiner` (`L'individu dans sa société`, 1939) développe le concept de personnalité de base, façonnée par :
    • Institutions primaires : Contrôle des instincts (famille, alimentation).
    • Institutions secondaires : Réponse aux frustrations (religion, mythes).
  • Influence de l'anthropologie : `M. Mead` (`Moeurs et sexualité en Océanie`, 1928-1935) montre que les traits de personnalité et les différences de tempérament entre sexes sont culturellement déterminés, pas naturels. La nature humaine est malléable.
  • Socialisation : Transmission contraignante de valeurs et pratiques (`Durkheim`).
  • Communautés et sous-cultures :
    • `Robert et Helen Lynd` (`Middletown`, 1929-1935) : mettent en évidence des normes et valeurs partagées (progrès, famille, travail) dans une ville américaine.
    • `L. Warner` (`Yankee City`, 1941-1949) : concept de sous-cultures et de « personnalités statutaires de classe ».
    • `R. Hoggart` (`La culture du pauvre`, 1957) : existence d'une culture populaire autonome face aux médias de masse.
    • `A. K. Cohen` (`Delinquance Boy. The culture of the Gang`, 1955) : la délinquance comme choc culturel entre valeurs de classes populaires et dominantes.
  • Limites : Courant critiqué pour son simplisme. La socialisation est plus un processus actif de construction, déconstruction et reconstruction d'identités (`P. Berger et T. Luckmann`, `La construction sociale de la réalité`, 1966).
2.2.2 Le fonctionnalisme
  • Talcott Parsons (`Éléments pour une sociologie de l'action`, 1955) :
    • L'action sociale est guidée par les significations que l'acteur attribue à une situation, structurée par des normes collectives.
    • Chacun doit connaître et interpréter son rôle social (comportement attendu selon la position).
    • La société est un réseau de rôles coordonnés par des institutions et une culture partagée.
  • Robert K. Merton (`Éléments de théories et de méthodes sociologiques`, 1953) :
    • Fonctions manifestes : Reconnues et voulues par les acteurs.
    • Fonctions latentes : Ni comprises, ni voulues (ex: la danse de la pluie renforce la cohésion).
    • Concepts de dysfonctions, de groupe d'appartenance et de groupe de référence.
    • Frustration relative : Décalage entre attentes et réalisations (`S. A. Stouffer`, *The American Soldier*, 1949).
    • Anomie : Discordance entre objectifs sociaux et moyens légitimes. La délinquance peut en être une conséquence (survalorisation des fins).
    • Prédiction créatrice (`W. Thomas`) / Prophétie auto-réalisatrice (`R. Merton`) : Les croyances initiales influencent la réalité (ex: les briseurs de grève noirs).
2.2.3 L’interactionnisme symbolique
  • L'École de Chicago (fin XIXe-début XXe) :
    • Approche empirique et de terrain, focalisée sur la réalité urbaine (délinquance, ghettos, intégration des immigrants).
    • `Blumer` : Seules les enquêtes de terrain permettent de saisir la réalité sociale.
  • Désorganisation sociale :
    • Affaiblissement de l'influence des valeurs collectives sur les individus.
    • `T. Thomas et F. Znaniecki` (`Le paysan polonais`, 1918) : L'immigration peut entraîner une désorganisation temporaire (famille, communauté) due aux nouveaux environnements sociaux, mais aussi une réorganisation des migrants (religion, entraide).
    • `R. Park et E. Burgees` (`The City`, 1925) : La ville, espace de concurrence et instabilité, favorise la désorganisation.
    • `W. Whyte` (`Street corner society`, 1943) : les quartiers ne sont pas désorganisés, mais ont une organisation spécifique.
  • Sociologie de la délinquance :
    • `F. Trasher` (`The Gang`, 1927) : La délinquance est associée aux espaces « interstitiels » autour du centre-ville, habités par des migrants défavorisés.
    • `C. Shaw et H. McKay` (`Juvenile Delinquency and Urban Areas`, 1942) : La délinquance juvénile causée par des facteurs sociaux (pauvreté, chômage, ségrégation). Elle peut être une forme alternative d'organisation sociale (gangs).
    • `E. Suntherland` (`The professional thief`, 1937) : La délinquance est une carrière nécessitant apprentissage technique et social. On devient déviant par « association différentielle » à un milieu criminel.
  • **Sociologie interactionniste de la déviance d'Howard Becker** (`Outsiders`, 1963) :
    • La déviance n'est pas la transgression d'une norme, mais le fait d'être qualifié de déviant par autrui (« le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée avec succès »).
    • **Relativité des normes** : Sociales et historiques. Les « entrepreneurs de morale » imposent des normes.
    • **Carrière déviante** : Processus d'apprentissage de la transgression et d'adhésion à des groupes de déviants.
  • **Interactionnisme symbolique d'Erving Goffman** :
    • L'interaction est l'objet spécifique de la sociologie.
    • `La mise en scène de la vie quotidienne` (1956) : La vie sociale est une scène où les individus jouent des rôles et définissent la situation sociale.
    • `Les rites d'interaction` (1967) :
      • Le « moi » (personnalité) vs la « face » (image renvoyée).
      • L'enjeu est de garder la face et de maintenir une image sociale attendue via des rituels et règles (amour propre, déférence, félicité, figuration).
    • `Asiles` (1961) : Les institutions totales (prisons, hôpitaux psychiatriques) détruisent et reconstruisent l'identité, mais les individus conservent une marge de liberté.
    • `Stigmates` (1963) : Un stigmate est une amputation de l'identité humaine provoquant des discriminations.
2.2.4 L'ethnométhodologie
  • **Faits sociaux comme « accomplissements pratiques »** (`H. Garfinkel`, *Studies in Ethnomethodology*, 1967) :
    • Les acteurs sociaux ne sont pas des « idiots culturels » ; ils ont un sens commun et des savoirs pratiques (ethnométhodes) pour interagir.
    • La stabilité du social s'explique par l'activité permanente et les raisonnements pratiques des membres.
    • Le langage est central (indexicalité, réflexivité, descriptibilité).
  • **A. Cicourel** (`La sociologie cognitive`, 1972) : met en avant le rôle des procédés interprétatifs dans les interactions (sous-routine, réflexivité du discours).
  • **H. Mehan** (`Learning Lessons`, 1979) : Les élèves doivent découvrir l'implicite des règles scolaires, ce qui explique les différences de réussite selon les milieux sociaux.

3. La sociologie française depuis les années 1960

3.1 Individualisme méthodologique, et structuralisme constructiviste

3.1.1 L'individualisme méthodologique de Raymond Boudon
  • **S'oppose au holisme** : Les phénomènes sociaux sont le résultat d'actions individuelles.
  • **La logique du social** (1979) : Il faut comprendre les actions individuelles.
  • **Acteur rationnel** (`homo sociologicus`) : L'individu agit selon des normes, valeurs et préférences, même s'il ne fait pas toujours le meilleur choix.
  • **Trois concepts clés** :
    • Effets d'agrégation : Somme des actions individuelles (ex: capitalisme et éthique protestante).
    • Effets de compensation : Stabilité collective malgré des variations individuelles.
    • Effets pervers : Résultat non intentionnel et contraire aux intentions initiales des agents (ex: paradoxe d'Andersen).
  • **Sociologie des croyances** : Les actions reposent sur des croyances.
    • Distinction entre raisons « objectivement bonnes » (logiquement correctes) et « subjectivement bonnes » (socialement validées, même si empiriquement fausses, ex: danse de la pluie).
3.1.2 Le structuralisme constructiviste de Pierre Bourdieu
« Par structuralisme, j'entends qu'il existe dans le monde social lui-même des structures objectives indépendantes de la conscience et de la volonté des agents qui sont capables d'orienter ou de contraindre leurs pratiques ou leurs représentations. Par constructivisme, je veux dire qu'il y a une genèse sociale d'une part des schèmes de perception, de pensée et d'action qui sont constitutifs de ce que j'appelle l'habitus ; et d'autre part des structures sociales et en particulier de ce que j'appelle des champs et des groupes, que l'on nomme d'ordinaire les classes sociales. »
3.1.2.1 Représenter l'espace social
  • **La distinction** (1979) : L'espace social est un lieu de rapports de force et de lutte, fondamentalement hiérarchisé et inégal.
  • **Types de capitaux** :
    • Capital économique : Biens et ressources économiques.
    • Capital culturel : Qualifications intellectuelles (incorporé, objectivé, institutionnalisé).
    • Capital social : Réseaux de relations.
    • Capital symbolique : Reconnaissance, prestige.
  • **Position dans l'espace social** : Dépend du volume global et de la composition des capitaux.
  • **Classes sociales** :
    • Classes sur le papier : Constructions du sociologue.
    • Classes réelles : Groupes qui se reconnaissent et agissent en commun.
3.1.2.2 La hiérarchisation des pratiques sociales
  • Habitus : Système de dispositions intériorisées, durables et transposables (attitudes, perceptions, façons d'agir) résultant des conditions d'existence.
  • **Composantes de l'habitus** :
    • Ethos : Schémas d'actions inconscients (principes, valeurs).
    • Hexis : Postures, gestuelles, tenue.
  • L'habitus s'extériorise à travers les choix de consommation et modes de vie (`styles de vie`).
  • **Trois catégories sociales et habitus** :
    • Classes populaires : Nécessité économique, idéal de corps fort.
    • Classes moyennes : Volonté d'ascension sociale, imitation (« bonne volonté culturelle »).
    • Classes dominantes : Sens de la distinction (pratiques inaccessibles au commun, adaptation constante).
  • Le capital culturel ou économique dominant au sein de la classe dominante peut engendrer des pratiques différentes (austères vs ostentatoires).
  • L'école ne fait pas qu'accroître les inégalités, elle les légitime en traitant des inégaux comme des égaux (la méritocratie est illusoire).
  • P. Coulangeon : Maintien du lien entre catégories et pratiques culturelles. Les classes dominantes sont les « omnivores culturels » (`R. A. Peterson`).
3.1.2.3 Des univers sociaux différenciés : les champs
  • Champ social : Microcosme social relativement autonome avec des règles, enjeux et intérêts spécifiques (ex: champ politique, économique, artistique).
  • L'autonomisation des champs est due aux volontés individuelles et à l'établissement de logiques propres (P. Polanyi).
  • Chaque champ est structuré par la distribution d'un capital spécifique.
  • Homologie structurale : Des positions équivalentes dans des champs différents peuvent générer des stratégies similaires.
  • Le champ est un espace de lutte pour le pouvoir, où la compétition peut être inéquitable.
3.1.2.4 Une théorie générale de l'ordre social et de la pratique
  • L'ordre social se reproduit par :
    • Intériorisation de l'extériorité : Assimilation inconsciente des goûts et pratiques.
    • Extériorisation de l'intériorité : L'habitus génère des pratiques qui reproduisent l'ordre social, donnant une impression de naturalité (« sens pratique »).
  • Le « sens pratique » est une intuition guidant l'individu, non un processus intellectuel.
3.1.2.5 Les critiques de P. Bourdieu
  • A. Caille (`Don, intérêt et désintéressement`, 1994) : Vision excessivement matérialiste de Bourdieu, négligeant la coopération et le don.
  • B. Lahire (`Le travail sociologique de P. Bourdieu`, 1999) : Critique la boîte noire de l'habitus et son manque d'explication sur sa formation individuelle. Met en avant l'hétérogénéité des habitus et les dissonances culturelles (`La culture des individus`, 2004).

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