Capitalisme : Crises et transformations
Nessuna cartaCe guide préparatoire à la dissertation explore l'évolution du capitalisme à travers ses phases, crises (1929, 2008), et impact sur le travail (salariat, flexibilité) et l'organisation des entreprises (firmes intégrées, réseaux, valeur actionnariale), en examinant les spécificités françaises et les interprétations controversées.
Ce document explore la nature, l'évolution et les transformations du capitalismeà travers l'étude de ses "trois âges", des dynamiques de consommation, des systèmes financiers et des enjeux liés au travail et à l'organisation des entreprises. Il met en lumière les ruptures et continuités, ainsi que les débats et controverses qui ont jalonné son histoire en France, aux États-Unis et en Europe.
I. Les trois âges ducapitalisme
Le capitalisme est un système complexe, dont la définition et l'origine sont sujettes à débat. Il peut être envisagé sous deux angles principaux :
Un comportement individuel (selon MaxWeber)
- Définition : La recherche rationnelle du profit pour lui-même, où l'argent n'est pas consommé mais réinvesti pour générer encore plus de profit.
- Historicité : Ce comportement existe depuis longtemps, mais il était traditionnellement marginal et souvent désapprouvé moralement ou religieusement.
Une organisation collective : la société capitaliste
- Mutation : Le comportement capitaliste devient central, légitime et valorisé.
- Structure : La société s'organise en classes (détenteurs des moyens de production vs. travailleurs), entretenant des liens d'interdépendance.
- Influence : Le capitalisme façonne non seulement l'économie, mais aussi la politique, lareligion, la famille et les relations sociales.
Distinction essentielle
La distinction entre ces deux échelles explique la difficulté à dater la "naissance" précise du capitalisme. Il est plus pertinent d'identifier les moments de son extension et de sa légitimation.
Naissance ou extension originelle (à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle)
Trois phénomènes majeurs ont favorisé l'extension du capitalisme :
- La transformation des pratiques de consommation : Recherche de biens différenciés,logique d'imitation et de distinction sociale élargissant les marchés.
- Le développement du commerce au long cours : Spécialisation des négociants dans les échanges internationaux, stimulant de nouvelles demandes et la mondialisation des circuits.
- La mobilisation du travail : Mise au travail (forcé ou marchand) de populations croissantes, essentiel à l'essor d'un système économique de production et d'échange à grande échelle.
Les trois âges du capitalisme (configurations non-linéaires)
Le capitalisme évolue par accumulation, chaque âge conservant des traits des précédents sans être une simple succession progressive.
- L'âge du commerce
- Logique : Circulation des biens, échanges étendus et exploitation à distance.
- Figure dominante : Le grand négociant mondialisé, reliant des unités de production et de distribution dispersées.
- Figures subalternes : Petit producteur (ex. couturière), esclave (travail forcé).
- L'âge de l'usine
- Logique : Production de masse, grandes unités de production consommatrices de capital et d'énergie.
- Caractéristiques : "Lourd" et "grand", efficacité, bureaucratie, rationalisation.
- Figures centrales : Ingénieur/cadre vs. ouvrier (souvent masculin et blanc).
- Enjeux : Salariat, luttes sociales, syndicats, négociations collectives.
- L'âge de la finance
- Période : À partir des années 1980.
- Figure dominante : L'actionnaire, définissant les règles économiques.
- Transformations : Financement sur les marchés, primauté de la rentabilité, retour du travail en réseau/projet, fragilisation du salariat (mais reste majoritaire).
- Combinaison : Flexibilité du travail et concentration du pouvoir économique.
D'un âge à l'autre : explications et controverses
Plusieurs thèses tentent d'expliquer les transitions entre ces âges :
- Thèse fonctionnaliste : Le capitalisme évolue pour être plus efficace, résolvant ses contradictions par étapes rationnelles (ex. trame chandlérienne : montée de la grande entreprise rationalisée, managée par des professionnels, comme réponse à lacomplexité, notamment des réseaux ferroviaires).
- Critiques : "Plus efficace pour qui ?" L'efficacité peut masquer les rapports de domination et les intérêts divergents.
- Thèse techniciste : L'évolution est dictée par les innovations technologiques (progrès libérant la croissance). Critiquée car le capitalisme préexistait à la révolution industrielle et l'adoption des techniques est sociale et politique.
- Thèse politique : Les alternances politiques et les guerres modèlent le capitalisme. Si elles jouent un rôle, elles ne changent pas fondamentalement salogique.
- Lecture alternative (luttes sociales et concurrence) : L'histoire du capitalisme est une histoire de rapports de force, de conflits sociaux et de concurrence, qui redéfinissent continuellement les équilibres et les formes d'organisation.
Le cours aborde ensuite la consommation comme moteur du capitalisme et les transformations du travail, de ses formes antérieures au salariat à ses mutations contemporaines, ainsi que l'organisation des entreprises, de la grande firme intégrée aux réseaux modulaires et à la valeur actionnariale.
II. La consommation, moteur de l'histoire du capitalisme
La consommation est un élément moteur du capitalisme, avec des thèses divergentes sur son rôle.
L'histoire du capitalisme comme processus d'extension
- Extension : Le capitalisme intègre constamment de nouveaux biens, services et clients, englobant toujours plus la sphère marchande.
- Conditions : Cette extension suppose que les biens soient produits et achetés.
- Débat offre/demande : L'offre crée-t-ellela demande, ou l'inverse ? La transformation de la demande est centrale.
« A story about more » : une histoire d’expansion continue
- La « consumer revolution » à l’âge du commerce :
- XVIIe-XIXe siècle : Forte transformation des modes de consommation.
- Demande de biens non standardisés (thé, café, meubles sur mesure) par la bourgeoisie urbaine et les paysans aisés.
- Rôle des négociants pour anticiper les goûts et commander aux producteurs.
- Transition du commerce itinérant aux boutiques sédentaires (vitrines, prix affichés).
- Potentiel de profit : La moitié de la population (autoconsommation/survie) représente un marché futur.
- L’âge de l’usine et les nouvelles formes de mise en marché :
- XIXe siècle : Apparition des grands magasins (ex. Le Bon Marché), créant du "rêve" et de l'attrait pour la masse.
- Développement des chaînesde magasins à bas prix (« tout à dix centimes ») pour intégrer les classes populaires.
- Amplification au XXe siècle avec les supermarchés et hypermarchés.
- L’invention tardive de la consommation de masse :
- Malgré le mythe Ford T, la production de masse est exceptionnelle avant 1920.
- L'équipement des ménages en biens durables est lent et dépend des conditions techniques (ex. électricité).
- L'âge de la finance (années 1980)continue cette dynamique d'extension à de nouveaux espaces et populations.
- La consommation comme expression de la classe sociale (Pierre Bourdieu) :
- La consommation est un terrain de lutte pour l'accès aux biens et la définition du désirable.
- Les choix de consommation sont orientés par un habitus (dispositions durables issues de l'histoire collective et de la position sociale).
- Les pratiques de consommation (culinaires, sportives, culturelles) segmentent le monde social.
- Consommer,c'est manifester sa place dans la hiérarchie sociale.
Étendre la consommation : imitation et distinction
- La dialectique imitation/distinction :
- Classes dominantes : Consomment pour se distinguer (biens chers, ésotériques), fixent les règles, anoblissent les produits. Pratiquent l'omnivorité (mélange de goûts nobles/populaires) mais avec une maîtrise symbolique inégalitaire.
- Classes moyennes : Imitent les dominants sansen maîtriser les significations, révélant aspiration à la distinction et position subalterne. Rôle clé dans l'extension du capitalisme en élargissant la sphère marchande par le haut.
- Classes populaires : Tension entre privation et autonomie. Leur intégration progressiveà la consommation est une "planche de salut" pour le capitalisme, permettant la croissance.
Modeler la consommation : la construction de la demande
- La thèse de la demande construite :
- Longtemps dominante : les producteurs créent artificiellement la demande par la publicité et le marketing.
- Nuances : Le changement d'échelle de la consommation précède souvent l'industrialisation. La demande préexiste à l'offre, même si les entreprises la façonnent.
- L'invention de la publicité et du marketing :
- Existe dès l'âge du commerce, se professionnalise fin XIXe (agences, "ingénieurs du commerce").
- Utilise techniques visuelles/symboliques pour créer de nouveauxbesoins (ex. "Mangez Colonial !").
- Le marketing s'institutionnalise dans les entreprises (années 1930) et l'enseignement (années 1960).
- Malgré son influence active, les effets sont limités par les structures socialeset l'appartenance de classe.
- Le rôle de l'État et des mouvements sociaux :
- L'État :
- Historiquement : Protège les consommateurs (lutte contre fraudes), organiseles marchés (politique de concurrence), régule les conditions d'échange, pas seulement les structures de pouvoir.
- Hiérarchise la production (labels qualité comme AOC).
- Éduque les classes populaires vers un modèle de consommation "moderne" et "rationnel" (idéal de "petite classe moyenne").
- Mouvements sociaux :
- Utilisent la consommation comme moyen d'action (boycott, "shame and blame", circuits alternatifs – ex. abolitionnistes, Biocoop).
- Paradoxalement, en luttant contre certaines dérives, ils peuvent élargir l'emprise capitaliste en créant de nouveaux marchés "éthiques" ou "responsables".
- L'État :
Classes sociales versus dispositifs marchands
L'extension de la consommation est le socle du capitalisme. Cette extension est à la fois due à la dialectique imitation/distinction des classes sociales et au modelage par les entreprises, l'État et les militants. La consommation n'est pas réductible au marketing ; elle est fondamentalement structurée parles positions sociales et retravaillée par les dispositifs marchands. La lutte des classes irrigue la consommation autant que les artifices du marché.
III. La finance : hétérogénéité des acteurs et des systèmes
La finance est souventmal comprise, réduite à des lieux communs. Il est essentiel de déconstruire ces idées reçues.
Déconstruire deux idées reçues
- « La finance, c’est mal » : Réduit la finance à un bouc émissaire sans visage, permettantla déresponsabilisation.
- « La finance est compliquée » : Cache des logiques simples.
La finance sert à apparier (mettre en relation ceux qui ont de l'argent et ceux qui en ont besoin) età assurer (se prémunir contre les risques).
« La finance », ça n’existe pas
Il n'existe pas un système financier unique, mais des systèmes hétérogènes. Deux grandes familles de financement :
- Par la dette : Emprunter de l'argent avec intérêts.
- Par l’apport en capital : Céder une part de propriété à un investisseur.
Ces mécanismes peuvent passer par :
- Les banques : Système reposant sur l'information privilégiée, le contrôle approfondi et souvent le long terme.
- Les marchés boursiers : Système basé sur la concurrence, le partage public de l'information et le contrôle par le marché (réduisant le poids des banques).
Les pays se distribuent différemment : États-Unis/Royaume-Uni privilégient l'autofinancement et les marchés ; Allemagne/France s'appuient davantage sur les banques et l'endettement. Aucun modèle n'est universellement plus efficace. La France aune position intermédiaire et instable.
La finance avant la finance (avant l'âge de la finance moderne)
- Âge du commerce : Crédit omniprésent entre particuliers et petites entreprises. Autofinancement déterminant. Les notaires, disposant d'informations patrimoniales, ont un pouvoir financier et social central.
- XIXe siècle : La croissance urbaine exige des financements plus importants. Émergence de banquiers spécialisés (ex. Jacques Laffitte). Création d'institutions commele Crédit Foncier, mettant fin au monopole d'information des notaires.
- La bourse au service de l’État : Au XIXe siècle, la bourse finance principalement la dette publique, pas les entreprises. Ce n'est que plus tard que les marchés s'ouvrent aux entreprises.L'âge de l'usine marque la fin de l'autofinancement, le déclin de la bourse active et l'émergence d'une économie d'endettement contrôlée par l'État.
L’âge de la finance (depuis les années 1980)
- Les marchés financiers reviennent au premier plan, d'abord pour financer l'État (construction du marché européen unique).
- Modernisation de la bourse : Centralisation (fermeture des bourses régionales), suppressiondes agents de change. Émergence d'un "Monopoly des bourses" avec alliances européennes et transatlantiques.
- Les banques, acteurs centraux des marchés : L'essor de la bourse ne marginalise pas les banques. Elles deviennent des investisseurs majeurs et des intermédiaires, organisant et investissant sur les marchés, devenant à la fois "juges et parties".
La consommation et la finance ne sont ni des mécanismes impersonnels, ni des instruments purement manipulés. Elles sont traversées par des luttessociales, structurées par les classes et soutenues par divers dispositifs. Le capitalisme s'étend en mobilisant toujours plus de consommateurs et en affinant la circulation de l'argent. La lutte des classes est présente aussi bien dans les choix de consommation que dans les mécanismes financiers.
IV. Capital, banque, marché et crise : les États-Unis
Le capitalisme est caractérisé par des crises qui en constituent une composante régulière, offrant une occasion d'analyser ses structures.
Introduction : La nature des crises capitalistes
Les crises ne sont pas des accidents, mais sont intrinsèques au fonctionnement du capitalisme.
- Lecture marxiste : Routine menant à l'effondrement.
- Lecture technocratique/libérale : Opportunité d'apprentissage et de réforme.
- Position agnostique : Moment où les structures du capitalisme apparaissent "à nu".
Le capitalisme français avant 1945 : bourse, emprunts étrangers et autofinancement
- Premier âge d'or boursier (1880-1939) : La bourse de Paris finance surtout des emprunts étrangers. La petite bourgeoisie française investit massivement à l'étranger.
- Autofinancement dominant pour l'industrie : Les entreprises industrielles françaises s'autofinancent principalement pour garder le contrôle, évitant la bourse.
- Exception : Le chemin de fer, en raison de son coût et de sa complexité, nécessite un financement de marché et une intervention étatique.
- Lent essor des banquesde détail : Le développement des banques de détail est tardif (années 1960), lié à la bancarisation des salaires et aux transformations sociales (ex. droit des femmes d'ouvrir un compte).
1945-1980 : l’économie d’endettement pilotée par l’État
- Le déclin de la bourse et du rentier :
- La Seconde Guerre mondiale marque une rupture. L'autofinancement disparaît.
- Facteurs du déclin boursier : inflation ruinant les rentiers, rareté des titres privés, nationalisation des grandes entreprises.
- Nationalisation des banques et pilotage étatique :
- En 1945, les banques sont nationalisées, devenant l'outil de l'État pour structurer l'investissement et contrôler la masse monétaire.
- Le système adopte un modèle proche du capitalisme rhénan : intervention active des banques dans la stratégie des entreprises ("on ne finance pas, on gouverne").
- C'est une "économie d'endettement" centralisée et contrôlée par l'État.
- Une crise de contrôle : Les banques deviennent trop importantes et complexes pour être entièrement contrôlées par l'État, créant un paradoxe entre pilotage fort et fragilité croissante.
Le big bang financier à la française : libéralisation et européanisation
- Retrait progressif de l'État : La construction du marché unique européen impose la libéralisation et l'alignement sur les marchés financiers, d'abord pour financer la dette publique.
- Transformation de la bourse : Centralisation (fermeture des bourses régionales, suppression des agents de change), formation d'un marché intégré, puis d'un "Monopoly des bourses" (alliances européennes et transatlantiques).
- Les banques, acteurs centraux des marchés : L'avènement de la bourse renforce les banques, qui deviennent investisseurs majeurs et intermédiaires des transactions boursières, agissant comme "juges et parties".
La finance américaine et l’instabilitédu capitalisme : crises, spéculation et contagion
- Pourquoi étudier les crises américaines ? Les États-Unis sont le cœur du capitalisme financier mondial depuis 1918, à l'origine des crises de 1929 et 2008. Les crises financières se propagent vite à l'économie.
- Nature commune des crises de 1929 et 2008 : Ce sont des crises spéculatives, basées sur l'achat d'actifs non pour leur usage mais pour un espoir de plus-value (bulles auto-réalisatrices).
- Crise de 1929 :
- Spéculation généralisée à Wall Street (croyance en une "nouvelle économie").
- La Federal Reserve relève les taux, entraînant des ventes massives et l'effondrement du marché.
- La crise financière devient économique car les entreprises ont placé leur trésorerie en bourse, leur faillite entraînant celle des banques. C'est une crise industrielle qui engendre une crise bancaire.
- De 1929 à 2008 : régulations, dérégulations et contradictions :
- Après 1929 : fortes régulations (Banking Act 1933 séparant banques d'affaires/dépôt, plafonnement rémunération épargne, interdiction produits dérivés, création de la SEC).
- À partir des années 1970 : dérégulation progressive (retour des produits dérivés, disparition des séparations bancaires).
- Crise de 2008 :
- Origines : Politique sociale d'accès à la propriété pour les ménages instables, via la titrisation (regrouper dettes en titres vendables pour mutualiser les risques).
- Multiplication des acteurs (banques, fonds mutuels, agences de notation, assureurs), concentration des prêts risqués par les grandes banques.
- Explosion de la bulle quand les taux augmentent, entraînant l'effondrement des titres et des banques.
- Révélation d'une dérégulation "indigène" (conflits d'intérêts des agences de notation, auto-régulation défaillante).
- Après 2008 : un capitalisme stable dans l'instabilité : Contrairement à 1929, pas de grande réforme. Le capitalisme s'accommode désormais de la crise comme d'une norme.
V. La crise de 1929 et sa diffusion
La crise de 1929 illustre comment un choc financier local peut setransformer en crise économique et politique mondiale.
Une crise spéculative locale devenue crise mondiale
- Point de départ : Crise financière à Wall Street, due à la spéculation dans un contexte d'optimisme (croyance en une "nouvelle économie",courtiers rémunérés à la commission).
- Déclenchement : La Federal Reserve relève ses taux en été 1929, déclenchant des ventes massives.
- Propagation : Ce choc local est devenu mondial, provoquant faillites bancaires et industrielles, désordres des années 1930 et contribuant à la Seconde Guerre mondiale.
De la crise financière à la crise économique : les mécanismes de propagation
- La crise bancaire aurait pu être limitée initialement (ménages peu investis en bourse, peu d'étrangers sur le marché).
- Transmission inattendue : Les entreprises, ayant spéculé avec leur trésorerie, font faillite quand leurs actifs s'écroulent. Les banques s'effondrent majoritairement à cause de la faillite de leurs emprunteurs industriels, et non de leurs propres pertes boursières.
- Rôle du marché interbancaire : Le blocage des échanges entre banques (perte de confiance) entraîne des faillites en chaîne, faute de liquidités.
- Incompréhension des États : Contrairement à 2008, les gouvernements n'ont pas agi par manque de compréhension.
Les réponses économiques et politiques à la crise
- Débats intellectuels : Keynes vs. Pigou sur le soutien à l'économie.
- Mesures protectionnistes : Les États adoptent des tarifs douaniers, aggravant la crise mondiale.
- Enjeu majeur : La régulation du système financier pour empêcher de nouvelles crises.
Réguler le système financier : 1933-1940 (États-Unis)
- Régulations bancaires (Banking Act 1933) :
- Séparation stricte banques commerciales / banques d'investissement.
- Interdiction aux banques d'opérer dans plusieurs États.
- Régulation "Q" : Plafonnement de la rémunération des dépôts.
- Régulations boursières (1934, 1940) :
- Exigence d'information transparente des entreprises.
- Sanction du délit d'initié.
- Interdiction de certains produits spéculatifs (produits dérivés).
- Création de la SEC (Securities and Exchange Commission), gendarme de la bourse.
D’une crise à l’autre : théorisation, dérégulation et retour du risque
- Invention de la théorie financière :
- Motivation par la crise de 1929.
- Mathématiques des probabilités (Kolmogorov) permettent le calcul du risque.
- Années 1950 : Théorie du portefeuille (Markowitz).
- Années 1970 : Formule Black-Scholes-Merton pour les produits dérivés.
- Ces modèlesdonnent un sentiment de maîtrise scientifique des marchés, mais la théorie sert d'outil de justification, pas de moteur.
- Dérégulation des produits dérivés :
- Assouplissement progressif des interdictions (années 1970), légitimé par les théories financières.
- Cela mène à la réouverture des marchés spéculatifs.
- Recul des régulations bancaires :
- Les banques perdent leurs monopoles (crédit, gestion d'épargne via fonds de retraite).
- Remise en cause des segmentations géographiques et fonctionnelles de 1933.
Aux origines de la crise de 2008
- Une politique sociale dans un contexte d’inégalités :
- Démocratisation de l'accès à la propriété immobilière pour les ménages modestes.
- Utilisation de l'innovation financière pour rendre "solvables" des ménages qui ne l'étaient pas.
- La titrisation :
- Regrouper des dettes pour créer de nouveaux produits financiers, mutualisant les risques.
- Ce mécanisme devient dangereux car les grandes banques, libérées des restrictions, concentrent les prêts risqués.
- L’éclatement de la bulle et la crise des institutions :
- Remontée des taux, blocage du marché interbancaire, perte de valeur des produits.
- Agences de notation en conflit d'intérêts, surestimation des titres.
- Crise des institutions : peu de banques sanctionnées, pas de révolution réglementaire comparable à 1929.
VI. Travail : la fin du salariat ?
Le travail est un facteur central du capitalisme, au cœur de ses dynamiques et conflits.
Travail et capitalisme
- Version "calme" : Le travail est un facteur de production parmi d'autres (fonction de production typeCobb-Douglas).
- Version "énervée" : Les conflits autour du travail sont centraux pour l'évolution du capitalisme.
Trois grands enjeux du travail
- La relation d'emploi : Marchande (indépendant), salariale (durée longue), ou forcée (pas de liberté de départ).
- L'organisation du travail : Comment les individus travaillent, acquièrent des compétences (hiérarchisée ou horizontale, ex. OST).
- Le conflit et lanégociation : Le conflit est-il normal ? Comment le résoudre (répression, négociation, compromis) ?
La mise au travail (forcé ou non) est un rouage décisif de l'extension originelle du capitalisme.
Le travail capitaliste avant le salariat
- Le travail marchand et le « travail libre » :
- Droit de choisir et quitter l'employeur. Relation ponctuelle ("mission"), pas un "potentiel de travail" permanent.
- Ultra dominant au XIXe siècle (rareté des usines, "cottage industry", petites entreprises à la tâche).
- Même en usine, indépendance des travailleurs et turn-over importants.
- Interdiction du travail des enfants (1840) non perçue commeun progrès par tous.
- Un ordre qui n’a rien de « naturel » : des corporations au travail libre :
- Le travail marchand apparaît contre le système corporatif (régulation des métiers, accès, concurrence).
- La destruction de cet ordre est législative (décrets d'août 1789 abolissant les privilèges, Code civil de 1804 définissant le "contrat de louage" de service).
- Travail libre et salariat : deux logiquesdifférentes :
- Travail libre : À la tâche, contrats ponctuels, sans engagement durable, conditions renégociées. Relation directe patron/ouvrier. Le travailleur est directement exposé au risque économique.
- Salariat : Basé sur la durée, rémunération selon le temps passé, cadre légal/collectif. Le contractant est une organisation.
- Débat historiographique : "Paradis perdu" de l'autonomie ou "enfer de la précarité marchande" ?
Letravail forcé
L'impossibilité de quitter son employeur pendant une durée déterminée. Sa fin est très tardive (esclavage aboli en France en 1848, aux USA en 1865).
- L’esclavage des Amériques :
- Économie d'échange (achat/vente d'esclaves) et de production (force de travail à vie, exploitable).
- Caractère central : commerce des corps + travail gratuit, adapté aux conditions dures.
- Système des plantations (coton, tabac, canne à sucre) : anticipation partielle des usines rationalisées, mais avec une rationalisation très inégale.
- Douze millions d'individus déplacés d'Afrique vers les Amériques.
- Le travail forcé en Europe :
- Formes diverses : servage (Russie jusqu'en 1864), "indenture", lois "master and servants" au Royaume-Uni.
- Lois "master and servants" : obligation de résider, contrôle strict, contrats longterme, interdiction de quitter, sanctions pénales (décriminalisation seulement en 1875).
L’invention du salariat : exploitation et protection
Le salariat combine subordination/exploitation et protection. Ilest le fruit d'un conflit violent fin XIXe siècle.
- Le salariat comme relation d'exploitation : l'analyse marxienne :
- Le travail crée de la valeur. Le salarié (Bob) produit plus de valeur qu'il ne reçoit ensalaire (pour reconstituer sa force de travail).
- La différence (plus-value) est captée par le capitaliste (Bob-le-chef).
- Critiques : Seul le travail crée la valeur ? Différents types de travail ? La frontière artisan/ouvrier ?
- Intuition fondamentale : certains captent la valeur créée par d'autres.
- Le salariat comme relation de protection : la question du risque (Robert Castel) :
- Qui fait face au risque économique ?
- Relation marchande : travailleur et acheteur exposés au risque.
- Relation salariale : l'employeur encaisse les premiers chocs (salaires maintenus). Le salarié est protégé par la durée du contrat, le droit du travail.
- Compromis : subordination/exploitation + protection relative contre les aléas du marché (tant que l'emploi dure).
VII. Travail, la fin du taylorisme ?
Le salariat, initialement un compromis, s'est transformé en profondeur et est remis en question, surtout pour les populations les plus vulnérables.
Salariat, exploitation et protection
Le salariat est à la fois une relation de subordination/exploitation et une protection face aux aléas économiques (l'employeur encaisse le choc en premier). Mais d'autres risques (maladie, chômage, vieillesse) nécessitent des protections supplémentaires qui se développent entre 1850 et 1950.
De l’assistance à l’assurance sociale
- Solution assistancielle : Prise en charge par le patron ou la communauté, dépend du "bon cœur" d'un tiers (humiliante pour le salarié).
- Solution assurantielle : Salarié/patron cotisent à une caisse. L'aide devient un droit, pas une faveur.
- Aux États-Unis : Absence d'assurance santé publique. L'assurance santé privée est une composante essentielle de la rémunération (société assurantielle).
- En France : Système de protection sociale obligatoire (1918-1945), basé sur la négociation syndicats/patronat, avec l'État en garant. Accumulation de couches de protection. Les réformes des retraites remettent en cause ces traditions de négociation.
Pourquoi le salariat s’est-il imposé ?
Initialement, le salariat était paradoxalement rejeté par la plupart des acteurs.
- Opposition patronale : Le salariat encadré coûte cher, limite la liberté de licencier.
- Réticence ouvrière: Les ouvriers tenaient à leur indépendance, à organiser leur travail, héritée de l'artisanat.
L’invention de positions médianes
- Côté patronal : La peur des révolutions ouvrières (Commune de Paris) pousse certains réformateurs (souvent paternalistes/religieux) à stabiliser les relations de travail plutôt qu'à la répression. Passage de la confrontation à la négociation.
- Côté ouvrier : Diversification du monde ouvrier. Tension entre le projet révolutionnaire et une stratégie pragmatiquevisant à "prendre ce qu'on peut" (droits, salaires, protections). Cette dernière ouvre la voie à l'acceptation du salariat comme compromis.
Le triomphe du salariat
- S'impose comme forme d'emploi dominante à l'âgede l'usine, mais lentement en France (pays agricole jusqu'après 1945).
- Dans les secteurs non agricoles, le salariat progresse avec la concentration de la production (moins d'artisans, plus d'ouvriers et d'employés).
- Après 1945 : Accélération de l'exode rural, déclin des indépendants, explosion des catégories salariées non ouvrières (employés, cadres, intermédiaires).
- Nouvelle entrée des femmes sur le marché du travail : sortie de la précarité professionnelle, coupure travail domestique/professionnel. Ambulivalent (emplois peu qualifiés souvent) mais modifie l'équilibre familial, potentiellement émancipateur.
Marchés internes et stabilisation de la main-d’œuvre
- Invention des «marchés internes » du travail : Stabiliser la main-d'œuvre en la soustrayant partiellement à la concurrence externe. L'entreprise construit des carrières internes, grilles de classification, perspectives d'avancement.
- Aux États-Unis : Moins un moyen de disciplinequ'un instrument de gestion de crise pour l'État et les syndicats.
- Acteurs de la stabilisation : Ouvriers (opposition aux contremaîtres), réformateurs chrétiens, premiers essais d'OST, services du personnel/RH.
- Évolutions non linéaires : Les guerres mondiales (pénurie de main-d'œuvre, agitation) poussent à la stabilisation. Crises (années 1930) peuvent paradoxalement renforcer certains dispositifs face à la peur de l'instabilité.
Rationalisation, taylorisme et inégalités de position
Le salariat rend possibles de nouvelles formes d'organisation : la rationalisation (taylorisme).
- Principes : Approche "top down" (experts étudient le travail), division accrue du travail (tâchesspécialisées, chronométrées), rémunération à la performance.
- En France : Premières tentatives précoces mais résistances ouvrières. Généralisation après la Première Guerre mondiale (nécessité de production de masse) et la crise de 1930 (réduction des coûts).
- Diffusion : Par effets d'entraînement le long de la chaîne de valeur et d'un métier à l'autre.
- Conséquences inégales : Ingénieurs gagnants (expertise indispensable), contremaîtres (position ambivalente), ouvriers (déqualification relative, travail parcellisé).
VIII. Travail (2) : Mutations contemporaines et remise en cause du salariat
Le compromis salarial est remis en cause depuis les années 1970, avec des impacts inégaux.
Introduction: La remise en cause du deal salarial
Le salariat était un compromis entre subordination/exploitation et protection. Depuis les années 1970, ce compromis est remis en question. Le salariat ne disparaît pas mais se transforme profondément, affectant inégalement les jeunes, les femmes, les étrangerset les moins qualifiés.
Les grandes transformations du marché du travail depuis les années 1970
- Dégradation du marché du travail et du salariat.
- Augmentation de la population active : Dynamique démographique, mais surtout entrée massive des femmes (taux d'activité féminin se rapproche de celui des hommes).
- Changement de structure par âge :
- Années 1970 : faible chômage.
- À partir de 1975 : forte augmentation du chômage.
- Stratégies pour faire face au chômage :
- Réduire la durée de vie au travail pour les plus âgés (baisse âge de départ, préretraites).
- Allonger la durée des études (massificationscolaire).
- Conséquence : Les jeunes sont maintenus hors du marché plus longtemps et ont un taux de chômage élevé.
- Réformes des retraites : Hausse de l'âge de départ percutant cet équilibre fragile, risque de paupérisation pour les 55+ ans.
- Transformation sectorielle : Déclin agriculture/industrie/construction, explosion tertiaire. Montée des emplois qualifiés.
La montée des emplois atypiques et la remise en causedu compromis salarial
- Modèle salarial "classique" : Relation de subordination et protection temporaire contre les aléas économiques (coût élevé du licenciement).
- Croissance des emplois "atypiques" : CDD, intérim,temps partiels (moins protégés).
- Minoritaire en "stock" (CDI majoritaires) mais dominant en "flux" (environ 9/10 embauches temporaires).
- Raccourcissement de la durée de ces contrats (1,5 mois en moyenne aujourd'hui).
- Remise en cause du compromis "exploitation contre protection" :
- L'employeur peut se séparer plus facilement des salariés (non-renouvellement du contrat).
- Le risque économique esttransféré au travailleur sans contrepartie claire de droits.
- Fragilisation : droits sociaux plus difficiles à acquérir (retraite, chômage, santé).
- Transformation de la rémunération : Part variable importante, revenu plus incertain pourle salarié, partage des risques déséquilibré.
Qui paie le prix de cette flexibilité ?
- Conséquences biographiques lourdes : Incertitude, impossibilité de se projeter, déclassement, difficultés d'accès au logement/crédit.
- Segmentation du marché du travail (Doeringer et Piore) :
- Le marché est segmenté (ingénieurs vs ingénieurs, etc.).
- Marchés externes : Candidatures via annonces.
- Marchés internes : Carrières, promotions, règles spécifiques (culture d'entreprise, RH). Les marchés internes offrent une protection relative.
- Segmentation par types d'emplois :
- Marché primaire : Emplois stables, bien payés, qualifiés.
- Marché secondaire : Emplois limités, mal payés, peu qualifiés (ex. caissière à horaires morcelés – "nouvel open prolétariat").
Une lecture renouvelée : la « new career theory »et les néo-professionnels
- Idée : Tous les emplois atypiques ne sont pas subis et ne concernent pas que les dominés.
- Flexibilité fonctionnelle : Contrats courts, très bien payés pour salariés très qualifiés.Flexibilité des organisations en nombre et en compétences.
- « Néo-professionnels » : Carrières "nomades" ou "sans frontières", apprentissage continu, capital social dense. Revendiquent une autonomie, négocient leurs conditions, sont bien rémunérés. Figure de l'entrepreneur desoi.
- Limite : En pratique, les contrats atypiques concernent d'abord les populations les plus fragiles (ouvriers non qualifiés, jeunes, femmes, immigrés).
Pourquoi recruter en emploi atypique ?
- Période d'essai prolongée : CDD/intérim pour tester un salarié avant CDI.
- Emploi atypique permanent : Transférer le risque économique sur le salarié. Le taux de transformation des CDD en CDI diminue.
- Flexibilité macroéconomique : La France est un des marchés du travail les plus flexibles d'Europe. Coût supporté par une minorité très flexible (jeunes, femmes, immigrés, peu qualifiés) qui amortit les chocs.
Le cours continue ensuite sur l'organisation des entreprises, en abordant la grande firme intégrée (Chandler), les formes en réseau et la valeur actionnariale en Amérique et en France.
IX. Organisation (1) La grande firme intégrée
Ce chapitre explore le concept de grande firme intégrée, principalement à travers la perspective d'Alfred Chandler, et examine les spécificités européennes.
I. Chandler : Les grandes firmes intégrées
Alfred Chandler, historien américain de la Harvard Business School, estune figure majeure de l'étude des organisations productives. Ses hypothèses clés sont :
- Le capitalisme moderne est celui des grandes firmes intégrées.
- Ces firmes sont plus efficaces que les autres modèles.
- Leur efficacité repose sur la présence de managers compétents qui exercent le pouvoir.
- Elles se développent lorsque la demande devient massive.
- Vision darwinienne : Les plus efficaces écrasent la concurrence.
- Rôle des managers : Professionnels bien formés (ex: Harvard Business School), recrutés sur la base de leurs compétences, non de leur statut social ou argent.
- Critique implicite : Le capitalisme se confond-il uniquement avec ce modèle ? L'Europe est-elle"en retard" ? Pour Chandler, l'entreprise américaine est le modèle d'efficacité.
II. L’Europe et les grandes entreprises intégrées : chronique d’une absence ?
Chandler a étendu sa comparaison aux États-Unis, au Royaume-Uni et àl'Allemagne, en se penchant sur les facteurs de succès :
- Capacités organisationnelles : Économies d'échelle (Scale) et de portée (Scope).
- Dispositifs de distribution : Permettre aux produits d'atteindre le consommateur.
- Compétences managériales : Main-d'œuvre qualifiée, évolution des managers militaires vers les diplômés d'écoles de commerce.
Comparaison par Chandler :
- États-Unis : Capitalisme managérial
- Les entreprises sont les plus efficaces.
- L'État intervient via les lois antitrust en cas d'abus de position dominante.
- Royaume-Uni : Capitalisme personnel
- Dominé par les familles (transmission du pouvoir au membre de la famille même si moins compétent).
- Problème : Sous-investissement des entreprises familiales pour ne pas perdre le contrôle (refus de céder des parts), limitant la capacité organisationnelle etla croissance.
- Allemagne : Capitalisme coopératif managérial
- Politique industrielle de cartellisation : L'État arbitre entre grandes entreprises pour définir prix et quantités, protégeant de la concurrence.
- Puissance financière : Coopération entre entreprises industrielles et financières pour des capacités de financement importantes.
Quid de la France ?
- La France est souvent perçue comme "en retard" depuis le XIXe siècle.
- Idées reçues :
- Malédiction des familles : Capitalisme familial et faiblesse des financements.
- Malédiction de l'État : Excès de bureaucratie publique(contredit par P. François : l'État français était plutôt libéral jusqu'à la Seconde Guerre mondiale).
- Singularités françaises (selon P. François) :
- Cartels et politique de concurrence : Ni politiquesystématique d'organisation, ni proscription. Les entreprises s'organisent sans l'État.
- Faire groupe : Plutôt par participations capitalistiques et échanges d'individus que par holdings intégrées (stratégies familiales, ex: groupe Durand).
- Capitalisme managérial vs. familial : Recrutement rapide de leaders extérieurs aux familles.
- Capacités organisationnelles : Les hauts dirigeants sont principalement des ingénieurs (spécificité française, comme en Allemagne où on copie l'État).
III. Contre récit, contre hypothèse : La thèse politique de Fligstein
Fligstein (1990) contredit la thèse fonctionnaliste de Chandler :
- Les formes organisationnelles ne sont pas adoptées pour leur efficacité,mais parce qu'elles servent les intérêts de ceux qui sont en position de les imposer.
- La clé de l'histoire des entreprises n'est pas l'efficacité, mais le pouvoir.
La notionde « conception de contrôle » de Fligstein :
- Définition d'une forme organisationnelle (diversifiée/concentrée, pouvoir au middle management/ingénieurs/top management, taille de l'entreprise).
- Définition d'uneorientation stratégique (maximisation du CA/profit, réinvestissement).
- Cette conception de contrôle varie en fonction des rapports de force (ex: actionnaires vs managers, ou différents types de managers).
Forces disruptives qui rendent cesrapports de force instables :
- Les changements dans la loi antitrust.
- Les crises et les guerres.
IV. La scansion des conceptions états-uniennes
Fligstein identifie plusieurs conceptions de contrôle dominantes aux États-Unis :
- 1880-1920 : Conception « directe »
- Concurrence acharnée (rachats/destruction).
- L'État met en place une politique stricte de la concurrence (interdiction des cartels).
- 1920-1950 : Conception « manufacturière »
- Les managers prennent le pas sur les actionnaires, et les ingénieurs dominent les entreprises.
- Objectif : Intégrer la production et construire des oligopoles.
- L'État valide cette approche (validation par la Cour suprême) jusqu'à la crise.
- 1950-1980 : Conception «vente et marketing »
- Les marketeurs dominent.
- Objectif : Différenciation et diversification des produits.
- L'État la valide (ex: Celler-Kehauver, 1950).
Cette dernière conception mène vers la conception financière, qui va dominer à partir des années 1980.
X. Organisation (2) La firme en réseaux
Ce chapitre remet en question la centralité de la grande firme intégrée en soulignant l'importance historique et renouvelée des entreprises en réseau.
I. Le big business n’est pas le tout du capitalisme
Depuis le milieu des années 1980, des historiens et économistes (Zeitlin, Scranton, Sabel, Piore) défendent une double hypothèse :
- Le capitalisme ne s'est jamais réduit aux grandes firmes intégrées.
- Ce qui ne relève pas du "big business" n'est pasun "résidu archaïque" mais souvent un ferment de croissance et d'innovation (ex: les start-ups existent depuis longtemps).
II. District industriel et spécialisation flexible
Cette notion a été théorisée par Alfred Marshall (années 1920) pour des industries britanniques (cotons du Lancashire, coutellerie de Sheffield), puis reprise par des économistes italiens (Beccatini, Brusco) dans les années 1980.
Qu’est-ce qu’un « district industriel » ?
- Aires géographiques restreintes.
- Entreprises spécialisées sur un même secteur d'activité (mais ne faisant pas toutes la même chose).
- La spécialisation collective permet des économies liées à l'expertise du travail et aux échanges d'information (aide mutuelle entre concurrents, résolution informelle des litiges).
Où et dans quels secteurs ?
- Partout : Angleterre, Italie ("Troisième Italie"), France ("diaspora soyeuse" autour de Lyon), États-Unis (Nord-Est, Midwest).
- Dans des secteurs divers : forte main-d'œuvre (habillement, chaussure, bijoux), forte consommation de capitaux (métallurgie, machines-outils, électronique).
Conclusion : À côté des grandesfirmes, le capitalisme tire sa vitalité d'un tissu dense de petites entreprises dynamiques et innovantes produisant des biens non standardisés.
III. Construire de nouvelles industries, en réseau
Le paradigme des industries innovantes, illustré par la comparaison entre la Route 128 et la Silicon Valley :
- Route 128 (Boston) :
- Exemple : DEC (Digital Equipment Corporation).
- Écosystème "à la Chandler" : grandesentreprises intégrées verticalement.
- Faible mobilité de la main-d'œuvre, verrous sur les idées et informations (clauses de non-concurrence).
- Absence de fécondation croisée.
- Silicon Valley :
- Principes : mobilité de la main-d'œuvre, firmes en réseau, liens forts avec l'université (Stanford) et le capital-risque.
- Entreprises comme HP, Intel, Apple, Google.
- Fluidité du marché du travail (mais sévère, licenciements fréquents).
- Importance des avocats pour gérer les contrats et brevets (fluidité malgré la régulation).
- Circulation permanente entre université et industrie.
Nuances concernant la Silicon Valley :
- Le cœur de la SV est la finance (investisseurs, Elon Musk).
- Les GAFAM y sont nées et sont des géants, souvent diversifiées comme les firmes chandlériennes.
- La SV est un écosystème créé spontanément et difficile à reproduire (ex: écosystèmes plus petits comme à Rennes).
IV. De la firme en réseau à la modularité
La période contemporaine (depuis les années 1990) radicalise les logiques de la firme en réseau. S. Berger (500 entretiens) met en évidence :
- Les entreprises peuvent découper, réagencer, recomposer leurs chaînes devaleur (les grandes entreprises sont des briques de Lego qui agencent d'autres briques).
- Cette modularité radicale est rendue possible par les transformations technologiques, notamment dans la communication.
- Elle concerne toutes les étapes et fonctions de l'entreprise(innovation, conception, assemblage, marketing, comptabilité).
- Cette modularité se déploie à l'échelle mondiale, permettant de délocaliser n'importe quelle étape ou fonction.
La division internationale du travail :
- Délocalisation : Pas seulement pour les salaires bas, mais pour la productivité ("If you pay peanuts, you get monkeys"). Permet de se concentrer sur le cœur de métier et de capter l'essentiel de la valeur.
- Exemple : Apple (voir ci-après).
V. Apple, entreprise modulaire (et dominante)
Apple est une entreprise (industrielle) sans usine :
- Prend en charge uniquement les tâches essentielles (conception, développement logiciel, design).
- Délègue la production au géant chinois Foxconn (profitant des faibles coûts de main-d'œuvre).
- Les coûts de Foxconn augmentent, sa marge réduit, mais pas celle d'Apple.
VI. Lafirme en réseau, en France
- Les partenariats entre entreprises sont fréquents, longs et durables (30% du grand commerce, 25% des services aux entreprises).
- Logique de réagencement permanent (Delarre, 2005) :
- Les groupes incluent des entreprises indépendantes rendant des services (nettoyage, logistique, R&D).
- Les groupes sont des "quasi-marchés internes" pour les cadres supérieurs, où la main-d'œuvre circule.
- Le périmètre des groupes est instable (redéfini de 10 à 20% chaque année).
- Sous le réseau, le pilotage (Mariotti, 2005) :
- Moins d'autorité bureaucratique, plus de relations de pouvoir par le contrat et les normes de qualité (ISO).
- Les donneurs d'ordre puissants (ex: Apple avec Foxconn) peuvent interdire à leurs fournisseurs detravailler pour les concurrents.
- Localisation des fonctions :
- Services (Sièges, R&D, centres d'appels) : accès au marché et qualification de la population sont déterminants.
- Production : les coûts prévalent.
- Services déqualifiés (centres d'appels) : critères proches de la production.
- R&D : la complémentarité avec le partenaire prime sur les coûts.
VII. Conclusion
- La firme en réseau contemporaine radicalise et internationalise les logiques de modularité.
- Elle se caractérise par des configurations organisationnelles en perpétuelle recomposition, mais avec une réelle inertie.
- Elle repose sur des relations hiérarchiques profondément renouvelées par rapport aux règles bureaucratiques de la firme intégrée (plus basées sur le contrat et la norme).
Le cours s'achève sur l'analyse de la valeur actionnariale aux États-Unis et en France, complétant ainsi le tableau des transformations du capitalisme contemporain.
XI. Organisation (3) La valeur actionnariale
Ce chapitre examine la financiarisation des entreprises et l'émergence de la valeur actionnariale, d'abord aux États-Unis, puis en France.
I. Financiarisation et valeur actionnariale : Le paradigme américain
La valeur actionnariale peut être comprise comme une « conception de contrôle » au sens de Fligstein : elle résulte des rapports de force etdéfinit la manière d'organiser et d'orienter stratégiquement la firme.
- Rappel Fligstein : La forme organisationnelle n'est pas choisie pour son efficacité intrinsèque mais parce qu'elle sert les intérêts de ceux qui peuvent l'imposer.
- Conception financière (depuis années 1970) : Primauté des critères et acteurs financiers.
- Deux déclinaisons de la conception financière :
- Conception « conglomérale » : Théorie du portefeuille (Markowitz, 1952), visant à limiter les risques par la diversification des actifs.
- Conception « actionnariale » (depuis 1980s) :
- La firme se concentre sur une « compétence centrale » (core competence), non diversifiée.
- L'objectif est de maximiser le profit des actionnaires (dividende ou plus-value boursière).
Symptômes dela valeur actionnariale
- Réduction de la diversification des grandes firmes américaines dans les années 1980 (les plus diversifiées sont plus exposées aux OPA hostiles).
- Partage de la valeur en faveur des actionnaires :Augmentation des dividendes moyens, efforts pour maintenir la rémunération des actionnaires même en crise (rachats d'actions pour faire monter les cours).
Causes de l'émergence de la valeur actionnariale
- Mesures politiques convergentes :
- Fin des lois anti-OPA (facilitant les OPA hostiles et la restructuration de l'économie).
- Fin des lois antitrust.
- Politique fiscale favorable.
Légitimation dudécoupage des firmes : La théorie de l'agence (Jensen)
- Inégalité entre le principal (actionnaire) et l'agent (dirigeant) : l'agent a plus d'informations et peut agir contre les intérêts du principal.
- Les contrats (ex: rémunération des dirigeants) doivent aligner les intérêts.
Transformation de la propriété des firmes américaines :
- Passage d'une propriété dispersée (petits épargnants-salariés) à ladétention par les fonds de pension (suite à une loi des années 1970).
- Les fonds de pension, représentants des salariés-actionnaires, deviennent des acteurs puissants.
Nouvelle conception de contrôle : privilégier la valeur pour l'actionnaire
- Pourquoi la core competence ? Pour le conglomérat et les acteurs financiers internes. Inconfort de l'actionnaire financier à savoir ce qu'il possède, volonté de limiter les coûts d'un management inutile.
- Les actionnaires imposent ce nouveau choix d'organisation lorsqu'ils en ont le pouvoir et que l'État le permet.
- Promesse : Les salariés bénéficieront de meilleurs retraites et plus d'emplois.
Réaction des managers et rémunérations :
- Les managers résistent mais doivent s'adapter (services de communication financière).
- Leur rémunération explose (surtout après 2000), souvent via stock-options pour aligner leurs intérêts avec ceux des actionnaires.
- Rémunérations très élevées (entre 2.9 et 11 millions en moyenne pour le top 3000).
- Cette rémunération n'est pas la contrepartie d'un risque accru (modéré) ni d'un marché concurrentiel (les CEO sont recrutés sur des marchés internes). C'est une expression du pouvoir du dirigeant.
Le chapitre suivantadapte cette analyse aux spécificités françaises.
XII. Organisation (3) La valeur actionnariale : La France
Ce chapitre analyse la financiarisation des entreprises en France. Il y a débat sur l'importation du modèle américain ou le maintien des spécificités françaises, mais un point d'accord est la rupture institutionnelle des années 1980.
I. Le cas français : un état des lieux peu consensuel
- Thèses divergentes :
- Lesentreprises françaises sont financiarisées par les investisseurs américains.
- La France est incapable de se transformer, restant à l'écart du modèle anglo-saxon.
- Constat (recherche P. François & C. Lemercier sur le SBF120) :
- La part médiane du dividende dans le résultat net est passée de 3% à 40% (transformation radicale du traitement des actionnaires).
- Cela suggère une forte proximité avec le modèle américain.
- Causes possibles :
- Redéfinition des règles du jeu (passage d'un État interventionniste à un système libéral).
- Recomposition actionnariale (passant d'un grand nombre d'actionnaires dispersés à un actionnariatconcentré et influent).
- Rôle des dirigeants (financiers).
II. Redéfinir les règles du jeu : Le big bang du marché financier
- Financement des grandes entreprises en France : Fondamentalement cyclique.
- 1945-1985 : Phase bancaire, marchés boursiers atones (crise des années 30, rôle de l'État dans la reconstruction).
- Pour refinancer la dette publique sans inflation : L'État développe les marchés financiers.
- Redéfinir les règles du jeu (1) : les privatisations et leurs conséquences :
- Constitution d'acteurs financiers de très grande taille (Axa, Société Générale, BNP).
- Mise en place de « noyaux durs » :Pour éviter la prise de contrôle par des acteurs étrangers (ex. américains), l'État organise des participations croisées pour conserver un contrôle "français" (ex : SG et Générale des eaux).
- Après 5 ans, quand l'État est sorti, les noyaux durs éclatent, et l'entrée(supposée) d'investisseurs institutionnels étasuniens.
III. Recomposer l’actionnariat : la théorie et la réalité en France
- Théorie : L'actionnariatdes grandes entreprises françaises est dominé par les fonds anglo-saxons qui imposent l'augmentation des dividendes.
- Constats de Lemercier et François (depuis 2000) :
- L'actionnariat est dominé par des investisseurs financiers (fonds d'investissement, de pension), à hauteur d'un tiers du SBF120.
- Mais ces actionnaires financiers sont majoritairement continentaux, et avant tout français (50%), puis belges et luxembourgeois (14%).
- La composition de l'actionnariat joue peu sur le partage de la valeur (les entreprises à forte domination financière ne distribuent pas nécessairement plus de dividendes).
- Rôle des dirigeants :
- Le partage de la valeur est d'autant plus favorable aux actionnaires que le conseil d'administration est composé d'administrateurs et dirigeants ayant des fonctions ou passés par des institutions financières.
- Profil de ces dirigeants financiers : Souvent des hommes d'une cinquantaine d'années, siégeant dans plusieurs conseils, avec des caractéristiques sociales (lieu de naissance, écoles) très similaires à celles des dirigeants historiques (financiers/ingénieurs/familles). "Il nous faut tout changer afin que rien ne change".
Conséquences sur les salariés et les dirigeants
- Pour les salariés (Europe) : Les conséquences de la valeur actionnariale sont moins violentes qu'aux États-Unis, grâce à l'identité des actionnaires et au contre-pouvoir syndical.
- Pourles salariés (France) : Les conséquences de la financiarisation sont très différentes selon les qualifications :
- Davantage de plans sociaux, d'emplois précaires, surtout pour la main-d'œuvre faiblement qualifiée.
- Pour les populations très fortement qualifiées, les conditions d'emploi (salariales) peuvent au contraire s'améliorer.
- Pour les dirigeants (France) :
- Les patrons français du SBF120 sont beaucoup mieux payés qu'avant.
- Leur rémunération est une expression de leur pouvoir, pas de leur "domestication" par les actionnaires (contrairement aux USA où la rémunération par stock-options aligne les intérêts).
- En France, les rémunérations actionnariales et patronales sont négativement corrélées. Plus l'actionnaire est fort, moins la rémunération du dirigeant est forte.
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