Arbre de Jessé : Iconographie et Évolution
30 carteAnalyse de l'évolution iconographique et symbolique de l'Arbre de Jessé, de ses origines médiévales à son adaptation dans l'art religieux et profane.
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L'Arbre de Jessé : Développement d'un Thème Chrétien
L'Arbre de Jessé est un thème iconographique chrétien majeur qui représente la généalogie du Christ, reliant la lignée terrestre du roi David à l'incarnation divine. Son développement à travers le Moyen Âge et au-delà illustre l'évolution des interprétations théologiques et des pratiques dévotionnelles.
Origines Scripturaires et Interprétation Patristique
- La Prophétie d'Isaïe : Le thème est directement inspiré d'Isaïe 11, 1-3, qui annonce : « Un rejeton sortira de la tige de Jessé, et une fleur s'épanouira au sommet de la tige, et sur elle reposera l'esprit du Seigneur... ».
- L'Apocalypse : Apocalypse 22, 16 renforce cette filiation en faisant dire au Christ : « Je suis le rejeton et la postérité de David ».
- Les Pères de l'Église : Ils interprètent ces prophéties comme annonçant la généalogie du Christ.
- Ils rapprochent le « rejeton » (virga) de la Vierge Marie, par homophonie avec « Virgo » (Vierge).
- Saint Jérôme, notamment dans son Commentaire sur Isaïe (IVe s.), affirme que l'Esprit du Seigneur reposera sur la fleur (le Christ) qui surgira de la Vierge, elle-même issue du tronc de Jessé.
- Cette interprétation établit la Vierge comme l'héritière de la lignée d'Abraham et de David, soulignant à la fois la royauté terrestre et l'Incarnation divine du Christ.
- Généalogies Évangéliques : Les généalogies du Christ dans l'Évangile de Matthieu (1, 1-17) et de Luc (3, 23-38), qui remontent jusqu'à Jessé et Abraham, sont également des fondements textuels pour cette iconographie.
I. Constitution d'un thème et d'une tradition iconographique
Le thème de l'Arbre de Jessé se formalise visuellement au XIe siècle et se développe considérablement au XIIe siècle, notamment sous l'influence de l'abbé Suger de Saint-Denis.
Les Premières Représentations
- Évangéliaire du Couronnement de Vratislav (1086) : La première représentation connue.
- Jessé est entouré d'Isaïe.
- Un rameau porte les sept dons de l'Esprit Saint (colombes).
- Un roi (allusion à Vratislav II) apparaît devant la "porte close" (Ézéchiel 44, 1-3).
- Bible de Lambeth (vers 1140-1150) : Introduit des éléments clés.
- La souche naît du ventre de Jessé assoupi.
- Le rameau donne directement naissance à la Vierge, puis au Christ entouré des sept dons.
- Présence de médaillons représentant des prophètes, des Vertus (Miséricorde, Vérité, Justice, Paix), des apôtres et d'autres figures bibliques.
La Codification par la Basilique de Saint-Denis et Chartres
- Verrière de l'Arbre de Jessé, Basilique Saint-Denis (milieu du XIIe siècle) : Commandée par l'abbé Suger, cette œuvre est fondamentale pour la tradition iconographique.
- Elle établit une composition verticale où les rois succèdent à Jessé, puis à la Vierge et enfin au Christ.
- Les prophètes flanquent l'arbre, prophétisant la venue du Sauveur.
- Bien que très restaurée par Viollet-le-Duc en 1848, elle a servi de modèle principal.
- Verrière de l'Arbre de Jessé, Cathédrale de Chartres (vers 1145-1155) : Très bien conservée, elle imite la composition de Saint-Denis.
- Jessé est alité, dormant, symbolisant la nuit de l'Ancien Testament et le songe prophétique. Une lampe évoque le contexte nocturne.
- De son ventre, un rameau s'élève, portant des rois (David, Salomon) qui perpétuent la lignée.
- Les prophètes, recevant la colombe du Saint-Esprit, annoncent la venue du Christ.
- Le rameau aboutit à la Vierge, puis au Christ adulte et glorieux, recevant les sept dons de l'Esprit Saint (Sagesse, Intelligence, Conseil, Force, Connaissance, Piété et Sainte Crainte).
- Cette iconographie souligne à la fois la nature terrestre (lignée royale) et divine (dons de l'Esprit, nimbe crucifère) du Christ.
Autres Développements au XIIe et XIIIe Siècles
- Psautier Shaftesbury (vers 1150) : Simplifie la formule de Saint-Denis avec moins de descendants (roi, Vierge, Christ) et intègre Abraham et Moïse.
- Bible des Capucins (vers 1170) : Souvent utilisée en initiale historiée pour l'Évangile de Matthieu, même si l'accent est mis sur la lignée de Marie, contredisant la généalogie par Joseph.
- Plafond peint de Saint-Michel de Hildesheim (vers 1200) : Une interprétation ambitieuse où l'Arbre central est encadré par les prophètes et les 42 générations de Matthieu. Il est précédé par le thème du Péché originel, justifiant l'Incarnation.
- Verrière de la Cathédrale d'Amiens (vers 1240) : Amplifie le modèle de Saint-Denis en augmentant le nombre de rois et de prophètes.
II. Le culte marial et le développement de la tradition iconographique du thème de l'Arbre de Jessé
À partir du XVe siècle, le thème de l'Arbre de Jessé connaît d'importantes variations, principalement dues à l'essor du culte marial et des doctrines théologiques associées à la Vierge Marie.
Évolutions au XVe Siècle
- La Vierge, auparavant souvent figurée sous le Christ bénissant, monte au sommet de l'arbre, portant l'Enfant Jésus. Cela reflète la piété mariale croissante et la relation maternelle privilégiée.
- Le nombre de rois peut varier (souvent une douzaine), les prophètes sont moins systématiquement présents, et la représentation du Saint-Esprit se raréfie.
- L'arbre prend une trame arborescente plus horizontale, s'étendant plutôt que s'élançant verticalement.
- La Femme de l'Apocalypse : À partir du XVe siècle, la Vierge est fréquemment représentée comme la Femme de l'Apocalypse (Apocalypse 12), couronnée, sous le soleil et la lune. Ce choix est lié à la croyance en l'Immaculée Conception de Marie (dogme proclamé au XIXe siècle, mais développé bien avant).
Cette iconographie souligne la pureté originelle de Marie et sa prédestination à donner naissance au Christ immaculé.Apocalypse 12, 1-2 : Un grand signe parut dans le ciel : une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. Elle est enceinte, elle crie, dans les douleurs et la torture d'un enfantement.
- Bible Historiale (Paris, vers 1402-1405 et 1415) : Illustre ces nouvelles tendances, avec la Vierge et l'Enfant au sommet de l'arbre.
- Légende dorée de Jacques de Voragine (Paris, vers 1470) : Une miniature montre un Arbre de Jessé avec la Vierge et l'Enfant au sommet, mais aussi la Conception immaculée de Marie par Anne et Joachim à la Porte dorée au niveau inférieur, ainsi que la Nativité de la Vierge et la Parenté de sainte Anne (Anne, ses trois filles et leurs enfants). Ici, l'Arbre de Jessé sert à illustrer la généalogie de la Vierge.
- Verrière Saint-Maclou de Rouen (vers 1470) et Livre d'heures de Robert Boyvin (vers 1500) : Introduisent Jessé assis sur un trône (remplaçant la position allongée), valorisant sa stature de patriarche. La Vierge peut y être représentée comme la Femme de l'Apocalypse.
III. Le motif de l'arborescence comme expression de la parenté
Le XVIe siècle voit l'Arbre de Jessé influencer d'autres représentations généalogiques, étendant son modèle bien au-delà de sa fonction religieuse première.
L'Influence sur d'Autres Généalogies
- Gérard David, Lignée de sainte Anne (vers 1500) : Combine l'Arbre de Jessé avec le thème de sainte Anne trinitaire.
- La tige, issue de sainte Anne, porte ses trois époux, ses trois filles (dont la Vierge Marie), leurs conjoints et leurs sept enfants, culminant avec Dieu le Père.
- Cette œuvre reflète l'essor du culte de sainte Anne et de la croyance en l'Immaculée Conception.
- Hans Holbein, Arbre de Jessé et Arbre de l'ordre des Dominicains (vers 1500) : Un retable qui met en miroir la généalogie du Christ et celle de l'ordre dominicain.
- Le volet gauche représente un Arbre de Jessé traditionnel (Jessé assis, rois, Vierge et Enfant).
- Le volet droit montre saint Dominique assis en trône, d'où part une tige portant les figures marquantes de son ordre, aboutissant également à la Vierge et l'Enfant.
- Ceci démontre une appropriation du modèle pour affirmer la gloire et l'ancienneté d'un ordre religieux, sous la protection mariale.
- Généalogies Royales : Le motif du "grand arbre" et de la trame arborescente devient le modèle privilégié pour les arbres généalogiques des dynasties royales.
- Généalogie des rois de France (après 1384) : Un manuscrit dépeint la lignée des rois de France depuis Mérovée sous forme d'un arbre avec médaillons, détaillant épouses et enfants cadets.
- Rouleau généalogique d'Edward IV (vers 1470) : Adapte l'iconographie de l'Arbre de Jessé à une généalogie royale anglaise, montrant des souverains alités donnant naissance à des tiges de successeurs. Il illustre même des querelles dynastiques de manière visuelle et intelligible.
- Maître des Entrées parisiennes, Arbre généalogique (1517) : Un "arbre généalogique éphémère" érigé pour l'entrée de la reine Claude de France à Paris, présentant la filiation des monarques et de leurs lignées.
- Simon Bening, Généalogie des maisons royales d'Espagne et de Portugal (vers 1530) : Illustre l'ambition des maisons royales de se relier à des lignées prestigieuses, voire légendaires (jusqu'à Noé), pour légitimer leur pouvoir et affirmer leur christianisme.
Conclusion : L'Héritage de l'Arbre de Jessé
Le thème de l'Arbre de Jessé, enraciné dans l'Ancien Testament et interprété par les Pères de l'Église, est un exemple remarquable de la manière dont une iconographie évolue pour répondre aux préoccupations théologiques, aux pratiques dévotionnelles (culte marial) et même aux contextes sociaux et politiques (légitimation royale). Le motif de l'arborescence qu'il a popularisé est devenu un modèle durable pour la représentation de toute forme de parenté, qu'elle soit charnelle, symbolique ou spirituelle, et est considéré comme l'origine de l'arbre généalogique moderne.
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