Statuts d'emploi étudiants: précarité inversée

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Cet article analyse le lien entre le statut d'emploi des étudiants et leur précarité économique et académique. Il révèle que les statuts d'emploi stables, comme le CDI, bien qu'associés à une moindre précarité économique, peuvent entraîner une précarité académique accrue en raison de contraintes de temps et de flexibilité limitées. Inversement, des statuts plus flexibles peuvent offrir plus d'opportunités aux étudiants les plus favorisés. L'étude souligne l'importance de considérer la diversité des statuts d'emploi pour comprendre la précarité étudiante.

es Statuts d'Emploi Étudiants et les Précarités Économique et Studieuse : Une Analyse Approfondie

Cet article explore de manière exhaustive la relation complexe entre les statuts d'emploi des étudiants et les deux dimensions de la précarité qu'ils peuvent rencontrer : la précarité économique et la précarité studieuse. Basé sur l'enquête "Conditions de vie des étudiants" (CdV) de 2020 et des entretiens semi-directifs, cette étude met en lumière comment le statut d'emploi, souvent négligé, est un facteur crucial pour comprendre ces situations de vulnérabilité. Elle révèle que, contrairement au monde professionnel traditionnel où un contrat stable est synonyme Lde sécurité, chez les étudiants, un emploi stable peut paradoxalement accroître la précarité studieuse.

I. Cadre Conceptuel et Définitions de la Précarité Étudiante

A. La Précarité « Ontologique » des Étudiants

Les étudiant·es sont considéré·es comme une population ontologiquement précaire (Butler, 2010). Leur statut est transitoire, en formation pour devenir travailleur·se et adulte, et leur autonomie vis-à-vis de la famille demeure relative. Cette période est difficile pour construire une vie stable, incorporant la possibilité de ruptures et générant de l'incertitude quant à l'avenir.

B. Définition de la Précarité selon Wresinski

Suivant J. Wresinski (1987), la précarité est définie non pas comme un état objectivable (comme la pauvreté), mais comme un risque. Ce risque est associé aux conséquences possibles, plus ou moins graves et définitives, d'une situation caractérisée par l'absence d'une ou plusieurs sécurités permettant aux individus d'assumer leurs responsabilités dans un avenir prévisible.

C. Les Deux Dimensions de la Précarité Étudiante

Pour la population étudiante, deux dimensions distinctes de la précarité sont identifiées :

  1. Précarité économique : Le risque ou l'incertitude quant à la capacité à subvenir à ses besoins. Cette dimension a été largement étudiée (Landrier et al., 2016 ; Giret et Tenret, 2019 ; Bugeja-Bloch et al., 2024).

  2. Précarité studieuse : Le risque ou l'incertitude quant à la capacité à assumer ses responsabilités d'étudiant·e. Cette notion (Verley et Zilloniz, 2011) est moins documentée. Elle caractérise les situations où l'engagement studieux (participation curriculaire et extracurriculaire) est fragilisé, nuisant à l'accomplissement du « métier d'étudiant » (Coulon, 1997) et à la réussite académique.

L'exercice d'une activité rémunérée, qui concernait 40 % des étudiant·es en 2020, est un indicateur de cette double précarité. Les étudiant·es qui travaillent dépendent souvent moins des aides familiales et rencontrent des difficultés à articuler vie professionnelle et studieuse, ce qui peut compromettre leur parcours universitaire.

D. Évolution de la Notion de Précarité de l'Emploi

Bien que polysémique (Barbier, 2005, 2022 ; Cingolani, 2006), la notion de précarité en France a été associée très tôt au statut d'emploi, en lien avec la dégradation de la norme dominante de l'emploi à durée indéterminée dans les années 1990 (Castel, 1995). Plus récemment, l'essor du statut de microentrepreneur, notamment avec les plateformes numériques (Abdelnour et Méda, 2019), a diversifié les statuts d'emploi et renouvelé les recherches sur la précarité « de » et « dans » l'emploi (Abdelnour, 2017 ; Bernard, 2020).

Le microentrepreneuriat, bien que moins protecteur et générant des revenus plus faibles et irréguliers, offre une flexibilité inédite pour les étudiant·es (Belghith et al., 2020). Cette diversité de statuts d'emploi est une réalité pour les étudiant·es, souvent sous-étudiée par rapport au "salariat étudiant" classique, et constitue une zone d'ombre dans la littérature scientifique.

II. Méthodologie de l'Étude

La recherche s'appuie sur deux sources principales :

  • L'enquête « Conditions de vie des étudiants » (CdV) de 2020, menée auprès d'un échantillon représentatif de 60 000 étudiant·es en formation initiale en France. Pour la première fois, le questionnaire a inclus des questions sur les statuts d'emploi.

  • Des entretiens semi-directifs avec 57 étudiant·es ayant eu recours aux plateformes numériques (Trespeuch et al., 2022). Ces entretiens ont permis d'explorer en profondeur des statuts moins fréquents comme le microentrepreneuriat.

L'enquête CdV 2020, bien que menée en partie pendant le premier confinement lié à la pandémie de Covid-19, a demandé aux étudiant·es de répondre par rapport à une « semaine normale de cours » ou à leur vie hors confinement, minimisant ainsi l'impact du contexte sanitaire sur les réponses, sauf pour la détresse psychologique.

III. La Spécificité de la Précarité Étudiante et le Rôle des Ressources

A. Limites des Indicateurs Traditionnels de Précarité

La précarité étudiante ne peut être appréhendée par les indicateurs traditionnels de pauvreté monétaire. Les étudiant·es sont fortement tributaires de leur famille et leur statut principal est lié à la formation (Galland, 2016 ; Giret et Tenret, 2019).

Comme le soulignaient Herpin et Verger en 1998, la jeunesse est une période d'investissement, où certain·es acceptent des revenus faibles en vue de revenus futurs élevés, ou dépendent financièrement de leur famille. Mesurer la précarité par les seules ressources monétaires est trompeur. Cela classerait des étudiant·es favorisé·es (ex: classes préparatoires) comme « pauvres », alors qu'ils bénéficient d'un soutien familial et social important (Galland, 2016 ; Darmon, 2015 ; Ferry et Tenret, 2019).

Inversement, des étudiant·es avec des ressources financières plus élevées peuvent être plus fragiles. C'est le cas de ceux et celles qui travaillent par nécessité économique. Leurs revenus les font apparaître plus riches, mais ils compensent une aide familiale inexistante et sont souvent issus de milieux moins favorisés (enfants d'ouvriers, d'employés, étudiant·es étranger·eres) (Bugeja-Bloch et al., 2024).

B. L'Activité Rémunérée et ses Conséquences

Le tableau 1 (Ressources mensuelles, nombre d'heures travaillées et nature de l'activité en fonction du type d'activité exercée par les étudiant·es) illustre cette dynamique :

Ressources mensuelles médianes

Nombre d'heures médian consacré à l'activité rémunérée

Ensemble des étudiants

590 €

-

Étudiants n'exerçant aucune activité rémunérée (60 %)

500 €

-

Étudiants exerçant une activité rémunérée (40 %)

733 €

10 h 30

Dont...

Activité liée aux études

1 047 €

21 heures

Job

612 €

6 heures

Activité concurrente

536 €

32 heures

Activité très concurrente

1 221 €

30 heures

Il montre que les étudiant·es avec une activité rémunérée ont des ressources médianes plus élevées (733€) que les non-travailleurs (500€). Cependant, cette activité peut engendrer une précarité studieuse, surtout si elle est « très concurrente » des études (plus d'un mi-temps, plus de six mois par an, sans lien avec les études). Les étudiant·es exerçant une activité très concurrente travaillent 30 heures par semaine en médiane, estiment à 86 % que cette activité est indispensable pour vivre (contre 51 % pour l'ensemble des travailleurs étudiants) et sont plus nombreux (32 % contre 18 %) à y voir un effet négatif sur leurs résultats.

Le contexte français, peu favorable à l'articulation études-travail (Charles, 2015), aggrave les risques d'échec ou d'abandon pour ces étudiant·es.

IV. La Diversité des Statuts d'Emploi Étudiants

A. Au-delà du Salariat Étudiant

La recherche a souvent ignoré la diversité des statuts d'emploi, se limitant au « salariat étudiant » (Tenret et Verley, 2023). Le salariat (CDI et CDD) reste majoritaire (27 % et 30 % respectivement des étudiant·es travailleurs), mais d'autres statuts sont significatifs :

  • Intérim/travail temporaire : 19 %

  • Indépendance (dont microentrepreneuriat) : 6 %

  • Absence de contrat : 19 %

Ces proportions contrastent fortement avec la population active générale, où 73 % des travailleurs sont en CDI (Pénicaud, 2024), ou même avec les jeunes diplômé·es, majoritairement en CDI ou CDD trois ans après leur sortie d'études (Cereq, 2017). La crise sanitaire et l'essor des plateformes ont mis en lumière cette diversité et les protections inégales offertes par ces statuts (Chambard, 2020 ; Béduwé et Robert, 2021 ; Trespeuch et al., 2022).

B. Articulation des Statuts avec la Nature de l'Activité

Le statut d'emploi s'articule avec des variables comme l'intensité du travail et son lien avec les études. L'OVE catégorise l'activité rémunérée des étudiant·es ainsi :

  • Activités liées aux études : Contenu lié à la formation (ex: ATER, interne en médecine).

  • Jobs étudiants : Non liés aux études, moins d'un mi-temps.

  • Activités concurrentes : Non liées aux études, au moins à mi-temps, moins de six mois/an.

  • Activités très concurrentes : Non liées aux études, au moins à mi-temps, plus de six mois/an.

Le tableau 2 (Nature du contrat de travail en fonction du type d'activité rémunérée exercée par les étudiants) montre une forte proportion d'étudiant·es en CDI (56 %) ayant une activité très concurrente des études. Cependant, d'autres statuts peuvent également être associés à une forte concurrence.

Part d'étudiants en...

CDI

CDD

Intérim, vacation, contrat saisonnier

Microentreprise ou indépendants

Sans contrat

Total

Activité liée aux études

21 %

41 %

17 %

7 %

14 %

100 %

Job

24 %

25 %

20 %

6 %

25 %

100 %

Activité concurrente

12 %

45 %

35 %

2 %

6 %

100 %

Activité très concurrente

56 %

26 %

6 %

6 %

5 %

100 %

Ensemble des étudiants exerçant une activité rémunérée (hors stages, contrats de droit public et apprentissage)

27 %

30 %

19 %

6 %

19 %

100 %

Ensemble population active*

73 %

8 %

2 %

13 %

1 %

100 %

Ces données interrogent la nature du lien entre le statut d'emploi et les deux formes de précarité, économique et studieuse.

V. Miroir Inversé des Précarités : Stabilité de l'Emploi vs. Précarité Studieuse

A. L'Emploi Stable pour Subvenir aux Besoins Économiques

Les étudiant·es dont les contraintes économiques sont fortes privilégient les emplois "stables" pour garantir des revenus. Paradoxalement, cette recherche de stabilité économique peut être une source de précarisation studieuse.

Le tableau 3 (Indicateurs de précarité économique en fonction du type d'activité et de contrat exercé par les étudiants) montre que les étudiant·es en CDI déclarent moins de difficultés financières mais sont les plus dépendants des revenus de leur activité. 68 % des étudiant·es en CDI et 51 % en CDD considèrent leur activité « indispensable pour vivre », contre 29 % pour les sans contrat ou 38 % pour les intérimaires. L'emploi salarié est donc un moyen de remédier à une précarité économique initiale.

Ensemble des étudiants exerçant une activité rémunérée*

CDI

CDD

Intérim, vacation, contrat saisonnier

Microentreprise ou indépendants

Sans contrat

Activité indispensable pour vivre (plutôt ou tout à fait)

41 %

68 %

51 %

38 %

49 %

29 %

Confronté·e à des difficultés financières importantes ou très importantes

23 %

23 %

27 %

26 %

27 %

23 %

Demande d'aide d'urgence (Crous ou établissement)

5 %

6 %

6 %

4 %

5 %

4 %

L'exemple de Camillo, étudiant en LEA dépendant financièrement uniquement de son travail et d'une bourse, illustre cette nécessité. Son CDI dans un fast-food lui assure une régularité salariale malgré les difficultés d'articulation avec ses études.

De même, Josselin, diplômé d'un Master 2 de Sciences Politiques issu des classes populaires, évoque son soulagement de retrouver la stabilité d'un statut salarié après avoir expérimenté des emplois précaires via des plateformes. Il souligne que le travail "pour la thune" sans filet de sécurité familiale est beaucoup moins intéressant qu'un salaire mensuel stable.

Ces témoignages confirment que la stabilité du contrat de travail éloigne (ou préserve de) une certaine précarité économique. Cependant, elle peut engendrer à moyen terme des difficultés organisationnelles, un absentéisme, un stress accru, une faible intégration à la communauté étudiante et une moindre réussite académique.

B. La Précarité Studieuse induite par les CDI

Le tableau 4 (Indicateurs de précarité studieuse en fonction du type d'activité et de contrat exercé par les étudiants) révèle que les étudiant·es en CDI sont ceux qui rencontrent le plus de difficultés dans leurs études à cause de leurs obligations professionnelles :

  • 34 % déclarent des difficultés dans les études (contre 18 % pour l'ensemble).

  • 29 % perçoivent un effet négatif sur leurs résultats (contre 18 % pour l'ensemble).

  • 35 % sont absents aux cours à cause de l'emploi (contre 22 %).

  • 41 % considèrent leur activité comme source de stress (contre 30 %).

  • 28 % voudraient y consacrer moins de temps (contre 15 %).

  • Ils se sentent moins intégré·es à leur groupe d'étudiant·es (19 % contre 16 %) et à la vie de leur établissement (30 % contre 27 %).

  • Seulement 52 % ont validé leur semestre précédent, contre 56 % en moyenne.

Ensemble des étudiants exerçant une activité rémunérée

CDI

CDD

Intérim, vacation, contrat saisonnier

Microentreprise ou indépendants

Sans contrat

Difficultés rencontrées dans les études en raison d'obligations professionnelles

18 %

34 %

18 %

10 %

20 %

7 %

Voudraient consacrer moins de temps à leur activité rémunérée

15 %

28 %

15 %

9 %

14 %

9 %

Activités perçues comme ayant un impact négatif sur les résultats d'étude

18 %

29 %

18 %

16 %

18 %

11 %

Activités perçues comme sources de stress

30 %

41 %

30 %

23 %

33 %

21 %

Faible sentiment d'intégration au groupe étudiant·es de la formation**

16 %

19 %

17 %

16 %

17 %

14 %

Faible sentiment d'intégration à la vie de l'établissement de la formation*

27 %

30 %

27 %

26 %

27 %

24 %

Absence en cours liées à l'emploi

22 %

35 %

26 %

17 %

26 %

15 %

Part d'étudiants ayant validé leur semestre**

56 %

52 %

55 %

59 %

55 %

60 %

L'exemple d'Abida, salariée en CDI dans la garde d'enfants et étudiante en droit, illustre la charge quotidienne et le stress engendrés par un travail stable mais contraignant, au point de la faire « craquer ».

C. La Flexibilité pour les Étudiants Moins Dépendants

À l'inverse, les étudiant·es sans contrat sont les moins affecté·es par leurs activités professionnelles sur le plan studieux (seulement 7 % déclarent des difficultés). Pour les étudiant·es moins dépendant·es des revenus d'activité, la flexibilité des contrats indépendants ou l'absence de contrat est plus attractive pour concilier études et emploi.

Comme le note M. Millet (2003), les emplois du temps universitaires sont souvent flexibles et disparates, rendant difficile l'intégration d'un emploi stable. La microentreprise ou l'absence de contrat permet d'insérer des temps professionnels dans les interstices des emplois du temps fluctuants.

Jeanne, étudiante en licence de médiation culturelle, illustre ce choix. N'ayant pas besoin de travailler pour vivre grâce au soutien parental, elle privilégie la flexibilité offerte par des applications pour gagner de l'argent de poche, afin de ne pas compromettre sa présence aux cours et sa réussite. Cette approche est particulièrement pertinente dans les formations à horaires denses (CPGE, STS, IUT) où la flexibilité permet de cumuler de faibles heures de travail avec des rémunérations potentiellement plus élevées pour les étudiant·es les plus avantagé·es (Trespeuch et al., 2025).

VI. L'Effet Propre du Statut d'Emploi

A. Analyse Multivariée des Deux Formes de Précarité

Afin d'isoler l'effet spécifique du statut d'emploi, un modèle de régression logistique a été élaboré (Tableau 5). Ce modèle intègre des caractéristiques sociales et scolaires des étudiant·es (âge, sexe, bourse, nationalité, filière d'étude) ainsi que les caractéristiques de leur activité rémunérée (nombre d'heures et lien avec les études).

Deux modèles ont été testés :

  1. Modèle 1 : Probabilité de précarité économique (mesurée par les « difficultés financières »).

  2. Modèle 2 : Probabilité de précarité studieuse (mesurée par « l'effet négatif perçu de l'activité rémunérée sur les résultats d'études »).

Les résultats confirment que l'effet du statut d'emploi est significatif sur les deux dimensions de la précarité, de manière contrastée, et ce, toutes choses égales par ailleurs (c'est-à-dire indépendamment des caractéristiques individuelles et de l'intensité du travail).

MODÈLE 1

MODÈLE 2

Difficultés financières (d'accord ou tout à fait d'accord)

Effets négatifs sur les résultats d'étude (d'accord ou tout à fait d'accord)

Variables

Modalités

Odds ratios

Odds ratios

Nationalité (réf. française)

Étrangère

***

***

Sexe (réf. femme)

Homme

***

***

Âge

***

***

Bourse

Oui

***

***

Filière (réf. université hors IUT)

CPGE

***

ns

Commerce

**

**

Culture

**

ns

Grands établissements

ns

ns

IUT

ns

ns

Ingénieurs

***

ns

STS

***

ns

Santé

***

ns

Temps de travail (réf. heures hebdo)

De 4 heures à 8 heures/semaine

***

***

Plus de 8 heures/semaine

ns

***

Durée du travail (réf. moins de 6 mois)

Plus de 6 mois

**

***

Lien avec les études (réf. activité non liée aux études)

Activité liée aux études

***

***

Contrat (réf. CDD)

CDI

***

***

Intérim, vacation, contrat saisonnier

ns

*

Indépendant

ns

*

Sans contrat

ns

***

L'étude indique notamment que :

  • Les étudiant·es en CDI déclarent moins de difficultés financières que ceux en CDD (Odds ratio , p < 0,001), mais considèrent davantage que leur activité a un effet négatif sur leurs résultats d'étude (Odds ratio , p < 0,001).

  • À l'inverse, les étudiant·es sans contrat de travail ne déclarent pas significativement moins de difficultés financières que ceux en CDD, mais considèrent moins que leur activité a un effet négatif sur leurs résultats d'étude (Odds ratio , p < 0,001).

B. Le CDI comme "Carcan" pour les Études

Cette distinction s'explique par l'hypothèse selon laquelle le CDI, par sa stabilité, génère des contraintes peu compatibles avec le « métier d'étudiant » (Coulon, 1997). Le salariat s'adapte mal aux contraintes fluctuantes des études, et inversement. Si le CDI éloigne la précarité économique en offrant une protection, il accroît le risque d'échec dans les études. Il peut se transformer en un « carcan », où l'emploi temporaire prend progressivement le pas sur les études, devenant une préoccupation quotidienne majeure (« éternisation » de l'emploi étudiant, Pinto, 2010).

C. Flexibilité pour les Étudiants Favorisés

Les étudiant·es les moins dépendant·es des revenus d'activité peuvent plus facilement choisir des statuts d'emploi offrant plus de souplesse (microentrepreneuriat, sans contrat). Bien que moins protégé·es des aléas de l'emploi, ces risques sont souvent compensés par un filet de sécurité familial. Le tableau 7 montre les revenus et les heures de travail médians par type de contrat :

Temps de travail par semaine (médiane)

Revenus mensuels (médiane)

CDI

15 heures

500 €

CDD

12 heures

400 €

Contrat droit public

22 heures

1 543 €

Intérim, vacation, contrat saisonnier

8 heures

200 €

Microentreprise ou indépendants

6 h 30

400 €

Sans contrat

3 h 30

200 €

Ensemble

10 h 30

500 €

Les statuts flexibles, bien que moins rémunérateurs par heure, permettent d'adapter le travail aux exigences des études, notamment pour ceux qui ne sont pas contraints à travailler de longues heures.

VII. Contextualisation des Choix de Statut et la "Désinvolture Stratégique"

A. Alternance et Cumul de Statuts

Les entretiens révèlent que les étudiant·es les plus favorisé·es alternent ou cumulent plusieurs statuts d'emploi, pourvu qu'ils soient flexibles. Par exemple, Hyppolyte utilise son statut de microentrepreneur de façon opportuniste et accepte des paiements « au noir » pour des cours particuliers. Cette capacité à jongler avec les statuts témoigne d'une moindre dépendance aux contraintes d'un seul type de contrat.

Certains étudiant·es, comme Margaux qui fait du baby-sitting déclaré ou non, manifestent une certaine « désinvolture » à l'égard des conséquences juridiques ou protectrices des statuts : pour elle, « ça ne change rien ». Cette attitude est facilitée par l'absence d'enjeux à court terme et la présence de soutiens familiaux.

B. Ignorance ou Distanciation Relative aux Statuts

Beaucoup d'étudiant·es interrogé·es ne connaissent pas précisément leur statut d'emploi ou ne s'y intéressent pas. Des expressions comme « Je crois que c'est un contrat », « Je ne maîtrise pas », ou « Je ne m'y suis jamais vraiment intéressé » sont courantes. L'idée de rémunération prime sur l'aspect contractuel et protecteur. Pour eux, ces questions n'ont pas d'enjeux immédiats car leur statut principal d'étudiant·e leur confère une certaine distance, notamment vis-à-vis des statuts les plus précaires (sans contrat, microentrepreneuriat). Le distinguo est fait entre « le mec qui bosse pour l'appoint » (l'étudiant) et « le mec qui bosse sur le long terme » (le professionnel).

Les enjeux de protection sociale sont ainsi repoussés à un avenir professionnel post-études, où un emploi stable et en lien avec leur formation sera recherché, comme en témoigne Alexis, microentrepreneur en hôtessariat.

VIII. Implications et Perspectives

A. Un « Miroir Inversé » de la Précarité

L'étude démontre que le statut d'emploi étudiant fonctionne comme un « miroir inversé » par rapport à la population générale. Les étudiant·es en CDI, considérés comme les plus « stables » en emploi, sont paradoxalement les plus précaires du point de vue studieux. Ils sont contraints par un besoin de revenus réguliers, mais les contraintes de leur emploi régulier nuisent à leur réussite académique. Le « salariat étudiant », bien documenté, doit être nuancé par les statuts d'emploi spécifiques, qui révèlent des réalités de précarité économique et studieuse complexes.

La question de la précarité de l'emploi futur est mise à distance, le temps des études étant perçu comme distinct du temps de l'insertion professionnelle durable.

B. Recommandations pour la Recherche et les Politiques Publiques

Cette recherche invite à une prise en compte plus fine des statuts d'emploi des étudiant·es dans l'évaluation de la précarité. Il est essentiel d'aller au-delà de l'activité rémunérée principale et d'analyser l'empilement, l'articulation et l'alternance des statuts dans le temps. Il faut également étudier les liens entre la précarité de l'emploi pendant les études et la précarité de l'emploi dans la vie professionnelle post-études.

Ces constats sont cruciaux pour les politiques d'aide aux étudiant·es, notamment en France, qui reposent sur une logique « familialisée » (Chevalier, 2016). Lorsque les aides familiales ou étatiques sont insuffisantes, le travail rémunéré, s'il peut être un moyen d'acquérir des compétences, devient une source de précarité si la nature de l'activité, sa temporalité et le statut associé ne sont pas compatibles avec les études des plus vulnérables.

Conclusion

L'étude d'Élise Verley, Élise Tenret et Marie Trespeuch révèle que la prise en compte des statuts d'emploi est fondamentale pour appréhender la complexité de la précarité étudiante. Si les emplois stables (CDI) sont un rempart contre la précarité économique pour certain·es, ils peuvent devenir un obstacle majeur à la réussite studieuse. À l'inverse, si des emplois plus flexibles (microentrepreneuriat, sans contrat) sont considérés comme précaires dans le monde du travail traditionnel, ils offrent une opportunité de conciliation études-emploi pour les étudiant·es qui bénéficient d'un soutien familial. La dichotomie traditionnelle de la précarité est ainsi inversée dans le monde étudiant, soulignant la nécessité d'une approche nuancée et contextuelle des politiques de soutien.

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Conclusion

L'étude d'Élise Verley, Élise Tenret et Marie Trespeuch révèle que la prise en compte des statuts d'emploi est fondamentale pour appréhender la complexité de la précarité étudiante. Si les emplois stables (CDI) sont un rempart contre la précarité économique pour certain·es, ils peuvent devenir un obstacle majeur à la réussite studieuse. À l'inverse, si des emplois plus flexibles (microentrepreneuriat, sans contrat) sont considérés comme précaires dans le monde du travail traditionnel, ils offrent une opportunité de conciliation études-emploi pour les étudiant·es qui bénéficient d'un soutien familial. La dichotomie traditionnelle de la précarité est ainsi inversée dans le monde étudiant, soulignant la nécessité d'une approche nuancée et contextuelle des politiques de soutien.

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