Processus d'exclusion sociale
Aucune carteAnalyse détaillée des théories, étapes, causes et conséquences de l'exclusion sociale, incluant les populations exclues, les concepts d'insertion, d'intégration, les stigmates, les stratégies de survie et le lien avec la santé mentale.
La notion d'exclusion sociale : une analyse approfondie
L'exclusion sociale est un phénomène complexe et multidimensionnel, caractérisé par la privation de participation à la vie économique, sociale, culturelle et politique d'une société. Elle se distingue de la pauvreté, bien que ces deux notions soient souvent corrélées, et elle résulte de processus dynamiques de ruptures de liens sociaux. Depuis le XIXe siècle, diverses théories sociologiques ont tenté de cerner ses contours, son processus et ses conséquences, notamment face à la crise du travail et l'affaiblissement des solidarités traditionnelles.1. Définition et concepts associés à l'exclusion sociale
L'exclusion sociale est un concept difficile à circonscrire précisément en raison de la multiplicité de ses manifestations et de ses interprétations.1.1. Multiplicité des termes et manque de solidité du concept
De nombreux termes sont utilisés, souvent de manière interchangeable, pour désigner des facettes de l'exclusion, ce qui témoigne d'un manque de stabilité sémantique. Denis BOUGET et Henri NOGUES ont répertorié une panoplie de ces expressions :| Précarité | Inégalité sociale | Disqualification |
| Vulnérabilité | Rejet social | Déprivation |
| Marginalisation | Différences sociales | Handicap social |
| Pauvreté unidimensionnelle | Exclusion sociale | Inadaptation |
| Pauvreté multidimensionnelle | Discrimination sociale | Désavantage |
| Misère | Ségrégation sociale | Apartheid informel |
| Indigence | Relégation | Stigmatisation |
1.2. Définition par l'Observatoire européen et le Commissariat général du Xe plan
L'Observatoire européen définit l'exclusion sociale "d'abord et principalement en relation avec les droits des citoyens", soulignant le droit à un minimum de niveau de vie. Le Commissariat général du Xe plan, face à la difficulté de définition, a synthétisé le concept autour de trois notions :- L'exclusion : Au niveau macro-social, elle est perçue comme le produit d'un défaut de cohésion sociale globale. Au niveau individuel, elle résulte d'un défaut d'insertion ou d'intégration.
- L'insertion : Implique "faire une place parmi les autres", sans nécessairement une idée de cohérence structurelle avec les autres places.
- L'intégration : Va au-delà de la simple insertion, insistant sur la cohérence et la congruence de la place de l'individu par rapport aux autres.
1.3. Dimensions de l'intégration et de l'exclusion
L'intégration et l'exclusion sont souvent envisagées comme deux pôles opposés d'un processus par lequel les individus se positionnent dans la société. Trois dimensions clés sont identifiées :- Dimension économique : Concerne l'insertion et la participation sociale via le travail et les ressources (production et consommation).
- Dimension sociale : Englobe l'intégration au sein de groupes primaires (famille, amis) et l'intégration dans la société globale à travers des liens sociaux institutionnels.
- Dimension symbolique : Définie par des normes et valeurs communes, ainsi que par des représentations collectives qui attribuent des places sociales.
1.4. L'exclusion et la pauvreté : la disqualification
Serge PAUGAM, dans son essai sur la nouvelle pauvreté, distingue la pauvreté de l'exclusion. Il soutient que :- Il peut y avoir des situations de pauvreté sans exclusion (ex: étudiants religieux, militaires du contingent).
- Il peut y avoir des situations d'exclusion sans pauvreté (ex: chômeurs âgés indemnisés, préretraités involontaires).
- Les fragiles : En situation de vulnérabilité.
- Les assistés : Dépendants de l'aide sociale.
- Les marginaux : Ceux qui sont "à la limite de l'exclusion sociale", caractérisés par une précarité extrême et la nécessité de reconstruire un cadre culturel tolérable face à une situation humiliante.
2. Sociologie de l'exclusion : théories et perspectives
Les théories de l'exclusion ont évolué, allant des approches classiques axées sur le lien social aux analyses contemporaines sur la déviance et le nouvel ordre social.2.1. Théories de la sociologie classique (XIXe siècle)
Représentées par des auteurs comme Émile DURKHEIM, Max WEBER, et Georg SIMMEL, ces théories se concentrent sur la cohésion sociale :- DURKHEIM : L'exclusion est un défaut de lien social "horizontal". Il distingue la solidarité mécanique (liens communautaires dans les sociétés traditionnelles) de la solidarité organique (liens sociétaires dans les sociétés modernes par la division du travail). L'anomie, un "état de dérèglement" dû à la défaillance du lien social, peut mener au suicide anomique.
- SIMMEL : Souligne le lien social "global".
- WEBER : Met en avant le lien social "vertical".
2.2. Théories de la sociologie de la déviance (XXe siècle)
L'école de Chicago et le courant de l'inter-actionisme symbolique (Howard BECKER) analysent comment les exclus réinventent un nouvel ordre social. Ces théories inversent la perspective en montrant que la déviance naît de la norme et que les groupes déviants doivent être compris de l'intérieur.- Howard BECKER : Les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression est la déviance. Les individus déviants apprennent à participer à une sous-culture organisée autour de leur activité déviante. Il souligne que la déviance peut être collective ou individuelle (relevant alors de la psychologie).
- Patrick GABORIAU : Son étude sur les clochards montre l'adhésion de ces groupes à une sous-culture, organisant un monde avec ses propres règles et un univers de référents.
2.3. Théories de la sociologie contemporaine
Ces théories mettent en lumière deux tendances fondamentales :- L'exclusion mène à des formes de vide social (rupture du lien social).
- L'exclusion se traduit par la création d'un nouvel ordre social ou l'accès à une sous-culture.
2.4. Le chômage : la désaffiliation
Robert CASTEL met en avant la désaffiliation sociale comme aboutissement du processus d'exclusion. Pour lui, la crise du salariat (intérim, CDD, stages) est une cause majeure de vulnérabilité et d'exclusion, car le travail a cessé d'être le principal intégrateur social. La désaffiliation ne désigne pas un état, mais un processus, une "trajectoire" de ruptures qui mène à des situations de privation. Le collectif "Alerte" confirme l'emploi comme motif principal, mais non unique, de l'exclusion, souvent combiné à la perte de logement, les ruptures familiales ou les problèmes de santé.2.5. Le déterminisme de l'exclusion
Denis BOUGET et Henri NOGUES évoquent un déterminisme de l'exclusion : "Qui est exclu aujourd'hui sera exclu demain". Ce déterminisme est temporel, spatial et social. Serge PAUGAM nuance ce déterminisme, mais reconnaît des liens directs avec les origines sociales et un passé familial tourmenté, des handicaps intergénérationnels et une identité avilissante.3. Le processus de l'exclusion sociale et la notion de carrière
L'exclusion n'est pas un état figé, mais un processus dynamique jalonné d'étapes et de phases, souvent décrit comme une "carrière".3.1. Les étapes du processus d'exclusion
Vincent DE GAULEJAC et Isabel TABOADA LEONETTI décrivent un processus en quatre étapes, chacune comportant trois phases :- La situation de rupture :
- Résistance : L'individu mobilise ses ressources pour faire face.
- Adaptation : L'individu organise un nouveau mode de vie, souvent contraint.
- Installation : Résignation et passivité.
- L'enchaînement des ruptures : Accumulation de désavantages.
- Le décrochage, la rupture spatiale : Perte de repères et d'ancrages.
- La déchéance :
- Résistance : Apprentissage du "code des exclus".
- Adaptation : Rationalisation de la situation.
- Installation : Participation à une sous-culture, intégration dans un groupe d'exclus.
3.2. Exclusion, déviance et normalité
L'entrée dans l'exclusion ne signifie pas nécessairement la perte totale des liens sociaux, mais souvent l'adhésion à des liens sociaux alternatifs. Howard BECKER met en évidence que les groupes sociaux créent la déviance par la définition de normes. La déviance, au sens sociologique, est souvent une action collective, bien qu'il existe des déviances individuelles relevant de la psychologie.3.3. Les stigmates
Erving GOFFMAN a souligné l'importance des stigmates dans les interactions sociales. Un stigmatisé est un individu possédant une caractéristique qui le distingue négativement et altère ses droits sociaux. Les personnes en situation de grande exclusion sont fortement stigmatisées. Serge PAUGAM note que la stigmatisation est la phase ultime du déclassement, entraînant un discrédit profond et peu de perspectives de progrès, l'alcoolisme étant un stigmate central. Les stigmates peuvent aussi créer un lien social entre les personnes concernées, une "reconnaissance cognitive" entre individus du même milieu.4. Qui sont les exclus ? Essai de chiffrage
La population des exclus est hétérogène, bien que souvent associée à une figure emblématique : les personnes sans domicile fixe (SDF).4.1. Les populations concernées
René LENOIR, en 1974, identifiait les exclus comme les handicapés, les personnes âgées et les inadaptés sociaux. En 1995, il constatait que, grâce à l'action sociale, les personnes âgées et les handicapés étaient moins exclues, mais que l'inadaptation sociale avait pris une "ampleur dramatique". Aujourd'hui, les inadaptés psychosociaux constituent le principal groupe. Les figures de l'exclusion comprennent :- Les chômeurs de longue durée, les personnes âgées, les familles monoparentales, les immigrés, les demandeurs d'asile.
- Les personnes sans domicile fixe (SDF) : Bien que figure emblématique, cette catégorie est très diverse. En 2001, l'INSEE recensait 86 000 personnes ayant eu recours à des services d'hébergement ou de distribution de repas chauds, dont 63 500 adultes et 18 000 enfants réellement sans domicile.
- Les mal-logés : Selon la Fondation Abbé Pierre, plus de 3 millions de personnes en France (en plus des SDF) sont mal-logées, incluant ceux vivant dans des habitations de fortune, à l'hôtel, en sous-location, hébergés par des tiers, ou dans des logements sur-occupés.
- Les étrangers en situation irrégulière ("sans papiers") : Estimés entre 150 000 et 300 000, ils sont par définition exclus de la communauté nationale et courent le risque le plus élevé d'exclusion extrême.
- Les enfants vivant sous le seuil de pauvreté : En 1999, un million d'enfants de moins de 18 ans (8% des enfants) vivaient sous le seuil de pauvreté (environ 650 euros/mois en 2003, selon la définition INSEE).
5. Les effets et conséquences de l'exclusion
La grande exclusion se manifeste par un cumul de handicaps et a des répercussions profondes sur la santé physique et mentale, ainsi que sur le comportement des individus.5.1. Le cumul des handicaps et la désocialisation
Les personnes victimes d'exclusion grave connaissent une accumulation d'échecs, d'accidents familiaux, de problèmes de santé, de toxicomanie ou d'alcoolisme, et de phénomènes de déviance. Christian CHASSERIAUD parle de "groupe des publics en situation de forte désocialisation", caractérisé par :- Un passé social "lourd" et une adaptation sociale et professionnelle inachevée.
- Une perte ou non-acquisition des mécanismes fondamentaux de la vie sociale (rythmes, autonomie, lecture, écriture, calcul, repères spatio-temporels).
- Une exclusion de la citoyenneté et une régression sociale grave.
- Des comportements marginaux et déviants (alcoolisme, petite délinquance, prostitution).
5.2. Explication des comportements : les stratégies face à la désinsertion
Vincent DE GAULEJAC et Isabel TABOADA-LEONNETI identifient des stratégies mises en œuvre par les individus pour faire face à la désinsertion, souvent pour réduire leur souffrance :| STRATEGIES | Dimension Psychologique | Dimension Sociale |
| Stratégie de contournement | Distanciation (Contestation de l'image négative) | Dérision, Intégration dans les marges |
| Références à d'autres systèmes de valeur | Inversion du sens, Désimplification, Modification du rapport de forces | |
| Stratégie de dégagement de la situation (Revalorisation de l'identité) | Agressivité, Désir de revanche | Mobilité à l'intérieur du système, Mise en cause du système |
| Stratégie de défense (Intériorisation de l'image négative) | Évitement, Différenciation, Dénégation | Isolement, privation d'identité collective |
| Jeu de rôles, Résignation | Fuite de la réalité (alcool, drogue), Instrumentalisation, Passivité sociale | |
| Réappropriation comme sujet, Surenchère, Autodestruction |
5.3. Conséquences médico-sociales
Christian CHASSERIAUD décrit les conséquences sur la santé et le comportement :- Approche individuelle :
- Cumul et multiplicité des handicaps.
- Trajectoire de vie dominée par la mise à l'écart.
- Stigmates sociaux importants.
- Conduites sociales liées à des expériences d'échec.
- Perte de la capacité à se projeter.
- Sentiment d'inutilité, d'isolement, d'indignité.
- Régression sociale chronique générant des déviances (alcoolisme, drogue).
- Absence de référence à la valeur travail.
- Approche des caractéristiques sociales :
- Passé social "lourd", adaptation inachevée.
- Perte des mécanismes fondamentaux de la vie sociale.
- Exclusion de la citoyenneté.
5.4. Des situations irréversibles ?
La grande exclusion et les difficultés psychologiques sont intimement liées, l'une pouvant être la cause ou la conséquence de l'autre. Le cumul d'affections (toxicomanie, tentatives de suicide, traumatismes crâniens, épilepsie, alcoolisme, personnalité psychopathique, troubles du comportement) est fréquemment observé. De nombreux observateurs s'accordent à dire que les traumatismes et les handicaps accumulés rendent le retour à une intégration sociale "normale" quasi impossible pour une partie des exclus.- Serge PAUGAM : Il est "improbable" qu'un individu cumulant les handicaps (incarcérations, toxicomanie, alcoolisme, absence de qualification) puisse s'en sortir.
- Christian CHASSERIAUD : Une partie des exclus est "in-insérable" en raison d'exclusions "déstructurantes et désocialisantes" qui créent un écart trop grand avec les normes.
- Hubert PROLONGEAU : Observateur des SDF, il rejoint l'avis de ceux qui, comme Xavier EMMANUELLI et Patrick DECLERCK, considèrent la réinsertion comme une "illusion pour beaucoup des SDF", arguant que les systèmes d'aide partent du principe erroné que tous partagent le même projet.
- Vincent DE GAULEJAC et Isabel TABOADA-LEONNETI : Bien que des exemples de résistance à la désinsertion existent, les cas de "chute, ou de décrochage durable, quasiment sans espoir, sont nombreux".
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