Philosophie des sciences et vérité
50 cartesExploration des fondements philosophiques des sciences, incluant les théories du Cercle de Vienne, les contributions de Karl Popper, et les débats sur la vérité scientifique et la démarcation entre science et non-science.
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Philosophie des Sciences
La philosophie des sciences est une discipline qui explore les fondements, les méthodes et les implications des sciences. Elle aborde des questions sur la nature de la connaissance scientifique et la manière dont elle se distingue des autres formes de savoir.
1. Qu'est-ce que la science ?
La question de la définition de la science, de ce qui la distingue d'autres types de savoir et de sa validité, est ancienne en philosophie (Aristote, Platon, Descartes, Kant) mais prend une importance particulière au 19ème siècle avec l'essor des sciences dans les sphères politique, économique et culturelle, notamment dans le contexte du capitalisme industriel.
Définitions de la Science
- Petit Robert : « ensemble de connaissances, d'études d'une valeur universelle, caractérisées par un objet et une méthode déterminés, et fondées sur des relations objectives vérifiables. »
- Larousse : « ensemble cohérent de connaissances relatives à une certaine catégorie de faits, d'objets ou de phénomènes. »
- Bartholy et al. (1978) : « La science est une connaissance objective qui établit entre les phénomènes des rapports universels et nécessaires autorisant la prévision de résultats (effets) dont on est capable de maîtriser expérimentalement ou de dégager par l'observation la cause. »
Caractéristiques du Savoir Scientifique
- Connaissances vérifiables/validables : La science apporte des connaissances qui doivent être justifiables et non de simples croyances. La vérification doit être reproductible par toute personne compétente, la rendant objective.
- Caractère universel : Les lois scientifiques s'appliquent partout et à tout moment (ex: loi de la gravité). L'espace et le temps scientifiques sont considérés comme homogènes et isotropes.
- Explicitation des méthodes : Une discipline scientifique doit clairement énoncer ses moyens d'investigation et sa méthode de construction de la connaissance.
Énoncés Scientifiques
| Énoncés singuliers ou d'observation | Énoncés universels ou théoriques |
| Concerne des situations précises (localisation espace-temps). | Porte sur de très larges ensembles de phénomènes. |
| Peut être vérifié par un interlocuteur. | Non localisé dans l'espace-temps (tout lieu, tout temps). |
| Ex: « Les oiseaux que je vois sur ce fil sont tous bruns. » | Intègre la totalité des événements d'un type particulier (lois et théories scientifiques). |
Types de Raisonnement
- Inférence inductive : Passage du particulier au général. Une accumulation d'énoncés singuliers conduit à un énoncé universel. Ex: L'eau gèle à (observations répétées) L'eau gèle toujours à .
- Raisonnement déductif : Passage du général au particulier. Repose sur la validité des connecteurs logiques. Ex: « Tous les corbeaux sont noirs. Cet oiseau est un corbeau. Donc il est noir. » La validité d'un raisonnement ne garantit pas la vérité de la conclusion.
2. Le Cercle de Vienne et l'Empirisme Logique (1929-1936)
L'empirisme logique, ou positivisme logique, est un courant philosophique du début du 20e siècle qui a cherché à établir l'objectivité absolue de la science par la méthodologie, en particulier l'induction.
Contexte Historique
- Fin du 19e siècle : Émergence des chaires de « philosophie inductive » ou de « théorie des sciences inductives ».
- Culture de Weimar (1918-1933) : Période stimulante d'innovations intellectuelles, scientifiques et artistiques en Europe centrale. Vienne était alors une « Vienne rouge », socialiste et réformatrice.
- Dispersion du mouvement : Les persécutions nazies ont entraîné la fuite de nombreux membres vers les USA et le Royaume-Uni, mettant fin au mouvement dans sa forme contestataire.
Constitution du Cercle de Vienne
- 1918-1924 : Phase constitutive.
- 1922 : Moritz Schlick est nommé à Vienne en philosophie naturelle et organise des rendez-vous réguliers.
- 1926 : Rudolf Carnap rejoint et devient un animateur clé.
- 1928 : Hans Reichenbach fonde un groupe similaire à Berlin.
- 1929 : Publication du manifeste du Cercle de Vienne : « Une conception scientifique du monde: Le Cercle de Vienne ».
- 1934-1936 : Fin du Cercle avec l'émigration de Neurath, le décès de Hahn, et l'assassinat de Schlick en 1936 par un ancien étudiant.
Principes de l'Empirisme Logique
- Positivisme : Rejette la métaphysique, la connaissance doit provenir uniquement des sciences. Cherche à énoncer des lois qui décrivent et prédisent.
- Empirisme : La connaissance scientifique se construit par l'expérience.
- Logique : La connaissance scientifique doit être formulée dans le langage de la logique formelle.
Idées Clés
« Toute connaissance est soit empirique soit formelle. »
« La philosophie est une élucidation des propositions scientifiques, éthiques et esthétiques par l'analyse logique. »
« Les énoncés métaphysiques sont dépourvus de sens : les problèmes philosophiques traditionnels auraient été mal posés, et leurs solutions auraient été exprimées inadéquatement. » (Wittgenstein)
Le Cercle de Vienne prône l'unité de la science et l'idée que la science est une conception du monde, influençant également la politique qui devrait se baser sur des principes scientifiques. Ils distinguent entre :
- Énoncés d'observation et énoncés théoriques. L'ensemble des énoncés d'observation rattachés à un énoncé théorique constitue son contenu empirique/factuel. Un énoncé sans contenu factuel est métaphysique.
- Énoncés analytiques (vrais ou faux par cohérence interne) et énoncés synthétiques (vrais ou faux par rapport à l'expérience).
Selon l'empirisme logique, tout énoncé de connaissance doit être analytique ou synthétique a posteriori, donc vérifiable par l'expérience. Les énoncés éthiques et métaphysiques, n'étant pas descriptifs ni vérifiables, sont « vides de sens » (non pas absurdes, mais sans valeur de vérité), ne décrivant pas le monde. Cela a conduit à la dichotomie entre « faits » et « valeurs ».
Le Vérificationnisme (Critère de Démarcation)
- Est scientifique ce qui est vérifiable, c'est-à-dire ce qui peut être lié à des perceptions partagées et incontestables (vérité-correspondance).
- Les énoncés d'observation sont directement vérifiables et constituent la base des théories scientifiques.
- Les énoncés théoriques ne sont pas directement vérifiables, mais peuvent être testés via les énoncés d'observation qui en sont déduits.
Limites du Vérificationnisme et la Fin du Cercle de Vienne
Carl Hempel a souligné l'impossibilité pratique de vérifier tous les faits pour constituer une base empirique exhaustive. Il est impossible de tout observer. La solution de ne retenir que les faits « pertinents » introduit un risque de subjectivisme.
Ces problèmes, combinés aux événements politiques et aux critiques (notamment des phénoménologues comme Husserl et Heidegger), ont mené à la dissolution du Cercle de Vienne. Malgré sa fin, son influence fut considérable dans la philosophie anglo-saxonne et la philosophie analytique.
3. Karl Popper (1902-1994) : Le Falsificationnisme
Karl Popper propose une solution au problème de l'induction et un critère de démarcation entre science et non-science avec le falsificationnisme.
Le Problème de l'Induction
Les énoncés théoriques universels (lois scientifiques) ne sont pas strictement vérifiables par l'expérience, car cela nécessiterait un nombre infini d'observations. Cela posait la question de savoir si la science était réellement objective.
La Solution de Popper : la Réfutabilité (Falsificationnisme)
- Si l'expérience ne peut jamais confirmer de manière définitive une théorie (« oui »), elle peut en revanche la réfuter (« non »).
- Il suffirait d'un seul contre-exemple pour infirmer une théorie universelle, alors que sa vérification nécessiterait une infinité de confirmations.
« Une théorie qui n'est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. »
- Une théorie est scientifique si et seulement si elle est testable et réfutable (falsifiable).
- Attention : Réfutable ne signifie pas réfuté. Une théorie falsifiable n'est pas forcément fausse, mais elle peut potentiellement l'être. Elle doit pouvoir être soumise à des tests expérimentaux qui, si les résultats sont contraires aux prédictions, conduiraient à sa réfutation.
- La vérité scientifique est toujours provisoire, corroborée mais jamais définitivement prouvée.
Implications du Falsificationnisme
- Une théorie empirique est scientifique si elle est falsifiable, c'est-à-dire susceptible d'être infirmée par l'expérience.
- Popper offre un critère de démarcation entre science et non-science : la métaphysique ou la psychanalyse ne sont pas scientifiques car elles sont irréfutables (ne pouvant être soumises à des expériences permettant d'établir leur vérité ou leur fausseté).
Limites du Falsificationnisme
Les tests de falsification reposent sur une base empirique toujours incomplète et incertaine. Une falsification ne peut pas être considérée comme définitivement sûre, car elle est le fruit d'une décision et potentiellement d'une subjectivité.
Popper et la Société Ouverte
Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), Karl Popper défend la démocratie et ses idéaux face aux idéologies totalitaires, en lien avec son modèle épistémologique basé sur la réfutabilité.
- Il critique la « thèse du complot » comme une sécularisation des superstitions religieuses.
- Il aborde le « paradoxe de la tolérance » : une tolérance illimitée envers les intolérants peut mener à la disparition de la tolérance elle-même. Il faut être prêt à défendre une société tolérante contre l'intolérance.
- Popper défend la vérité en acceptant le doute et l'erreur, tout en refusant le relativisme ou le scepticisme qui mènent à :
- L'impossibilité d'agir.
- L'inutilité de communiquer.
- L'abandon de toute ambition de connaissance.
- Pour vivre en commun, il faut s'accorder sur la vérité des faits objectifs, ce qui permet ensuite des débats sur leur signification.
- Popper voit le refus des faits et de la critique (discours idéologique) comme l'opposé de la démarche scientifique. Il promeut le pluralisme critique contre le relativisme, qu'il qualifie de « tolérance laxiste ».
4. La Vérité Scientifique
La science n'est pas une opinion ; elle tend vers la réalité (réalisme scientifique), bien que des arguments anti-réalistes existent (ex: causalité ≠ corrélation, biais inhérents à la recherche).
Le Doute Scientifique
Le doute scientifique ne signifie pas rejeter sans fondement, mais interroger avec des raisons solides et une connaissance approfondie du domaine. Il y a des normes concernant « qui peut douter de quoi ».
- Il est crucial de connaître la science remise en question et son fonctionnement.
- Les sciences progressent en s'améliorant à partir des connaissances existantes, sans rejeter arbitrairement les acquis.
Défis Contemporains à la Vérité Scientifique
- Fake news : Informations fausses et délibérément truquées.
- Théories du complot : Hypothèses non nécessaires d'une conspiration derrière un événement.
- Différencier le doute raisonnable des théories conspirationnistes est complexe, d'autant que des controverses scientifiques existent parfois. L'environnement politique (ex: désinformation d'État, déclarations populistes) peut brouiller les pistes.
Exemple de controverse et de fake news : l'étude frauduleuse reliant le vaccin ROR à l'autisme, publiée initialement dans The Lancet, puis rétractée. Cette affaire a montré l'importance de l'éthique médicale et de la vérification rigoureuse des faits, face à un échantillon réduit et des méthodes non éthiques.
5. Le Trumpisme comme Politique Scientifique ?
Le phénomène du « trumpisme » soulève des questions philosophiques profondes sur la nature de la vérité, de la politique et de la science.
Caractéristiques du Populisme Trumpien
- Populisme charismatique exploitant l'apathie électorale et la défiance envers les institutions.
- Mélange de programmes de gauche et de droite.
- Méfiance envers les normes démocratiques (agressivité, déni, népotisme).
- Utilisation d'un répertoire commun accessible, au-delà des idéologies traditionnelles.
La Post-Vérité
Le trumpisme est souvent associé à la post-vérité, où l'enjeu n'est plus l'interprétation des faits, mais la réalité des faits eux-mêmes (ex: « faits alternatifs » de Kellyane Conway sur l'affluence à l'investiture présidentielle).
Cette indifférence à la vérité conduit au relativisme et au révisionnisme, comme l'illustre la réaction de Trump face aux suprématistes blancs à Charlottesville (2017), où il a refusé de condamner clairement une seule partie.
Mépris des Consensuses Scientifiques
Trump a manifesté un mépris pour les consensus scientifiques, en particulier ceux qui entravent son programme (ex: le changement climatique un « canular »). Cela menace non seulement la science, mais aussi son rôle fondamental dans la démocratie.
- La défense de la science est liée à la défense de la démocratie.
- Les idéaux démocratiques (délibération informée, confrontation d'hypothèses, adaptation) sont intrinsèquement liés à la méthode scientifique.
- Le populisme et l'obscurantisme, par leur appel aux émotions et la négation des faits, fragilisent ces piliers.
Deux Conceptions de la Vérité
Le trumpisme met en lumière deux conceptions de la vérité :
- Conception classique : La vérité comme correspondance aux faits (comme en sciences).
- Conception pragmatique : Est vrai ce qui est utile ou avantageux. Trump adopte cette dernière, où ses intentions sont guidées par ce qui lui convient.
Pour Trump, être sincère (avoir de « bonnes intentions », guidées par l'intérêt personnel) est plus important que de dire la vérité. Il n'est pas un menteur (qui sait le faux et le dit), mais un trompeur, un « bullshitter » (qui dit n'importe quoi sans se soucier du vrai ou du faux, en fonction de ses intérêts).
Le critère de vérité devient alors : « Est vrai ce qui me plaît, faux ce qui me déplaît. »
Norme de l'Assertion et Confiance
- L'assertion est normalement gouvernée par une norme de vérité (dire ce qui est vrai) ou, plus fortement, une norme de connaissance (dire ce que l'on sait être vrai).
- Dans le cas de Trump, la norme n'est pas la connaissance mais la confiance. Ce qui compte, c'est la confiance accordée à son témoignage (« confidence man »).
- Face aux expertises scientifiques qui affirment des faits (ex: changement climatique), Trump se contente de nier ces faits, ce qui reste une assertion mais fondée sur la confiance plutôt que la connaissance.
Amoralité et le « Présent Spécieux »
L'attitude de Trump peut être qualifiée d'amoralité : il semble n'être guidé par aucun principe moral discernable, ses décisions étant basées sur le contexte particulier et ses intérêts immédiats. Il vit dans un « présent spécieux », où les paroles (comme les insultes sur Twitter) sont prononcées et rapidement oubliées, sans durée ni véritable impact à long terme.
Les idéaux démocratiques (délibération informée, faits communs) sont mis en péril par cette attitude. Richard Rorty avait anticipé une telle figure, prévoyant une régression des valeurs de tolérance et de civilité. Pascal Engel, en réponse, insiste sur l'importance de continuer à défendre la vérité, la connaissance et la raison face à ceux qui nient ces valeurs fondamentales.
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