Paul Ricoeur : Sollicitude, Éthique et Relation Soignant-Soigné
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Paul Ricoeur et la Sollicitude
Paul Ricoeur, philosophe français du XXème siècle, a profondément influencé la pensée contemporaine, notamment en éthique. Ses travaux se distinguent par une synthèse de diverses traditions philosophiques, aboutissant à une définition de l'éthique centrée sur la "visée de la vie bonne".
I. Qui est Paul Ricoeur ?
I.A. Un peu d'histoire
- Paul Ricoeur (1913-2005) est un philosophe français de confession protestante.
- Orphelin très jeune, il développe une réflexion profonde, notamment durant sa captivité pendant la Seconde Guerre mondiale, où il prend conscience de l'importance de la liberté de pensée.
- Il a été lauréat de nombreux prix et a observé une grande partie du XXème siècle, intégrant l'ascension technologique et médicale dans sa réflexion sur la société et les relations humaines.
- Dates clés :
- 1913 : Naissance à Valence.
- 1935 : 2ème à l'agrégation de philosophie.
- 1940-1945 : Prisonnier en Poméranie.
- 1948 : Nommé à l'université de Strasbourg.
- 1956 : Professeur à la Sorbonne.
- 1964 : Professeur puis doyen à l'Université de Nanterre.
- 1970 : Démissionne et enseigne à Paris et Chicago.
- 1980 : Retour dans la vie intellectuelle française.
- 1990 : Écriture de Soi-même comme un autre, ouvrage contenant sa définition de l'éthique.
- 2005 : Décès.
I.B. La pensée de Paul Ricoeur
La pensée de Paul Ricoeur se situe à la croisée de plusieurs courants philosophiques, ce qui lui permet d'élaborer une définition de l'éthique largement reconnue.
- Sa démarche part de la thèse de la volonté, construisant un modèle intellectuel axé sur la capacité à être interpellé et à répondre humblement aux questionnements.
- Ce modèle s'inspire de trois grandes traditions :
- L'Existentialisme :
- Doctrine philosophique majeure du XXème siècle, inspirée de la phénoménologie.
- L'Homme est responsable de son destin : « l'Homme créé le sens et l'essence de son existence » (Jean-Paul Sartre).
- Interroge l'action, l'existence et la croyance.
- Emmanuel Mounier le définit comme « une réaction de la philosophie de l’Homme contre les excès de la philosophie des idées et de la philosophie des choses ».
- Deux branches : existentialisme athée (Sartre) et existentialisme croyant.
- La Phénoménologie :
- Du grec phainomenon (ce qui apparaît).
- Fondée par Edmund Husserl au début du XXème siècle.
- Étudie comment les phénomènes influencent notre conscience, notre existence et ce qu'ils font naître en nous.
- Existe un lien étroit avec l'existentialisme.
- Philosophes associés : Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty.
- L'Herméneutique :
- Du grec hermeneutikè (façon d'interpréter).
- Questionne la capacité à interpréter un phénomène de manière objective et collective pour avancer dans la réflexion.
- La psychanalyse (Freud) est un exemple d'herméneutique pour Ricoeur, car elle interprète les symptômes et le vécu du malade.
- La Philosophie Analytique :
- Vise à clarifier les modes de pensée et à analyser les termes pour atteindre une interprétation objective du discours et du langage.
- L'Existentialisme :
II. L'Éthique et la Morale : Quelle différence ?
Selon Paul Ricoeur, l'éthique et la morale ne sont ni opposées ni synonymes, mais représentent deux héritages distincts.
| Éthique | Morale | |
| Étymologie | Du grec ethos (rhétorique, questionnement, intentionnalité) | Du latin mores (plus cadré, militaire) |
| Définition Ricoeur | La visée (intention) / la volonté : ce qui permet l'action / ce qui est estimé bon. | Un système de normes et de valeurs sociales. Ce qui s'impose, est obligatoire : notion de collectif. |
| Dimension | Individuelle | Collective (avec une dimension individuelle) |
| Perspective | Aristote : téléologique (télos = fin, arriver à la finitude de la vie) | Kant : déontologie et devoir (devoir collectif des uns vis-à-vis des autres) |
Pour Paul Ricoeur, l'éthique prime sur la morale, comme l'illustre sa célèbre citation : « La visée de la vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ».
II.A. La visée de la vie bonne
La "vie bonne" implique un souhait, mais aussi le souci de l'autre et le souci de soi. Elle introduit la question du soi.
- Le soi est une notion plus objective que le "moi", permettant de prendre de la distance pour avoir un souhait plus juste de ce qui constitue une vie bonne.
- Cela soulève les questions de l'estime, du respect, de la capacité d'agir, de choisir et d'initiative. Le soi aide à se libérer des images négatives.
- Même malade, une personne conserve une capacité d'agir et de projets, même limitée. Toute personne possède une force d'action.
- La visée de la vie bonne consiste à reconnaître cette capacité d'agir, en se voyant ou en aidant le patient à se voir de manière bienveillante, comme une personne avec un potentiel, et non seulement à travers ses souffrances ou sa maladie.
1. L'identité de la personne
Paul Ricoeur distingue deux pôles dans l'identité de la personne :
- L'idem : L'ensemble des dispositions innées et acquises qui confèrent à chacun un profil propre (ce qui ne change pas).
- L'ipsé : L'identité envisagée dans sa dimension dynamique et proprement éthique. C'est la personne capable d'agir, de se raconter et de se tenir pour responsable ; la force qui permet de créer la pensée et les projets (ce qui évolue).
II.B. Avec et pour les autres
La relation aux autres, qu'elle soit choisie ou imposée, est centrale. Ricoeur développe le concept de sollicitude pour penser cette relation comme un phénomène humain.
Sollicitude : L'union intime entre un choix philosophique et la chair affective des sentiments et de la compassion. (Très important dans la relation soignant-soigné).
- La philosophie de Ricoeur intègre les émotions et la capacité à ressentir. Penser la relation à l'autre implique de tenir compte de ses propres croyances et pensées, tout en reconnaissant celles de l'autre.
- Un point commun fondamental : chaque être est unique, son existence apporte quelque chose au monde. Il est donc essentiel de respecter la dignité de chaque personne.
- L'idée est d'être avec les autres et non contre les autres, impliquant une notion de réciprocité.
- Dans la relation soignant-soigné, il est crucial de rester factuel, même face à des annonces difficiles (ex: diagnostic).
- Les hiérarchies sont temporaires et contextuelles. La reconnaissance d'une supériorité n'empêche pas de considérer l'autre avec respect.
- Ricoeur utilise la parabole de l'amitié pour souligner que toute personne peut être un "ami", indépendamment de son rôle ou de ses croyances.
II.C. Dans des institutions justes
Le concept d'institutions justes renvoie à l'attribution équitable de sa part à chacun, reprenant la notion de justice.
- L'institution influence notre manière d'être et de travailler. Elle est là pour cadrer, sécuriser et offrir un cadre de travail précis et rassurant.
- Les institutions sont considérées comme des personnes morales.
- Égalité vs. Équité :
- Égalité : Tout est exactement pareil, on donne la même chose à tous.
- Équité : On attribue en fonction des possibilités et capacités de chacun.
- Le but de l'institution est de répartir les choses de manière à créer une égalité sociale, ce qui signifie que la répartition sera équitable, non forcément égale, car chaque individu est unique.
- La justice n'est pas synonyme d'égalité, mais de répartition, attribuant à chacun sa part de manière juste, ce qui se traduit par le concept d'équité.
III. Triangle Éthique de Paul Ricoeur
Le triangle éthique de Ricoeur met en évidence la question de l'équilibre entre trois pôles :
- Ce que je suis (le soi)
- Avec qui je vais le vivre (les autres)
- Dans quelle institution (les institutions justes)
Oublier l'une de ces branches déséquilibre le choix, qui a des répercussions. Le choix thérapeutique ne peut être pensé comme un colloque singulier, mais doit être intégré dans la société. Ce triangle représente la difficulté de mettre en relation ces trois pôles pour "vivre bien, ensemble", et souligne la complexité du choix thérapeutique et des ressources disponibles.
III.A. L'Éthique Médicale
Pour Paul Ricoeur, l'agir est fondamental : « l'action est la catégorie la plus remarquable de la condition humaine ». C'est par l'action que l'humanité a développé sa pensée et sa culture.
- Le but de toute action est la visée de la vie bonne.
- En pratique médicale, cela implique de penser la maladie en intégrant l'impact de la vulnérabilité, de l'isolement et de la souffrance. Ces caractéristiques peuvent être sources d'inventivité et de créativité pour le soignant.
- Il s'agit de redonner de la douceur et un projet de vie aux patients, en prenant en charge la maladie avec attention, bienveillance et sollicitude, soulignant la dimension humaine du médical.
- Le patient doit être considéré comme une personne globale, et non comme une maladie.
1. Enjeu de l'éthique médicale
L'enjeu est de laisser un espace ouvert à l'autre, favorisant la mutualité pour construire ensemble cette aventure humaine. Il faut savoir entendre les espoirs et les désespoirs des patients.
- L'altérité (ce que je reconnais de moi en l'autre) permet d'éviter la pitié et la condescendance, tout en favorisant l'empathie.
- Soigner s'accomplit dans une estime de soi du soignant.
- Le soignant apporte savoir, connaissances et surtout humanité.
- Chacun a une responsabilité vis-à-vis de l'autre (répondre de).
2. La position du médecin
La principale difficulté du soignant est la souffrance des patients, qui peut contrecarrer la confiance du soignant en sa capacité d'agir (le "je peux").
- La souffrance peut générer un sentiment d'incapacité, mais même en souffrant, une personne conserve une grande capacité d'action, notamment par la force de la présence.
- Être soignant, c'est se dépasser pour rencontrer l'autre, lui rendre son estime de soi et agir toujours dans l'idée du bien et de la bonté.
- La souffrance et la maladie sont des moments de la vie du patient, non l'entièreté de sa vie.
3. La sollicitude du médecin
La sollicitude est primordiale, mais elle implique un engagement fort. Il est crucial de trouver une juste distance pour ne pas s'oublier soi-même et ne pas trop donner aux autres. Il s'agit d'un équilibre entre le soi et les autres.
- Mettre de la distance n'est pas égoïste, mais juste et nécessaire pour être performant.
- Il faut savoir donner ET recevoir.
IV. Conclusion
- La sollicitude de Paul Ricoeur a marqué une évolution majeure en éthique.
- La reconnaissance du soi et la nécessité de la réciprocité sont des éléments clés de la relation soignant-soigné.
- La sollicitude s'inscrit dans l'altérité, le respect et la reconnaissance de la condition de l'autre, fondements de notre humanité.
- « Soigner est un choix d’humanité » (L. Marmilloux).
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