Paludisme: Diagnostic, Traitements et Prévention
50 cartesRevue clinique et de santé publique sur le paludisme, couvrant le diagnostic, les traitements ACT, la prévention et la résistance aux médicaments.
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Synthèse Clinique et de Santé Publique sur le Paludisme
Le paludisme est une maladie infectieuse parasitaire ubiquitaire causée par desprotozoaires du genre Plasmodium, transmis à l'homme par la piqûre d'un moustique femelle infecté dugenre Anopheles. Cette conférence aborde le diagnostic, les traitements (notamment les combinaisons à base d'artémisinine - ACT), la préventionet les résistances.
Situation Épidémiologique Mondiale
Selon l'OMS, certains pays (en vert sur les cartes) progressent bien dans la réduction de la morbidité et mortalité palustre grâce à un meilleur accès au diagnostic et aux traitements.
D'autres pays (brun foncé) sont loin des objectifs de réduction.
L'Afrique contribue massivement au nombre de cas mondiaux,mais des pays comme l'Inde présentent également des centaines de milliers de cas annuels, principalement dus à Plasmodium vivax.
Les zones exemptes de paludisme depuis 2007 sont rares (en bleu).
Les Agents Pathogènes : Plasmodium spp.
Les Plasmodium sont des parasites ubiquitaires infectant de nombreuses espèces animales, dont l'homme. Il existe une spécificité d'hôte.
Espèces de Plasmodium Humains
Plasmodium falciparum : Leplus important, responsable de la majorité des décès (plusieurs centaines de milliers par an).
Plasmodium vivax : Deuxième espèce la plus répandue (environ 50% des accès palustres mondiaux), souvent associé à P. falciparum.
Plasmodium ovale : Beaucoup plus rare, avec deux quasi-espèces (wolkeri et curtisi).
Plasmodium malariae : Très rare.
Plasmodium knowlesi : Principalement simien, mais des cas d'infection humainesont rapportés (principalement en Asie du Sud-Est, très rare à l'importation).
Cycles de Vie et Spécificités
Espèce | Incubation | Caractéristiques |
P. falciparum | Environ 2 semaines | Pas de rechute ou reviviscence hépatique. Nécessite une nouvelle piqûre pour un nouvel accès. |
P. vivax et P. ovale | Variable | Peuvent provoquer des rechutes grâce aux hypnozoïtes (formes quiescentes hépatiques) qui se réveillent aprèsdes semaines ou mois. |
P. malariae | Variable | Peut aussi donner des accès de reviviscence, mais le lieu de son "endormissement" est inconnu. Responsable de la fièvre quart. |
Le Vecteur : L'Anophèle Femelle
Le paludisme est une infection vectorielle. L'homme est l'hôte intermédiaire, le moustique (anophèle femelle) est l'hôte définitif oùse déroule le cycle sexué du parasite.
L'anophèle femelle se nourrit de sang pour la reproduction de ses œufs.
Elle inocule la forme infectieuse (sporozoïtes) du parasite lors de la piqûre.
Plusieurs espèces d'anophèles existent, dont Anopheles funestus et Anopheles gambiae en Afrique.
L'Émergence d'Anopheles stephensi
Une espèce d'anophèle particulièrement préoccupante est Anopheles stephensi en raison de ses adaptations :
Adaptation au milieu urbain : Contrairement aux anophèles classiques qui préfèrent l'eau douce et propre de la campagne, An. stephensi peut se développer dansdes zones plus polluées (caractéristique de l'anthropocène et de l'urbanisation croissante).
Modification du comportement de piqûre : Pique plus tôt dans la journée (fin d'après-midi, début de soirée), avant que les habitants n'utilisent leurs moustiquaires.
Résistance aux insecticides : Certaines populations d'anophèles (y compris An. funestus et An. stephensi) développent des résistances aux quatre grandes familles d'insecticides (pyrèthrinoïdes, organophosphorés, carbamates, organochlorés).
Cycle de Vie du Plasmodium Chez l'Homme et le Moustique
Le cycle de vie du Plasmodium est complexe et se déroule en deux phases principales : chez le moustique (cycle sexué) et chez l'homme (cycle asexué).
Chez le moustique (hôte définitif) :
Le moustique ingère des gamétocytes (formes sexuées mâles et femelles) enpiquant un humain infecté.
Ces gamétocytes se reproduisent sexuellement dans l'estomac du moustique, formant un ookinète.
L'ookinète traverse la paroi gastrique et se développe en oocyste.
L'oocyste produit des sporozoïtes qui migrent vers les glandes salivaires du moustique.
Lors d'une nouvelle piqûre, le moustique injecte les sporozoïtes à l'homme.
Chezl'homme (hôte intermédiaire) :
Phase hépatique (exo-érythrocytaire) :
Les sporozoïtes atteignent le foie en quelques minutes.
Ils infectent les hépatocytes et se développent en schizontes hépatiques.
Après une phase d'incubation (10-15 jours), les schizontes hépatiques libèrent des mérozoïtes.
Pour P. vivax et P. ovale, deshypnozoïtes (formes dormantes) peuvent persister dans le foie et causer des rechutes.
Phase érythrocytaire :
Les mérozoïtes envahissent les érythrocytes (globules rouges)en 30 minutes.
À l'intérieur des érythrocytes, ils se développent en plusieurs stades successifs (anneaux, trophozoïtes, schizontes érythrocytaires).
Le schizonte mature éclate, libérant de nouveaux mérozoïtes qui réinfectent d'autres érythrocytes, amplifiant ainsi le nombre de parasites. Ce cycle asexué dure environ 48 heures pour P. falciparum et P. vivax.
Certains mérozoïtes se différencient engamétocytes (mâles et femelles), qui circulent dans le sang, prêts à être ingérés par un moustique.
La présence de gamétocytes dans le sang périphérique permet latransmission aux moustiques.
Immunité et Physiopathologie du Paludisme
Contrairement à d'autres maladies infectieuses, on ne s'immunise pas stérilement contre le paludisme, on acquiert une prémunition (protection partielle).
Prémunition et Âge
En zones de forte transmission, les enfants de moins de 5 ans sont les plus vulnérables car ils n'ont pas encore acquis cette prémunition.
La prémunition s'acquiert progressivement avecl'exposition répétée au parasite, elle est entretenue par des piqûres régulières.
Les touristes ou personnes issues de zones de faible endémie, n'ayant pas de prémunition, risquent davantage des formes graves.
Les adultes vivant en zoned'endémie peuvent être des porteurs asymptomatiques : ils sont infectés, mais leur système immunitaire contrôle le parasite, et ils ne développent pas de maladie. Ils constituent un réservoir difficile à cibler pour l'élimination de la maladie.
Le parasite cherchel'équilibre avec son hôte pour assurer sa reproduction et son brassage génétique; tuer son hôte est une "erreur".
Rôle de la Rate et de l'Immunité Innée
La rate joue un rôle crucial dans le contrôle de l'infection palustre. Elle agit comme un filtre retenant les érythrocytes infectés pour les détruire.
Un contrôle efficace par la rate peut ralentir la progression de la parasitémie.
La splénomégalie (augmentation de la taille de la rate) est un signe d'hyperactivité splénique.
Physiopathologie de la Séquestration Tissulaire
Plasmodium falciparum a une particularité majeure : la cytoadhérence et la séquestration tissulaire.
À partir de 24 heures de maturation dans l'érythrocyte, le parasite exprime des protéines (ex: PFEMP1) à la surface du globule rouge infecté.
Ces protéines adhèrent aux récepteurs de l'endothéliumdes micro-vaisseaux, bloquant l'érythrocyte infecté.
La séquestration permet au parasite d'échapper à la rate et au système immunitaire.
Autres phénomènes cellulaires :
Auto-agglutination :Les érythrocytes infectés s'agglutinent entre eux.
Rosetting : Un érythrocyte infecté agglutine plusieurs érythrocytes non infectés.
Ces phénomènes conduisent à l'obstruction des micro-vaisseaux, réduisant l'apport en oxygène (ischémie) et causant une défaillance organique.
La faible parasitémie circulante ne signifie pas une absence de gravité, car de nombreux parasites peuvent être séquestrés dans les organes profonds.
L'acidose lactique, un critère de gravité majeur, est due à la glycolyse anaérobie in situ dans les tissus hypoxiques.
Le paludisme grave est une maladie de l'endothélium, avec des lésions et une apoptose cellulairedues à l'inflammation (orage cytokinique).
Expansion Parasitaire et Spécificités des Espèces
En moyenne, un érythrocyte infecté par P. falciparum libère une vingtaine de mérozoïtes lors de l'éclatement du schizonte.
P. falciparum peut infecter des érythrocytes de tous âges, d'où des parasitémies très élevées.
P. vivax et P. ovale ciblent les jeunes érythrocytes (réticulocytes) ; P. malariae cible les érythrocytes âgés. Étant donné la répartition gaussienne des âges des érythrocytes, ces espèces ont des parasitémies toujours plus faibles.
Certaines hémoglobinopathies (drépanocytose SS, alpha-thalassémie, G6PD) confèrent une protection partielle contre les formes graves de paludisme car elles rendent les érythrocytes moins propices au développement du parasite. Il s'agit d'une co-évolution entre l'homme et le parasite.
Chronologie Clinique et Diagnostic
Le paludisme est une urgence diagnostique et thérapeutique. Les symptômes apparaissent généralement au-delà d'un seuil de 0,01% de parasitémie.
Incubation et Symptômes Cliniques
Incubation moyenne: 7 à 12 jours.
Près de 90% des cas en 15 jours, 95% en 2 mois, 99% en 6 mois (pour P. falciparum).
Symptômes souvent nonspécifiques : "embarras gastrique fébrile chez un patient céphalalgique" (maux de tête, fièvre, troubles digestifs).
La fièvre tierce (accès toutes les 48h), caractéristique de P. falciparum, P. vivax, et P. ovale, est rare aujourd'hui en raison de la multi-infection et de la coexistence de plusieurs populations parasitaires. Elle peut apparaître par synchronisation à un stade avancé.
La fièvre quart (P. malariae) est plus rare; P. knowlesi peut causer des accès quotidiens.
Critères de Gravité (OMS)
Un seul critère suffit pour classer le paludisme comme grave. Les critères varient selon l'âge et la région d'endémie.
Anémie sévère.
Hypoglycémie.
Choc.
Acidose lactique.
Insuffisance rénale aiguë.
Neuropaludisme (coma, convulsions).
Hyperbilirubinémie (> 58 µmol/L).
Thrombopénie (fréquente, mais pas un critère de gravité en soi, plutôt un signe diagnostique).
Hyperparasitémie (seuil variable selon l'origine et l'état immunitaire du patient).
Diagnostic
Examen microscopique :
Frottis sanguin : Permet de quantifier la parasitémie (pourcentage d'érythrocytes infectés) et d'identifier l'espèce.
Goutte épaisse: Plus sensible pour les faibles parasitémies (détecte 10 parasites/µl), mais ne permet pas de quantifier la parasitémie.
Tests de diagnostic rapide (TDR) :
Détectent les antigènes parasitaires (ex: HRP2 pour P. falciparum, pLDH pour d'autres espèces).
Rapides et faciles d'utilisation, mais peuvent donner des faux positifs (persistance de l'antigène après traitement) ou des faux négatifs (souches mutées sans HRP2, comme en Érythrée, Pérou, Djibouti).
Techniques biomoléculaires (PCR) :
Les plus sensibles (détectent 0,005 à 1 parasite/µl).
Peuvent rester positives plusieurs semaines après traitement, même si le patient est guéri.
Paludisme et Grossesse
Le paludisme gestationnel est une cause majeure de mortalité maternelle et infantile dans les zones d'endémie.
P. falciparum se séquestre dans le placenta, causant une détresse fœtale chronique, un faible poids de naissance et des naissances prématurées.
Les femmes enceintes peuvent développer une immunité spécifique aupaludisme gestationnel au fil des grossesses. Les primipares sont plus à risque.
Les femmes enceintes exposées pour la première fois (comme les touristes) ont un risque élevé d'accès grave.
Le placenta agit comme une barrière, empêchant généralementla transmission du parasite au fœtus, mais la souffrance fœtale est indirectement due à la dysfonction placentaire.
Traitements Anti-palustres
La stratégie de traitement vise différentes étapes du cycle parasitaire.
Cibles thérapeutiques :
Formes hépatiques (sporozoïtes, schizontes hépatiques, hypnozoïtes) :
Antifolates (agissent très tôt).
Atovaquone (poison des mitochondries parasitaires).
Primaquine et Tafénoquine (agissent sur les formes intra-hépatocytaires, y compris les hypnozoïtes de P. vivax et P. ovale).
Formes érythrocytaires (schizonticides sanguins) :
Antifolates.
Amino-4-quinoléines (chloroquine, amodiaquine).
Quinines (quinine, méfloquine).
Combinaisons à base d'artémisinine (ACT).
Antibiotiques (doxycycline, clindamycine - utilisés en association, mais moins efficaces seuls).
Gamétocytes (blocage de la transmission) :
Artémisinine et dérivés(efficaces sur les jeunes gamétocytes).
Primaquine (seule molécule efficace sur les gamétocytes matures, pour casser la chaîne de transmission aux moustiques).
Les Combinées à Base d'Artémisinine (ACT) :
L'artémisinine, découverte par Tou Youyou (prix Nobel 2015, médecine traditionnelle chinoise), a révolutionné le traitement.
Avantages de l'artémisinine :
Action rapide sur les parasites très jeunes (4-6 heures de maturation), empêchant la séquestration tissulaire et les formes graves.
Puissant parasiticidie : réduit la charge parasitaire de 104 à 105 par cycle de 48 heures (vs 102-103 pour la quinine).
Les ACT combinent un dérivé d'artémisinine (demi-vie courte) avec une molécule partenaire (demi-vie longue) pour prévenir les recrudescences et retarder l'apparition de résistances. Ex: Artéméther-Luméfantrine (Coartem), Dihydroartémisinine-Pipéraquine.
Pour le paludisme grave, l'artésunate intraveineux est le traitement de choix, réduisant la mortalité de 30-50% par rapport à la quinine.
Monothérapie d'artémisinine proscrite depuis 2008 en raison des résistances.
Paludisme grave :
Artésunate intraveineux est recommandé quel que soit l'âge ou la situation (y compris chez la femme enceinte).
La quinine est une alternative si l'artésunate est indisponible.
Traitement adjuvant : gestion des défaillances d'organes (réanimation, dialyse si nécessaire).
La plupart des autres traitements adjuvants (corticoïdes, chélateurs de fer, etc.) n'ont pas montré de bénéfice.
Paludisme et femme enceinte : Les ACT peuvent être utilisés dès le premier trimestre s'ils n'incluent pas d'anti-folates, sinon la quinine est souvent utilisée.
Primaquine : Contre-indiquée en cas de déficit en G6PD (sauf petite dose unique pour bloquer la transmission).
Résistances auxTraitements
Des résistances aux antifolates et à la chloroquine sont généralisées.
Des résistances à l'artémisinine ont émergé en Asie du Sud-Est et se propagent en Afrique (mutations du gène PF-Kelch13), posant un défi majeur.
En Guyane, des résistances à la pipéraquine, le co-médicament de l'artémimol, limitent l'efficacité des ACT.
De nouvelles approches incluent les trithérapies (ex: ACT + une 3ème molécule) et des molécules agissant sur plusieurs stades du parasite (CAF156).
Anémie Hémolytique Retardée Post-Artésunate (PAD)
Un effet secondaire rare mais observé de l'artésunateintraveineux, survenant 2 à 3 semaines après le traitement.
Mécanisme : L'artésunate tue les jeunes parasites à l'intérieur des érythrocytes. La rate, via le phénomène d'épépinage (pitting), retire le parasite mort de l'érythrocyte mais fragilisée le globule rouge.
Ces "érythrocytes épépinés" (once infected blood cells) ont une durée de vie réduite, ce qui conduit à une anémie hémolytique secondaire.
La PADest plus fréquente chez les patients non-africains avec une forte parasitémie initiale.
Elle ne remet pas en cause le bénéfice de l'artésunate en termes de survie.
Le diagnostic est posé sur la baisse d'hémoglobine, l'augmentation des LDHet la diminution de l'haptoglobine 2 à 3 semaines après le traitement.
La surveillance de l'épépinage (pourcentage d'érythrocytes épépinés) peut prédire le risque de PAD.
Prévention
Moustiquaires imprégnées d'insecticides (MILD) : Mesure la plus efficace malgré l'apparition de piqûres plus tôt.
Traitement préventif intermittent (IPTp) : Adminstration de sulfadoxine-pyriméthamine auxfemmes enceintes à partir du 2e trimestre pour prévenir le paludisme gestationnel.
Chimioprévention saisonnière du paludisme (CPS) : Chez les enfants pendant la saison des pluies.
Vaccins :
RTS,S/AS01 (Mosquirix) : Premier vaccin anti-sporozoïte (cible les sporozoïtes avant l'infection du foie). Efficacité modeste (environ 36% à 4 ans).
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