Texte 12 : Maladresse d'Arlequin et comique de rôle
Aucune carteAnalyse des multiples maladresses d'Arlequin dans Le Jeu de l'amour et du hasard, montrant comment ses procédés littéraires créent un comique de situation, de caractère et d'interaction avec Dorante et Silvia.
L'Analyse du Rôle Mal Joué dans "Le Jeu de l'amour et du hasard" de Marivaux
La pièce de Marivaux, "Le Jeu de l'amour et du hasard", est une œuvre emblématique qui explore la complexité des sentiments et les conventions sociales à travers une inversion des rôles. Cette analyse se concentre spécifiquement sur les moments où les personnages échouent à maintenir leur déguisement, révélant ainsi leur véritable nature ou leurs intentions.
I. L'Arrivée Maladroite d'Arlequin et la Première Faille du Déguisement
Dès son apparition, Arlequin, déguisé en Dorante, peine à endosser le rôle d'un homme noble, trahissant constamment sa véritable identité de valet par ses manières et son langage. L'inversion des rôles est au cœur du comique de situation.
Idée n°1 : La première maladresse d'Arlequin
- Tutoiement et Apostrophe familière: Dès la ligne 1, Arlequin interpelle Dorante (qui joue le rôle de Bourguignon, son valet) par un familier « te voilà » et l'appelle « Bourguignon ». Ce tutoiement et cette appellation, bien que tentant de rappeler une supériorité sociale factice, sont des maladresses. L'usage de « Bourguignon », nom de plat, est une infantilisation ou une dévalorisation qui sied mal à la dignité attendue d'un maître.
- Dislocation Syntaxique: La phrase « mon porte-manteau et toi » (l. 1-2) illustre sa tentative maladroite de se mettre en valeur. Il souligne la possession de deux domestiques, le porte-manteau (valet chargé du manteau) et Bourguignon. Cependant, cette formulation manque de finesse et apparaît gauche pour un noble.
- Interjection Révélatrice: L'interjection « Ah » (l. 1), familière, trahit son origine sociale. Arlequin est un personnage hérité de la Commedia dell'arte, associé à la bêtise et à la gaieté. Cette interjection est un premier indice de son vrai rang de valet, même si elle pourrait être interprétée comme une tentative d'imiter l'aisance d'un noble.
- Question Interrogative Directe et Maladresse: Sa question « avez-vous été bien reçus ici ? » (l. 1-2), formulée comme un bilan, est une maladresse flagrante. Un noble n'interrogerait pas de cette manière sur l'accueil prodigué par son hôte, M. Orgon, car cela sous-entendrait une possible déficience de ce dernier en matière d'hospitalité. C'est un manque de respect inconscient.
- Tentative de Recadrage de Dorante: Dorante, pour masquer la gaffe, utilise une négation totale (« Il n'était pas possible », l. 3) et une antithèse (« bien » / « mal », l. 1-3) pour insister sur l'excellente hospitalité de M. Orgon. Il s'adresse à Arlequin en l'appelant « Monsieur » (l. 3), un titre rappelant la hiérarchie sociale qu'ils sont censés maintenir.
Idée n°2 : La deuxième maladresse d'Arlequin
Arlequin persiste dans ses travers, notamment par son vocabulaire inapproprié et ses manières rustres.
- Discours Indirect et Réflexe de Serviteur: L'expression « m'a dit d'entrer ici et qu'on allait avertir » (l. 4) révèle une posture de soumission aux ordres. Le sujet « Un domestique » met Arlequin (représenté par « m' ») en position d'objet de l'action, ce qui contraste avec l'attitude attendue d'un noble. Il justifie sa présence, comme le ferait un serviteur.
- Vocabulaire de l'Intimité Familiale: L'emploi de déterminants possessifs tels que « mon » et « ma » associés à « beau-père » et « femme » (l. 4-5) pour désigner M. Orgon et Silvia est une grave incorrection. Ces appellations, bien que traduisant une certaine détermination, sont perçues comme arrogantes et familières. Elles manquent de respect envers ses hôtes et la femme qu'il est censé épouser.
- Recadrage Discret de Silvia: Face à cette présomption, Silvia, déguisée en servante Lisette, tente de corriger Arlequin avec une épanorthose : « Vous voulez dire Monsieur Orgon et sa fille, sans doute » (l. 6). Elle rétablit les titres de noblesse et le lien familial approprié. Sa correction est subtile, utilisant une interrogation et la locution « sans doute » pour maintenir son rôle de servante et ne pas froisser son interlocuteur.
- La Difficulté à Tenir son Rôle: À ce stade, la pièce met en lumière l'incapacité des personnages à jouer leur rôle. Arlequin se trahit par ses manières, nécessitant l'intervention de Dorante (qui reprend son rôle de maître) et de Silvia (qui, malgré son déguisement, défend la bienséance nobiliaire).
Idée n°3 : La bêtise d'Arlequin
Les réitérations et le langage familier d'Arlequin soulignent sa bêtise, créant un comique de caractère.
- Interjection et Répétition: L'« Eh oui » (l. 7) et la répétition de « mon beau-père et ma femme » (l. 7) accentuent sa lourdeur d'esprit. Malgré les corrections, il persiste dans son erreur, ce qui révèle un manque de compréhension des codes sociaux.
- Parallélisme Obscur: Le parallélisme « je viens pour épouser, et ils m'attendent pour être mariés » (l. 7-8) met en valeur sa détermination. Cependant, la tournure passive de la seconde partie est obscure et maladroite. « ils m'attendent pour être mariés » suggère sa position d'intermédiaire, révélant inconsciemment la véritable intention de Dorante (le vrai Dorante) qui l'envoie.
- Vocabulaire du Mariage Contre-Productif: L'utilisation de termes comme « épouser », « marié », « cérémonie » (l. 7-8) contraste avec sa légèreté d'approche, créant un paradoxe. Il emploie un vocabulaire formel sans en comprendre la solennité.
- Paradoxe: L'affirmation « cela est convenu » (l. 8) est une tentative d'adopter un ton officiel, mais elle est contredite par son attitude générale et sa bêtise, ce qui mine sa crédibilité.
Idée n°4 : Troisième maladresse d'Arlequin et la conception légère du mariage
Arlequin démontre une conception du mariage totalement décalée, offensant Silvia par son désinvolture.
- Négation Restrictive: « il ne manque plus que la cérémonie » (l. 8) révèle une précipitation et un manque de considération pour les étapes du mariage. Pour lui, la cérémonie est la seule étape restante, omettant la rencontre, la cour, la connaissance mutuelle.
- Proposition Subordonnée Relative Offensante: Qualifier la cérémonie de « qui est une bagatelle » (l. 9) est un affront. Silvia, qui accorde une importance capitale au mariage, est directement insultée. Cette expression réduit non seulement le rituel à une chose insignifiante, mais insinue aussi que la future épouse elle-même n'est qu'une « bagatelle », sans grande valeur ni importance individuelle.
- Réponse de Silvia et Dispute à Fleurets Mouchetés: Silvia, vexée, reprend la phrase d'Arlequin avec une phrase clivée : « C'est une bagatelle qui » (l. 10). Elle oppose à la légèreté d'Arlequin une vision du mariage marquée par la prudence et la réflexion. L'antithèse « une bagatelle » / « vaut bien la peine » (l. 10) marque le début d'une confrontation subtile, où les personnages utilisent les mêmes mots mais avec des significations opposées pour exprimer leur désaccord.
- Arlequin Veut Avoir le Dernier Mot: L'utilisation de la conjonction de coordination « mais » (l. 11) montre sa volonté d'affirmer sa pensée. Son polyptote « quand on y a pensé, on y pense plus » (l. 11) est censé être un trait d'esprit, mais il met en évidence sa lourdeur intellectuelle et sa simplicité d'esprit.
II. La Déception de Silvia Face à Arlequin
Silvia, malgré son déguisement, ne peut masquer sa déception face aux manières grossières d'Arlequin. Elle se rapproche de Dorante, le vrai Dorante, dans leur compréhension mutuelle des codes sociaux.
Idée n°1 : Aparté de Silvia à l'adresse de Dorante
Silvia cherche à partager son désarroi avec Dorante (qu'elle croit être Bourguignon), montrant une complicité naissante.
- Didascalie et Apostrophe: La didascalie « bas à Dorante » et l'apostrophe « Bourguignon » (l. 12) indiquent une conversation discrète, à double énonciation, destinée au public et à Dorante seul. C'est un moyen pour Silvia de commenter la situation sans rompre son déguisement.
- Question Rhétorique et Jugement de Valeur: Silvia exprime sa déception par une question rhétorique à portée universelle (« on » + présent de vérité générale). L'antithèse « homme de mérite à bon marché » (l. 12) résume son jugement négatif. Elle avait des attentes élevées pour son futur époux, et Arlequin est loin de les satisfaire. Cette expression est un comique de mot, soulignant le décalage entre l'apparence et la réalité.
Idée n°2 : Le flagrant délit
Arlequin, malgré sa bêtise apparente, se montre parfois perspicace, surprenant Silvia.
- Interrogative Directe et Perspicacité d'Arlequin: « Que dites-vous là à mon valet ? » (l. 14). Arlequin, même rustre, remarque les chuchotements. Cette question montre sa vivacité d'esprit inattendue.
- Apostrophe Ambigüe: L'apostrophe « la belle » (l. 14) est familière et déplacée, mais elle tempère légèrement sa rudesse, ajoutant une couche d'ironie à sa perspicacité.
- Négation et Mensonge de Silvia: Silvia nie son erreur avec « Rien » (l. 15), puis invente une explication mensongère. Elle tente de dissimuler son jugement négatif.
- Conjonction de Coordination et Reprise de la Dispute: La conjonction « et » (l. 16) relance la confrontation sur les appellations, montrant que le désaccord persiste.
- Négation et Comparaison: La négation « pourquoi ne pas dire » (l. 16) et la comparaison « comme moi » (l. 16) illustrent qu'Arlequin a bien noté la différence des appellations entre « Monsieur Orgon » et « mon beau-père », mais il n'en saisit pas encore la portée en termes de respect. C'est un exemple de comique de caractère, où le personnage répète ses erreurs.
Idée n°3 : Le recadrage collectif d'Arlequin
Silvia et Dorante, unis par l'agacement, tentent de faire prendre conscience à Arlequin de ses erreurs.
- Négation Partielle de Silvia: « C'est qu'il ne l'est pas encore » (l. 17). Silvia tente de modérer la présomption d'Arlequin, lui faisant comprendre que le mariage n'est pas acquis et qu'il n'a pas encore conquis son cœur.
- Négation Totale de Dorante: « le mariage n'est pas fait » (l. 18). Dorante soutient Silvia et durcit le constat, prenant le rôle d'arbitre. Il conserve son déguisement de serviteur en utilisant l'apostrophe « Monsieur » (l. 18) pour s'adresser à Arlequin, tout en le recadrant.
- Interjections et Présentatif d'Arlequin: Les expressions « Eh bien, me voilà » (l. 19) et « Pardi, voilà bien » (l. 20) montrent la persistance de sa bêtise et son incapacité à comprendre les remontrances. Il campe sur ses positions.
- Impératif d'Ordre de Dorante: « Attendez donc » (l. 20). Dorante met de côté son rôle de valet pour reprendre son autorité de maître et tenter de maîtriser la situation.
- Alternative Temporelle: L'expression « un beau-père de la veille ou du lendemain » (l. 21) reflète le désintérêt d'Arlequin pour le mariage, qu'il réduit à un simple rite de passage, sans importance affective ou sociale.
Idée n°4 : L'abandon et la victoire linguistique de Silvia et Dorante
Silvia se résigne à la bêtise d'Arlequin, mais cette résignation scelle paradoxalement l'union tacite entre elle et Dorante.
- Ironie de Silvia: « En effet, quelle si grande différence y a-t-il entre être marié ou ne l’être pas ? » (l. 22). Silvia utilise l'ironie, reprenant l'alternative d'Arlequin mais en la transformant en une question rhétorique pleine de sarcasme, accentuée par l'adverbe « si ». Elle exprime son désespoir face à la légèreté d'Arlequin.
- Apostrophe et Résignation: L'apostrophe « Monsieur » (l. 23) et la périphrase « votre beau-père » (l. 23) marquent une résignation de Silvia. Elle abandonne la bataille linguistique et adopte à son tour le langage impoli d'Arlequin, signifiant qu'elle renonce à le corriger.
- Pronom Personnel et Union du Couple: Le pronom personnel « nous avons tort » (l. 23) est un élément crucial. Bien qu'Arlequin semble avoir "gagné" la dispute linguistique, la véritable victoire revient à Silvia et Dorante. Les maladresses d'Arlequin les ont rapprochés, créant un « nous » de couple qui se dessine pour la première fois. Arlequin devient ainsi un intermédiaire involontaire qui, par sa bêtise, favorise le rapprochement des véritables amants.
- Conjonction de Coordination et Entêtement Final: La conjonction de coordination « Et ma femme, aussi » (l. 24) est le dernier soubresaut d'impolitesse et d'entêtement d'Arlequin, qui montre qu'il n'a rien compris et reste figé dans ses mauvaises manières. C'est la confirmation de sa bêtise jusqu'à la fin de la scène.
Conclusion Générale : Le Rôle du Mal Jouer dans la Comédie Marivaudienne
L'analyse de ces scènes d'inversion de rôle dans "Le Jeu de l'amour et du hasard" révèle la profondeur du comique de Marivaux. Arlequin, en ne parvenant jamais à soutenir son rôle de noble, ne fait pas que générer un comique de caractère ; il devient un catalyseur pour les vrais sentiments et les véritables interactions. Ses maladresses et sa bêtise, loin d'être de simples ressorts comiques, mettent en lumière les attentes sociales, les codes de conduite et l'importance du langage. Elles permettent également le rapprochement inattendu entre Silvia et Dorante, qui trouvent dans l'agacement commun un terrain d'entente et une complicité naissante. Le "mal jouer son rôle" par Arlequin est donc essentiel à l'intrigue, car il démystifie les apparences et conduit les personnages vers la découverte de l'amour authentique au-delà des conventions et des déguisements.
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