Justice et mémoire des génocides du XXe siècle

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Analyse comparative des processus judiciaires et mémoriels liés aux génocides au Rwanda, en ex‑Yougoslavie, la Shoah et le Porajmos, en montrant les défis de la réconciliation, les tribunaux locaux et internationaux, ainsi que l’évolution des lois mémorielles et des lieux de souvenir.

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Question
Quel tribunal a été créé en 1993 pour juger les auteurs de crimes de guerre en ex-Yougoslavie?
Réponse
Le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), créé le 25 mai 1993 par une résolution de l'ONU.
Question
Quel est le nom de l'institut créé en Israël en 1953 pour la mémoire de la Shoah?
Réponse
L institutet international pour la mémoire de la Shoah, le Yad Vashem, a été créé en Israël en 1953 par la loi sur le souvenir des héros et des martyrs.
Question
Quel procès a marqué un tournant dans l'émergence de la mémoire du génocide dans le monde après l'enlèvement d'Adolf Eichmann?
Réponse
Le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961, transformé en leçon d'histoire par le procureur, a marqué un tournant mondial pour la mémoire du génocide.
Question
Quels tribunaux locaux ont été mis en place au Rwanda pour juger les responsables du génocide des Tutsis?
Réponse
Les tribunaux gacaca ont été mis en place au Rwanda pour juger les responsables du génocide des Tutsis.
Question
Qui a défini le crime de génocide adopté par l'ONU en 1948?
Réponse
Le crime de génocide, adopté par l'ONU en 1948, a été défini par le juriste polonais Raphaël Lemkin.
Question
Quel film de Claude Lanzmann a marqué le cinéma par ses témoignages de rescapés de la Shoah?
Réponse
Le film Shoah de Claude Lanzmann, sorti en 1985, a marqué le cinéma par ses témoignages poignants de rescapés de la Shoah, tournés sur les lieux mêmes du génocide.
Question
Quelle ville est devenue le symbole du conflit en Bosnie-Herzégovine après son siège en 1992?
Réponse
La capitale de la Bosnie-Herzégovine, Sarajevo, est devenue le symbole du conflit après son siège en 1992.
Question
Quel événement en juillet 1995 a conduit les États-Unis et leurs alliés à frapper militairement les forces serbes?
Réponse
Le massacre de Srebrenica en juillet 1995, où les troupes serbes ont exécuté plus de 8 000 hommes et adolescents, a motivé les États-Unis et leurs alliés à frapper militairement les forces serbes.
Question
Qui a défini l'histoire comme la science des hommes dans le temps?
Réponse
L’historien Marc Bloch a d’fini l'histoire comme “la science des hommes dans le temps” dans son ouvrage posthume Apologie pour l’histoire ou m’tier d’historien.
Question
Quelle entité politique a précédé l'éclatement de la Yougoslavie en plusieurs républiques?
Réponse
Avant son éclatement, la Yougoslavie était un état fédéral créé en 1919 et organisé autour de la Serbie, regroupant six républiques.
Question
Quelle loi française de 1990 interdit le négationnisme?
Réponse
La loi Gayssot, adoptée en 1990, interdit le négationnisme, c'est-à-dire le refus de reconnaître la Shoah.
Question
Quel chancelier allemand de l'Ouest s'est agenouillé devant le monument du ghetto de Varsovie en 1970?
Réponse
Le chancelier allemand de l'Ouest Willy Brandt s'est agenouillé devant le monument du ghetto de Varsovie en 1970, dans le cadre d'une politique de repentir.
Question
Quel pays africain a été le théâtre d'un génocide au XXe siècle impliquant Hutus et Tutsis?
Réponse
Le Rwanda a été le théâtre du génocide des Tutsis en 1994, perpétré par des extrémistes hutus.
Question
Quel est l'objectif principal de l'histoire en tant que discipline scientifique?
Réponse
L'histoire, science des hommes dans le temps, vise à comprendre le passé humain en étudiant et interprétant des faits à partir de sources variées, en restituant le contexte et en analysant les évolutions.
Question
Quel historien a mis en évidence l'internement des Tsiganes en France de 1940 à 1946?
Réponse
L'historien Emmanuel Filhol a mis en évidence l'internement des Tsiganes en France entre 1940 et 1946 dans ses ouvrages, notamment « La mémoire et l'oubli » (2004).
Question
Quel est le bilan du TPIR concernant les personnes inculpées pour génocide et autres violations du droit international?
Réponse
En 21 ans, le TPIR a inculpé 93 personnes. 61 ont été condamnées, 14 acquittées. Des dossiers ont été transférés ou classés suite à décès. Le TPIR a mis fin à l'impunité des responsables du génocide.
Question
Quel événement a marqué le début du génocide des Tutsis le 6 avril 1994?
Réponse
L'assassinat de l'avion du président rwandais Habyarimana a marqué le point de départ du génocide des Tutsis.
Question
Quelle commission a remis un rapport sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis en 1994?
Réponse
La commission d'historiens dirigée par Vincent Duclert a remis un rapport en mars 2021 sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsis.
Question
Quel événement a marqué un tournant dans la politique mémorielle française concernant la Shoah en 1995?
Réponse
Le discours de Jacques Chirac devant le monument du Vel d'Hiv en 1995, reconnaissant la responsabilité de l'État français dans la déportation des Juifs, a marqué un tournant.
Question
Quel est le nombre estimé de Juifs et de Tsiganes exécutés lors du génocide?
Réponse
Environ 5,5 à 6 millions de Juifs et 250 000 Tsiganes ont été exécutés lors du génocide.

Histoire et Mémoires : Une Étude Approfondie des Conflits, Génocides et de la Justice

Les XXe et XXIe siècles sont profondément marqués par des conflits d'une violence inouïe, des crimes de masse et des génocides, qui ont façonné les sociétés et la manière dont elles appréhendent leur passé. L'histoire, la mémoire et la justice sont des concepts intrinsèquement liés dans la reconnaissance de ces atrocités. Cette note explore la dynamique complexe entre ces trois piliers, en se penchant sur des exemples emblématiques tels que les génocides du Rwanda, de l'ex-Yougoslavie, des Juifs et des Tsiganes, ainsi que les mémoires des deux guerres mondiales et de la guerre d'Algérie.

I. Histoire, Mémoire et Justice : Concepts Fondamentaux et Leurs Interactions

La compréhension des événements passés repose sur une distinction claire entre l'histoire, en tant que discipline scientifique, et la mémoire, comme expérience subjective. La justice intervient pour statuer sur les crimes et, idéalement, accompagner le processus de réconciliation.

A. L'Histoire : Une Démarche Scientifique Rigoureuse

L'histoire est une discipline qui étudie et interprète les faits et événements du passé humain en se basant sur des sources variées. Elle cherche à comprendre les évolutions, les continuités et les ruptures dans leur contexte social, économique, politique et culturel.
  • Méthode Scientifique : L'historien confronte les sources (textes, témoignages, archives, objets) pour évaluer leur fiabilité et pertinence. Cette démarche critique vise à établir des faits avérés.
  • Temporalité : L'histoire analyse les changements au fil du temps, en identifiant les causes, les conséquences et les interactions entre les événements.
  • Objectivité et Subjectivité : Bien que l'historien aspire à l'objectivité, son travail est inévitablement influencé par son époque et son point de vue. Cela exige une constante remise en question de ses propres présupposés et une approche nuancée des interprétations.
  • Finalité : Comme le disait Marc Bloch dans son "Apologie pour l'histoire ou métier d'historien", l'histoire est la "science des hommes dans le temps". Elle interroge le passé pour éclairer le présent et comprendre les enjeux futurs.

B. La Mémoire : Un Témoignage Subalterne mais Essentiel

La mémoire est une construction subjective, souvent affective, d'un événement. Elle peut isoler un fait de son contexte, à la différence de l'histoire qui replace les événements dans un ensemble complexe.
  • Subjectivité : La mémoire est le point de vue d'une victime ou d'un bourreau, un témoignage personnel qui, bien qu'affectif, est crucial pour l'historien.
  • Champ Historique : L'histoire des mémoires, initiée par les travaux de Pierre Nora sur les "lieux de mémoire" dans les années 1980, est une discipline à part entière qui étudie comment les sociétés se souviennent, construisent et transforment leur passé.
  • Devoir de Mémoire et Lois Mémorielles :
    • Le devoir de mémoire implique la mise en place d'outils pour que le souvenir des crimes de masse et des génocides perdure.
    • Les lois mémorielles, telles que la loi Gayssot de 1990 interdisant le négationnisme de la Shoah, la loi de 2001 sur le génocide arménien, ou la loi Taubira sur l'esclavage comme crime contre l'humanité, visent à donner un point de vue officiel sur certains événements historiques. Cependant, elles peuvent susciter des controverses, comme la loi de 2005 sur la reconnaissance du "rôle positif" de la colonisation française, qui a soulevé des critiques sur son ingérence dans la liberté scientifique des historiens.

C. La Justice : Réprimer et Prévenir les Crimes de Masse

La justice joue un rôle crucial dans la reconnaissance des crimes de masse et des génocides, en poursuivant les responsables et en établissant des cadres juridiques.
  • Définition du Génocide : Le juriste Raphaël Lemkin forge le terme "génocide" en 1944. En 1948, l'ONU adopte la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, le définissant comme des actes commis avec "l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel". Ces actes incluent le meurtre, l'atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale, la soumission à des conditions de destruction physique, les mesures visant à entraver les naissances, et le transfert forcé d'enfants.
  • Crimes de Masse : Appartenant à la catégorie des crimes contre l'humanité, les crimes de masse n'ont pas pour objectif la destruction totale d'un groupe défini, mais visent à terrifier les populations ou à éradiquer des groupes spécifiques (comme le massacre de Srebrenica en 1995). Ils sont souvent concomitants aux génocides.
  • Justice Internationale : Après les génocides du Rwanda et de l'ex-Yougoslavie, la communauté internationale a créé des tribunaux pénaux internationaux (TPIR et TPIY) pour juger les criminels, menant finalement à la création de la Cour Pénale Internationale (CPI) en 2002.

II. Les Génocides : Études de Cas et Leurs Processus Mémoriels et Judiciaires

Le XXe siècle est marqué par plusieurs génocides, dont la reconnaissance et la justice ont été des processus lents et complexes.

A. Le Génocide des Juifs et des Tsiganes (Shoah et Porajmos)

Le génocide des Juifs et des Tsiganes par le régime nazi est un événement central dans la construction des mémoires du XXe siècle.
1. Le "Grand Silence" et l'Émergence de la Mémoire (Après-Guerre aux Années 1970)
Initialement, la mémoire du génocide a été difficile à faire entendre, marquant une période que l'historienne Annette Wieviorka a appelée le "grand silence".
  • Extermination : Commencée en 1941 par les Einsatzgruppen à l'Est, l'extermination prend un caractère industriel à partir de 1942 avec la Solution Finale dans les centres de mise à mort (Auschwitz, Treblinka, etc.). Entre 5,5 et 6 millions de Juifs et 250 000 Tsiganes ont péri.
  • Disparition des Preuves : Les Nazis ont tenté de détruire les preuves dès la fin de la guerre, notamment en liquidant des centres d'extermination et en faisant exploser les fours crématoires d'Auschwitz.
  • Mémoires Dissoutes : Après la libération des camps, la spécificité du génocide n'est pas toujours perçue. Beaucoup de rescapés ne souhaitent pas témoigner. La mémoire de la Shoah est souvent intégrée à celle, plus large, des violences faites aux civils durant la guerre.
  • Premiers Lieux de Mémoire : Malgré le silence, des initiatives voient le jour, comme le monument commémoratif du soulèvement du ghetto de Varsovie (1948) ou le mémorial du martyr juif inconnu à Paris (1953).
  • Mémoire Israélienne : Pour Israël, la mémoire de la Shoah devient nationale. En 1953, la "loi sur le souvenir des héros et des martyrs" fonde le Yad Vashem, chargé de collecter la documentation et les témoignages.
2. La Centralité du Génocide Juif (Années 1970 à Aujourd'hui)
À partir des années 1970, la mémoire de la Shoah devient centrale dans les mémoires de la Seconde Guerre mondiale.
  • En Europe :
    • Le chancelier allemand Willy Brandt s'agenouille devant le monument du ghetto de Varsovie en 1970, marquant une politique de repentir.
    • La Shoah intègre les programmes scolaires et de nombreux monuments fleurissent (mémorial aux Juifs assassinés d'Europe à Berlin, 2005).
    • Auschwitz devient un lieu de commémoration majeur, accueillant plus de 2 millions de visiteurs en 2018, soulevant parfois la question d'un tourisme mémoriel "déconnecté".
  • En France :
    • Le travail de l'historien Robert Paxton dans les années 1970 met en lumière la collaboration du régime de Vichy.
    • Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de l'État français dans la déportation des Juifs en 1995, un tournant majeur.
    • Des lieux comme le Mémorial de la Shoah à Paris (2005) et Drancy (lieu de transit de 63 000 Juifs) deviennent des symboles importants.
3. Le Porajmos : Une Mémoire Longtemps Oubliée
Le génocide des Tsiganes, ou Porajmos ("la dévoration"), est resté longtemps dans l'ombre du génocide juif.
  • Persécution Raciale : Les Nazis considéraient les Tsiganes comme "racialement inférieurs". Près de 250 000 Tsiganes (34% de la population européenne) ont été exterminés, notamment par les Einsatzgruppen à l'Est et dans les centres de mise à mort.
  • Internement en France : Dès 1940, les populations tsiganes et roms sont internées en France dans des conditions déplorables.
  • Construction de la Mémoire :
    • Le premier lieu de mémoire pour les victimes roms est inauguré en Pologne en 1956.
    • L'Allemagne ne reconnaît sa responsabilité qu'en 1982, et un mémorial aux Sinti et Roms d'Europe est inauguré à Berlin en 2012.
    • En France, les travaux d'Emmanuel Filhol ont permis de faire ressurgir la mémoire de l'internement des Tsiganes. François Hollande a reconnu la responsabilité de la France en 2016.
  • Débats Mémoriels : La reconnaissance différenciée des génocides juif et tsigane soulève des questions sur la hiérarchisation et la concurrence des mémoires, le Porajmos étant encore peu enseigné et médiatisé.
4. Juger les Criminels Nazis : De Nuremberg aux Procès Mémoriels
La justice a joué un rôle essentiel dans la construction de la mémoire du génocide.
  • Procès de Nuremberg (1945-1946) : Jugent 21 responsables nazis pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l'humanité (nouvelle accusation). Le concept de génocide, créé par Lemkin, n'est pas encore retenu.
  • Dénazification Incomplète : La Conférence de Potsdam (1945) vise à extirper le nazisme de la société allemande. Des procès militaires sont organisés, mais l'amnistie de nombreux nazis et l'oubli du passé sont encouragés dans le contexte de la Guerre Froide.
  • Le "Travail de Mémoire" en Allemagne : Des procès, comme celui d'Ulm (1958) contre des membres des Einsatzgruppen, et la création du service central d'enquête sur les crimes nationaux-socialistes de Ludwigsburg, permettent de relancer la traque.
  • Procès Eichmann (1961) : L'enlèvement d'Adolf Eichmann en Argentine par les services secrets israéliens et son procès à Jérusalem marquent un tournant. Filmé, il devient une "leçon d'histoire" où les survivants de la Shoah peuvent témoigner, rompant le "grand silence". Hannah Arendt y développe sa théorie de la "banalité du mal".
  • Procès Mémoriels :
    • Les procès de Francfort-sur-le-Main (1963-1965) jugent des surveillants d'Auschwitz, malgré des verdicts jugés cléments.
    • En France, la loi de 1964 rend les crimes contre l'humanité imprescriptibles. Les époux Klarsfeld traquent les criminels.
    • Le procès de Klaus Barbie (1987) pour crimes contre l'humanité, filmé intégralement, est un moment clé de la mémoire.
    • Le procès de Maurice Papon (1998) pour complicité de crimes contre l'humanité souligne la responsabilité de l'État français.
    • Même 70 ans après les faits, des procès comme celui de Josef Shütz (2021) montrent la persistance de la quête de justice.
5. Le Témoignage : Littérature et Cinéma
La littérature et le cinéma ont joué un rôle fondamental dans la transmission de la mémoire du génocide.
  • Récits de Victimes :
    • Le "Journal d'Anne Frank" (publié en 1947) connaît un succès mondial et est adapté au cinéma.
    • "Si c'est un homme" de Primo Levi (1947), devenu un classique, décrit la déshumanisation des camps.
    • "La Nuit" d'Elie Wiesel (1958) raconte sa déportation et les conditions de vie dans les camps.
  • Fictions :
    • "Maus" d'Art Spiegelmann (1980) est une bande dessinée qui aborde la transmission de la mémoire par les enfants de rescapés.
    • "Les Bienveillantes" de Jonathan Littell (2006) raconte la Shoah du point de vue d'un officier SS, suscitant la polémique.
  • Cinéma Documentaire :
    • Les premières images des camps sont filmées dès la libération et projetées à Nuremberg.
    • "Nuit et Brouillard" d'Alain Resnais (1956) dénonce le système concentrationnaire nazi mais ne cible pas spécifiquement le génocide juif et tsigane.
  • Cinéma de Fiction et Séries TV :
    • La série "Holocaust" (1978) bouleverse la vision de la Shoah et connaît un succès mondial.
    • "Shoah" de Claude Lanzmann (1985), film fleuve basé sur des témoignages, est une œuvre monumentale.
    • "La Liste de Schindler" de Steven Spielberg (1993) suscite la polémique sur la représentation de l'horreur.
    • "La vie est belle" de Roberto Benigni (1997) propose une approche plus légère mais aussi critiquée.
    • "Amen." de Costa-Gavras (2002) dénonce le silence de l'Église catholique.
    • Les débats récents autour de films comme "La zone d'intérêt" de Jonathan Glazer (2023) montrent que la question de la représentation du génocide reste sensible.

B. Le Génocide des Tutsis au Rwanda (1994)

Le génocide rwandais est un exemple frappant de l'échec de la communauté internationale à prévenir les massacres, suivi d'une tentative de justice locale et internationale.
1. Contexte Historique et Préparation du Génocide
Le Rwanda, pays des Grands Lacs, est majoritairement Hutu, avec une importante minorité Tutsi.
  • Racialisation Coloniale : Les puissances coloniales allemande puis belge ont instrumentalisé les distinctions Hutu/Tutsi, notamment par la distinction ethnique sur les cartes d'identité (1933).
  • Violences Préexistantes : Après l'indépendance (1962), les Tutsis sont victimes de violences raciales, notamment en 1959, 1990 et 1992, alimentées par le discours du "Hutu Power".
  • Préparation Organisée : L'État-major des Forces Armées Rwandaises élabore un plan d'"identification de l'ennemi" pour éliminer les Tutsis et les Hutus modérés. Des milices Interahamwe sont formées et la radio-télévision des Mille Collines diffuse la propagande génocidaire. Les accords d'Arusha (1993) prévoyant un partage du pouvoir sont rejetés par les extrémistes Hutus.
  • Violences extrêmes au Rwanda
  • Déclenchement : L'attentat contre l'avion du président Habyarimana le 6 avril 1994 déclenche trois mois de violences extrêmes. La communauté internationale retire ses ressortissants, laissant le pays s'enfoncer dans le chaos.
  • Exécution : Le génocide est organisé par les FAR et le gouvernement intérimaire, exécuté par les gendarmes, l'armée, les milices Interahamwe et même des civils. Environ 800 000 à un million de Tutsis et Hutus modérés sont massacrés.
2. La Lutte Contre l'Impunité : Justice Internationale et Locale
Face à l'ampleur des massacres, la communauté internationale et le Rwanda ont mis en place des mécanismes de justice.
  • TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) :
    • Créé par l'ONU en 1994 à Arusha, Tanzanie, pour juger les dirigeants politiques et militaires responsables du génocide.
    • En 21 ans, il a inculpé 93 personnes, en a condamné 61, mettant fin à l'impunité des plus hauts responsables, malgré les critiques concernant son coût et sa lenteur.
  • Tribunaux Gacaca :
    • Face au nombre considérable de personnes impliquées dans les massacres (plusieurs centaines de milliers), le Rwanda a relancé les gacaca, inspirés des traditions précoloniales.
    • Ces "tribunaux à ciel ouvert", composés de citoyens tirés au sort et formés, ont jugé près de 2 millions de personnes entre 2005 et 2012.
    • Ils ont permis d'accélérer les procédures de condamnation (les deux tiers des affaires ont abouti à une condamnation) et de construire une histoire collective en découvrant des fosses communes.
    • Cependant, ils ont soulevé des questions sur les droits judiciaires (absence d'avocats, pression sur les témoins).
  • Responsabilités Internationales : Des procédures judiciaires sont en cours dans d'anciennes puissances coloniales comme la Belgique et la France. Le rapport Duclert (2021) a mis en lumière les "responsabilités accablantes" de la France, conduisant à la reconnaissance par le président Macron.
3. Une Réconciliation Fragile et des Questions Mémorielles Persistantes
Malgré les efforts de justice, la réconciliation reste un défi.
  • Complexité de la Réconciliation : La confrontation des victimes et des bourreaux dans les gacaca, si elle a été un pas, n'a pas suffi à apaiser toutes les blessures.
  • Justice Transnationale : La traque des génocidaires se poursuit, par exemple avec le CPCR (Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda) en France.
  • Tournant Mémoriel : La visite du président Macron à Kigali en 2021, reconnaissant les responsabilités de la France, marque une avancée dans la politique mémorielle, même si le président Kagame a regretté l'absence d'excuses formelles.

C. La Guerre en Ex-Yougoslavie et la Justice Pénale Internationale

La désintégration de la Yougoslavie dans les années 1990 a été le théâtre de crimes de masse et de génocide, menant à la création du Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie (TPIY).
1. L'Implosion de la Yougoslavie et les Conflits (1991-1999)
La Yougoslavie, un État fédéral multi-ethnique, éclate avec la chute du communisme.
  • Proclamations d'Indépendance : Slovénie et Croatie (1991), suivies par la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine.
  • Violences Inter-ethniques : Les conflits opposent les troupes des républiques indépendantistes et les troupes fédérales serbes. La Croatie est déchirée par un conflit de quatre ans.
  • Bosnie-Herzégovine : Particulièrement divisée ethniquement et religieusement (Musulmans, Croates, Serbes). Après son indépendance (1992), les minorités serbes puis croates prennent les armes, déclarant sécession. Sarajevo est assiégée.
  • Massacre de Srebrenica (1995) : 8 000 hommes et adolescents musulmans sont exécutés par les troupes serbes dans une zone protégée par les Casques Bleus, symbolisant l'impuissance de l'ONU.
  • Processus de Paix : Les négociations sont difficiles, marquées par des crimes de guerre (assassinats, viols de masse, nettoyages ethniques). L'intervention militaire des États-Unis et de l'OTAN accélère les accords de Dayton (1995), entérinant la partition de la Bosnie.
  • Kosovo (1998-1999) : Un nouveau conflit oppose la Serbie au Kosovo, entraînant des frappes aériennes de l'OTAN.
2. Le TPIY : Juger l'Horreur des Crimes de Masse
Le choc de la communauté internationale et un contexte géopolitique favorable ont permis la création du TPIY.
  • Contexte Favorable :
    • Images de violence choquantes (snipers à Sarajevo, Srebrenica).
    • Conseil de Sécurité de l'ONU plus efficace après la Guerre Froide.
    • Rôle des États-Unis comme "gendarmes de la planète".
  • Création du TPIY : L'ONU crée le TPIY le 25 mai 1993, siégeant à La Haye jusqu'en 2017. Il est le premier tribunal international à juger des crimes de guerre depuis Nuremberg et Tokyo.
  • Bilan :
    • 161 personnes mises en accusation, 90 condamnées après l'audition de plus de 4 600 témoins.
    • Procès emblématiques : Slobodan Milosevic (président serbe, mort avant la fin de son procès), Radovan Karadzic (dirigeant serbe de Bosnie, condamné à 40 ans pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre), Ratko Mladic (commandant militaire, condamné à perpétuité pour Srebrenica).
    • Le TPIY a permis de définir juridiquement les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et le génocide.
  • Critiques : Le TPIY a été critiqué par les Serbes comme partial et lent, mais il a servi de laboratoire pour la justice internationale.
  • Héritage : Le TPIY, avec le TPIR, a été à l'origine de la création de la Cour Pénale Internationale (CPI) en 2002, une juridiction permanente chargée de juger les génocides, crimes contre l'humanité, crimes de guerre et d'agression, pouvant se substituer aux justices nationales défaillantes. Cependant, son action reste limitée par l'absence d'adhésion ou de ratification de certains États (Chine, Inde, États-Unis, Russie).

D. Les Guerres Mondiales et la Guerre d'Algérie : Des Mémoires en Construction

La manière dont les sociétés se souviennent des conflits est un processus long, souvent influencé par des enjeux politiques.
1. La Première Guerre Mondiale : Des Causes et des Responsabilités en Débat
La Grande Guerre, longtemps un objet historique soumis aux enjeux politiques, a vu sa mémoire évoluer.
  • Déclenchement et Responsabilités :
    • L'assassinat de François-Ferdinand en 1914 est le détonateur, mais des causes plus profondes incluent la montée des nationalismes et les systèmes d'alliances (Triple Entente, Triple Alliance).
    • Le traité de Versailles (1919) impose à l'Allemagne la responsabilité du conflit (article 231), ce qui est vécu comme un "diktat" et entrave le travail historique en Allemagne.
  • Premières Générations d'Historiens : Pierre Renouvin insiste sur les causes multiples mais pointe la responsabilité allemande. Jules Isaac souligne les responsabilités partagées et la haine de la guerre. Leurs travaux sont influencés par leur statut d'acteurs/témoins.
  • Rapprochement Franco-Allemand :
    • Après la Seconde Guerre Mondiale, l'Allemagne se concentre sur la compréhension de la barbarie nazie.
    • Fritz Fischer (1961) replace la question de la responsabilité allemande au centre des débats, affirmant la volonté hégémonique de l'Allemagne impériale. Ses thèses sont progressivement acceptées et intégrées dans la réconciliation franco-allemande, symbolisée par le traité de l'Élysée (1963) et la cérémonie de Verdun (1984).
    • Les nouvelles recherches se tournent vers la violence des sociétés, la vie des civils et le poids des empires coloniaux.
  • Relance par le Centenaire :
    • La mission du Centenaire (dès 2012) élargit les recherches chronologiquement (guerres balkaniques, conflits turcs post-1918) et géographiquement (globalisation des combattants).
    • De nouveaux débats sur les causes émergent : Christopher Clark (2012) met en avant la responsabilité de la Serbie et de ses alliés. Gerd Krumeich (2014) réaffirme la responsabilité centrale de l'Allemagne.
2. La Guerre d'Algérie : Une Guerre Sans Nom, des Mémoires Éclatées et une Réconciliation Difficile
La guerre d'Algérie a longtemps été un conflit sans nom, dont l'histoire et les mémoires sont restées fragmentées et politisées.
  • Un Conflit Longtemps Nié :
    • De 1954 à 1962, l'armée française combat le FLN dans la seule colonie de peuplement de la France.
    • Le pouvoir politique en crise confère les pleins pouvoirs à l'armée, qui recourt à la torture.
    • Les accords d'Évian (1962) mènent à l'indépendance de l'Algérie.
  • Mémoires Éclatées :
    • Les Pieds-Noirs (Européens d'Algérie) et les Harkis (soldats supplétifs) sont massivement rapatriés.
    • Les Pieds-Noirs créent des associations pour la reconnaissance de leur mémoire, parfois teintée de nostalgie de l'Algérie française (OAS).
    • Les Harkis sont "oubliés" dans des camps militaires, leurs conditions de vie suscitant des révoltes.
  • Histoire Prisonnière des Enjeux Politiques :
    • En Algérie, le FLN impose un récit national unique, glorifiant sa victoire et occultant les luttes fratricides (ex: Messali Hadj). Le mémorial du martyr (1982) à Alger en est un symbole.
    • En France, la question de la torture est mise en avant par des historiens (Pierre Vidal-Naquet) et des films (René Vautier).
    • L'accès aux archives de la guerre d'Algérie est longtemps restreint, freinant la recherche.
  • Vers des Mémoires Apaisées ? :
    • Dans les années 1990, les fils de Harkis réclament la reconnaissance.
    • La loi de 1999 officialise l'appellation "guerre d'Algérie", permettant aux anciens appelés d'obtenir le statut d'ancien combattant.
    • Les mémoires du Général Aussaresses (2001) relancent le débat sur la torture.
    • Jacques Chirac inaugure le mémorial de la guerre d'Algérie (2002) en hommage aux soldats français et Harkis.
    • Les lois mémorielles se multiplient, parfois controversées (loi de 2005 sur le "rôle positif").
    • François Hollande (reconnaissance de la torture en 2012, responsabilité de l'abandon des Harkis en 2016) et Emmanuel Macron (caractère systématique de la torture en 2018, "pardon" aux Harkis en 2021) œuvrent à la reconnaissance des mémoires.
    • Le rapport Stora (2021) propose des pistes pour apaiser les mémoires franco-algériennes et la création d'une commission "mémoire et vérité".
    • Cependant, certaines questions restent en suspens, comme la reconnaissance officielle de la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris.

III. Les Liens entre Histoire, Mémoire et Justice : Une Synthèse

Histoire, mémoire et justice sont des notions interdépendantes qui éclairent la complexité des sociétés face à leur passé.

A. Complémentarité et Concurrence

Concept Caractéristiques Rôle dans la Reconnaissance des Crimes Limites / Défis
Histoire Discipline scientifique, démarche critique, recherche d'objectivité, contextualisation. Établit les faits, analyse les causes et conséquences, structure la connaissance du passé. Influence par l'époque et le point de vue de l'historien, peut être instrumentalisée politiquement.
Mémoire Subjective, affective, témoignage individuel ou collectif, peut isoler un événement. Donne voix aux victimes, crée un sentiment d'identité, mobilise l'opinion publique, incite au "devoir de mémoire". Peut être sélective, fragmentée, en concurrence, sujette à la manipulation politique, risque de "tyrannie de la mémoire".
Justice Institutionnelle, légale, répressive (punit les coupables), réparatrice, préventive. Définit les crimes (génocide, crimes contre l'humanité), établit les responsabilités, sanctionne les coupables, offre une forme de réparation aux victimes. Lenteur, coût, difficulté à juger après des décennies, perception de "justice des vainqueurs", ne garantit pas la réconciliation.

B. Enjeux et Perspectives

  • Devoir de Vérité : L'histoire s'efforce d'établir la vérité des faits, même si elle est toujours en construction.
  • Devoir de Reconnaissance : La mémoire cherche la reconnaissance des souffrances et des identités des victimes.
  • Devoir de Prévention : La justice, par la sanction des crimes passés, vise à prévenir leur récidive.
  • Réconciliation : L'objectif ultime, mais le plus difficile à atteindre, est la réconciliation des populations après des traumatismes profonds. Les candidatures de la Bosnie et de la Serbie à l'UE, par exemple, sont vues comme des leviers potentiels pour une réconciliation régionale.

Conclusion

L'histoire, les mémoires et la justice sont des outils essentiels pour que les sociétés puissent faire face à leur passé violent. Si l'histoire offre un cadre scientifique pour comprendre les événements, les mémoires donnent voix aux expériences individuelles et collectives, et la justice cherche à établir les responsabilités et à prévenir l'impunité. Cependant, ces processus sont souvent longs, complexes et soumis à des enjeux politiques. Les génocides du XXe siècle, de la Shoah aux massacres du Rwanda et de l'ex-Yougoslavie, ainsi que les guerres mondiales et la guerre d'Algérie, illustrent la constante tension entre le besoin de savoir, de se souvenir et de rendre justice. La quête d'une histoire apaisée et d'une réconciliation durable reste un défi permanent pour les nations.

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