Institutions et chômage structurel
82 cartesAnalyse des effets contradictoires du salaire minimum, des cotisations sociales et des protections de l'emploi sur le chômage structurel, incluant les arguments néoclassiques et keynésiens ainsi que les impacts positifs et négatifs de ces institutions.
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La lutte contre le chômage : Causes, Mesures et Enjeux
Depuis les années 1980, la France est confrontée à un chômage de masse, suscitant des débats intenses parmi les économistes et les décideurs politiques sur les mesures à adopter. Pour y faire face, il est primordial de comprendre les diverses origines du chômage, qu'elles soient conjoncturelles ou structurelles, afin d'élaborer des politiques adaptées.
I. Identification des causes du chômage
Le chômage peut être causé par des facteurs à court terme liés aux fluctuations économiques (conjoncturel) ou par des rigidités profondes du marché du travail à long terme (structurel).
1. Le chômage conjoncturel (ou chômage keynésien)
Le chômage conjoncturel est la partie du chômage qui s'explique par les fluctuations de l'activité économique à court terme, comme un ralentissement de la croissance, une crise ou une dépression économique. Il est temporaire et lié à l'instabilité de la conjoncture.
- Explication keynésienne : Selon John Maynard Keynes, le chômage résulte d'une demande globale anticipée insuffisante de biens et services. Si les entreprises prévoient une faible demande, elles réduisent leur production et leurs embauches, augmentant ainsi le chômage. Cette baisse de l'emploi entraîne une diminution des revenus globaux, ce qui aggrave les anticipations pessimistes des entreprises, créant un cercle vicieux entre dépression économique et chômage.
- Exemple historique : La crise des années 1930, avec le krach boursier de 1929, a vu une chute du PIB et des prix. Les politiques libérales visant à baisser le coût du travail ont aggravé la situation, car elles n'ont pas stimulé la demande globale, menant à une spirale déflationniste et une augmentation massive du chômage.
- Choc d'offre : Un choc d'offre négatif (par exemple, une catastrophe naturelle, une crise énergétique) peut également dégrader la conjoncture économique et provoquer du chômage conjoncturel en perturbant la production.
Le taux de chômage conjoncturel ne dépend pas seulement du niveau de production qui doit être suffisant pour fournir du travail. Si le besoin de main-d'œuvre est influencé par la conjoncture (ex: tourisme, restaurants, loisirs), un ralentissement peut entraîner une réduction des contrats temporaires ou d'apprentissage.
2. Le chômage structurel
Le chômage structurel est la partie du chômage qui s'explique à long terme par les rigidités et les défaillances du fonctionnement du marché du travail. Il existe indépendamment des fluctuations économiques à court terme.
- Problèmes d'appariement entre offre et demande de travail :
- Inadéquation des qualifications : L'offre de travail (qualifications des actifs) ne correspond pas à la demande (qualifications exigées par les employeurs). Par exemple, la désindustrialisation nécessite de nouvelles compétences, et les chômeurs n'ont pas toujours la formation adéquate. Un exemple est la reconversion des spécialistes de moteurs thermiques vers les moteurs électriques.
- Inadéquation géographique : Les emplois disponibles ne sont pas situés à proximité du lieu de résidence des chômeurs. Par exemple, les anciens ouvriers sidérurgiques du Nord peuvent être éloignés des bassins d'emploi dynamiques comme Paris ou Rhône-Alpes.
- Frictions inévitables (chômage frictionnel) : La recherche d'emploi et l'embauche prennent du temps et génèrent des coûts pour les actifs comme pour les employeurs. Pendant cette période, les individus sont comptabilisés comme chômeurs. Ce chômage est considéré comme incompressible.
Ces difficultés d'appariement peuvent paradoxalement entraîner la coexistence d'un chômage élevé et de pénuries de main-d'œuvre dans certains secteurs ou régions (ex: le taux de chômage peut dépasser 10% dans l'Hérault et être inférieur à 6% en Bretagne, ou encore les difficultés de recrutement dans l'agriculture, l'aide à domicile ou la restauration).
- Asymétries d'information et salaire d'efficience :
Le marché du travail idéal suppose une information parfaite entre l'offre et la demande de travail pour atteindre un salaire d'équilibre et le plein emploi. Cependant, des asymétries d'information existent :
- Avant l'embauche (sélection adverse) : Les employeurs ne connaissent pas la productivité réelle des candidats. Pour attirer les meilleurs et éviter d'embaucher des profils moins motivés ou productifs (qui seraient prêts à accepter un salaire plus bas), ils proposent volontairement des salaires supérieurs au salaire d'équilibre.
- Après l'embauche (aléa moral) : Une fois le contrat signé, les employeurs doivent s'assurer que les travailleurs maintiennent leur niveau de productivité. Pour motiver les salariés et éviter le relâchement, ils maintiennent des salaires élevés.
Dans ces deux cas, l'asymétrie d'information conduit les employeurs à fixer un salaire d'efficience plus élevé que le salaire d'équilibre. Selon cette théorie, c'est le niveau de salaire qui influence la productivité du travailleur, et non l'inverse. Ce salaire d'efficience élevé maintient durablement un certain niveau de chômage structurel.
- Institutions du marché du travail (débat libéraux vs. keynésiens) :
Les institutions, c'est-à-dire l'ensemble des règles juridiques et sociales encadrant les relations entre acteurs (employeurs et salariés), ont un impact sur le chômage structurel.
- Point de vue libéral (néoclassique) : Effets négatifs
- Salaire minimum (SMIC) et cotisations sociales : Si le salaire minimum est fixé au-dessus du salaire d'équilibre, il crée un déséquilibre où l'offre de travail est supérieure à la demande des employeurs, aggravant le chômage, notamment pour les moins qualifiés et les jeunes dont la productivité est jugée plus faible. Des cotisations sociales élevées augmentent le coût du travail, désincitant les employeurs à embaucher. Ce type de chômage est souvent appelé « chômage classique ».
- Règles de protection de l'emploi : Des règles rigides concernant les contrats de travail (CDI, CDD, intérim), les licenciements (indemnités, délais, obligation de reclassement) et les négociations salariales (négociations annuelles obligatoires, conventions collectives) entravent la flexibilité des entreprises. Face à ces contraintes, les entreprises peuvent limiter les embauches, en particulier en CDI, car les freins au licenciement sont perçus comme des freins à l'embauche.
Dans cette optique, un coût du travail trop élevé est une cause majeure de chômage. .
- Point de vue keynésien : Effets positifs
- Salaire minimum : Le SMIC, en soutenant le pouvoir d'achat des catégories populaires à forte propension à consommer, stimule la demande globale de biens et services. Le salaire n'est pas seulement un coût, mais aussi un revenu qui stimule les débouchés des entreprises, réduisant ainsi le chômage à long terme. En France, le SMIC est revalorisé annuellement en fonction de l'inflation et de l'évolution du salaire moyen.
- Règles de protection de l'emploi : Ces règles peuvent inciter les entreprises à conserver leurs salariés et à les former, améliorant leur productivité et leur employabilité. Au niveau macroéconomique, des entreprises plus productives peuvent augmenter les salaires, créant un cercle vertueux de croissance et de création d'emplois par le partage des gains de productivité. Les Trente Glorieuses en sont un exemple, avec un faible chômage malgré un renforcement des règles de protection de l'emploi.
- Point de vue libéral (néoclassique) : Effets négatifs
II. Les politiques de lutte contre le chômage
Les politiques de lutte contre le chômage sont différenciées selon la nature conjoncturelle ou structurelle du phénomène.
1. Lutte contre le chômage conjoncturel : Politiques de soutien de la demande globale
Les pouvoirs publics disposent de politiques budgétaires et monétaires pour stimuler la demande globale, relancer la consommation et l'investissement, et ainsi favoriser la production et l'emploi.
- Politique budgétaire expansive : L'État utilise son budget pour agir sur l'activité économique.
- Relance de la consommation des ménages :
- Augmentation des dépenses sociales (allocations, RSA) pour les ménages les moins favorisés, augmentant leur revenu disponible et ayant un impact rapide sur la demande globale grâce à leur forte propension à consommer.
- Baisse des impôts sur les ménages, notamment les plus modestes.
- Relance de l'investissement :
- Investissements publics : L'État investit dans des infrastructures (ex: grands travaux de Roosevelt dans les années 1930, lignes TGV en France) stimulant l'activité des entreprises du BTP et l'investissement privé en aval. L'investissement public initial a un effet multiplicateur, générant des vagues successives de revenus et de productions supplémentaires.
- Soutien à l'investissement privé : Subventions ou réductions d'impôts pour les entreprises (ex: crédits d'impôt pour la R&D).
Ces mesures augmentent les débouchés des entreprises, qui anticipent une demande soutenue et augmentent production et emploi, réduisant le chômage et augmentant les revenus globaux et la consommation.
- Relance de la consommation des ménages :
- Politique monétaire expansive : La banque centrale agit sur la masse monétaire.
- Baisse du taux directeur : La banque centrale abaisse son taux directeur, rendant le refinancement moins coûteux pour les banques commerciales. Ces dernières peuvent alors proposer des crédits à des taux d'intérêt plus faibles à leurs clients.
- Conséquences : Cela stimule les emprunts pour la consommation et l'investissement, augmentant ainsi la demande globale. La production est stimulée, entraînant des créations d'emplois et une réduction du chômage.
- Exemple : La BCE a baissé son taux directeur entre 2009 et 2010 suite à la crise des subprimes, contribuant à stabiliser puis réduire le chômage à la fin des années 2010.
2. Lutte contre le chômage structurel : Politiques de flexibilisation et d'amélioration du capital humain
Les économistes libéraux préconisent de lutter contre les rigidités du marché du travail par des mesures structurelles.
- Allègement du coût du travail :
- Modération de la hausse des salaires : Contenir l'augmentation du SMIC pour les libéraux.
- Allègement des cotisations sociales : Réduire les cotisations pour favoriser les créations d'emplois, notamment pour les travailleurs à bas salaire afin de préserver les emplois à faible productivité.
- Politiques de formation et d'employabilité :
- Amélioration du capital humain : Développer la formation initiale et professionnelle pour adapter les qualifications des actifs aux besoins des entreprises.
- Dispositifs d'insertion : Favoriser l'employabilité des chômeurs et leur mobilité géographique. Cela permet de résorber le chômage tout en luttant contre les pénuries de main-d'œuvre dans certains secteurs.
- Flexibilisation du marché du travail :
Il s'agit d'assouplir les règles institutionnelles pour permettre aux entreprises d'adapter rapidement leur main-d'œuvre et leurs coûts salariaux aux fluctuations économiques, les incitant ainsi à créer plus d'emplois en période de reprise.
- Flexibilité quantitative interne : Utilisation facilitée des heures supplémentaires ou de l'annualisation des horaires.
- Flexibilité quantitative externe : Recours facilité aux CDD, à l'intérim, et assouplissement des procédures de licenciement.
- Flexibilité salariale : Négociations salariales au niveau de l'entreprise plutôt qu'au niveau de la branche, permettant une meilleure adaptation aux spécificités de chaque entreprise.
Les emplois atypiques (CDD, intérim) permettent aux entreprises de mieux ajuster le volume d'emploi à la demande.
III. Distinctions clés et concepts associés
Pour une compréhension approfondie, il est essentiel de distinguer certains concepts.
| Concept 1 | Concept 2 | Distinction |
| Chômage au sens du BIT | Chômage au sens de France Travail (anciennement Pôle Emploi) | Le BIT (Bureau International du Travail) a des critères stricts (sans emploi, disponible, recherche active). France Travail a une définition plus large, incluant des personnes ayant une activité réduite ou en formation. |
| Chômage classique | Chômage keynésien | Le chômage classique est dû à un coût du travail trop élevé (salaire minimum, cotisations sociales). Le chômage keynésien est dû à une insuffisance de la demande globale anticipée. |
| Chômage structurel | Chômage conjoncturel | Le chômage structurel est de long terme, lié aux rigidités du marché du travail. Le chômage conjoncturel est de court terme, lié aux fluctuations économiques. |
| Flexibilité quantitative interne | Flexibilité quantitative externe | La flexibilité interne ajuste le temps de travail des salariés existants (heures sup, annualisation). La flexibilité externe ajuste le nombre de salariés (CDD, intérim, licenciements). |
| Salaire net | Coût du travail | Le salaire net est ce que perçoit le salarié. Le coût du travail est le salaire net plus les cotisations sociales payées par l'employeur. |
| Sélection adverse | Aléa moral | La sélection adverse intervient avant le contrat (employeur ne connaît pas la productivité du candidat). L'aléa moral intervient pendant le contrat (employeur ne peut pas observer parfaitement l'effort du salarié). |
| Sous-emploi | Halo du chômage | Le sous-emploi concerne les personnes en emploi qui souhaitent travailler plus. Le halo du chômage inclut des personnes qui voudraient travailler mais ne répondent pas aux critères stricts du chômage (non disponibles immédiatement, ne recherchent pas activement). |
IV. Concepts clés et définitions
- Marché du travail : Lieu d'échange de force de travail entre les actifs (offre) et les employeurs (demande), qui aboutit à la fixation du salaire.
- Emploi : Ensemble des actifs occupés ().
- Chômage : Ensemble des actifs sans emploi, disponibles et en recherche active d'un emploi.
- Taux d'emploi : .
- Taux de chômage : .
- Fluctuations économiques : Mouvements de l'activité économique à court terme (expansion, ralentissement, dépression, crise).
- Asymétrie d'information : Situation où les offreurs et demandeurs n'ont pas les mêmes informations sur les caractéristiques de l'échange.
- Salaire d'efficience : Théorie selon laquelle le salaire influence la productivité du travailleur (un salaire plus élevé rend le salarié plus productif).
- Institutions : Ensemble des règles juridiques et sociales qui encadrent les relations entre acteurs (ici, salariés et employeurs).
- Demande globale () : Ensemble des composantes de la demande adressée aux producteurs ().
- Coût du travail : Ensemble des coûts supportés par un employeur pour un salarié (salaire net + cotisations sociales).
- Politique budgétaire : Mesures de l'État utilisant son budget pour influencer l'activité économique (croissance, chômage, inflation).
- Politique monétaire : Mesures de la banque centrale modifiant la masse monétaire pour agir sur l'activité économique (croissance, inflation).
- Flexibilisation du marché du travail : Politique structurelle visant à permettre aux entreprises d'adapter rapidement leur main-d'œuvre et leurs coûts salariaux aux fluctuations économiques.
V. Fluidité sociale et mobilité
La mobilité sociale est un concept qui, bien que lié au marché du travail, concerne également la dynamique des inégalités et des chances.
- Mobilité observée : Indique le pourcentage d'individus ayant changé de catégorie socioprofessionnelle par rapport à leurs parents. Elle se compose de la mobilité structurelle et de la mobilité nette.
- Mobilité structurelle : Mobilité résultant des transformations de la structure des emplois (ex: déclin de l'agriculture, tertiarisation). Elle implique que des individus changent de position sociale mécaniquement. Par exemple, la baisse du pourcentage d'agriculteurs exploitants (AE) contraint des fils d'AE à devenir ouvriers. Inversement, la progression des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) crée des opportunités d'ascension.
- Mobilité nette : Part de la mobilité observée non expliquée par les changements structurels. Elle est souvent perçue comme le résultat des efforts individuels.
- Fluidité sociale : Mesure l'égalité des chances, c'est-à-dire l'indépendance de la destinée sociale par rapport à l'origine sociale. Elle est mesurée par des rapports de chances relatives (odds ratios). Une société plus fluide offre davantage d'égalité des chances.
- Relation mobilité/fluidité : Une société plus mobile n'est pas nécessairement plus fluide. Entre 1953 et 1985 en France, la mobilité observée a doublé, mais la fluidité sociale s'est dégradée, indiquant que l'origine sociale influençait davantage la destinée. Entre 1993 et 2012, la mobilité a légèrement diminué, mais la fluidité a augmenté, signifiant que, pour ceux qui étaient mobiles, l'égalité des chances était plus grande.
- Mobilité des femmes : Les femmes présentent une mobilité plus élevée que les hommes, en particulier une mobilité ascendante plus fréquente et plus rapide. Cela est lié à la féminisation de l'emploi et à l'accès croissant des femmes à des statuts sociaux plus favorables que leurs mères. Cependant, elles accèdent moins souvent aux emplois les plus qualifiés (CPIS) que les hommes, et la structure des emplois féminins diffère de celle des emplois masculins.
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