Inégalités scolaires intersectionnelles

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Analyse des mécanismes sociologiques, institutionnels et éducatifs qui produisent des inégalités de genre et ethno‑raciales à l'école, en s'appuyant sur données PISA, études de cas et perspectives intersectionnelles.

Sociologie de l'éducation : Inégalités ethnoraciales et de genre

Ce chapitre aborde les inégalités ethnoraciales et de genre au sein du système éducatif, en examinant leur nature, leurs manifestations chiffrées, leurs explications sociologiques et institutionnelles, ainsi que leur imbrication. Il s'appuie sur une approche critique de la terminologie et propose des pistes de réflexion sur la mixité scolaire.

1. Introduction : Regard critique sur la terminologie et définitions

Les termes « genre » et « ethnoracial » sont des concepts clés pour comprendre les inégalités sociales. Il est essentiel d'adopter une approche critique de leur terminologie, car ils désignent des constructions sociales plutôt que des réalités naturelles. Ces constructions varient dans le temps et l'espace et sont associées à des représentations, rôles, trajectoires et identifications spécifiques.

Définition des concepts

  • Sexe vs. Genre :
    • Le sexe fait référence aux caractéristiques biologiques et physiologiques qui distinguent les hommes et les femmes.
    • Le genre, en revanche, est une construction sociale et culturelle des rôles, comportements, activités et attributs qu'une société considère appropriés pour les femmes et les hommes. Il est appris et peut varier considérablement d'une culture à l'autre et au fil du temps.
  • Ethnicité, race, nationalité, allochtonie :
    • L'ethnicité se réfère à un groupe de personnes qui partagent une culture, une histoire, une langue ou une origine géographique commune, et qui se reconnaissent comme membres de ce groupe.
    • La race est une construction sociale historiquement utilisée pour classer les individus en fonction de caractéristiques physiques perçues, souvent liée à des hiérarchies de pouvoir et des discriminations. Son utilisation en sociologie est généralement critique, soulignant son caractère non-scientifique et ses implications sociales.
    • La nationalité est un lien juridique et politique entre un individu et un État, conférant des droits et des devoirs.
    • L'allochtonie est un terme qui peut désigner une personne ou un groupe ayant des origines étrangères, mais sa pertinence et son acceptation peuvent varier, car il peut masquer des réalités très diverses et être perçu comme stigmatisant.
Ces concepts, qu'ils soient liés au genre ou à l'origine ethnoraciale, renvoient à des constructions sociales et non à des catégories naturelles, d'où l'importance de les appréhender avec un esprit critique.

Comment « mesurer » ces concepts ?

La mesure de ces concepts est complexe car elle peut se faire par :
  • Auto-identification : l'individu se déclare appartenir à un groupe ou une catégorie.
  • Assignation officielle : les institutions (administrations, écoles) attribuent une catégorie à l'individu.
Ces deux modes de mesure peuvent diverger, ce qui pose des défis méthodologiques. Pour l'ethnicité ou l'origine ethnoraciale, les bases de données utilisent diverses informations :
  • La nationalité de la personne.
  • Le lieu de naissance de la personne, d'un ou des deux parents, ou même des grands-parents.
  • La langue(s) parlée(s) à la maison.
Cependant, toutes ces méthodes présentent des limites. Par exemple, le terme « étranger » ne permet pas de saisir les personnes d'origine étrangère ayant acquis la nationalité du pays d'accueil, créant ainsi un angle mort dans l'analyse des inégalités.

2. Quelques constats chiffrés sur les inégalités

Les données chiffrées révèlent des inégalités significatives liées à la trajectoire migratoire et au genre, particulièrement dans le système éducatif.

Inégalités liées à la trajectoire migratoire

Les élèves issus de l'immigration présentent souvent des écarts de performance par rapport aux natifs.
Écarts en mathématiques
Figure 13 — Différences de scores en mathématiques entre les élèves natifs et immigrés (1re et 2e générations), brutes et sous contrôle du statut socioéconomique — Communautés belges et OCDÉ - PISA 2022 Selon PISA 2022, les écarts de scores en mathématiques sont notables :
  • Dans l'OCDE : Un écart brut de 29 points en faveur des natifs. Cet écart se réduit à 15 points après contrôle du Statut Socio-Économique (SSE), et à seulement 5 points après contrôle du SSE et de la langue parlée à la maison. Cela suggère que les facteurs socio-économiques et linguistiques expliquent une grande partie de ces différences.
  • En Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) : Un écart brut de 50 points en faveur des natifs, qui diminue à 20 points après contrôle du SSE.
  • En Flandre : Un écart d'environ 60 points en faveur des natifs, qui se réduit à 28 points après contrôle du SSE.
  • En Belgique : Après avoir contrôlé le SSE et la langue parlée à la maison, l'écart est de 17 points.
Ces chiffres montrent que, bien que des facteurs sociaux et linguistiques jouent un rôle important, un écart persiste même après ajustement, indiquant d'autres mécanismes d'inégalité. Graphique I.7.10. Différences de performance en mathématiques entre les élèves autochtones et ceux issus de l'immigration en 2012, 2015, 2018 and 2022. Differences après contrôle du milieu socio-economique et de la langue parlée en famille Il est intéressant de noter que certains pays, comme les Émirats arabes unis ou le Qatar, montrent des résultats où les élèves issus de l'immigration obtiennent de meilleurs scores que les natifs après contrôle du SSE et de la langue, ce qui nuance l'idée d'un désavantage systématique et souligne l'importance des contextes migratoires et des politiques d'intégration.
Différences d'orientation selon les filières
Les élèves issus de l'immigration sont souvent surreprésentés dans les filières techniques et professionnelles. Par exemple, une étude de 2007 à Bruxelles-Ville a montré que :
  • Les élèves nés à l'étranger représentaient 21,4% des effectifs en enseignement technique et professionnel, contre 12,7% en enseignement général.
  • Pour les élèves dont les parents sont nés à l'étranger, les chiffres étaient encore plus marqués : 80% en technique et professionnel contre 40% en général.
Figure 1. Profession du père des élèves de l'enseignement général Figure 2. Profession des mères des élèves de l'enseignement technique et professionnel Ces orientations différenciées peuvent être liées à l'origine socio-professionnelle des parents, comme le montrent les figures sur la profession des pères et des mères des élèves. Les élèves dont les parents occupent des professions moins valorisées socialement sont plus souvent orientés vers des filières professionnalisantes.

Inégalités liées au genre

Les inégalités de genre se manifestent également par des différences de scores et d'orientation.
Évolution des scores moyens (PISA) des filles et des garçons
Évolution des scores moyens (PISA) des filles et des garçons en lecture (FW-B et OECD) Évolution des scores moyens (PISA) des filles et des garçons en sciences (FW-B et OECD) Évolution des scores moyens (PISA) des filles et des garçons en mathématiques (FW-B et OECD) Les données PISA montrent des tendances contrastées :
  • Les filles obtiennent généralement de meilleurs résultats en lecture que les garçons.
  • En sciences, les résultats sont souvent proches, avec parfois un léger avantage pour les garçons ou les filles selon les pays et les années.
  • En mathématiques, les garçons ont historiquement de meilleurs scores dans de nombreux pays de l'OCDE, bien que cet écart puisse se réduire ou même s'inverser dans certains contextes.
Rapport aux mathématiques des filles et des garçons
Auto-perception des filles et garçons face aux mathématiques en FWB Les filles sont plus susceptibles de ressentir de l'anxiété face aux mathématiques. Elles sont moins enclines que les garçons à croire en leur capacité à réussir des tâches mathématiques ou scientifiques, à s'inscrire dans des programmes techniques et professionnels, ou à acquérir une expérience professionnelle pratique dans ces domaines. Cette anxiété mathématique et ce manque de confiance en soi peuvent influencer leurs choix d'orientation, les éloignant des carrières STIM (Sciences, Technologies, Ingénierie, Mathématiques), souvent parmi les mieux rémunérées. Il est important de souligner que ces différences ne sont pas innées. Les contextes sociaux et culturels renforcent les attitudes et comportements stéréotypés, qui à leur tour peuvent se traduire par des différences de performance. Les garçons sont plus susceptibles de décrocher, d'avoir de mauvaises notes, ou de redoubler. Les filles ont tendance à mieux se comporter en classe, à avoir de meilleures notes et à passer plus de temps à lire et à faire leurs devoirs. Cependant, ce bon comportement scolaire ne se traduit pas toujours par une orientation vers les filières les plus prestigieuses. L'ampleur de ces écarts varie significativement d'un pays à l'autre et a diminué dans de nombreux pays au cours des dernières décennies.

3. Comment comprendre et expliquer les inégalités ethnoraciales et de genre ?

Les inégalités scolaires ne peuvent être comprises uniquement par la position sociale classique. Elles sont également façonnées par des dynamiques de socialisation et des mécanismes institutionnels.

Limites des approches sociologiques classiques

Traditionnellement, les sociologues ont souvent considéré les élèves issus de l'immigration comme des « enfants d'ouvrier » comme les autres, suggérant qu'à origine sociale égale, leurs performances seraient similaires. Cependant, cette approche est limitée car elle ne peut expliquer :
  • Les situations où les élèves issus de l'immigration réussissent mieux ou moins bien que leurs pairs de même origine sociale.
  • Les variations de résultats au sein même des élèves issus de l'immigration.
Un film comme Fatima de Philippe Faucon (2015) illustre de manière éloquente la complexité des parcours migratoires et leurs répercussions sur la réussite scolaire, montrant comment le projet migratoire parental, la culture d'origine et la position sociale prémigratoire peuvent jouer des rôles ambivalents. Affiche du film Fatima La position sociale prémigratoire des parents (dans le pays d'origine) est un facteur crucial. Les migrations ne sont pas aléatoires ; il existe une sélection sociale dans le pays de départ. Ainsi, l'origine sociale des immigrés ne peut être mesurée uniquement par leur statut dans le pays d'accueil. Comme l'explique Mathieu Ichou (2018), le niveau d'éducation des immigrés doit être mesuré à la fois en termes absolus et relatifs par rapport à leur société d'origine. Le « status paradox of migration » (Nieswand, 2011) décrit comment des immigrés ayant un statut élevé dans leur pays d'origine peuvent se retrouver avec un statut relativement bas dans la société d'immigration, tout en conservant une perception subjective élevée de leur statut et des attentes scolaires fortes pour leurs enfants. Concernant le genre, la généralisation de la mixité sexuée à l'école depuis les années 1980 a montré que les filles réussissent mieux que les garçons dans tous les milieux sociaux. Pourtant, cela ne suffit pas à expliquer :
  • Pourquoi les filles s'orientent souvent vers des filières moins prestigieuses (Duru-Bellat, 2017).
  • Pourquoi elles manifestent généralement plus d'anxiété scolaire que les garçons.

Explications par la socialisation

Les différences scolaires en termes de réussite et d'orientation s'expliquent en grande partie par des socialisations différenciées selon le genre et l'origine ethnoraciale. La socialisation est le processus continu par lequel un individu intériorise les normes, valeurs, croyances et comportements de son groupe social, construisant ainsi son identité.
Explication de Christian Baudelot & Roger Establet (1992)
La meilleure réussite des filles en début de scolarité (maternelle, primaire, début de secondaire) est liée à l'intériorisation de rôles sexués différenciés :
  • Les filles acquièrent des dispositions à l'obéissance, la docilité et le soin, ce qui les prépare mieux aux attentes scolaires (attention, travail appliqué).
  • Les garçons, en revanche, développent des dispositions à la compétition et à vouloir « sortir du cadre » scolaire, ce qui leur permet de forger une confiance en soi moins dépendante des verdicts scolaires.
Cependant, cette socialisation avantageuse pour les filles en début de parcours scolaire peut devenir un désavantage au moment de l'orientation, car elle pousse les garçons vers des choix plus ambitieux, même s'ils ont des résultats scolaires inférieurs.
Explication de Marie Duru-Bellat (1992)
Marie Duru-Bellat avance que les filles font des « choix raisonnables » de filières, anticipant la vie adulte et le marché du travail, où les hommes et les femmes n'occupent pas les mêmes places.
  • Métiers genrés : Les filles s'orientent vers des professions traditionnellement féminines (médecine, enseignement, puériculture), valorisant des qualités communicationnelles et altruistes supposées.
  • Rôles domestiques : L'anticipation des rôles domestiques (soin aux enfants, temps partiel) les pousse à valoriser le temps libre associé à un métier, plutôt que la rémunération (contrairement aux garçons).
  • Stéréotypes : Les stéréotypes sur les qualités féminines (altruisme, communication) par opposition aux qualités masculines (créativité, commandement, rationalité) influencent fortement ces choix.
Explication de Mathieu Ichou (2018)
Les termes génériques comme « enfants d'immigrés » masquent la diversité des trajectoires migratoires. Ichou met en lumière l'importance de plusieurs facteurs :
  • Les pays d'origine et les vagues migratoires.
  • La position sociale et le niveau d'études des parents/grands-parents dans le pays d'origine. Un niveau d'éducation élevé dans le pays d'origine peut se traduire par un statut social subjectif élevé et des attentes scolaires plus fortes, même si le statut objectif dans le pays d'accueil est plus bas.
Ces différences de trajectoire sont associées à des socialisations et des dispositions vis-à-vis de l'école distinctes. La langue parlée à la maison peut également affecter les performances scolaires. Il est essentiel de connaître la langue d'apprentissage, mais Agirdag (2020) montre que dans certains contextes (comme en Flandres), les élèves non-néerlandophones qui parlent majoritairement leur langue d'origine à la maison obtiennent de meilleurs résultats en mathématiques et en compréhension de l'écrit. Cela suggère que la maîtrise de la langue d'origine, loin d'être un frein, peut être une ressource cognitive et culturelle. Performances scolaires selon la langue parlée à la maison

Explications par l'institution

L'école elle-même, à travers ses acteurs, ses pédagogies, ses dispositifs d'évaluation et ses modes de recrutement, joue un rôle actif dans la production des inégalités scolaires liées au genre et à l'origine ethnoraciale.
L'explication de Nicole Mosconi (2001)
Nicole Mosconi souligne que, souvent inconsciemment, les enseignant·es interagissent différemment avec les garçons et les filles :
  • Les garçons reçoivent des consignes plus complexes (explique vs. fais-le) et les interactions sont plus fréquentes et plus longues.
  • Les comportements sont évalués selon un double standard : un comportement dynamique sera valorisé chez les garçons, mais perçu comme de l'indiscipline chez les filles.
Ces dynamiques s'expliquent par le rôle des stéréotypes de genre et le curriculum caché, qui transmettent implicitement des valeurs et des présupposés renforçant les inégalités. Pourtant, des contre-exemples existent, comme les trajectoires scientifiques « improbables » du point de vue du genre, mettant en lumière des femmes scientifiques brillantes et questionnant l'histoire des STIM sous l'angle du genre. Affiche du film Électrons Libres Une étude (Charousset & Monnet, 2026) a identifié les mots les plus utilisés par les enseignant·es pour décrire les élèves, révélant des prédictions genrées. Typologie des meilleurs prédicteurs du sexe des élèves en mathématiques Les garçons sont souvent associés à des termes comme « curieux », « intuition », « volonté », mais aussi « agité », « désinvolture ». Les filles sont plus souvent décrites comme « appliqué », « studieux », « persévérer », mais aussi « panique », « stressé », « manque de confiance ». Ces appréciations peuvent influencer la manière dont les élèves se perçoivent et sont perçus par l'institution.
L'appareil punitif scolaire (Ayral, 2011)
L'analyse de l'appareil punitif scolaire par Sylvie Ayral (2011) révèle une surreprésentation masculine dans les sanctions.
  • Les garçons sont plus souvent punis, généralement pour des faits considérés comme « masculins » (indiscipline, violence, insolence).
  • Les filles sont moins souvent punies, pour des faits jugés « féminins » (bavardage, retards).
Fait intéressant, les enseignantes punissent plus souvent que les enseignants. Cette dynamique peut renforcer les comportements qu'elle prétend corriger et les rapports de genre : les garçons sanctionnés peuvent être admirés par les filles, renforçant une image de « courage » ou de rébellion masculine.
Ségrégation scolaire et « effet établissement »
Dans les contextes urbains où les inégalités sociales et ethnoraciales se croisent (comme à Bruxelles), la compétition entre établissements peut engendrer une ségrégation scolaire.
  • Les écoles situées dans des quartiers populaires, avec un Indice Socio-Économique (ISE) faible, regroupent souvent des élèves issus de minorités ethniques et scolairement plus faibles (écoles ghettos).
  • Les enseignants débutants sont plus fréquemment affectés à ces écoles, tandis que les plus expérimentés travaillent dans des établissements à ISE élevé.
Cette ségrégation renforce les inégalités. Cependant, il n'y a pas de fatalisme. Les politiques d'établissement peuvent avoir un impact positif. Le rapport PISA 2022 souligne que l'amélioration des attitudes envers les élèves issus de l'immigration et l'aménagement d'environnements scolaires plus propices à la diversité peuvent améliorer significativement leurs résultats. Certaines « écoles ghettos » réussissent d'ailleurs à accompagner leurs élèves vers de très bons résultats. Une étude d'Agirdag & De Leersnyder (2024) sur les établissements flamands (avec plus de 80% d'élèves d'origine non-européenne) a classifié les approches à la diversité des écoles et leur impact sur les élèves :
Processus / Approches à la diversité Sentiment d'appartenance Expérience de discrimination Estime de soi
Assimilationniste – déficitaire (±30% des écoles flamandes) - (moins bon) + (plus forte) - (moins bonne)
Méritocratique – neutre (±50% des écoles flamandes) +/- (partagé) +/- (partagé) +/- (partagé)
Multiculturelle – anti-raciste (±20% des écoles flamandes) + (meilleur) - (moins forte) + (meilleure)
Cette typologie montre que les écoles adoptant une approche multiculturelle et anti-raciste favorisent un meilleur sentiment d'appartenance, une moindre expérience de discrimination et une meilleure estime de soi chez les élèves issus de minorités.
La ségrégation scolaire est parfois bénéfique
Étonnamment, la non-mixité ethnique peut, dans certains cas, être bénéfique. Des exemples comme les Black colleges aux USA ou les écoles islamiques aux Pays-Bas montrent de meilleurs résultats scolaires. Performance des écoles islamiques comparées à d'autres écoles Ceci s'explique par :
  • La présence d'enseignants issus de minorités, agissant comme modèles.
  • Moins de stéréotypes et de préjugés.
  • Une reconnaissance de l'identité de l'élève.
  • Un curriculum multiculturel.
  • La présence d'un réseau social et parascolaire actif, générant du capital social (Coleman, 1988).
De même, les classes de filles peuvent entraîner de meilleurs résultats en maths et sciences et des choix d'orientation plus ambitieux, suggérant que l'absence de la menace du stéréotype (le fait de craindre de confirmer un stéréotype négatif sur son groupe) peut jouer un rôle protecteur.

4. Comment s'imbriquent les différentes formes d'inégalités face à l'école ? La perspective intersectionnelle

Les effets de l'origine sociale, du genre et de l'origine ethnoraciale ne s'additionnent pas simplement ; ils se croisent et produisent des effets d'interaction spécifiques. C'est l'approche de l'intersectionnalité. L'origine sociale reste souvent un facteur déterminant, mais elle se conjugue de manière variable avec le genre et l'origine ethnoraciale.

Exemples d'effets d'interaction

  • Effet du genre et du milieu social : Les filles réussissent un peu mieux que les garçons dans les milieux privilégiés, mais cet écart s'amplifie considérablement dans les milieux ouvriers, où le genre masculin peut devenir un facteur amplificateur de difficultés.
  • La famille Belhoumi (Beaud, 2014) : Cette étude de cas illustre un effet de renversement du genre combiné à l'origine ethnoraciale. Dans une famille algérienne installée en France, les cinq filles ont obtenu des diplômes d'études supérieures, tandis qu'aucun des trois garçons n'a terminé le secondaire général. Les filles, soumises à une éducation plus contraignante et restrictives (tenues à la maison), ont développé une socialisation pro-école, tandis que les garçons, bénéficiant de privilèges éducatifs (plus de liberté à l'extérieur), ont été exposés aux attraits de la rue et ont développé des comportements anti-école. Ce cas montre comment les normes de genre et les contextes migratoires peuvent interagir pour produire des trajectoires scolaires inattendues. Couverture du livre La France des Belhoumi

5. Débat sur la mixité à l'école

La question de la mixité à l'école est complexe et concerne à la fois la mixité sociale, sexuée et ethnique.

La mixité sociale

Les bénéfices de la mixité sociale à l'école sont largement avérés :
  • Elle fait augmenter les performances des élèves scolairement plus faibles, sans faire baisser celles des plus forts.
  • La ségrégation sociale (ou de SSE) renforce les inégalités scolaires ; les élèves issus de milieux défavorisés performent moins bien lorsqu'ils sont regroupés entre eux.

La mixité sexuée

Les résultats concernant la non-mixité sexuée sont plus nuancés :
  • Certaines études montrent que dans les écoles non-mixtes (de filles), les filles obtiennent de meilleurs résultats en mathématiques et sciences et font des choix d'orientation plus ambitieux.
  • D'autres études (Clavel et Flannery, 2022) n'observent pas d'effet significatif.
Une explication possible est que la socialisation scolaire non-genrée dans un environnement non-mixte peut être bénéfique pour les filles, en les libérant des stéréotypes et des dynamiques de classe qui peuvent les freiner en mixité.

La non-mixité ethnique

Comme mentionné précédemment, la non-mixité ethnique peut parfois induire :
  • De meilleurs résultats scolaires.
  • Un meilleur sentiment d'appartenance et d'efficacité personnelle.
  • Un climat scolaire plus positif.
L'absence de la menace du stéréotype est une explication commune aux effets bénéfiques observés dans la non-mixité sexuée et ethnique. En l'absence de stéréotypes négatifs associés à leur groupe, les élèves peuvent se concentrer pleinement sur leur apprentissage sans la pression de devoir démentir ces stéréotypes.

Conclusion et pistes de réflexion

Les inégalités ethnoraciales et de genre à l'école sont des phénomènes complexes, profondément enracinés dans les constructions sociales, les processus de socialisation et les mécanismes institutionnels. Elles ne sont pas le fruit d'aptitudes innées, mais de dynamiques socioculturelles qui façonnent les trajectoires individuelles. Comprendre ces inégalités nécessite une approche multidimensionnelle, intégrant les facteurs sociaux, culturels, économiques et institutionnels. La perspective intersectionnelle est cruciale pour saisir la complexité de l'imbrication de ces différentes formes d'inégalités, qui produisent des effets spécifiques et parfois inattendus. Le débat sur la mixité révèle la nécessité d'une analyse fine des contextes et des mécanismes pour déterminer les conditions d'un environnement scolaire équitable et propice à la réussite de tous les élèves.

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