Histoire et mémoire : crimes et justice
50 cartesAnalyse des distinctions entre histoire et mémoire, des nouvelles catégories de crimes, et du rôle des tribunaux internationaux dans la justice pénale.
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Histoire et Mémoires : Concepts Clés et Études de Cas
Cette synthèse explore les notions d'histoire et de mémoire, en les distinguant tout en soulignant leurs liens. Elle aborde ensuite les nouvelles catégories de crimes, les enjeux mémoriels liés à la Première Guerre mondiale, la guerre d'Algérie, le génocide au Rwanda et la situation en ex-Yougoslavie, ainsi que la mémoire de la Shoah.
1. Différenciation entre Histoire et Mémoire
Histoire :
Discipline savante.
Objectif : établir une connaissance la plus objective des événements passés sur des bases scientifiques (archives).
Ne doit pas faire d'interprétation propre.
Mémoire :
Le vécu des événements par des individus ou des groupes.
Chargée d'émotion, sélective et donc subjective.
Peut se matérialiser par des monuments, cérémonies, art, littérature.
Lien : Le travail critique de l'historien peut faire évoluer la mémoire et changer la politique mémorielle d'un État.
Citation clé : « L'histoire c'est la lutte contre l'oubli alors que la mémoire fonctionne en terme d'oubli ; l'oubli lui est même constitutif. »
2. Les Nouvelles Catégories de Crimes Judiciaires
Crime de génocide :
Selon la convention des Nations Unies : acte commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
Crime contre l'humanité :
Définit tous les crimes touchant aux droits fondamentaux de l'humain.
A évolué avec l'article 7 du statut de la Cour pénale internationale : extermination, déportation, esclavage, viol, torture, apartheid.
L'entente pour commettre ces crimes est déjà un crime contre l'humanité.
A évolué depuis les procès de Nuremberg.
Crime contre la paix :
Désigne les actions ayant entraîné une situation de guerre : direction, préparation, déclenchement ou poursuite d'une guerre.
Personnes poursuivies : dirigeants d'un pays, hauts officiers militaires.
Crime de guerre :
Qualifie les actes de violence commis en dehors des situations classiques de combats entre soldats (violences non justifiées par la légitime défense).
Juridictions spéciales :
Tribunal pénal international (TPI) : pour des situations spécifiques (ex: Yougoslavie, Rwanda). Disparaissent après jugement.
Cour pénale internationale (CPI) :
Créée en 2002, siège à La Haye.
Première et seule juridiction pénale universelle.
Juge les génocides, crimes contre l'humanité, crimes de guerre.
Les juges font appel aux historiens pour comprendre le contexte de l'époque (Ex : Robert Paxton au procès Papon en 1997).
3. La Première Guerre mondiale : Rapports entre Histoire et Mémoire
Causes du conflit :
Directe : Assassinat de l'archiduc François-Ferdinand (28 juin 1914).
Structurelles : Rivalités coloniales et économiques, course aux armements, montée des nationalismes.
Responsabilités et Traité de Versailles :
Article 231 du traité attribue la responsabilité à l'Allemagne et impose des réparations.
L'Allemagne dénonce un « Diktat », se sent injustement accusée.
Débats d'historiens :
Pierre Renouvin (1925) : Responsabilités de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie.
Jules Isaac : Insiste sur les responsabilités partagées, nuance la culpabilité allemande.
Fritz Fischer (1961) : L'Allemagne porte la responsabilité principale due à une politique étrangère expansionniste délibérée.
Thèses marxistes : Impérialisme et capitalisme comme causes.
Ces thèses sont progressivement admises par les historiens allemands.
Rapprochement franco-allemand (années 1960) :
Traité de l'Élysée (1963) : Coopération.
Poignée de main Mitterrand-Kohl (1984 à Verdun).
Mène à des mémoires communes et internationales malgré les divergences.
Mission du Centenaire (2012) :
Réseau international d'historiens, collecte d'archives.
Élargit les limites chronologiques (1912-1923) et géographiques du conflit (globalisation).
Débats contemporains : Christopher Clark incrimine davantage la Serbie ; Gerd Krumeich critique la volonté de déculpabiliser l'Allemagne.
Conclusion : Le travail des historiens est primordial pour l'objectivité ; leurs conclusions ne correspondent pas toujours aux attentes.
4. La Mémoire de la Guerre d'Algérie
Contexte : Colonie de peuplement française (1830), inégalités de droits, mouvement de décolonisation après 1945.
Déclenchement : 1er novembre 1954.
Acteurs : Armée Française vs. FLN (Front de libération nationale).
Réaction française : Refus de négocier, effort militaire important (appelés du contingent).
Pratiques de guerre : Violence intensive, torture (armée a les pleins pouvoirs).
Fin du conflit :
Accords d'Évian (mars 1962) : Mettent fin aux combats. Les Algériens ont 3 ans pour choisir leur nationalité.
Sort incertain des Harkis (supplétifs algériens de l'armée française), victimes de représailles du FLN.
Exode des Pieds-Noirs et des Harkis en 1962.
Défense des droits et de la mémoire : Mémorial des rapatriés à Nice (1973).
Mémoire algérienne :
Le FLN glorifie la victoire et l'indépendance (Ex : Mémorial du martyr à Alger, 1982).
La mémoire est fondatrice de la nation (Ex : Mythe de 1,5 million de martyrs du FLN vs. 300 000 victimes estimés par les historiens).
Mémoire française :
Jusqu'en 1970 : Tentative d'oubli (lois d'amnistie).
La pratique de la torture est longtemps censurée malgré les témoignages (Henri Alleg, Maurice Audin en 1958).
Ouverture des archives en 1992, remise en question du passé colonial.
Loi mémorielle de 1999 : Les « événements d'Algérie » deviennent officiellement la guerre d'Algérie.
Revendications des groupes mémoriels (Pieds-Noirs, Harkis, anciens combattants).
Actes mémoriels officiels :
2002 : Mémorial de la guerre d'Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie.
2003 : 25 septembre devient journée d'hommage aux Harkis.
2018 : Reconnaissance de la torture.
2021 : Emmanuel Macron demande pardon aux Harkis.
Le travail de Benjamin Stora vise à apaiser les mémoires rivales, en mettant en place une commission « mémoire et vérité » franco-algérienne.
5. Le Génocide au Rwanda (1994)
Contexte historique :
Hutu (85%) : Fonction d'agriculteur.
Tutsi (10%) : Éleveurs, minorité des familles royales.
Indépendance en 1962 de la colonie belge.
Violences récurrentes et persécutions des Hutus envers les Tutsis.
Montée du FPR (Front Patriotique Rwandais - Tutsis exilés en Ouganda) exigeant leur retour, perçus comme complices.
Mise en place des outils génocidaires :
Plan « d'identification de l'ennemi » par les FAR (Forces armées rwandaises).
Création de milices Interahamwe.
Parti politique hutu extrémiste (CDR).
Déclenchement :
Mort du président rwandais dans un accident d'avion (6 avril 1994).
Les Hutus radicaux s'emparent du pouvoir et massacrent la population tutsie.
Bilan : 800 000 à 1 million de morts en 100 jours.
Justice internationale et locale :
Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) :
Créé le 8 novembre 1994 par l'ONU, siège à Arusha (Tanzanie).
Objectif : Finir l'impunité des responsables.
Critiqué pour son coût, sa lenteur et son éloignement.
93 inculpations, 61 condamnations, 14 acquittements.
Tribunaux Gacaca (justice locale) :
Créés pour juger rapidement le grand nombre de coupables.
Tribunaux à ciel ouvert, juges villageois tirés au sort et formés, absence d'avocats.
« Une justice de voisins pour un génocide de voisins ».
2 millions de personnes jugées (2005-2012).
Critiqués pour leur partialité, amateurisme et clémence.
Question mémorielle :
Accès aux informations (armes, localisation de corps) a apaisé les rescapés, améliorant les commémorations et liens sociaux.
Mémoire plurielle : Divergence entre la France (qui cachait son rôle) et le Rwanda.
2019 : Emmanuel Macron crée un comité d'historiens avec accès aux archives françaises pour faire la lumière sur le rôle de la France.
2021 : Reconnaissance de la responsabilité française et installation de lieux de mémoire.
6. Le Tribunal International pour l'ex-Yougoslavie (TPIY)
Contexte : Ex-état fédéral et multi-ethnique autour de la Serbie.
Causes de l'éclatement (années 1990) : Chute du communisme, remise en cause du pouvoir central, tensions nationales (revendications d'indépendance), montée des nationalismes (Serbie).
Conflits sanglants :
Guerre de Bosnie (1992-1995) : Le plus meurtrier, notamment le massacre de Srebrenica (1995, 8 000 personnes).
Guerre du Kosovo (1998-1999) : Nettoyage ethnique, intervention de l'OTAN.
L'armée Serbe mène une politique de nettoyage ethnique en Bosnie.
Mémoire fragmentée et conflictuelle : Chaque groupe ethnique développe un récit national qui glorifie ses victimes et diabolise les autres (Ex : Serbes minimisent Srebrenica, Croates célèbrent des « héros » perçus comme criminels).
Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) :
Créé en 1993 par l'ONU.
Juge les crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocides.
Entre 1993 et 2017 : 161 procédures, 80+ condamnations, 20+ acquittements.
Exemple : Radovan Karadžić (fondateur du parti « démocratique » serbe de Bosnie-Herzégovine, ultranationaliste responsable de Srebrenica). Arrêté en 2008, condamné en 2019 à perpétuité.
7. La Mémoire de la Shoah et la Justice après Nuremberg
Bilan du génocide : 6 millions de Juifs et 250 000 Tsiganes.
Citation clé : « Ceux qui ne connaissent pas leur histoire s'exposent à ce qu'elle recommence » (Elie Wiesel).
Négationnisme :
Destruction de preuves par les nazis (camps, crématoires).
Individus (néonazis, complotistes) s'appuient sur le « manque de preuves directes » pour minimiser ou nier le génocide.
Les lieux de mémoire combattent le négationnisme.
Évolution de la mémoire (après-guerre) :
Immédiat après-guerre : Temps de l'amnésie, la mémoire de la résistance domine.
Années 1950-1960 : Réveil mémoriel.
1947 : Auschwitz devient un musée (accent mis sur les conditions de vie, puis sur le génocide à partir de 1990).
1948 : Monument du ghetto de Varsovie.
1956 : Mémorial du martyr juif inconnu à Paris (deviendra Mémorial de la Shoah en 2005).
Yad Vashem à Jérusalem.
Années 1990 : Les musées se multiplient, la Shoah devient centrale dans les programmes scolaires et le tourisme mémoriel.
27 janvier : Journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah.
Les camps sont visités par devoir de mémoire et nécessité historique.
Juger les crimes nazis après Nuremberg :
Dénazification de la société allemande.
Procès de Nuremberg (1945-1946) :
Créé par les Alliés.
22 accusés (Goring, Hess).
Quatre chefs d'accusation : complot, crime contre la paix, crime de guerre, crime contre l'humanité.
Verdict (1er octobre 1946) : 12 condamnés à mort.
Conséquences :
Affirmation du droit international, codification des crimes de guerre et crimes contre l'humanité.
Ouvre la voie aux tribunaux internationaux temporaires (ex-Yougoslavie, Rwanda).
Création de la Cour pénale internationale.
Critiques : Justice des vainqueurs (les Alliés n'ont pas été jugés), certains responsables nazis ont échappé à la justice.
Procès exceptionnel d'Eichmann (Jérusalem, 1961) :
Organisateur de la « Solution finale ».
Premier procès d'un responsable nazi seul, mis en lumière par Hannah Arendt sur la « banalité du mal ».
Procès mémoriels en France :
Loi de 1964 : Crime contre l'humanité devient imprescriptible.
Travail de traque des époux Klarsfeld.
Procès Barbie (chef de la Gestapo de Lyon, responsable de la rafle d'Izieu).
Procès Papon (condamné pour complicité de crime contre l'humanité).
Le génocide dans la littérature et le cinéma :
1945-1960 : Temps de l'oubli, quelques témoignages (Journal d'Anne Frank), documentaires.
1960-1980 : Réveil des mémoires (Nuit et Brouillard d'Alain Resnais, réédition de Si c'est un homme de Primo Levi).
Depuis 1990 : Devoir de mémoire (Shoah de Claude Lanzmann), multiplication des œuvres, images projetées au procès de Nuremberg.
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