Format : Règles, Usages et Technologies
Aucune carteLe format est une règle technique qui rend une forme utilisable et partageable, intégrant des valeurs, des normes et des pratiques professionnelles. Il évolue, prend différents sens selon les communautés d'usage et transforme la manière dont les messages sont créés, partagés et perçus. Les architextes, tels que les logiciels d'écriture, sont des outils qui guident et contraignent la création numérique, participant à l'industrialisation de l'écriture par la standardisation et l'idéologisation. L'analyse de formats comme le MP3 ou les vidéos courtes (Reels, Shorts) révèle comment ils cristallisent des relations sociales, anticipent les usages, et façonnent notre perception et notre interaction avec le contenu. La médiathénie, quant à elle, désigne l'adéquation d'un récit ou d'un format à un média spécifique, exploitant ses forces propres pour une meilleure réception. Enfin, les formats peuvent être considérés comme des technologies intellectuelles qui, comme les tableaux ou les cartes, organisent, classifient et transforment notre manière de penser et de comprendre le monde, le rendant plus lisible et mesurable.
Le Format et l'Écriture Numérique : Un Guide Essentiel
Ce guide synthétise les concepts clés du format et de l'écriture numérique, explorant leur définition, leurs dimensions, leur industrialisation et leur impact sur notre perception du monde.
1. Le Concept de Format
Format : La dimension caractéristique d'un imprimé ou objet; l'organisation des données sur un support d'information (taille, durée, poids, encodage). C'est un code standardisé qui fixe les règles techniques pour rendre une forme (apparence) utilisable et partageable.
Dimensions du Format
Axiologique : Intègre des valeurs et des normes (ex: "radio edit" censure le contenu).
Phatique : Suppose des modes de réception et définit le récepteur (ex: choisir un format pour un public spécifique).
Médiatique : Liée aux pratiques professionnelles (ex: "format court" en journalisme signifie facilité, "long" signifie approfondissement).
La Trivialité (Yves Jeanneret)
Étude de la « circulation créatrice » des signes et pratiques. Le format n'est pas fixe, il circule et prend des sens différents selon les communautés.
Le passage d'une forme à l'autre (texte -> audio -> vidéo) ou la conversion de formats entraîne des transformations significatives.
2. Mise en Forme de l'Information et Editorialisation
Mise en Forme de l'Information (Exemple Google)
Fiches encyclopédiques, revues de presse, chapôs, FAQ, trombinoscopes... servent d'entrées vers d'autres formats.
Modèle de la bibliothèque : Liste de réponses uniformes mettant l'accent sur la modification des paramètres de recherche. L'interface donne accès au lieu du document, pas au contenu direct.
Indexation vs. Editorialisation (Bruno Bachimont)
Indexation | Editorialisation | |
Logique | Le lecteur interprète et annote. Facilite la recherche. | Découpe l'unité matérielle en unités pertinentes, puis les indexe. Facilite la lecture et la compréhension. |
Fonction | Retrouver des documents. | Anticipe le travail interprétatif du lecteur. Permet de ne retrouver que les segments pertinents et de paramétrer leur usage. |
Exemple | Bibliothèque (impossible d'arracher des passages). | Découper un livre ou une vidéo en chapitres pour un accès ciblé. |
Indexer : Recenser une ressource en fournissant son lieu.
Indexation fine : Découper une ressource en unités sémiotiques pertinentes.
Éditorialisation : Indexer finement pour favoriser la production de nouvelles publications.
3. Architextes Numériques et Industrialisation de l'Écriture
Architexte (du grec arché, origine et commandement) : Outils logiciels (Word, Canva) qui permettent et guident l'écriture numérique, imposant des contraintes tout en autorisant la création. Ils sont des « contraintes créatrices ».
Les architextes numériques proposent des formats d'écriture qui permettent la reproduction en masse des messages.
Industrialisation de la Communication (Y. Jeanneret, P. Mœglin)
Processus en trois opérations :
Instrumentation : Équiper une pratique de communication (ex: traitement de texte, Twitter).
Standardisation : Définir des règles ou formats pour une reproduction facile et uniforme (ex: guide de rédaction, 140 caractères de Twitter).
Idéologisation : Créer un « état d'esprit » favorable à l'instrumentation et la standardisation (ex: marketing de l'importance du mémoire).
Les architextes sont des chevilles ouvrières de l'industrialisation de l'écriture en participant à la standardisation et l'idéologisation.
Ils intègrent des contraintes fortes (longueur max) et faibles (suggestions, recommandations).
Cette logique de reproduction des formats est intégrée dans la plupart des outils d'écriture numérique.
4. Exemples de Recomposition Éditoriale et Organisationnelle
A. Bookstagram : Esthétique Standardisée
Analyse de comptes Instagram littéraires (Young Adult) via l'article de Marine Siguier.
Standardisation de l'esthétique du livre et de la lecture à l'intersection des usages, des outils (Instagram) et des logiques industrielles (édition, marketing).
Pratiques Standardisées
Conatus discursif (E. Candel) : Susciter la réaction et la prise de parole.
Catégorisation par hashtags : Entre suggestions d'Instagram et critères de visibilité des créateurs.
Images "Designed Pictures" : Images amateurs arrangées et éditées pour un look stylisé.
Explications de la Profusion d'Images Stylisées
Politique explicite d'Instagram : Privilégie l'esthétique "native" et personnelle.
Recherche de "médiagénie" (Ph. Marion) : Les utilisateurs adoptent les codes pour être visibles.
Reprise des codes par les maisons d'édition : Institutionnalisation d'une scénographie du livre capitalisant sur l'amateurisme et l'authenticité.
La standardisation visuelle est complexe, résultant des usages, des politiques d'acteurs, de l'intégration des logiques des infomédiaires, et de la concurrence entre images.
B. Le MP3 et le Corps Écoutant (Jonathan Sterne)
Le MP3 est un artefact culturel, non seulement une solution technique, mais un « dispositif qui cristallise un ensemble de relations sociales et matérielles ».
Approche Acteur-Réseau (Bijker, Latour, Akrich) : L'objet technique est appréhendé au croisement des logiques de conception et d'usage.
La Notion de Script (Madeleine Akrich)
Le concepteur d'un objet technique imagine des usages préfigurés, ou un « script », qui guide l'utilisateur.
Adéquation au script : Lorsque les usages réels correspondent aux usages prévus.
Appropriation de l'objet : Les usagers utilisent l'objet à leur manière, pour des usages non prévus.
Le design est un processus en boucle : imaginer, observer les usages réels, puis améliorer.
La Corporalité Embarquée dans le MP3
Le MP3, fruit du MPEG (Motion Pictures Experts Group), vise à standardiser la compression audio.
L'objectif du MP3 est de compresser les données en calculant ce que l'oreille humaine n'entendra pas de toute façon.
Objectivation du MP3
Le MP3 est traité comme un « fichier » et une « collection », mais aussi comme une manière de se débarrasser de la matérialité (dématérialisation).
Indécision sur sa matérialité dans le discours des concepteurs et utilisateurs.
Modèle de Compression du MP3 : l'Anticipation du Corps Écoutant
La compression repose sur un modèle mathématique de la perception auditive humaine.
Le MP3 anticipe ce que notre corps écartera, se débarrassant des données redondantes pour alléger le fichier.
Il embarque la perception dans un modèle mathématique de notre corps écoutant (masquage auditif, masquage temporel, spatialisation).
Le MP3 « joue son auditeur » en anticipant une écoute musicale distraite et informelle, plutôt qu'une écoute fétichiste et dédiée.
5. La Médiagénie, Médiativité et Transmédiagénie
A. Médiagénie : L'Efficacité des Formats
Le format audiovisuel est un « mode d'emploi » d'une émission : structure répétée et reconnaissable (titre, configuration, séquences, thèmes).
Il ne s'agit pas du genre, du concept général ou de la forme matérielle. Ex: "Hot Ones" est un format.
La médiagénie (Philippe Marion, inspiré de la photogénie/cinégénie) : la capacité d'un contenu à « fonctionner » particulièrement bien dans un certain média, en exploitant ses forces propres.
Toute information devient un récit médiatique (même les JT) : organisation des faits, personnages, style narratif, chronologie, figures centrales.
B. Médiativité : Le Potentiel Propre à Chaque Médium
La médiativité : le potentiel propre à chaque média, sa « personnalité » ou son empreinte génétique. Chaque média produit le monde à sa manière.
5 Critères pour Analyser la Médiativité
Mode de distribution : Gratuit, payant, direct, en ligne.
Contexte de réception : Seul, en groupe, sur grand ou petit écran.
Moyens d'expression : Son, image, texte, mouvement, interactivité.
Support : Formats physiques (BD tabloïd vs roman).
Temporalité :
Homochronie : Événement vécu au moment de sa diffusion (direct).
Hétérochronie : Consommation choisie par le spectateur (replay, livre).
La médiagénie, c'est quand une histoire trouve son média idéal (ex: vidéos de réaction sont médiagéniques pour YouTube).
C. Transmédiagénie : L'Adaptation à Plusieurs Médias
La transmédiagénie : la capacité d'un récit à bien s'adapter à plusieurs médias sans perdre sa force (ex: légende arthurienne).
Un format médiatique (Reels, stories, podcasts) se charge de valeur (économique, symbolique, culturelle) quand il devient utile, rentable ou valorisé.
Les Reels : Valeur des Formats Courts
Génèrent des revenus (publicité, placements de produits, financement participatif).
Privilégiés par les algorithmes (visibilité accrue dans l'économie de l'attention).
S'intègrent dans une économie créative (laboratoire de formats, vitrine pour les créateurs).
Les formats courts sont verticaux, à défilement infini, intègrent musique/sous-titres/effets, et sont pensés pour une consommation mobile rapide.
Ils favorisent une attention rapide et émotionnelle et créent un langage audiovisuel spécifique.
Discours Institutionnel de YouTube (Brand Content)
YouTube agit comme une « marque-média », publiant des contenus éditoriaux pour promouvoir la création.
Rhétorique de la simplicité et démocratisation : "pas besoin d'appareils coûteux", "se lancer facilement".
Objectif marketing : Plus de créateurs = plus de contenu = plus de revenus.
Stratégies d'encadrement : tutoriels, exemples de "bonnes pratiques", promotion d'outils intégrés.
La « conscription » (Gomez-Mejia) : Intégrer les utilisateurs dans un système où leurs actions alimentent la plateforme.
Rhétorique de la « connexion authentique » : illusion d'un lien direct et humain masquant la médiation et la monétisation.
D. La « Télévision Contemplative » (Slow TV)
Émissions télévisées montrant des événements en temps réel et sans coupure (trains, marche, nature). Longs programmes sans script, souvent en direct.
Ex: "Le brâme du cerf" - 3 semaines, multi-plateformes, immersion sensorielle, faible coût, tension lenteur/spectacle.
Objectif : Réponse à une société accélérée, éloge du temps long, apprentissage du rythme naturel.
6. Le Format comme « Technologie Intellectuelle »
Les formats (tableaux, cartes, dashboards, statistiques) transforment notre manière de penser le monde.
Technologie Intellectuelle (Jack Goody)
Outils techniques qui aident à penser (écriture, listes, tableaux, cartes, graphiques).
Aident à mémoriser, organiser, classer, comparer, gérer la complexité.
L'écriture a un pouvoir classificateur (animaux, humains, etc.).
Exemple Central : Le Tableau
Range l'information en lignes et colonnes, offrant une vision synoptique.
Permet de comparer, classer, mémoriser, organiser.
Limitation : Difficile de montrer les transformations, les mélanges ; le tableau fige le monde.
Version Moderne (Numérique) : Pascal Robert
La technologie intellectuelle sert à :
Gérer la complexité.
Transformer un événement en document (ex: clic -> donnée exploitable). Ce n'est plus un acte humain, c'est une trace mesurable.
Convertir des dimensions (ex: carte réduit l'espace pour le rendre lisible, contrôlable).
Les tableaux de bord, graphiques, chiffres donnent une impression de maîtrise.
Exemple : Opta Vision (Données Sportives)
Collecte et analyse toutes les actions d'un match (caméras, humains, algorithmes).
Technologie intellectuelle car elle gère la complexité, transforme l'action en donnée, convertit le match en cartes/stats/modèles 3D.
Change la vision du football : moins d'émotion, plus de probabilités, le football devient un système à prévoir et contrôler.
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