Fondements et méthodes de la recherche qualitative en santé

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Ce chapitre explore les principes et les méthodes de la recherche qualitative en santé publique, en mettant l'accent sur la problématisation et l'importance de lier théories et méthodes pour une compréhension approfondie des phénomènes étudiés.

La démarche qualitative en santé publique : Fondements, spécificités et problématisation

La recherche qualitative en santé publique permet de comprendre en profondeur des phénomènes complexes, en s'appuyant sur les traditions des sciences humaines et sociales (SHS). Elle se distingue des approches quantitatives par sa focalisation sur les perspectives des participants, la réflexivité du chercheur et l'adéquation entre théories et méthodes. La problématisation est une étape cruciale pour asseoir la scientificité et la pertinence de ces recherches.

1. Fondements et principes de la recherche qualitative

La recherche qualitative en santé publique s'inscrit dans le développement des sciences sociales et humaines, offrant une approche complémentaire aux méthodes quantitatives traditionnellement utilisées en épidémiologie et biostatistiques. Elle vise à saisir la complexité du réel qui échappe aux protocoles quantitatifs. (Source 10, 12)

1.1. L'adéquation entre méthodes et théories

La recherche qualitative ne se limite pas à l'utilisation d'outils spécifiques (comme l'entretien semi-directif) mais intègre le cadre théorique qui guide l'investigation. Ce cadre détermine le regard posé sur la réalité sociale et influence le choix des méthodes. L'objectif n'est pas de tester une théorie préexistante mais de découvrir ou développer une nouvelle théorie à partir des données de terrain. La conceptualisation est essentielle, permettant d'explorer l'objet d'investigation, d'éclairer ses dimensions et de l'inscrire dans un contexte d'action défini. (Source 13)

1.2. Les perspectives des participants à la recherche et leur diversité

La recherche qualitative s'intéresse aux significations que les individus ou groupes donnent à leurs pratiques, routines et perceptions, à travers leurs paroles, actions et écrits. Elle cherche à comprendre la diversité des points de vue autour d'une même réalité sociale, considérant que les divergences observées éclairent le contexte d'action. Tenter de réduire ou synthétiser ces données de manière prématurée empêche de saisir la complexité du phénomène étudié, y compris les contradictions. Elle explore les représentations et les pratiques, cherchant à saisir les logiques d'actions et de sens, en resituant les individus dans leurs contextes et rapports sociaux. Le chercheur doit veiller à ne pas projeter ses propres visions pour éviter la sur-interprétation. (Source 14)

1.3. La position réflexive du chercheur

Le chercheur qualitatif est un intervenant actif et non un analyste neutre. Sa présence, ses interactions et ses questions influencent la production de connaissances. Cette intervention est acceptable si elle est accompagnée d'une posture réflexive de la part du chercheur. (Source 15)

1.4. La variété des approches et méthodes de recherche qualitative

En raison de son ancrage dans l'articulation entre théorie et méthodes, la recherche qualitative est diverse. Différentes perspectives théoriques (interactionniste, structurelle, centrée sur le groupe social) peuvent être développées pour étudier la même réalité, chacune proposant une manière spécifique d'investiguer et constituant un type de recherche qualitative distincte. (Source 16)

Exemple : La recherche interventionnelle « RESIST »

Cette recherche évaluait une intervention de sevrage tabagique auprès d'apprentis. Partant de l'observation que des non-participants au programme avaient réduit leur consommation, l'hypothèse de l'effet de groupe et du réseau social comme facteur favorisant le changement de comportement a été posée. Une méthodologie qualitative, alliant observations et entretiens, a été choisie pour investiguer cette dimension, en étroite relation avec un cadre conceptuel reliant le réseau social aux capacités (sociales, économiques, culturelles, environnementales) et à la promotion de la santé. (Source 17)

Exemple : Rapports à la maladie marqués par le genre

Une étude sur les proches de personnes atteintes d'un cancer du poumon (Kane et Kivits, 2009) a montré que le discours sur la maladie varie selon le genre. Les femmes tendent à parler davantage de la maladie, tandis que les hommes en gardent une plus grande maîtrise, ramenant l'échange à l'information médicale. Ce différentiel crée des tensions au sein du couple, où les femmes peuvent trouver les hommes peu expressifs et les hommes percevoir les femmes comme ressassant leurs maux. Ce contraste éclaire les rapports de genre dans l'expression de la maladie. (Source 19)

Exemple : Conflit d'interprétation sur la violence urbaine

L'analyse des émeutes de 2005 par Xavier Crettiez (2008) illustre la diversité des schémas explicatifs en sciences sociales. Laurent Muchielli interprète ces violences comme une contestation politique légitime, tandis que Sébastien Roché y voit des phénomènes de bravade adolescente. Ces deux thèses, bien que différentes, sont complémentaires et soulignent l'importance de diversifier les perspectives pour enrichir la compréhension d'un phénomène social complexe. (Source 21, 22, 23)

2. Spécificités de la recherche qualitative en santé publique

La recherche qualitative en santé publique présente des particularités liées à l'objet « santé » et à son environnement pluridisciplinaire. (Source 24)

2.1. Le rapport à l'objet « santé »

Contrairement aux sciences sociales qui prônent souvent la neutralité axiologique, la recherche qualitative en santé publique est profondément ancrée dans le terrain. Elle vise à contribuer aux connaissances fondamentales en matière de santé ET à transformer les pratiques ou les organisations. Les chercheurs travaillent souvent en étroite collaboration avec les professionnels de terrain, participant à l'émergence de nouvelles questions et même à l'évolution des pratiques professionnelles. (Source 25, 26)

Exemple : Posture du chercheur en santé publique

Les séminaires de recherche visant à formaliser l'implication des SHS en santé ont abordé la question de la posture réflexive. Il a été constaté que l'approche en santé publique conduit à une relation plus symétrique entre chercheurs et partenaires, avec des intérêts réciproques pour la recherche et la volonté d'être "dans l'action" ou d'envisager les retombées concrètes de la recherche. (Source 20)

2.2. Un champ de recherche pluridisciplinaire

Les problématiques de santé exigent un éclairage pluridisciplinaire. Par exemple, les recherches sur les « limites de la vie humaine » mobilisent la génétique, la biologie, la physique, la bio-informatique, mais aussi la démographie, la psychologie, la sociologie, l'anthropologie, la philosophie et le droit, pour comprendre ce que l'allongement de la vie implique pour l'homme et la société. (Source 27)

2.3. ... et une interdisciplinarité favorisée par la méthodologie qualitative

La méthodologie qualitative peut dépasser les clivages disciplinaires. La médecine et la santé publique ont renoué avec ces méthodes, historiquement présentes via l'observation et l'entretien patient. Ce regain d'intérêt est dû aux transformations épidémiologiques (maladies chroniques, inégalités sociales de santé) qui nécessitent d'étudier le vécu, les représentations de la maladie, et la relation patient-professionnel. Les outils d'enquête qualitatifs sont de plus en plus mobilisés par des chercheurs de diverses disciplines. Cependant, il est essentiel de bien former les professionnels à ces méthodes pour éviter une utilisation inappropriée. (Source 28)

3. Les types de recherche qualitative

La recherche qualitative en santé publique se caractérise par la coexistence de la recherche fondamentale (production de connaissances) et de la recherche appliquée (investigation orientée vers l'application). (Source 29)

3.1. La production de connaissances et la visée opératoire

La recherche qualitative dans les SHS est principalement orientée vers la production de connaissances, tandis que la santé publique a souvent une visée opératoire, c'est-à-dire orientée vers l'application. Cette distinction peut être source de difficultés pour les chercheurs des deux camps. L'étape de problématisation est cruciale pour concilier ces finalités. Bien que distinctes, ces deux finalités peuvent se compléter utilement. (Source 30, 31)

3.2. Répondre à la commande

En santé publique, de nombreuses recherches répondent à une commande émanant d'organismes ou de collectivités. Le chercheur doit alors s'approprier la question du commanditaire, la reformuler et l'enrichir, tout en y intégrant une visée opératoire. Un cahier des charges est un document essentiel qui formalise la demande, la délimite (moyens, temps) et définit les engagements mutuels du chercheur et du commanditaire (objectifs, accès aux données, ressources). (Source 33, 34, 35)

Exemple : Évaluation d'une formation par commande

Une sociologue est engagée pour évaluer une formation destinée aux médecins généralistes. Son premier travail est de clarifier ce que le commanditaire entend par « évaluation » et de reformuler la question en une problématique opératoire, par exemple, en se concentrant sur les apports réflexifs de la formation à moyen et long terme, plutôt que sur la simple opinion immédiate des participants. Un cahier des charges formalise cette redéfinition, les objectifs, les moyens et le calendrier. (Source 34, 35)

4. En conclusion : Penser sa question de recherche (Problématisation)

La problématisation est une étape fondamentale en recherche qualitative, particulièrement en sciences sociales. Elle consiste à « questionner la question », à délimiter le champ de recherche, à définir les problèmes et à les conceptualiser en référence aux connaissances existantes. C'est dès cette étape que se construit la scientificité de la recherche, et elle doit être transparente pour assurer la fiabilité de l'étude. (Source 38, 39)

4.1. Qu'est-ce que « problématiser » ?

Problématiser, c'est déconstruire l'objet (interroger les opinions communes, les préconceptions) et le reconstruire dans une perspective de recherche. Il s'agit de prendre de la distance avec son sujet grâce à la revue de littérature et au travail de terrain exploratoire. (Source 39)

En santé publique, cette phase est parfois complexe en raison de contraintes temporelles ou d'accès aux connaissances, surtout pour des recherches commanditées ou des évaluations de programmes. (Source 40)

4.2. Problématiser pour : expliciter, ancrer, déplacer

  • Expliciter : La problématisation rend transparent le processus de recherche, du questionnement initial au choix des méthodes et à l'analyse. Elle assure la cohérence entre la problématique et les données, et établit une liaison claire entre la question posée, les outils et les résultats. Le chercheur doit justifier et rendre explicites la cohérence de ses choix. La recherche qualitative est un processus circulaire de va-et-vient entre les étapes, et cette liaison explicite est essentielle pour la compréhension et la crédibilité de l'étude. (Source 41, 42)

  • Ancrer : Elle permet de situer la recherche dans le corpus de connaissances existantes. Il est crucial d'éviter de sous-estimer l'existant et de s'ouvrir aux connaissances multidisciplinaires, notamment en santé où les chercheurs en SHS et biomédicaux doivent explorer des bases bibliographiques différentes. L'échange interdisciplinaire enrichit cet ancrage. (Source 43)

  • Déplacer : C'est le moment de la flexibilité et de l'exploration de toutes les pistes possibles (théoriques, pratiques, méthodologiques) pour construire l'architecture la plus solide de l'objet étudié. Cela implique de s'affranchir des codes disciplinaires et de déplacer l'objet dans d'autres cadres compréhensifs, grâce à la littérature et à une phase exploratoire (entretiens, observations flottantes). Cette approche inductive et itérative peut dérouter les habitués d'un processus de recherche séquentiel. (Source 44)

4.3. Comment problématiser ? Modèles de problématisation

Plusieurs modèles guident la problématisation, mais tous soulignent l'importance de la (re)formulation de la question, le recours à la littérature et l'exploration. (Source 45)

Modèle d'U. Flick (2009)

Ce modèle commence par la formulation d'une question générale, approfondie par des questions spécifiques ou secondaires. La revue de la littérature informe l'état des connaissances et nourrit la reformulation. Ensuite, la conceptualisation mobilise des concepts clés pour éclairer la question (ex: la confiance dans la relation consultant-client ou professionnel-patient). La reformulation de la question est dynamique et peut évoluer tout au long de la recherche avec les premières données de terrain. (Source 46)

Modèle de R. Quivy et L. Van Campenhoudt (2006)

Ce modèle propose une étape d'exploration approfondie de la question de départ, incluant une revue de la littérature et une exploration de terrain (entretiens, observations). Cette phase vise à "rompre" avec l'approche évidente de l'objet, en le déconstruisant et le reconstruisant via la conceptualisation. Après cette étape, un modèle d'analyse peut être élaboré. Les deux modèles soulignent l'interdépendance des étapes. (Source 47)

Notre modèle : définir, explorer et conceptualiser

Pour problématiser (expliciter, déplacer et ancrer), il faut définir, explorer et conceptualiser. (Source 48)

  • Définir : Il s'agit de préciser les idées, notions et termes clés qui orienteront le terrain de recherche. Cette étape implique de déconstruire la question initiale pour clarifier ce que l'on cherche (ex: "représentations" signifie-t-il "représentations sociales", "opinions", ou "perceptions" ?). Des recherches documentaires (littérature grise, bases bibliographiques) sont nécessaires pour affiner la définition. (Source 49, 50, 51)

  • Explorer : L'exploration passe par une revue de la littérature et des entretiens ou observations exploratoires, libres et ouverts. L'objectif est de s'imprégner du terrain, d'en saisir les expériences, de confronter ces premières impressions à la littérature et aux définitions. Cette approche flexible et "naïve" aide à définir la question, à informer sur les orientations théoriques et les pistes méthodologiques. (Source 51, 52)

  • Conceptualiser : Cette étape mobilise des concepts théoriques clés pour éclairer la question posée. La conceptualisation permet une reformulation de la question générale et spécifique. Par exemple, dans l'étude sur la télémédecine, l'exploration a révélé la centralité de la "relation médecin-patient", menant à la mobilisation de ce concept pour guider les analyses. (Source 52, 53)

5. Lier théories et méthodes

Le choix des méthodes en recherche qualitative n'est jamais indépendant des options théoriques. La cohérence entre la vision théorique et la méthode de recueil de données est fondamentale. L'entretien est privilégié pour la compréhension des comportements, le questionnaire pour l'explication. Il est crucial de définir les objectifs avant de choisir une méthode. (Source 54)

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