Dimension politique des guerres modernes

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Analyse de l'évolution des conflits et de leur dimension politique, des guerres interétatiques aux conflits transnationaux.

La guerre est un phénomène complexe et sa compréhension a évolué. Voici des points clés pour naviguer dans ses différentes dimensions et transformations.

Axe 1 : LA DIMENSSION POLITIQUE DE LA GUERRE : DES CONFLITS INTERETATIQUES AUX ENJEUX TRANSNATIONNAUX

  • Définition : La politique concerne les affaires publiques, le pouvoir, sa conquête et son exercice.

  • Lien intrinque : La guerre est toujours liée au pouvoir, directement ou indirectement.

  • Types de conflits et implication politique :

    • Guerre interétatique : Conflit entre États, donc entre gouvernements.

    • Conflits transnationaux : Comme le terrorisme, impliquent les gouvernements qui sont attaqués ou doivent réagir (ex: terrorisme islamique).

  • Problématique : En quoi toutes les guerres comportent-elles un enjeu politique et comment cette dimension a-t-elle évolué ?

I. La guerre "classique" des Temps modernes (XVIIe-XVIIIe s.)

A.La transformation de la guerre avec la construction des États modernes

  • Révolution militaire (fin du Moyen Âge - début Temps Modernes) :

    • Caractéristiques :

      • Croissance des effectifs des armées.

      • Prépondérance de l'infanterie sur la cavalerie.

      • Importance des armes à feu et modifications des défenses (ex: Vauban).

      • Professionnalisation des soldats.

    • Conséquences : Augmentation du coût de la guerre, armées permanentes, transformation de la fiscalité (impôts permanents).

    • Lien avec l'État moderne (Brian M. Downing) : La guerre et la révolution militaire ont conduit à la construction d'un État centralisé capable de gérer de grandes armées et de monopoliser les ressources.

  • Impact : Les rois deviennent chefs d'armées étatiques permanentes pour leur politique.

B. Clausewitz, un théoricien de la guerre

Contexte biographique

  • Carl von Clausewitz (1780-1831) : Officier prussien, théoricien de la guerre.

  • Expérience : Participe aux guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Influence par Scharnhorst (stratégie, histoire).

  • Œuvre majeure : De la Guerre (publiée posthume 1832-1835).

Principes fondamentaux

  • Phénomène relationnel : « Duel à vaste échelle », implique deux acteurs politiques.

  • Début de la guerre : Choix de l'agressé de se défendre par la violence.

  • Fin de la guerre : Un acteur cesse la violence.

  • Outil politique : La guerre est un moyen, non une fin, pour contraindre l'adversaire.

  • Citations clés : "Continuation de la politique par d'autres moyens" (ou mieux, "continuation des relations politiques, avec l'appoint d'autres moyens").

  • But de la guerre : Contraindre l'adversaire par la violence à exécuter notre volonté.

  • Moyens utilisés : Violence armée (art militaire).

  • L'art de la guerre : Utiliser tous les moyens (diplomatie, politique, économie) intelligemment et complémentairement.

Types de guerres selon les acteurs

  • Interétatiques : Entre États.

  • Guerre civile : À l'intérieur d'un État.

  • « Petites guerres » : État contre combattants civils limités en ressources.

« Guerre réelle » vs « Guerre absolue »

  • « Guerre réelle » : Guerre souvent proportionnée aux moyens, s'arrête quand le but est atteint, sans anéantissement. Exemple : Guerre de Sept Ans.

  • « Guerre absolue » : Radicalisation de la guerre, "montée aux extrêmes", cherche l'anéantissement de l'adversaire.

  • « Brouillard de la guerre » : Incertitudes et imprévus qui règnent sur le champ de bataille.

C. La guerre de Sept Ans (1756-1763) : Un modèle de "guerre réelle"

1) La guerre de Sept Ans

  • Nature : Guerre interétatique globale (selon certains, 1ère guerre mondiale).

  • Alliances : Grande-Bretagne/Prusse contre France/Autriche/Russie.

  • Causes : Géostratégiques (domination territoriale en Europe, colonies), idéologiques (monarchies catholiques vs protestantes).

  • Théâtre : Mondial (Europe, Amérique du Nord, Antilles, Inde...).

  • Conséquences :

    • France : Perd presque toutes ses possessions coloniales.

    • Grande-Bretagne : Devient la 1ère puissance mondiale.

    • Prusse : Devient une puissance majeure.

  • Stratégie : Rationnelle et politique, économie des forces, alliances politiques (ex: France et Indiens).

  • Enjeux : Territoriaux (Silésie, Amérique du Nord), lutte de puissance, politique interne (image du roi).

  • Caractéristique Clausewitzienne : Guerre dynastique, menée par des souverains avec des armées professionnelles limitées. Ne cherche pas l'anéantissement mais l'avantage pour négocier.

II. La guerre de masse à l' heure des nations (XIXe-XXe.)

A. Les guerres de la Révolutions et de l'empire : vers la "guerre absolue" ?

1) Le tournant de 1792 : Vers la "guerre absolue"

  • Changement de nature : Non plus "un roi contre un roi", mais "un peuple contre un peuple" (Clausewitz, De la Guerre).

  • Armées : De professionnelles limitées à nationales/citoyennes (mobilisation totale, levée en masse, service militaire obligatoire).

  • Moteur : De la raison politique à la passion (idées de la Révolution, liberté, lutte contre la tyrannie).

  • Objectifs : De territoriaux à idéologiques (répandre les idées révolutionnaires, anéantissement de la tyrannie).

  • Fin de la guerre : Ne s'arrête plus aux objectifs politiques atteints, mais cherche la victoire et l'anéantissement de l'adversaire. Guerres plus longues.

  • Violence : Devient affirmée et radicale (Marseillaise, massacres de populations civiles). Montée aux extrêmes.

  • Bilan humain : Très lourd (1 million de morts français, 2 millions étrangers).

  • Facteurs de la guerre absolue :

    • Moyens employés disproportionnés, effectifs considérables (Grande Armée: 700 000 Français + 200 000 étrangers).

    • Recherche de la destruction de l'adversaire (ex: massacres en Espagne).

    • La « Nation en armes » défend la République et ses valeurs.

    • Sentiment national fort.

  • Nuances :

    • Buts politiques subsistent (survie de l'Empire, diffusion d'un modèle politique).

    • Stratégies militaires restent parfois traditionnelles, évolutions d'armement limitées.

    • Le « brouillard de la guerre » persiste (ex: hiver russe 1812).

  • Héritage : Notion de « guerre totale » (David Bell), souvent attribuée à la Première Guerre mondiale.

B. Des conflits de genre nouveaux au XIXe s. toujoursconformes au modèle clausewitzien

1) Les "petites guerres" liées au mouvement des nationalités

XIXème siècle

  • « Petites guerres » : Mouvements nationaux post-Congrès de Vienne (Grèce, Belgique, unifications italienne et allemande). Guerres de guérilla.

2) Les guerres coloniales

  • Guerres coloniales : Européens profitent de leur supériorité technique. Buts géostratégiques, économiques et culturels. Outils politiques pour les États.

C. Les guerres du XXe siècle : Guerre Mondiales

1) Les deux conflits mondiaux : des guerres absolues ?

Guerres Mondiales

  • Conflits interétatiques avec fortes oppositions nationalistes (revanchisme, pangermanisme, antisémitisme).

  • Guerres totales : Mobilisation humaine, économique, financière, technologique, psychologique. Se rapprochent de la « guerre absolue ».

  • Volonté d'anéantissement :

    • 1ère GM : Conditions de paix dures pour l'Allemagne (Traité de Versailles).

    • 2nde GM : Guerre d'anéantissement (génocide juif, crimes de guerre, Kamikazes, bombe atomique). Idéologie prime sur le politique.

  • Hiérarchie politique/militaire :

    • 1ère GM : Politique domine le militaire.

    • 2nde GM : Idéologie prime, gouvernements militaires.

2) La guerre froide : une 1ere remise en cause du modèle clausewitzien ?

  • Transnationale : Opposition communisme vs capitalisme libéral/démocratique.

  • Guerre de puissances : États-Unis vs URSS, domination internationale.

3) Les guerres de décolonisation, les "petites guerres" de Clausewitz ?

  • Ébranlement du modèle classique : Pas d'affrontement entre deux États, mais État contre mouvements séparatistes (guérilla).

  • Acteurs asymétriques : Armées professionnelles vs populations civiles.

  • Logique transnationale : Soutien de l'ONU, États-Unis, URSS.

  • Dimensions multiples : Politiques, sociales, économiques, identitaires, culturelles.

III. Les guerres "irrégulières" à l'âge des logiques transnationales (XXIe s.)

A. La Transformation de la guerre de Martin Van Creveld : une remise en cause de la pensée de Clausewitz

Théorie de Martin van Creveld

  • La Transformation de la guerre : La conception clausewitzienne serait historiquement datée.

  • Sous-estimation de l'aspect social et passionnel de l'engagement.

  • Éloignement du modèle interétatique vers des guerres terroristes et intraétatiques.

  • Généralisation des guerres civiles, ethniques, religieuses ou nationales.

  • Facteurs de guerre moins politiques qu'idéologiques, religieux ou ethniques.

  • Contestation : Dario Battistella met en avant que les motivations ethniques/religieuses peuvent masquer des stratégies éminemment politiques.

B. Les "guerres irrégulières" d'Al- Quaïda et Daech sont-elles clausewitzienne ?

1) Qu'entend-on par "guerre irrégulières" ?

  • Caractéristiques :

    • Juridiquement : Pas de déclaration de guerre, non-respect du droit de la guerre (protection civils/prisonniers, torture, trèves).

    • Stratégiquement : Attentats, guérilla, armes non-conventionnelles (avions/camions missiles, armes chimiques).

    • Géographiquement : Pas de ligne de front ni de frontières définies (intraétatiques et transnationales).

    • Acteurs : Abolition distinction civil/soldat, groupes paramilitaires, enfants soldats.

  • Terminologie : « Petite guerre », guerre asymétrique, non-conventionnelle, conflit de basse intensité, guérilla, terrorisme, etc.

  • Acteurs non-étatiques qui n'ont pas le "jus ad bellum" (droit à la guerre). Contre des armées classiques, c'est une guerre asymétrique.

  • Non-respect du jus in bello (droit dans la guerre) : Enfreint les règles de conduite pour limiter la destruction.

  • Guerre non-conventionnelle : Utilisation de tactiques comme le terrorisme, les embuscades, le harcèlement, les armes non-conventionnelles.

  • Pas de ligne de front ni de frontières : Guerres intraétatiques et/ou transnationales.

  • Évolution du droit international : Reconnaissance progressive du statut de combattant pour certains groupes qui étaient considérés comme irréguliers (ex : Résistance, guerres d'indépendance).

2) Al-Qaïda et Daech : les frères ennemis

  • Terrorisme : Violence pour un but politique, visant civils et armées pour faire pression.

  • Islamisme : Courant politique visant à instaurer un État musulman régi par la charia.

  • Djihad : « Guerre sainte » contre les Infidèles selon ces groupes (interprétation non universelle).

  • Points communs : Islamisme radical, attentats terroristes.

  • Al-Qaïda (« la Base ») :

    • Fondée en 1988 par Oussama Ben Laden.

    • Concepts clés : « Djihad global » (planète entière, sans distinction civil/militaire), distinction « ennemi proche » (musulman) et « ennemi lointain » (occidental).

    • Célèbre pour les attentats du 11 septembre 2001.

  • Daech (État islamique) :

    • Né d'une scission avec Al-Qaïda.

    • Profite des conflits en Irak et Syrie pour conquérir des territoires.

    • Proclame un califat en 2014.

    • Aussi hostile à l'Occident, mais cible prioritairement les chiites.

  • Objectifs politiques : Combattre les États occidentaux, établir un califat, refuser les États-nations. Idéologie salafiste sunnite.

  • Stratégies :

    • Al-Qaïda : Multiplier les foyers d'insurrection, djihad global.

    • Daech : Établir un califat sur un territoire donné (Syrie/Irak) pour exporter le djihad.

  • Communication : Al-Qaïda (argumentation, web), Daech (réseaux sociaux, message clair).

  • Recrutement : Al-Qaïda (méthodique, centralisé, civils radicalisés projetés à l'étranger), Daech (plus brouillon, volontaires internationaux).

  • Attentats : Revendiqués, parfois planifiés, parfois inspirés (ex: attentats en Europe).

Ces guerres sont-elles en rupture avec Clausewitz ?

  • Oui :

    • Pas entre nations, recrutement mondial (ennemis intérieurs).

    • Acteurs militaires sont non-étatiques (groupes terroristes, civils armés).

    • Motivation idéologique/religieuse, pas de réelle volonté pacifiée à court terme.

    • Utilisation d'armes non-conventionnelles (avions/véhicules-béliers).

    • Guerre et communication très liées (choix des victimes, chocs visuels, NTIC).

    • Occidentaux utilisent des méthodes irrégulières (drones, unités spéciales, traitement des prisonniers, sociétés privées).

    • Pas de continuation des relations classiques (économiques, diplomatiques).

  • Non :

    • Stratégie de Daech (création d'un proto-État, conquêtes militaires) s'inscrit plus dans le modèle clausewitzien que Al-Qaïda.

    • L'islamisme est d'abord un courant politique (hiérarchie, pouvoir).

    • L'agressé répond (guerre au sens de Clausewitz).

    • Le fondamentalisme relève de la guerre absolue (pas de compromis, engagement total).

    • Pour les États occidentaux, la lutte contre le terrorisme relève de la « guerre réelle » (ressources limitées, pas de mobilisation générale, pas d'armes atomiques).

Nouvelles formes de conflits irréguliers transnationaux

  • Piraterie, trafics (drogue, armes, animaux exotiques) : S'épanouissent dans la mondialisation, notamment dans les États faillis.

  • Motivations : Socio-économiques plus que politiques. Logique transnationale.

  • « Guerres climatiques » : Liées aux migrations, raréfaction des ressources (eau), contrôle de territoires stratégiques.

Persistance des guerres interétatiques et nouvelles modalités

  • Diminution des conflits interétatiques depuis 1991 :

    • Dissuasion nucléaire.

    • Succès relatif des systèmes de sécurité collective (ONU).

  • Persistance : Conflits hérités (Cachemire, Chine/Taïwan, deux Corée), et la guerre Russie/Ukraine.

  • Nouvelles formes d'engagement des États :

    • Guerres d'intervention : Intervention dans un État marqué par la guerre (coalition, ONU ou non). Ex: Tempête du désert (1991), Mali (Serval, Barkhane).

    • Guerres préventives : Neutraliser des menaces supposées. Ex: Guerre en Irak (2003) pour les "armes de destruction massive".

    • Cyberguerres : Usage de virus informatiques pour saboter des infrastructures critiques. Ex: États-Unis/Israël contre l'Iran (2010, 2012).

    • Robotisation : Drones, robots autonomes (transport, déminage) pour minimiser les risques humains.

  • Avantages de la robotisation : Plus rapides, précis, moins coûteux financièrement et en vies humaines.

  • Risques et limites :

    • Autonomisation : Problèmes éthiques si l'humain n'est plus le décisionnaire final.

    • Hackage.

    • Mettent en péril les principes du droit international (précaution, proportionnalité).

  • Développement : Pays avec gros budgets militaires (États-Unis, Chine, Russie) et puissances technologiques.

  • Opposition : ONG, Antonio Guterres, une trentaine d'États demandent un traité d'interdiction

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