Analyse des Tropismes dans le théâtre

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Exploration des mouvements intérieurs et du langage dans "Pour un oui ou pour un non" de Nathalie Sarraute.

Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute : Une Exploration Profonde du Langage et des Tropismes

La pièce Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute, publiée en 1982, est une œuvre emblématique du Nouveau Théâtre, qui se distingue par son exploration minutieuse des dynamiques interpersonnelles, révélant les abysses des non-dits et des sous-conversations. Sarraute y déploie sa théorie des tropismes, ces mouvements psychologiques infimes et subconscients qui orientent nos comportements et nos paroles. Loin d'une simple querelle, la pièce met en scène un véritable drame du langage, où la cause d'une rupture amicale insignifiante en apparence dévoile la complexité des relations humaines et l'incommunicabilité fondamentale.

Introduction à l'Œuvre et à l'Auteure

Nathalie Sarraute (1900-1999) est une figure majeure de la littérature du XXe siècle, pionnière du Nouveau Roman avec son premier recueil Tropismes (1939). Son œuvre, qu'elle soit romanesque ou théâtrale, est toujours centrée sur les « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience », et qui sont à l'origine de nos paroles et sentiments. Elle s'est consacrée à l'écriture après avoir été radiée du barreau de Paris en 1940. Ses collaborations avec les radios européennes l'ont conduite à explorer le genre radiophonique, mettant en lumière l'importance du dialogue. Pour un oui ou pour un non est sa dernière pièce de théâtre et est un exemple parfait de sa démarche littéraire.

Contexte et Réception de la Pièce

La pièce est créée en 1981 sur France Culture, avec Laurent Terzieff et Jean Leuvrais. Son succès se prolonge avec une mise en scène en 1986 par Simone Benmussa, puis une adaptation télévisée en 1988 par Jacques Doillon. Le fait qu'elle ait été initialement conçue comme une pièce radiophonique est crucial : elle met l'accent sur le « seul dialogue entre des personnages invisibles », où l'intonation et le rythme de la voix deviennent les principaux vecteurs de sens, supplantant les mouvements corporels et le décor.

La Nature de la Dispute : Un « Combat sans Merci »

Dès les premières lignes du matériel de cours, il est clair que la pièce ne se limite pas à une simple querelle. Sarraute indique que les personnages ne se « haïssent » pas, mais qu'ils sont porteurs de « tendances opposées ». La dispute entre H1 et H2, qui semble naître « pour un oui ou pour un non », révèle en réalité un profond mépris et une accumulation de non-dits.

Disputatio vs. Agôn

Le texte fait référence à deux concepts grecs pour éclairer la nature de la dispute :
  • La disputatio : Dans un sens originel, il s'agit d'un différend moral ou intellectuel sans émotion, un dialogue rationnel où différentes idées s'opposent. Issue des pratiques médiévales universitaires, la disputatio met en scène des intellectuels qui, incarnant des thèses opposées, s'efforcent de raisonner de manière critique.
  • L'agôn : Il représente un affrontement verbal, une joute qui se transforme en véritable combat. C'est précisément ce qui se produit chez Sarraute, où le langage devient l'arène d'une lutte acharnée, soulignant comment une amitié peut se briser sur des paroles apparemment futiles.

Dans Pour un oui ou pour un non, la disputatio initiale dégénère en agôn, illustrant l'évolution d'un désaccord intellectuel vers un conflit émotionnel violent.

Les Tropismes : Mouvements Intérieurs Inconscients

Le concept central de l'œuvre de Sarraute est le tropisme. Inspiré du langage scientifique (mouveements involontaires des plantes ou animaux), Sarraute l'adapte pour désigner :
« Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons. » Sarraute, L'Ère du Soupçon, 1956.
Ces micro-réactions psychologiques, souvent enfouies et silencieuses, sont la véritable substance de ses œuvres. Elles se manifestent par tout ce qui dépasse le langage explicite : les gestes, le ton, la voix, l'attitude, le comportement.

Du Récit au Théâtre : Les Tropismes se Révèlent

Sarraute explique que ce qui, dans ses romans, constituait l'action dramatique de la sous-conversation (sensations, impressions, ressentis), se déploie dans la pièce directement dans le dialogue. La sous-conversation devient la conversation elle-même, le « dedans » devenant le « dehors ». Les personnages expriment ce qu'on ne dit pas d'ordinaire, permettant au dialogue de « descendre » au niveau des mouvements intérieurs. Un critique, Jean Thibaudeau, a qualifié ce passage du roman au théâtre de « gant retourné ».

Exemple concret de tropisme dans la pièce :

Le reproche de H.2 à H.1 concernant la manière dont H.1 a prononcé un simple « C'est bien... ça... » avec un « intervalle plus grand » et un « accent mis sur "bien" » est un exemple parfait de tropisme. Ce détail insignifiant en apparence déclenche un conflit profond, car il manifeste un ressenti beaucoup plus complexe qu'une simple critique de prononciation. Il incarne le langage fugace et subtil des micros-sentiments que Sarraute appelle le sous-dialogue.

Le Langage comme Thème Principal : Un Drame du Langage (Logodrame)

Le langage est non seulement le médium de la pièce, mais aussi son sujet principal. La pièce est qualifiée de logodrame, un drame où le langage lui-même devient l'objet de l'action.

Le Dialogue Fragmenté et ses Figures de Style

Sarraute, déjà familière avec le travail sur les voix intérieures et les conversations entremêlées, superpose conversation et sous-conversation. Le dialogue fragmenté est une caractéristique majeure de son écriture théâtrale et se manifeste par plusieurs procédés :
  • La stichomythie : Échange de répliques courtes et dynamiques, utilisée pour exprimer une vive émotion ou un conflit, créant un effet d'accélération.
    • Exemple : « H.2.: Eh bien ? / H.1: Eh bien... / H.2: Eh bien ? / H.1.: Non... » Chaque variation de ponctuation modifie le sentiment exprimé.
  • L'aposiopèse : Figure de style consistant à suspendre le sens d'une phrase par des points de suspension, laissant au lecteur/spectateur le soin de la compléter. Elle révèle une émotion intense, une allusion ou une rupture du discours.
    • Exemple : « F. : C'est lui dont vous m'avez souvent parlé ? Je me rappelle... quand il a été souffrant... vous étiez si inquiet... » Les (...) suggèrent l'indicible ou les souvenirs douloureux.
  • Le détournement des anaphores : Au lieu de répéter un mot avec le même sens pour renforcer une idée, Sarraute utilise la répétition pour affirmer la distance qui se crée entre les personnages.
    • Exemple : « H.1 : Peut-être... mais à qui veux-tu qu'on demande ? » La reprise de « peut-être » n'est pas une affirmation mais une interrogation teintée de scepticisme.
  • Les guillemets ironiques : H.2 reproche à H.1 d'utiliser des guillemets autour de certains mots (« Poésie. » « Poétique. ») comme une marque de distance, d'ironie, voire de mépris. Ces guillemets suggèrent que le langage ne montre qu'une partie de la réalité, ou qu'il est utilisé pour créer une distinction moqueuse. H.2 les reprendra pour affirmer sa propre distinction.
  • Le monologue : Texte prononcé par un personnage seul en scène. Il peut être :
    • Délibératif (dilemme)
    • Explicatif (explication d'une action ou situation)
    • De confession (dévoilement de sentiments secrets)
  • La tirade : Une longue réplique où un personnage exprime ses émotions, pensées ou fait un récit.
  • L'aparté : Une intervention qu'un acteur dit « à part soi », sensée n'être entendue que des spectateurs ou d'un personnage précis. Il est souvent marqué par la didascalie « à part » ou « bas ».

Ces outils linguistiques servent à mettre en évidence l'incommunicabilité, les malentendus, et les émotions complexes qui échappent aux mots du quotidien.

Les Personnages : Deux Approches Antithétiques de l'Existence

Les personnages chez Sarraute sont désignés par des initiales (H.1, H.2, H.3, F), soulignant leur anonymat et le focus non pas sur leur identité sociale, mais sur leur psychologie profonde et leurs interactions vocales. L'absence de didascalies détaillées sur les mouvements ou le décor renforce cette focalisation sur le dialogue et les intonations. H.1 et H.2 sont présentés comme des archétypes antithétiques, dont l'opposition radicale est à la source du conflit.

Caractéristique H.1 (L'homme d'action) H.2 (L'homme contemplatif)
Rôle et Incarnation Incarne le « oui » à la vie sociale, aux conventions, à l'action. Incarne le « non » à la pression et à l'hypocrisie sociale, à la contemplation.
Attitude face au conflit Rationnel, cherche à comprendre, loyal, prêt à se réconcilier. Distant, hésitant, fuit le conflit, mais s'emporte « pour un oui ou pour un non ».
Perception de soi et des autres H.2 le perçoit comme un « heureux père de famille avec une bonne situation ». Se sent incompris, en marge de la société.
Mode de perception Pragmatique, terre-à-terre. Poétique, sensible aux nuances, aux sous-entendus.
Mots-clés Convention, compréhension, logique. Tropisme, ressenti, émotions, incommunicabilité.

Malgré leurs différences, ils alternent les rôles de victime et de bourreau, montrant la réciprocité de la fragilité humaine dans le conflit. L'intervention des voisins (H.3 et F) intensifie la dispute en prenant parti, ajoutant une dimension sociale et un effet de miroir aux tropismes des personnages principaux.

L'Implicite et le Dérisoire : La Profondeur des Détails

Un des points clés de l'œuvre est la capacité de Sarraute à transformer des détails insignifiants en drames microscopiques, révélant le fond des relations humaines. Le « moindre insignifiant » peut provoquer une rupture car il est le symptôme de « non-dits » et de « sous-conversations » accumulés. Ce qui n'est pas dit devient plus lourd que ce qui est explicitement formulé.

Dans la pièce, le fait de nommer des faits peut conduire à les annuler. Par exemple, H.1 qualifie l'intonation de son ami de « condescendante » pour lui enlever la possibilité de ressentir cette condescendance, mais cela ne fait qu'accentuer le malentendu.

Le Nouveau Théâtre et la Dramaturgie Minimaliste

Sarraute s'inscrit dans le mouvement du Nouveau Théâtre, qui, après la Seconde Guerre mondiale, cherche à se démarquer des codes du théâtre traditionnel. Ce mouvement inclut des auteurs comme Beckett et Ionesco (Théâtre de l'Absurde) mais s'étend plus largement. Ses caractéristiques dans la pièce sont :

  • Pas de découpage en scènes ou actes : Le flux de la conversation est continu.
  • Pas de cadre spatio-temporel précis : L'anonymat des lieux renforce l'universalité du conflit psychologique.
  • Situation conflictuelle futile et sans action dramatique visible : L'action est intérieure, psychologique, centrée sur les tropismes.
  • Peu de didascalies externes : L'attention est portée sur les intonations et le dialogue, non sur le jeu corporel ou le décor.
  • Arrivée in media res : La cause du conflit a déjà eu lieu dans le passé ; le spectateur entre dans la pièce au milieu d'une situation déjà tendue.
  • Absence de personnages nommés : H1, H2, H3, F soulignent l'attention portée à la psychologie et à la morale plutôt qu'à l'identité sociale.
  • Ambiguïté et fin ouverte : La dispute n'est jamais vraiment résolue, ce qui souligne le cycle incessant de l'incommunicabilité.

Structure de la Dispute

La pièce suit une structure cyclique d'escalade du conflit :

  1. Situation initiale : H1 interroge H2 sur son éloignement.
  2. Élément perturbateur : Les raisons de l'éloignement sont révélées (le fameux « C'est bien... ça. »), mais demeurent incompréhensibles pour H1.
  3. Péripétie 1 : L'intervention des voisins (H3 et F) intensifie le conflit en prenant parti.
  4. Péripétie 2 : Confrontation directe entre H1 et H2, où les rancœurs et les modes de vie opposés (action vs. contemplation) s'affrontent. Des références culturelles (ex: vers de Verlaine) peuvent servir de points de discorde.
  5. Élément de résolution : Les deux hommes prennent (brièvement) conscience de la fin de leur amitié.
  6. Dénouement : La dispute reprend, soulignant la nature insoluble du conflit.

Le Titre : Une Porte d'Entrée Herméneutique

Le titre Pour un oui ou pour un non, une expression du langage courant désignant le futile, l'aléatoire, le sans raison, est loin d'être anodin. Il est herméneutique, car il offre une double interprétation :

  • Simplicité apparente : Il évoque un échange quotidien simple, une querelle bénigne.
  • Sens caché : Derrière cette futilité se cache un enjeu psychologique invisible et profond, fait de non-dits. Il y a un drame existentiel dans le dérisoire.

C'est aussi un titre formé sur une antithèse (« oui » / « non ») qui illustre les incohérences de la condition humaine. De plus, il fait directement référence à H.2, cet homme qui rompt « pour un oui ou pour un non », et à la fin de la pièce, où la dispute repart, réaffirmant son opposition radicale.

Le Conflit Théâtral : Un Thème Éternel

Le théâtre est intrinsèquement lié au conflit. Des expressions comme « faire une scène » ou « se donner en spectacle » le montrent. Depuis l'Antiquité, de Sophocle (Antigone) à Molière (Tartuffe), la dispute est un ressort dramatique puissant. Elle fait avancer l'action et révèle les caractéristiques des personnages.

Le théâtre, lieu de l'exagération des paroles et des sentiments, met en scène des disputes qui, chez Sarraute, ne reposent plus sur le comique de gestes ou de situations, mais sur les malentendus, les non-dits et les silences. L'interprétation des mots et les failles du langage renouvellent la thématique classique de la dispute.

La Catharsis

Le théâtre offre au spectateur une expérience de conflit intérieur, menant à la catharsis. La purification des passions (terreur, pitié, peur, tristesse) permet, après la résolution de l'intrigue, une libération émotionnelle et un retour à l'équilibre intérieur. Cette libération individuelle est aussi envisagée comme contribuant à la paix collective dans la cité.

Conclusion : L'Enjeu de la Communication Interpersonnelle

La dispute dans Pour un oui ou pour un non n'est pas seulement un moteur dramatique ; elle est le révélateur des tropismes intérieurs des personnages, de leurs perceptions profondes et de leurs vérités enfouies. La pièce démontre que l'éclatement des vérités n'est pas une fin en soi, mais un moyen de mettre en lumière la complexité et les failles de la communication interpersonnelle. Le drame dépasse la simple quête de vérité pour se consacrer aux mouvements psychologiques qui façonnent nos interactions.

En choisissant le genre théâtral et en faisant du langage son action, Nathalie Sarraute offre une œuvre profonde sur ce qui nous anime et nous sépare, montrant que les paroles les plus anodines sont souvent chargées d'un poids invisible et redoutable.

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