Vivre l'instant présent : une injonction paradoxale (1)
98 kartAnalyse de la difficulté de vivre l'instant présent et de l'injonction à en profiter, explorant les perspectives de Pascal et Montaigne.
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Introduction au Chapitre 2 : Faut-il profiter de l'instant présent ?
La question de savoir s'il faut profiter de l'instant présent est une injonction fréquente, mais sa nature et sa faisabilité méritent une analyse approfondie. Cette interrogation soulève des considérations philosophiques sur le temps, le devoir et la capacité humaine à vivre pleinement le moment.
Analyse rapide de l'énoncé et reformulation
- Question : "faut profiter de l'instant présent"
- Nature : Injonction ou impératif.
- Formulation "faut-il" :
- Est-ce indispensable ?
- Est-ce obligatoire / de l'ordre du devoir ?
- Expression "profiter de" : Tirer profit de, rendre profitable. Ces termes impliquent une valeur intrinsèque à ce dont on doit profiter.
- "L'instant présent" : Un fragment de temps éphémère, qui est là maintenant mais disparaîtra bientôt. Sa nature fugace lui confère une valeur particulière.
- Question principale : Puisque l'instant présent passe, est-il indispensable, voire obligatoire, d'en profiter au maximum ?
Analyse du problème
Première réponse (qui semble évidente)
- Croyance : Il faut impérativement profiter de l'instant présent.
- Nature : Indispensable, potentiellement un devoir.
- Raisonnement :
- Si l'instant présent passe et est éphémère, il est urgent d'en profiter.
- Le temps est irréversible ; l'instant présent ne reviendra pas, on ne le vit qu'une seule fois.
- Par conséquent, il doit être saisi pleinement, et il faut "profiter" de ce moment.
Faille
- Doute : Si "profiter de l'instant présent" est reconnu comme un devoir ou un impératif, on peut questionner sa pertinence.
- Difficulté : Il est presque impossible de répondre à cet impératif.
- Tendance humaine : Notre conscience peine à vivre dans le présent.
- Le plus souvent, elle se concentre sur le passé (regret, remords).
- Ou bien, elle se concentre sur l'avenir (anxiété).
- Elle se concentre rarement sur le présent.
- Questions conclusives :
- Comment prescrire un impératif qui ne peut être suivi ?
- Cela a-t-il encore un sens ?
- Doit-on vraiment être obligé de suivre une prescription inatteignable ?
Progression vers une seconde hypothèse
Ainsi, il ne faut peut-être pas profiter de l'instant présent au sens où cela est peut-être au-delà de nos capacités, nous ne sommes peut-être pas capables de cela.
Alternative
Ou bien, il faut profiter de l'instant présent car on reconnaît qu'il ne reviendra pas. On reconnaît que cette prescription a un sens. Ou bien on se dit que cette prescription est impossible à suivre et qu'elle perd ainsi sa raison d'être. Au lieu de chercher à profiter de l'instant présent, ne peut-on pas prescrire une autre conduite, plus pertinente ?
Transition : Comment profiter de l'instant présent ?
Comment se rendre à ces prescriptions ?
B. Il faut profiter de l'instant présent et cela peut s'entendre de différentes manières.
La conception la plus commune dirait qu'il faut profiter de l'instant présent en accumulant les plaisirs. Il faudrait vivre dans l'intempérance et s'étourdir dans une multitude de distractions. Cela correspond sans doute à la conduite de l'homme "charnel" dont parle Kierkegaard.
Cette conception ne résiste pas à l'examen, est un peu fragile. On voit assez vite, qu'il s'agit d'une sorte de fuite, d'un refus de se confronter à notre condition humaine, d'un refus d'assumer cette conscience du temps, conscience de son évanescence. Si le temps est irréversible, alors notre temps est compté car nous sommes mortels. On pourrait ainsi dire que notre "budget temps" est limité. Profiter peut signifier "tirer profit de", voilà un terme qui a un sens presque économique. Il faudrait profiter de l'instant présent en ayant un rapport comptable au temps, en essayant d'optimiser son temps, remplir au maximum chacun des instants pour éviter de les gaspiller. Il faudrait dans ce rapport, éviter les temps morts, considérés comme des pertes de temps. Ces temps morts devraient nous conduire à culpabiliser. Ainsi, Montaigne, dans un extrait des "Essais" décrit une attitude courante :
"Nous sommes très critique à notre égard, lorsque nous nous rendons compte que nous n'avons rien fait".
Nous critiquons également, ceux qui, à nos yeux, "ne sont pas efficaces". Lorsque nous parlons de quelqu'un en disant "il a passé sa vie en oisiveté", nous fondons une critique, une condamnation.
I- Apparemment, il faut profiter de l'instant présent
Fugitif / Éphémère Arguments
Argument : Il est évident qu'il faut profiter de l'instant présent et cela est évident pour deux raisons. Tout d'abord, le temps file. Je veux dire par là, le temps ne cesse de s'écouler et l'instant présent est particulièrement fugitif, fugace, éphémère. Par opposition à l'éternité qui désigne un présent qui ne passe pas, le présent, lui, ne cesse de se transformer en passé. Il est, mais bientôt, il ne sera plus. Ce qu'on est en train de vivre du présent est déjà en train de finir.
Référence : Nous retrouvons ici, l'analyse de Saint Augustin. Celui-ci explique que le présent n'est qu'en cessant d'être. C'est parce qu'il rejoint le passé, qu'il relève du temps. Il faut profiter de l'instant présent parce qu'il ne dure pas. Si par exemple, je dîne avec des amis que j'apprécie particulièrement, je sais que je dois profiter pleinement de cet instant car bientôt, il sera devenu passé. En outre, le temps est irréversible, on ne peut pas revenir en arrière et ainsi, ce qui a lieu une fois, n'a pas lieu deux fois. Il sera donc impossible de le revivre. Chaque instant de notre vie est absolument unique et mérite qu'on en profite pleinement. Même si on peut renouveler un moment apprécié, ce ne sera jamais exactement le même. On peut conclure, l'injonction "Il faut profiter de l'instant présent" semble pleinement justifiée. Elle tient compte du fait que le temps est irréversible et que l'instant présent est fugitif.
Ga. Transition
Ces jugements négatifs vis-à-vis des causes qui prennent leur temps, révèlent que nous cherchons la perfection, la productivité à rentabiliser le présent. Nous cherchons à faire le plus possible en un minimum de temps. Nous pouvons ajouter un autre sens à cette expression, un sens moins exigeant en termes de rentabilité. Profiter de l'instant présent signifie goûter, être pleinement dedans, savourer le présent. Pour cela, il faudrait éviter de penser à autre chose et notamment d'éviter de penser au passé ou à l'avenir. On ferait l'effort d'être dans le présent sans être rongé par le regret ou bien sans être rongé par l'inquiétude qui porte sur l'avenir. Dans cette perspective, on essaierait de vivre l'instant présent en se disant qu'il mérite toute notre attention, car c'est peut-être le dernier. Pour autant, nous allons nous demander si cette injonction a vraiment du sens, si elle est cohérente et si nous sommes en mesure d'y répondre.
II. Remise en question de notre 1ère réponse
L'injonction est paradoxale. Elle va montrer qu'il ne faut sans doute pas y répondre.
A. Une Injonction qui manque de cohérence.
Je devrais profiter du présent en me disant que ce qui a lieu une fois, n'a pas lieu deux fois. Mais, comment profiter ? Nous nous heurtons à une impossibilité. Si j'ai trop conscience du temps qui passe, trop conscience de la dimension éphémère du présent, je suis déjà en train de nuire à mon insouciance. En effet, je me dis que bientôt, ce moment ne sera plus, cela m'empêche de le savourer. Se perd ici, une forme d'insouciance, de légèreté. Chaque moment vécu serait imprégné d'angoisse. En même temps, si je suis trop insouciant, si je n'ai pas assez conscience du passage du temps, de la valeur précieuse de chaque instant, je vais oublier la valeur du présent, oublier de le vivre pleinement. On est dans une situation insoluble, problématique car une trop grande insouciance me conduit à ne pas être assez investi dans le présent mais en même temps, si je suis trop investi, si je suis trop conscient de la fugacité de l'instant, je perds toute légèreté et je n'arrive pas à profiter du présent. Sophie Galabrux parle d'une forme de nostalgie très particulière. Cette nostalgie serait, elle, liée au présent et pourrait conduire à la tristesse. Cette nostalgie est liée à la conscience que chaque instant qui passe me fait que passer et bientôt ne sera plus. On éprouve alors une sorte de tristesse, d'impuissance. On se rend compte, qu'on ne peut pas figer ce moment. Par rapport au présent on ne peut rien capter, garder de manière définitive. Le présent n'est donc pas l'éternité. Elle explique que la tristesse peut surgir au sommet de la joie et elle prend l'exemple d'un moment très heureux qu'elle a vécu où elle s'est tout d'un coup décentrée pour se dire "Ces choses-là passent trop vite, comment faire pour en profiter". Cette injonction manque de cohérence, voire sans issue, parce qu'elle peut nuire à l'insouciance. En même temps, si je veux échapper à l'angoisse, je peux oublier la valeur du présent.
Textes chapitre 2 : Pascal, les pensées.
Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige, et s'il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Analyse de la difficulté de vivre le présent selon Pascal
Dans les "Pensées", Pascal s'interroge sur notre capacité au bonheur et examine notre rapport au présent. Il constate que nous ne parvenons jamais à nous "tenir au temps présent". Paradoxalement, nous échouons à vivre le présent, ce qui souligne notre inconstance. Le présent est le seul temps qui existe réellement et qui nous appartient, pourtant nous n'y pensons pas. Nous privilégions le passé ou, plus encore, l'avenir.
Pour nous en convaincre, Pascal propose une introspection : "Que chacun examine ses pensées". À chaque instant, nos pensées se tournent soit vers le passé, soit vers l'avenir, négligeant le présent. Nous ne parvenons pas à jouir de l'instant présent pour deux raisons principales selon Pascal :
- Le présent peut être blessant : "le présent d'ordinaire nous blesse". Nous le cachons car il nous afflige.
- La nature éphémère du présent : Même si le présent est agréable, sa nature fugace nous afflige car il "ne sera plus", le distinguant de l'éternité.
Ainsi, le présent peut être douloureux par son contenu ou par sa nature même, qui nous confronte à son évanescence.
C. Une impasse
Faut-il profiter de l'instant présent ? Nous sommes dans l'embarras. À la fois, cette injonction a des raisons d'être, l'instant présent est unique. Il est fugitif. On a toutes les raisons de dire qu'il faudrait en profiter. En même temps, cette injonction est confuse et elle semble impossible à tenir. Nous ne parvenons pas à vivre le présent. Il est difficile de trouver le juste positionnement entre une attitude engageante et une attitude trop légère. Si nous ne parvenons pas à vivre le présent, c'est incohérent de donner cet ordre. Au lieu de profiter de l'instant présent, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux habiter le présent ?
III- Il ne faut pas profiter de l'instant présent, il faut habiter le présent / vivre le présent.
A. Trouver l'énergie nécessaire et faire l'effort requis pour habiter le présent.
L'injonction à profiter de l'instant est problématique. Tout d'abord, cette injonction peut être culpabilisante car on n'arrive pas vraiment à profiter de cet instant. En outre, la visée de l'efficacité qui est associée à cette expression nous inscrit dans un rapport économique (comptable avec le temps), et ce rapport peut nous éloigner du présent. Ainsi, au lieu de profiter de l'instant présent, essayons d'habiter le présent. Mais qu'est-ce que cela signifie ?
Avec Pascal, nous avons vu combien il était difficile de nous tenir au temps présent. Cela veut dire que nos pensées le plus souvent se dispersent dans des temps qui ne nous appartiennent pas, à savoir le passé et l'avenir.
Toutefois, il est possible progressivement de modifier notre conduite. Dans les "Essais", Montaigne use de cette belle formule :
"Quand je dance, je dance. Quand je dors, je dors."
Par cette formulation, Montaigne nous encourage à habiter le présent. C'est-à-dire qu'il nous encourage à être pleinement dans ce qu'on fait, ce qu'on dit, ce qu'on est. Montaigne nous encourage à nous installer dans le présent au lieu d'aller trop vite, et au lieu de s'en extraire en ayant peur qu'il passe. Bien sûr, Montaigne est lucide. Il sait que nous sommes rarement dans le présent. Malgré cela, on peut essayer de s'extraire du passé ou de ce qui va arriver. Évidemment, cela demande des efforts, suivre ce conseil n'a rien d'évident, cela se travaille. On peut s'y entraîner, on peut apprendre à vivre le présent et à lâcher les temps qui ne nous appartiennent pas. Dans le passage étudié, Montaigne reconnaît que nos pensées peuvent se détourner du moment présent, que cela est fréquent mais il reconnaît aussi que nous avons le pouvoir, si nous le décidons, de les ramener au présent. Il s'agit d'une décision de notre part, c'est la décision d'être disponible au présent, à ce que je vis, ce que je comprends maintenant. Parce que c'est si important d'être présent au présent.
Conclusion : Habiter le présent plutôt que le "profiter"
L'injonction à "profiter de l'instant présent" est souvent paradoxale et difficile à suivre en raison de la nature éphémère du temps et de la tendance humaine à se projeter dans le passé ou l'avenir. Plutôt que de chercher à "profiter" dans un sens économique ou hédoniste, il est plus pertinent d'apprendre à "habiter le présent". Cela implique un effort conscient pour être pleinement engagé dans l'instant, comme le suggère Montaigne, en acceptant sa fugacité sans angoisse ni regret. C'est une décision personnelle de disponibilité au moment vécu, qui permet une expérience plus riche et moins culpabilisante du temps.
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